SCENE
PHILIBERT, VICTOR entre d'un air réi^eur, et i^a se jeter dans unfauteuil.
VICTOR
Est-ce jouer de malheur!., il no me reste rien., etm'u oncle... et Amc'lie... que diront-ils de moi? PHILIBERT, l'observant.
d'est bien cela., les vêtemens en de'sordre... l'air agile... voilà comme j'e'tais quand j'avais tout perdu. Mais comni'^ il est triste, abattu... Allons, il y a de la ressource... moi j'e'tais aussi gai après qu'avant.
Air : Du Pot de Jleitrs.
Point de pitié, soyons sévère,
A mes sermons pour donner plus de poids ,
Rappelons-nous ce que mon frère
En pareil cas me disait autrefois.
Ali ! pour moi , quel destin prospère 1
Enfin le ciel , que je bénis ,
Me permet donc de rendre au fils
Tout ce que j'ai reçu du père.
VICTOR
Et cette maudite afïàire , si je ne devais phis revoir ma cousine , je veux aller la trouver, tout lui dire , toul lui avouer. {Il se dispose à sortir.) Ciel ! mon oncle !
Eh ! bien ! monsieur , il y a assez long-temps qu'on ne vous a vu ?
VICTOR
Mou oncle ! mon professeur a dû vous dire...
Oui , monsieur ; vous pouvez raconter à monsieur Chopard ce qu'il vous plaira , mais à moi, c'est différent, vous voudriez en vain me tromper... vous avez affaire à un oncle qui sait ce qu'il en est , qu'est-ce que c'est qu'un dîner à la barrière de TÉtoile ?
VICTOR
Comment ! vous savez.''...
Oui , monsieur , je sais qu'il est fort cher ; car j'ai pa)ë le mémoire.
VICTOR
Ah ! mon dieu ! vous avez paye le me'moire de Raoul ? PHILIBERT , oubliant sa séi'éritc.
Comment, Raoul? dis-moi donc, est-ce que c'est celui ([ui e'tait autrefois dans rallée des Veuves , qui avait un si joli jardin ?
VICTOR
Non , mon oncle , c'est son fils.
Oui , un petit ; je le vois encore... Diable , cest qu'on y dînait très-lnen. Mais qui vous a permis , monsieur, d'aller dans cette maison-là ? et avec qui e'tiez-vous h dîner ?
VICTOR
Avec deux jeunes gens.
Et la personne qui s'est trouve'e mal ?
VICTOR
Vous savez donc aussi que mademoiselle Girard P
Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Girard ^
VICTOR
Vous savez bien co beau magasin de modes, rue Vivienne.
Gomment ! co serait une parente de mademoiselle Gilard , cette fameuse modiste ? [
VICTOR
Oui , mon oncle ; c'est sa nièce.
Mais , c'est que j'ai beaucoup connu la tante : une femme cliarmante , des manières distinguées , un ton excellent. Mais c'est cgal , monsieur , il ne faut pas voir cette socie'tëlà , et je vous de'fends d'aimer mademoiselle Girard.
VICTOR
Mais je ne l'aime pas , au contraire.
Gomment ? au contraire.
VICTOR
Oui , mon oncle , je suis le plus malheureux des hommes... j'aime ma cousine Ame'lie, je ne pense qu'à elle; je ne suis content que près d'elle; et cependant... vous ne pourrez jamais comprendre cela.
Si fait... si fait... je comprends très-bien.
VICTOR
Air Du Vaude\'ille de Partie carfée.
Ce n'est pas l'amour qiii m'enchaîne , Mais celle belle , hélas , qui le croirait , Si je lui faisais de la peine , A juré qu'elle se tuerait.
Elle a juré, sois sans inquiétude.
( A part. ) Dans la famille heureuseniciil , Je ni'en souviens , on n'a pas l'habitude De tenir un serment.
Vois-tu , mon neveu , il n'y a pas une seule ftiiime de ma connaissance particulière, qui n'ait dû .se tuer... et grâce au ciel , je n'ai pas encore l'cçu un seul billet de faire part... c'est trop juste... il faut que tout le monde >ive... méds pourriez-vous me dire , monsieur , ce que vous faisiez tout-à-l'heure dans ce billard !
VICTOR
Dans ce billard ?
