‹ Philibert marié, comédie-vaudeville en un acte de mm. Moreau et Scribe. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théatre du Gymnase-Dramatique, le 26 décembre 1821Chapitre 10 sur 16 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

PHILIBERT, VICTOR entre d'un air réi^eur, et i^a se jeter dans unfauteuil.

VICTOR

Est-ce jouer de malheur!., il no me reste rien., etm'u oncle... et Amc'lie... que diront-ils de moi? PHILIBERT, l'observant.

d'est bien cela., les vêtemens en de'sordre... l'air agile... voilà comme j'e'tais quand j'avais tout perdu. Mais comni'^ il est triste, abattu... Allons, il y a de la ressource... moi j'e'tais aussi gai après qu'avant.

Air : Du Pot de Jleitrs.

Point de pitié, soyons sévère,

A mes sermons pour donner plus de poids ,

Rappelons-nous ce que mon frère

En pareil cas me disait autrefois.

Ali ! pour moi , quel destin prospère 1

Enfin le ciel , que je bénis ,

Me permet donc de rendre au fils

Tout ce que j'ai reçu du père.

VICTOR

Et cette maudite afïàire , si je ne devais phis revoir ma cousine , je veux aller la trouver, tout lui dire , toul lui avouer. {Il se dispose à sortir.) Ciel ! mon oncle !

Eh ! bien ! monsieur , il y a assez long-temps qu'on ne vous a vu ?

VICTOR

Mou oncle ! mon professeur a dû vous dire...

Oui , monsieur ; vous pouvez raconter à monsieur Chopard ce qu'il vous plaira , mais à moi, c'est différent, vous voudriez en vain me tromper... vous avez affaire à un oncle qui sait ce qu'il en est , qu'est-ce que c'est qu'un dîner à la barrière de TÉtoile ?

VICTOR

Comment ! vous savez.''...

Oui , monsieur , je sais qu'il est fort cher ; car j'ai pa)ë le mémoire.

VICTOR

Ah ! mon dieu ! vous avez paye le me'moire de Raoul ? PHILIBERT , oubliant sa séi'éritc.

Comment, Raoul? dis-moi donc, est-ce que c'est celui ([ui e'tait autrefois dans rallée des Veuves , qui avait un si joli jardin ?

VICTOR

Non , mon oncle , c'est son fils.

Oui , un petit ; je le vois encore... Diable , cest qu'on y dînait très-lnen. Mais qui vous a permis , monsieur, d'aller dans cette maison-là ? et avec qui e'tiez-vous h dîner ?

VICTOR

Avec deux jeunes gens.

Et la personne qui s'est trouve'e mal ?

VICTOR

Vous savez donc aussi que mademoiselle Girard P

Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Girard ^

VICTOR

Vous savez bien co beau magasin de modes, rue Vivienne.

Gomment ! co serait une parente de mademoiselle Gilard , cette fameuse modiste ? [

VICTOR

Oui , mon oncle ; c'est sa nièce.

Mais , c'est que j'ai beaucoup connu la tante : une femme cliarmante , des manières distinguées , un ton excellent. Mais c'est cgal , monsieur , il ne faut pas voir cette socie'tëlà , et je vous de'fends d'aimer mademoiselle Girard.

VICTOR

Mais je ne l'aime pas , au contraire.

Gomment ? au contraire.

VICTOR

Oui , mon oncle , je suis le plus malheureux des hommes... j'aime ma cousine Ame'lie, je ne pense qu'à elle; je ne suis content que près d'elle; et cependant... vous ne pourrez jamais comprendre cela.

Si fait... si fait... je comprends très-bien.

VICTOR

Air Du Vaude\'ille de Partie carfée.

Ce n'est pas l'amour qiii m'enchaîne , Mais celle belle , hélas , qui le croirait , Si je lui faisais de la peine , A juré qu'elle se tuerait.

Elle a juré, sois sans inquiétude.

( A part. ) Dans la famille heureuseniciil , Je ni'en souviens , on n'a pas l'habitude De tenir un serment.

Vois-tu , mon neveu , il n'y a pas une seule ftiiime de ma connaissance particulière, qui n'ait dû .se tuer... et grâce au ciel , je n'ai pas encore l'cçu un seul billet de faire part... c'est trop juste... il faut que tout le monde >ive... méds pourriez-vous me dire , monsieur , ce que vous faisiez tout-à-l'heure dans ce billard !

