‹ Philippe Aubert de GaspéChapitre 9 sur 10 · V Evénement, 30 janvier · texte numérisé non relu

V Evénement, 30 janvier

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teur aimable, le témoin et le peintre des anciennes mœurs canadiennes, le chantre émouvant de nos malheurs !

" Tout ce qu'il y a de Canadiens, jaloux de nos gloires nationales, joindront leurs regrets aux nôtres, pleureront comme nous cette étoile brillante qui vient de s'éte'ndre dans notre ciel, et viendront apporter leur tribut d'hommage et de respect à cette noble mémoire.

" Après une longue vie remplie de vicissitudes, vouée longtemps au silence, M. de Gaspe est devenu en peu d'années le plus populaire de nos écrivains :

son nom est aussi connu sur les bords du Saint-Laurent que celui du vieil Ossian dans les montagnes d'Ecosse ; et sa mort sera p'eivée par nos compatriotes, com-

me celle du barde, écossais par les fils de Fingal.

" Ce rapprochement avec le poète calédonien rappelle involontairement un passage des Mémoires de M. de G-aspe, ou celui-ci parle en termes trop saisissants de sa mort pour que cette citation ne trouve pas place ici. Apres avoir raconté une de ces soirées brillantes que donnait le gouverneur Craig, à Spencer "Wood, M, de G-aspé fait ce retour sur lui-même:

:" Soixante-ans se sont écoulés depuis ce jour. Mes pas, qui se trament aujourd'hui pesamment, laissaient alors à peine la trace de leur passage. Toute la jeunesse qui animait cette fête des anciens temps dort aujourd'hui dans le silence du s5pnlcre : celle même qui a partage mes joies et, mes douleurs, celle

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qui, ce jour môme, accepta pour la première fois une main qui, deux ans plus tard, devait la conduire à l'autel de Phyménée, celle-là aussi a suivi depuis longtemps le torrent inexorable de la mort qui entraîne tout sur son passage.

" Ces souvenirs rappellent à ma mémoire ce beau passage d'Ossian :

" But why art thou sad, son of Fingal ?

why grows the cloud of thy soûl ? the sons of future years shall pass away :

another race shall arise. The people are like the waves of the océan ; like the leaves of woody Morven : they pass away in the rustling blast, and other leaves lift their greenheads on high.

" En eifet pourquoi ces nuages sombres attristent-ils mon âme ? les enfants de la génération future passeront bien vite, et une nouvelle surgira. Les hom-

mes sont comme les vagues de l'océan, comme les feuilles innombrables des bosquets de mon domaine ; les tempêtes des vents d'automne dépouillent mes bocages, mais d'autres feuilles aussi vertes couronneront leurs sommets. Pourquoi m'attrister ? quatre-vingts enfants, l petits-enfants et arrière-petits-enfants porteront le deuil du vieux chêne que le souffle de Dieu aura renversé.

Et si je trouve grâce au tribunal de mon souverain juge, s'il m'est donné de-*re~ joindre l'ange de vertu qui a embelli le peu de jours heureux que j'ai passés dans cette vallée de tant de douleurs, nous prierons ensemble pour la nombreuse postérité que nous avons laissée sur la terre. "

1. A sa mort, M. de Gaspé comptait centquinze enfants et petits-enfants.

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Il est allô rejoin ire, dans la terre des vivants, cette compagne chérie, et goûter enfin ce repos qui fut absent de sa vie. Sa dernière heure, accompagnée de prières et de bénédictions, réjouie par toutes les grâces et les secours de la religion, a été douce comme l'espérance, suave comme la charité. Juste et épure par les larme3, il s'est vraiment endormi dans le Seigneur : nous qui avons été témoin de ses derniers instants, après l'avoir suivi chaque jour de sa maladie, nous pouvons en donner l'assurance à ses amis et à sa famille qui le pleurent.

" Cette heureuse mort est un grand exemple qu'il fait bon mettre sous les yeux de la génération présente.

