‹ Philippe Aubert de GaspéChapitre 8 sur 10 · Essai sur la littérature canadienne · texte numérisé non relu

Essai sur la littérature canadienne

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Une traduction anglaise des Anciens Canadiens, écrite par Madame Penniè, de Québec, fît connaître le livre de M.

de Gaspô parmi notre population d'origine britannique. En octobre 1864, une des premières revue3 d'Angleterre :

" The London Heview, " en fit une critique, dont les éloges surpassèrent tout ce qu'on en avait dit de plus flatteur en Canada. 1

Ce concert unanime de toute la pre?se, même étrangère, les hommages que M.

de Gaspô recevait chaque jour, faisaient revivre ce bon vieillard ; il retrouvait quelque chose des illusions de la jeunesse.

Les nuages, qui avaient assombri son

1. Cette critique est reproduite en appendice à la fin de cette biographie.

existence, étaient disparus, et il souriait, avec bonheur, au beau soleil couchant que le ciel accordait à ses dernières années.

Mais un .plus beau triomphe était réservé à M. de Gaspé. La reconnaissance publique avait besoin de se faire jour, et elle éclata dans une circonstance solennelle. Ce fat le plus ,beau jour qu'ait eu encore la littérature canadienne.

M. de Gaspo fut invité à la séance des examens publics du collège de l'Assomption, près de Montréal.

Sons le titre de " Àrchibald Cameron de Locheill ", deux des plus habiles professeurs du collège, avaient*; transformé en drame les principaux épisodes des Anciens Canadiens. Et ce fut pour

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procurer la délicate jouissance d'entendre ce drame que le collège avait invité M. de Gaspé.

Le bateau-à-vapeur, qui le transporta de Montréal à l'Assomption, était tout pavoisé, et de chaque côté de la rivière, l'auteur fut accueilli à son passage par des salves de mousqueterie.

A son arrivée au collège, les élèves, rangés sur deux liaies, le reçurent par des hourrahs frénétiques.

" Cette séance, dit la Minet ve, avait été préparée pour rendre un hommage éclatant à la littérature nationale.

" Le héros de la fête fut sans doute M. de Gaspé, qui honora le collège de sa visite ; un brillant auditoire s'associait aussi à la présence de l'illustre écrivain. Les familles de Gaspé, de Beaujeu, de Salabeny, réprésentées avec éclat par

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mesdemoiselles de Gaspé, de Beaujeu, de Salabe.Ty, répandaient sur la séance tout le prestige qui s'attache à ces noms illustres et vénérés. Le collège semblait^ briller véritablement de toute la splendeur de ces gloires nationales.

" La principale pièce, qui fut jouée, avait pour titre : Archïbald Cameron de Locheill, ou épisode de la guerre de sept ans en Canada, grand drame en trois actes, tiré des Anciens Canadiens, de Philippe-Aubert de Gaspé.

" Au nom du pays, nous félicitons le collège de l'idée patriotique qui lui a fourni cette inspiration. Un sentiment d'indicible émotion s'empare du cœur et de l'esprit à la représentation de ce drame national ; nous croyons revoir ces Canadiens du premier âge, dans toute leur siniplieite sublime et le charme de

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leur héroïsme. "Remettre ainsi le passé en action, c'est nous transporter au milieu de nos ancêtres, nous accoutumer à leur regard intrépide, à leur vo : x mâle et franche ; c'est nous inspirer pour eux une vénération, un amour que leur présence simulée rend irrésistible. Notre âme passe par toutes les phases de leurs angoisses ; leur courage semble glisser dans notre cœur parole par parole. Bref, les créations d'une imagination, excitée par les récits de l'histoire, prennent une forme substantielle, et, au nom des Montcalm, des dlberville, que nous croyons voir paraître à chaque instant, nous nous sentons attendrir, pleurer, rire. Tantôt, c'est le langage et l'accent de V habitant ; tantôt c'est l'approche d'une tribu sauvage qui salue par des cris ; c'ëfet le spectacle de ces Indiens, tatoués, bigar-

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rés, couronnés déplumes, qui se glis?ent dans les broussailles, les yeux ardents, le corps souple comme le serpent, et s'élançant sur leur victime avec des cris épouvantables ; c'est leur danse et leur chant de mort.

