Berty, Grands Architectes, p
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Le Parlement le condamnait à rebâtir l’abbaye.
Cependant les années d’épreuves touchaient à leur fin. La reine mère voulait prendre sa revanche de l’effacement où elle était restée sous les deux règnes précédents, et rêvait, en véritable petite-fille des Médicis, d’éclipser par la splendeur de ses constructions tout ce qui avait été fait avant elle. Non contente d’avoir contraint la duchesse de Valentinois à lui céder Chenonceaux contre Chaumont-sur- Loire, elle venait (1563) d’acheter Saint-Maur-les-Fossés aux héritiers de Jean du Bellay. En même temps elle dressait les plans d’un palais grandiose qu’elle rêvait d’édifier aux Tuileries à côté du Louvre des rois.
Ces projets demandaient un architecte éprouvé : elle rappela celui qui passait à juste titre pour le meilleur de son temps.
Deux documents permettent de fixer au début de 1563 la rentrée en scène de Philibert de l’Orme. L’un est sa signature au bas d’une requête au parlement de Bordeaux, du 22 mars, comme abbé de Saint-Serge, prouvant qu’il avait enfin reçu ses bulles d’investiture 1 . L’autre est une lettre de Catherine de Médicis du 3 juillet, adressée à « M. de Saint- Siergues , pour les effigies des feuz roys
1. Orig. ms. Bibl. d’Angers. C’est une requête contre le cellerier René Taillebois, qui ne donnait pas au prieur et aux religieux une nourriture suffisante sur le revenu de sa cellerie. La condamnation fut prononcée le 4 juin 1565.
Henry et François II », plus explicite encore :
Monsieur de Saint-Siergues, ayant esté advertie que l’effigie du feu Roy, mon très honoré seigneur, et celle du feu Roy n’ont point encore esté mis au Palays 1 à leurs lieux, chose que j’ay trouvé bien estrange, d’aultant que je pensoys qu’elles y feussent, je n’ay voulu faillir de vous escrire de les faire faire les plus approchans du naturel, comme vous pourrez, avecques l’habit royal en la façon que l’on a accoustumé, et d’aultant que vous feistes faire celle du feu Roy (mon beau-père). Vous sçavez mieux que nul aultre comme celle se doibt faire . Bien vous veux je recorder de prendre garde à ce que l’on a accoustumé faire aux roys qui ont esté belliqueux et conquérans, lesquelz ont accoustumé d’avoir les mains haultes pour tesmoigner qu’ils n’ont esté oyseux. Et pour ce mandez moy, après vous en estre enquis de ceulx qui en telles choses sont expérimentez, de la façon qu’il le faudra mettre, et m’en envoyez ung portraict avec l’habit et inscription où soit son tiltre qu’il eust à son enterrement, son aage et le temps qu’il a régné, et comme vous prendrez l’entour de ses couleurs et ses devises, affin que sur le tout je vous face entendre mon intention; et quant au Roy, mon fils, il faudra regarder de le faire de sa grandeur et ce que l’on a accoustumé à jeunes roys que le bref aage et la mort soudaine a empesché de faire de grandes choses; et de
I. La grande salle du Palais de Justice. La statue en bois de François Ier avait été exécutée par Pierre Bontemps et peinte par Guillaume Rondet. Le paiement figure sur les comptes de la sépulture pour 1556 au milieu d’autres articles ordonnancés par de l’Orme. Comptes des bâtiments du roi, I, 292.
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tous vous m’enverrez incontinent les portraits. De Mantes, le IIIe juillet 1 .
Sans nul doute, dès cette époque, les plans des Tuileries étaient à l’étude. Au printemps suivant on passa à l’exécution.
Le 28 janvier 1564 parurent les lettres patentes ordonnant la démolition totale de l’hôtel des Tournelles, et, le 28 février suivant, l’ordonnance chargeant Jean de l’Orme de la vente des terrains. Le 14 mai, Philibert fit marché avec la communauté des passeurs pour l’établissement d’un bac destiné à transporter sur la rive droite les pierres des carrières de Vaugirard et de Notre-Dame des Champs. Les traVaux étaient commencés. Le dieu des maçons triomphait de ses obscurs blasphémateurs.
1 . Documents inédits sur V histoire de France. Lettres de Catherine de Médicis, t. II, p. 66. Minute Bibl. nat., fr. 15878, fol. 10. Nous avons cru pouvoir rapporter cette lettre à Philibert de l’Orme, bien que le destinataire soit appelé « M. de Saint- Siergues ». Dans son Instruction l’architecte de la reine se qualifie d’abbé de Saint-Sierge ; dans son Pre?nier tome d’ Architecture, abbé de Saint-Sierge; un acte du 14 mai 1564, le nomme abbé de Saint-Ciergue ; les registres de Saint-Germain-le-Vieil, le 22 août 1565, abbé de Saint-Chierge ; un document du 12 septembre 1567, cité par J al, abbé de Saint-Siergue ; une lettre de Catherine de Médicis du 9 septembre 1567, abbé de Saint-Serge (Berty, Topographie , II, 39). II y avait cependant à la même époque un vieux secrétaire du roi nommé de Saint- Ciergue (Antoine Bohier, sieur de Saint-Ciergue) en faveur duquel Catherine de Médicis écrivit au Parlement le 23 novembre 1561 (Cf. Documents inédits, loc. cit., I. 253).