Je vous ai vu ; avec qui e'tiez-vous là à jouer ^
VICTOR
Mon oncle , c'est avec monsieur Diibioqué.
Comment, Thibloquê... un grand, avec de gros favoris... un e'iève de SpolardP
VICTOR
Oui , mon oncle.
De mon temps , cela commençait... je lui rendais dix points. {A part.) Ah ! mon dieu ! qu'est-ce que je dis donc l;iP... {Haut.) Je trouve fort mauAais , monsieur, que vous fre'quentiez de pareilles gens.
VICTOR
Mon oncle, c'est qu'il m'a propose' de me c<^der des points afin de m'apprendre.
Vous apprendre ! lui , qui est tout an plus de la troisième force.
VICTOR
Il faut alors que je sois de la quatrième ; car il m'a gagne' tout mon argent.
Il t'a gagne' !... un homme qui ne sait seulement pas faire un caramholage de longueur.
VICTOR
Si vous croyez que c'est facile. '
PHILIBERT, s'écltaujjant.
La chose la plus simple , le coup le plus certain ; tu prend la hille de trois quarts. . et en serrant le coup.... {s interrompu lit.) d'ailleurs , monsieur , il ne s'agil pas de cela... vous ne devez pas jouer au billard , et je vous de'fends d'y mettre les pieds. Allez trouver votre tante et votre cousine , et laissez-moi.
VICTOR Jait un mom'ement pour sortir , hésite un, instant et revient vivement près de F/iiliùert.
Ah ! mon oncle ! tout cela n'est rien encoi'e.
Gomment, morbleu... (à part.) Ah ! çà... mais c'est un gaillard que mon neveu ; il païaît qu'il a une vocation de'cide'e.
VICTOB.
Je voulais vous le cacher ; mais c'est plus fort que moi ; et j'aime mieux tout vous dire. Tantôt au billard, on m'a nomme'... et alors un grand monsieur que je connais à peine , s'est mis a faire des plaisanteries sur vous.
Sur moi ?
VICTOR
Il a ose dire qu'autrefois on vous appelait toujours Philibert le mail...
PHILIBERT , 7Hi'ement.
Oui , pour ine distinguer de ton père.
VICTOR
Je l'ai prie' de se taire... il a continue' en me persifïlant... alors cela a ete' plus fort que moi , je n'ai pas pu contenir mon indignation...
Eh bien !
VICTOR
Aujourd'hui h trois heures, nous devons nous battre.
Plaît- il P... il sied bien a un blanc-bec de dix-sept ans...
VICTOR
Air : Du vaudeville de la Petite Gouvernance.
Il ne s'agit pas de mon âge ,
Et c'est à tort que vons vous ëtonnez ;
Car les exemples de courage
Sont les premiers que vous m'ayez donnés.
L'honneur chez nous n'a point d'enfance ,
Et le Français que l'on ose outrager ,
Dès qu'il peut comprendre l'offense j
Est assez grand pour s'en venger.
PHILIBERT , à part, le regardant avec tendresse. Dieu! si mon frère était là. (Se reprenant brusquement.) C'est bon, nous verrons cela... ( Prenant son chapeau. ) J'ai quelques courses a faire ; à mon retour nous parlerons de ce que vous venez de me confier... dites-moi seulement le nom de votre adversaire.
VICTOR
Du tout, mon oncle, vous n'arrangerez pas cette affaire- . là... les autres, à la bonne heure ; mais celle-ci, il n'y a pas moyen.
Qu'est-ce que c'est que ces manières-là... vous ne vous battrez pas.
VICTOR
Je me battrai.
Vous ne vous battrez pas.
VICTOR
Je me battrai , ou si vous m'en empêchez, si vous me cle'slionoi'ez à jamais , je suis capable de tout... je me tuerai ])lu tôt.
PHILIBERT, le regardant at'ec une colère mêlée de plaisir.
(A part.) C'est bien cela! me voilà. ( Jfauf. ) Voyez-vous quelle tétc! ( Acec douceur. ) Eli bien! tu te l)attras ; mais avant tout, je veux que tu m'obéisses... et jusqu'à ce que j'aille vous retrouver , je vous ordonne de rentrer dans votre chambre.
VICTOR
J'y vais, mon oncle ; mais vous me promettez...
Va-t-en, va-t-en ; obe'is-moi.
Victor entre dans l'appartement à gauche.