‹ Philibert de l'OrmeChapitre 55 sur 93 · TROJET DE GRANDE BASILIQUE · texte numérisé non relu

TROJET DE GRANDE BASILIQUE

du pavillon des Tuileries, des logis de la rue de la Cerisaie et de la rue de la Savaterie. Seuls le tombeau de François 1er, la chapelle et le portail d’Anet, le pont de Chenonceaux, la maison d’Antoine Bullioud sont restés debout pour attester la haute valeur de l’architecte écrivain lorsqu’il passe de la théorie à la pratique.

Dès ses débuts, à Lyon, en 1536, il affirme les deux qualités maîtresses de son talent, sa parfaite connaissance de l’antiquité classique et sa virtuosité de constructeur. Rue de la Juiverie, au fond de la cour sans dégagements où il construit la célèbre galerie d’Antoine Bullioud, l’inutilité du tour de force devient flagrante. On songe malgré soi aux chefs-d’œuvre compliqués que l’on imposait dans presque toutes les communautés aux compagnons qui voulaient passer maîtres. Philibert continue ces curiosités d’architecture, ces traits compliqués qui charmaient Vincencio Rotholano et les prélats du palais de Venise. Pour justifier un tel luxe de pilastres, d’entablements, de petites fenêtres, un tel abus de menuiserie de pierre, comme le dit M. Léon Charvet, on imagine, non sans vraisemblance, que le général de Bretagne a voulu permettre à son jeune compatriote d’appliquer ses théories tout à son aise. Peut-être même fut-ce à l’instigation des du Bellay, amis des Bullioud, que le riche Lyonnais se prêta à cette expérience coûteuse d’art nouveau.

LES MAITRES DE L’ART

A la date de 1536, en effet, c’était bien une nouveauté que l’emploi exclusif des éléments antiques, sans compromission ni mélange, tel que l’aurait pu faire le meilleur disciple de Bramante ou de San Gallo, — à Lyon, surtout, où malgré les relations incessantes avec l’Italie et le séjour de tant de Florentins illustres, la Renaissance architecturale n’avait pour ainsi dire pas encore fait son apparition. Mais n’était-ce pas une nouveauté tout aussi singulière que ces deux trompes jetées dans le vide et édifiées non plus par l’empirisme des vieilles recettes, mais par la science du trait géométrique et de la stéréotomie raisonnée?

Le problème consistait à relier au deuxième étage deux ailes de bâtiment sans anticiper sur la cour, et en ménageant, sur un des côtés, le passage d’une petite terrasse desservant le premier étage.

Pour le résoudre, de l’Orme construisit dans chaque angle deux tourelles, de hauteur inégale, montées sur trompes, et les réunit par une galerie à la hauteur du deuxième étage. La tour de droite, élevée sur une trompe « faicte en pleine montée ronde par le devant et de grande saillie 1 », forme au premier étage un cabinet d’ordre dorique, puis, au second, un deuxième cabinet décoré, comme tout l’étage, en ordre ionique. La tour de gauche,

. Architecture, fol. 90 v°.

coupée au deuxième étage pour le passage de la terrasse, est supportée par une trompe « biaise, rampante, soubaissée et ronde », d’une difficulté plus grande encore que sa jumelle. Elle forme un cabinet rond en symétrie avec celui de droite, et se trouve reliée avec elle par une galerie de trois arcades (pl. V).

Stylobate élevé au-dessus d’un entablement à triglyphes, patères et têtes de taureaux, chapiteaux surmontant les fenêtres, pilastres les encadrant, tout cela appartient au plus pur style antique. On n’aurait rien à reprocher à l’œuvre du débutant sans les deux sections d’arc, réunies par le pied, qui supportent la galerie, et que Philibert fut contraint sans doute d’utiliser sans pouvoir les reconstruire1. Ce défaut mis à part, le jeune disciple de Vitruve avait atteint son but. Il avait fait preuve de goût et de science. Il était prêt désormais à s’attaquer aux plus vastes entreprises.

On peut, cependant, entre la galerie Bullioud et le château de Saint-Maur, supposer d’autres œuvres lyonnaises à l’actif de Philibert de l’Orme. Claude Séraucourt, sur une planche, il est vrai, de 1 735 ; d’Argenville, dans sa Vie des architectes { 1788), lui attribuent le portail de l’église Saint-Nizier sans qu’aucun document vienne confirmer l’hypo-

I. Charvet (Léon), Biographies d’ architectes, Philibert de l'Orme, p. 36.

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thèse l. Mais cette rotonde, dans le goût du Saint- Pierre in Montorio de Bramante, pourrait d’autant mieux avoir été dessinée par notre architecte, et même commencée sous sa direction, qu’en 1538, parmi les « maçons » appelés à donner leur avis sur cette construction, figure, nous l’avons dit, Olivier Roland, bientôt son beau-frère 2.

D’autres monuments, sur les bords du Rhône, rappellent le faire du jeune maître ou tout au moins de son école : une maison, rue Mercière, un puits avec coupole à écailles, rue Saint-Jean, aujourd’hui au Palais des arts 3. Mais comme l’auteur n’en souffle mot dans ses livres, il est prudent d’imiter son silence.

En revanche, Philibert ne tarit pas sur sa construction de Saint-Maur, sa première œuvre importante, celle qui fit sa réputation et sa fortune. Il lui porte cet amour invincible qu’ont tous les artistes pour les heureuses conceptions de leur jeunesse, pour ces créations où se traduit parfois l’inexpérience, mais si savoureuses de fraîcheur et d’imagination que l’âge mûr a souvent peine à en retrouver l’inspiration. De l’Orme entreprendra plus tard de bien plus grands morceaux : il n’en concevra

1. Berty cite une plus ancienne mention de cette attribution dans V Histoire abrégée de la ville de Lyon , publiée par Brossette, en 171 1, p. 89.

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