" La douceur de M. de Gaspô, sa patience au milieu d'atroces douleurs, furent inaltérab'es jusqu'à la fin. Cette

exquise amabilité qu'on admirait cliez lui, paraissait plus exquise encore que d'habitude. Il était attendri jusqu'aux larmes des soins maternels que lui prodiguaient ses enfants. Voyant autour de son lit ses trois filles, Madame Stnart, Madame Fraser et Madame Hudon, qu'il appelait, en souriant, " ses trois Grâces, " leur tendresse lui mettait sur les lèvres les plus gracieuses paroles.

" S'adressant à Madame Alleyn, son autre fille, qui se penchait vers lui pour l'assister, un souvenir classique lui venant en mémoire, il se mit à réciter ces vers d'Horace:

Eheu ! fugaces, Posthume, Posthume, Labuntur anni : nec pietas moram

Adferet indomitaeque morti.

" Mais, tiens, ma fille, continu a-t il, j'oubliais que tu ne sais pas le latin.

Yoici ce que signifie cela: Héla3 ! mon .ami, les années rapides s'enfuient, et ta piété filiale ne saurait retarder l'indomptable mort.

" Le moment suprême du bon vieillard a été une scène vraiment biblique.

Entouré de ses enfants et de ses petitsenfants, qui remplissaient la chambre mortuaire, et qu'il voyait agenouillés autour de sa couche funèbre, son agonie ressemblait à celle des patriarches des anciens temps, Isaac, Jacob, Tobie, expirants, calmes, j)leins de jours et d'espérance, au milieu de leur nombreuse postérité. Sa figure enflammée par la fièvre, illuminée par l'émotion et la ferveur, semblait entourée d'une auréole.

Ses yeux, où toute sa vie et son âme s'étaient concentrées, brillaient d'un éclat qu'on ne lui avait jamais vu ; et

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son intelligence était aussi lucide, sa parole aussi claire que dans ses plus beaux jours.

"Après avoir dicté ses dernières volontés, distribue ses derniers conseils avec ses dernières charités, il joignit les mains, se recueillit et levant les yeux au ciel: "Mes enfants, dit-il, je meurs dans la foi en laquelle j'ai été élevé, la foi de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. J'ai été absout par le ministre du Seigneur, et j'espère que Dieu aura pitié de mon âme. Mon seul regret est de n'avoir pas mieux vécu. " Puis étendant les mains : " recevez ma dernière bénédiction ; je vous bénis, mes enfants et mes petits enfants. "

" Une de ses filles lui dit alors en sanglotant : " Papa, bénissez donc mes petits enfants qui sont absents." " Oui,

ma chère fille, dit-il, je les bénis. Qu'ils soient heureux sur la terre et bons chrétiens ! "

" M'approchant de lui : " Je ne vous oublierai pas dans mes prières, lui dis-je. " " Ni moi, dans l'éternité, " répondit-il en me serrant affectueusement la main. " Vous vous rappelez, continua- t-il, ce sauvage, dont je vous ai raconté l'histoire et que ses ennemis torturaient si cruellement. Eh bien ! je souffre plus que lui, mais j'offre mes souffrances en expiation de mes péchés."

" Chose étonnante ! sa surdité qui avait été si grande sur la fin de ses jours, disparut, et il suivit avec un profond recueillement les prières des agonisants.

Il se joignit à cette sublime prière qu'il admirait tant, qu'il a cité lui-même, avec un si rare bonheur, dans les Anciens Canadiens :

" Partez de ce monde, âme cliréticime, " au nom de Dieu le Père tout-puissant " qui tous a créée; au nom de Jésus- " Christ, fils du Dieu vivant, qui a sotif- " ferfc pour vous ; au nom du Saint-Esprit " qui vous a été donné, etc., etc."