VICTOR

Dans ce billard ?

Je vous ai vu ; avec qui e'tiez-vous là à jouer ^

VICTOR

Mon oncle , c'est avec monsieur Diibioqué.

Comment, Thibloquê... un grand, avec de gros favoris... un e'iève de SpolardP

VICTOR

Oui , mon oncle.

De mon temps , cela commençait... je lui rendais dix points. {A part.) Ah ! mon dieu ! qu'est-ce que je dis donc l;iP... {Haut.) Je trouve fort mauAais , monsieur, que vous fre'quentiez de pareilles gens.

VICTOR

Mon oncle, c'est qu'il m'a propose' de me c<^der des points afin de m'apprendre.

Vous apprendre ! lui , qui est tout an plus de la troisième force.

VICTOR

Il faut alors que je sois de la quatrième ; car il m'a gagne' tout mon argent.

Il t'a gagne' !... un homme qui ne sait seulement pas faire un caramholage de longueur.

VICTOR

Si vous croyez que c'est facile. '

PHILIBERT, s'écltaujjant.

La chose la plus simple , le coup le plus certain ; tu prend la hille de trois quarts. . et en serrant le coup.... {s interrompu lit.) d'ailleurs , monsieur , il ne s'agil pas de cela... vous ne devez pas jouer au billard , et je vous de'fends d'y mettre les pieds. Allez trouver votre tante et votre cousine , et laissez-moi.

VICTOR Jait un mom'ement pour sortir , hésite un, instant et revient vivement près de F/iiliùert.

Ah ! mon oncle ! tout cela n'est rien encoi'e.

Gomment, morbleu... (à part.) Ah ! çà... mais c'est un gaillard que mon neveu ; il païaît qu'il a une vocation de'cide'e.

VICTOB.

Je voulais vous le cacher ; mais c'est plus fort que moi ; et j'aime mieux tout vous dire. Tantôt au billard, on m'a nomme'... et alors un grand monsieur que je connais à peine , s'est mis a faire des plaisanteries sur vous.

Sur moi ?

VICTOR

Il a ose dire qu'autrefois on vous appelait toujours Philibert le mail...

PHILIBERT , 7Hi'ement.

Oui , pour ine distinguer de ton père.

VICTOR

Je l'ai prie' de se taire... il a continue' en me persifïlant... alors cela a ete' plus fort que moi , je n'ai pas pu contenir mon indignation...

Eh bien !

VICTOR

Aujourd'hui h trois heures, nous devons nous battre.

Plaît- il P... il sied bien a un blanc-bec de dix-sept ans...

VICTOR

Air : Du vaudeville de la Petite Gouvernance.

Il ne s'agit pas de mon âge ,

Et c'est à tort que vons vous ëtonnez ;

Car les exemples de courage

Sont les premiers que vous m'ayez donnés.

L'honneur chez nous n'a point d'enfance ,

Et le Français que l'on ose outrager ,

Dès qu'il peut comprendre l'offense j

Est assez grand pour s'en venger.

PHILIBERT , à part, le regardant avec tendresse. Dieu! si mon frère était là. (Se reprenant brusquement.) C'est bon, nous verrons cela... ( Prenant son chapeau. ) J'ai quelques courses a faire ; à mon retour nous parlerons de ce que vous venez de me confier... dites-moi seulement le nom de votre adversaire.

VICTOR

Du tout, mon oncle, vous n'arrangerez pas cette affaire- . là... les autres, à la bonne heure ; mais celle-ci, il n'y a pas moyen.

Qu'est-ce que c'est que ces manières-là... vous ne vous battrez pas.

VICTOR

Je me battrai.

Vous ne vous battrez pas.

VICTOR

Je me battrai , ou si vous m'en empêchez, si vous me cle'slionoi'ez à jamais , je suis capable de tout... je me tuerai ])lu tôt.

PHILIBERT, le regardant at'ec une colère mêlée de plaisir.

(A part.) C'est bien cela! me voilà. ( Jfauf. ) Voyez-vous quelle tétc! ( Acec douceur. ) Eli bien! tu te l)attras ; mais avant tout, je veux que tu m'obéisses... et jusqu'à ce que j'aille vous retrouver , je vous ordonne de rentrer dans votre chambre.

VICTOR

J'y vais, mon oncle ; mais vous me promettez...

Va-t-en, va-t-en ; obe'is-moi.

Victor entre dans l'appartement à gauche.

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