Ronsard, Œuvres inédites, p
sants et de déboires. C’est un portrait de lutteur, mais de lutteur au bout de sa carrière.
Rien pourtant n’indiquait que sa fin fût prochaine. Le 21 novembre 1569, il signait encore un ordre de paiement à un entrepreneur, mais le 15 décembre il se sentait assez malade pour dicter son testament. Le 8 janvier 1570, vers les sept heures du soir, il rendait l’âme dans sa maison canoniale du cloître Notre-Dame, à peine âgé de cinquante-neuf ou soixante ans.
On lui fit les obsèques solennelles auxquelles avaient droit les chanoines. Le chapitre de Notre- Dame, son héritier, lui accorda dans la grande nef la sépulture qu’il avait demandée. Le procureur de la reine adressa requête aux exécuteurs testamentaires pour mettre en lieu sûr les plans et modèles restés entre ses mains. Les héritiers du Bellay firent dresser inventaire des meubles qu’il avait encore à Saint-Maur pour sauvegarder leurs intérêts l.
C’est une pièce bien curieuse que ce testament, et qui nous renseigne admirablement sur la situation de l’architecte de la reine. Le procès de 1559 ne lui avait pas tout pris, ou les cinq années de travaux aux Tuileries lui avaient permis de rétablir singulièrement sa fortune2. Il ne possède pas moins de
1. Berty, Grands architectes, d’après Arch. nat., LL. 260, p. 278.
2. Arch. de l’Art français, 2e série, t. II, et Berty. Topo -
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cinq maisons. A sa sœur Jeanne, veuve en premières noces de Christophe Burlet, et en secondes d’Olivier Roland, il lègue l’hôtel d’Étampes et son logis de la rue de la Cerisaie; à son frère Jean, ses propriétés de Plaisance et de Fontenay-sous-Bois; à son principal exécuteur testamentaire, le président de Thou, « les maisons, lieux et jardins » qu’il possède à Saint-Maur-les-F ossés et dont il a refusé 6000 livres tournois.
Les dons en argent sont considérables. La seconde sœur de Philibert, Anne, femme du contrôleur Martin, se voit attribuer une rente de 100 livres tournois; ses petit et arrière-neveux, François et Guillaume Burlet, 60 livres tournois de rente. Il lègue 400 livres tournois à l’Hôtel-Dieu, 100 à la communauté des pauvres, 100 aux prisonniers, 20 à chacun des quatre ordres mendiants, 100 à chacune de ses abbayes. L’église de Nogent-sur- Seine reçoit 50 livres tournois, le chapitre de Notre-Dame de Paris, une rente de 300 livres.
Il n’oublie ni sa gouvernante Françoise Ballon, qui l’a soigné dans sa dernière maladie, ni son vieux serviteur Pierre Martin, inscrits tous deux pour une somme importante.
A son frère Jean vont naturellement « ses livres d’architecture, desseinctz, stampes et pourtraictz »,
graphie , t. II, p. 185. La pièce originale est conservée maintenant à la Bibliothèque municipale de Lyon.
et à son neveu Martial Burlet1, ses livres de théologie. Quant à ses exécuteurs testamentaires, outre Christophe de Thou, princièrement récompensé par le don de la propriété de Saint-Maur, il donne comme souvenir à Jean Tabonneau, président de la Chambre des comptes, une coupe couverte et une aiguière en argent doré. Au chanoine Jean de Bréda, son collègue au chapitre de Notre- Dame, deux coupes et une aiguière d’argent.
Ce n’est pas tout. Plusieurs articles du testament nous révèlent un événement mystérieux de la vie de Philibert de l’Orme, un amour de son âge mûr, — on pourrait presque dire de sa vieillesse puisque les deux enfants qui en sont le fruit n’ont pas encore l’âge du collège. A Philibert, son fils naturel, il lègue 200 livres de rente, à sa fille Charlotte, 140 livres.
Ne nous étonnons pas trop de ces deux petits bâtards. L’abbé de Saint-Serge, tout en vivant dans l’état de cléricature, n’avait sans doute prononcé aucun vœu : l’eût-il fait, que les mœurs du temps auraient excusé, dans une certaine mesure,
1. On est assez surpris, sur ce testament, de ne trouver aucune mention des fils de Jeanne de l’Orme et d’Olivier Roland, Humbert et Jean. Toute l’affection do Philibert semble réservée à ses trois neveux du premier lit, et pourtant, dans son Instruction, p. 58, il rappelle qu’il a fait les frais d’éducation de cinq neveux. II n’est pas non plus question dans le testament de Christine Burlet, sa nièce, du premier lit. Ces préférences et ces exclusions sont assez bien dans le caractère de l’abbé de Saint-Serge.
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cette violation des règles canoniques. Humanistes delà Renaissance, prélats français, prélats romains, poussaient l’amour de l’antiquité jusqu’à l’exaltation toute païenne de la vie et au libre exercice des « fonctions du corps ». Son ami Rabelais, deux fois moine et deux fois curé, n’avait-il pas été le père de cet énigmatique Théodule, dont d’illustres prélats avaient entouré le berceau? Le cardinal du Bellay, lui-même, son protecteur, n’avait-il pas pris pour maîtresse — d’autres disent pour femme légitime — la sœur du cardinal de Tournon, Mme de Châtillon? La meilleure preuve que de l’Orme se sentait en règle aux yeux du monde, c’est qu’il confiait sa fille à sa sœur Jeanne, et son fils au chanoine Jean de Bréda.
Quant à la mère, qui enveloppa peut-être de sa tendresse la disgrâce de Philibert (i), le mystère l’entoure d’un voile impénétrable. Elle était morte probablement avant l’acte de 1569, car on ne peut songer à la reconnaître dans cette gouvernante à qui le testateur ne confie sa fille que sur le refus de Jeanne de l’Orme.
Toutes ces dispositions reçurent — ce qui ne serait pas arrivé si la succession se fût trouvée infé-
1. On pourrait voir une allusion à un mariage secret dans ce passage de V Instruction, pris à la lettre : « Au lieu que j’ay appris à édiffier chasteaulx et maisons, j’apprendray à ediffier des hommes. » C’est le sens où Panurge emploie l’expression : « Je ne bastis que pierres vives, ce sont hommes », III, 6.
Phot. A. Giraudon.
Planche XI.