" Ce fut ensuite un spectacle navrant et consolant à la fois que de voir ses enfants et ses petits-enfants, venir, l'un après l'autre, baiser, une dernière fois, le front glacé du vieillard, qui adressait à chacun d'eux une parole affectueuse. Enfin, il joignit les mains, leva les yeux, les referma, et, comme son Sauveur, poussa un profond soupir et ce fut tout. La pâleur de la mort s'étendit sur sa figure qui devint placide et blanche comme un marbre. " 1

l ; Le Courrier du Canada, 30 Janvier 1871

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M. de Gaspé est mort comme devait mourir un fils des croisés, un allie du Grand-Maître dos chevaliers de Malte, Villiers de l'Isle- Adam, un petit-fils d'un des héro3 de Carillon et de Sainte-Foye.

Les funérailles de M. de Gaspe ont eu lieu à Saint-Jean Port-Joli, où il avait exprimé la volonté de reposer à côté de ses ancêtres.

" A leur arrivée à la station de Saint- Jean Port- Joli, dit un témoin des obsèques, les restes chéris de M. de Gaspé furent placés dans un magnifique char funèbre qu'on avait fait venir de Saint- Eoch des Aulnets pour la circonstance.

Suivis d'un grand nombre d'amis, ils furent transportés chez M. le notaire Duval, où ses amis intimes leur tinrent compagnie avec le respect le plus marqué et le plus soutenu.

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" Le lendemain eut lieu, à neuf heures, le service funèbre de celui qui vivra éternellement dans notre mémoire.

" Les décorations faites par M. Albert Vocel étaient supérieures à celles que nous avions eues jusqu'alors. L'église toute tendue de noir avait un aspect lugubre qui s'accordait trop bien avec notre douleur.

" Les coins du poêle étaient portés par le colonel Fraser, de la Kivière-du- Loup, L. Z. Duval, écuyer, Pierre Dumas, écuyer, et Chs. Carrier, écnyer, de Saint-Jean Port- Joli.

" Le service fut chanté par M. l'abbé H. Gagnon, accompagné de M. l'abbé M. Eortin, comme diacre, et de M. l'abbé P. Dubé* comme sous-diacre.

" L'absoute fut faite par M. l'abbé M.

Portin, assisté de M. l'abbé André Pelletier et de M. l'abbé de Gaspé.

" Le chant de l'orgue,, sous l'habile direction de M. Michaud, fut aussi par- \ fait pour la circonstance.

"Un immense concours de personnes assistaient à ce service, le plus triste et le plus solennel qu'ait vu la paroisse de Saint-Jean Port-Joli.

" Outre plusieurs membres du clergé, parmi lesquels on comptait deux des professeurs du collégedeSainte-Annequi avait voulu être représenté aux obsèques de M. de Gaspé, on remarquait, aux premières places, M. Alfred de Gaspé, fils du défunt, l'honorable juge Stuart, de Québec, et ses fils, l'honorable juge Loranger, de Sorel, l'honorable Charles Alleyn, de Québec, et ses fils, le Dr.

Hudon et M. Praser de la Kivière-du-

Loup, B. Pouliot,M. P. ; P. G. Verranlt, M. P. P., le commandant Lavoie, et tons les principaux citoyens de Saint-Jean- Port-Joli et dés paroisses voisines. "

Cette démonstration solennelle fait autant d'honneur à la paroisse de Saint- Jean Port- Joli qu'au noble défunt qui en a été l'objet. Cette paroisse, plus heureuse que bien d'autres qui lui envient ce privilège, a prouvé qu'elle était digne d'être la gardienne de cette précieuse dépouille.

Et maintenant, ô vénérable ami ! laissez-nous vous faire nos adieux. Après tant d'épreuves et d'amertumes dont votre longue carrière a été remplie, reposez en paix parmi ceux que vous avez aimés. Comme vos ancêtres, vous avez noblement servi votre pays ; vous avez laissé après vous, avec de bons

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exemples, des œuvres que nos nev se transmettront comme un précieu héritage. Ils grandiront dans rattachement à ces belles traditions que vos livres ont conservées, et apprendront à prononcer avec respect et amour le nom de Philippe Aubert de Gaspô.

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