D’après J. Marot.
Triomphait? Pas tout à fait. Le temps du pouvoir absolu était passé. Plus de surintendance des bâtiments. Le Primatice a la charge : il la garde, et son caractère souple, conciliant, affable, sa courtoisie italienne, obtiennent, on n’en peut douter, d’aussi bons effets que les manières hautaines et cassantes de son prédécesseur. Non seulement Saint-Germain, La Muette, Vincennes, le Bois de Boulogne et même la sépulture de François Ier restent sous la coupe de M. de Saint-Martin, mais les bâtiments particuliers de la reine mère lui sont confiés par commission spéciale du 21 janvier 1560.
L’abbé de Saint-Serge n’a sous sa direction que les agrandissements du château de Saint-Maur, dont Catherine veut faire une résidence royale, et les travaux du nouveau palais des Tuileries. Encore n’a-t-il plus ses coudées franches. Une véritable organisation administrative préside aux destinées des chantiers : un intendant des bâtiments, un contrôleur général, un préposé à l’intendance des jardins, et par-dessus tous, la dame de confiance de la reine, Marie de Pierre Vive, dame du Perron. On veut bien recourir au talent de l’architecte : on tient en bride le personnage encombrant.
N’importe. A mesure que les bâtiments sortent de terre, que la grande galerie déploie ses colonnes à la française de chaque côté du pavillon central, que les sculpteurs taillent à l’envi pilastres, frises,
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architraves, décorés des chiffres ou des emblèmes de la régente, Philibert retrouve sa belle confiance d’autrefois, et avec elle, faut-il s’en étonner? sa morgue et son arrogance. « M. l’architecte de la reine » reprend « autorité et commandement sur tous les artisans », et même sur Palissy, qui « pense en enrager ». La rude leçon de l’adversité ne lui a rien appris ni rien fait oublier. Il s’en remet toujours à Dieu du soin de sa vengeance, mais en attendant il ne perd aucune occasion défaire sentir à ses ennemis que les griffes lui ont repoussé. A Ronsard, qui accompagnait Catherine de Médicis aux Tuileries, il fait fermer l’entrée des chantiers : la truelle crossée laisse la lyre à la porte.
L’anecdote mérite-t-elle créance? Nous n’avons pas de raisons d’en douter, Binet, qui la rapporte, se montrant en maintes circonstances biographe averti. En tout cas le trait d’esprit, imaginé par Ronsard pour se tirer d’une situation ridicule, ne manque pas d’une certaine saveur :
En une autre satyre qu’il appelait la Truelle crossée, blasmant le Roy de ce que les bénéfices se donnoient à des maçons et autres plus viles personnes, où particulièrement il taxe un de l’Orme, architecte des Tuileries, qui avoit obtenu l’abbaye de Livry, et duquel se trouve un livre non impertinent d’architecture. Et ne sera hors de propos de remarquer icy la mal-vueillance de cest abbé, qui pour s’en venger fit un jour fermer l’entrée des Tailleries à Ronsard, qui suivoit la Reyne-mère; mais Ronsard,
qui estoit assez picquant et mordant quand il vouloit, à l’instant fit crayonner sur la porte, que le sieur de Sarlan lui fit aussitost ouvrir, ces mots en lettres capitales : FORT. REVERENT. HABE. Au retour, la Royne voyant cest escrit, en présence de doctes hommes et de l’abbé de Livry mesme, voulut scavoir que c’estoit et l’occasion. Ronsard en fut l’interprète, après que de l’Orme se fut plaint que cest escrit le taxoit; car Ronsard lui dit qu’il accordoit que par une douce ironie, il prit ceste inscription pour luy, la lisant en françois; mais qu’elle lui convenoit encore mieux, la lisant en latin, remarquant par icelle les premiers mots raccourcis d’un épigramme d’Ausone, qui commence Fortunam reverenter habe l, le renvoyant pour apprendre à respecter sa première et vile fortune, et ne fermer la bouche aux muses. La Royne aida Ronsard à se venger, car elle tança aigrement l’abbé de Livry après quelque risée, et dit tout haut que les Tuilleries étoient dediées aux Muses 2 » .
Il eût été piquant de joindre à l’anecdote le texte de cette fameuse satire de la Truelle crossée. Malheureusement il est à craindre qu’elle n’ait jamais été publiée. Ronsard se contenta de la faire circuler sous le manteau. Dans ses Œuvres inédites on ne trouve que ce quatrain, datant de la même