" Nous apprenons plus dans ces quelques heures de représentation qu'en plusieurs années de simples lectures.

" M. Arcade Laporte, préfet des études, et M. Camille Caisse, professeur de belles-lettres, au collège de l'Assomption^ ont donc un grand mérite d'avoir si bien combiné le plan de cette pièce et mis tant de charme dans la rédaction.

" Indépendamment de ce mérite intrinsèque, la pièce révêtait un mérite de circonstance indéfinissable de sentiment.

M. de Gaspé, celui-là même qui avait fourni le sujet de la pièce et qui retrou -

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vait, dans la bouche des héros du drame toutes les paroles tombées *dc sa plume, M. Gaspé était là, agréant l'hommage flatteur que l'on rendait à £on talent, mais prêtant aussi au collège une partie de l'éclat attaché à son nom. Il était permis à l'illustre vieillard de se livrer aux émotions, en contemplant, sous une forme réelle,les héros de son imagination ; il était permis à l'auditoire d'exprimer v par des transports plus vifs l'admiration <Jue au génie de l'écrivain.

" A la première apparition de M. de Gaspé dans la salle, les spectateurs, qui attendaient avec anxiété, cédèrent aux élans de leur cœur et le reçurent par une salve étourdissante d'applaudissements.

M. Lactance Archambeault, l'un des acteurs, exposa alors le sujet en termes choisis et trouva le moyeu d'exprimer

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d'excellentes considérations sur les lettres canadiennes, représentées par M. de Gaspé et M. Bibaud, sur l'héroïsme canadien poussî à un si haut degré par les De Beaujeu et les De Salaberry, aussi bien dignement représentées.

" Nous avons admiré dans la pièce la richesse de certains costumes,entre autres, celui d'un chef sauvage, que M. Piché, curé de Lachine, avait emporté de Caughnawaga, et un costume militaire écossais que M. Ls.. Normandeau avait obtenu de la bienveillance du major A.

0. Smith, du 25me régiment. La pièce fut un triomphe complet.

" Après la distribution des prix, M.

l'abbé Barret, supérieur du Collège, fit l'éloge de M. de Gaspé. Il exprima le bonheur qu'éprouvait ia maison de recevoir un aussi illustre écrivain. u De-

vançant notre jeunesse de trois quarts de siècle, lui a-t-il dit, vous êtes ici comme l'expression vivante de l'antique noblesse'et une précieuse relique de ce qui n'est plus. . . Si l'homme passe, l'honneur et la vertu ne passent pas."

" M. de Gaspô répondit dans les termes suivants : \ . ■ " Monsieur le Supérieur et Messieurs,

Ci Je griffonne tant bien que mal dans la solitude de mon cabinet, mais là s'arrête mon savoir-faire : je n'ai jamais eu la parole facile, même pendant ma jeunesse; et parmi les infirmités inhérentes au vieil âge, la perte de la mémoire, des mots propres, des expressions précises, est une de celles auxquelles un septuagénaire est le plus exposé, même dans sa conversation intime : c'est sous cette pénible impression que je nie suis décidé à

écrire ce que je craignais de ne pouvoir improviser.

" Après avoir écarté l'obstacle que je redoutais le plus, ma tâche est encore, néanmoins, bien difficile : celle d'exprimer combien j'ai été sensible à l'invitation que j'ai eu l'honneur de recevoir de Monsieur le Supérieur et de Messieurs les professeurs du beau et important collège de l'Assomption : cette invitation devait, en effet, me toucher bien vivement, puisque ces Messieurs ont poussé la courtoisie jusqu'à ses dernières limites, en m'offrant de donner une répétition d'un drame dont le fond est tiré de mon ouvrage : " Les Anciens Canadiens," si je consentais à y assister.

" C'est dans une occasion aussi solennelle que celle-ci, que je ^regrette i ment, Messieurs, que mon ca

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puisse parler sans le secours d'un interprète, car ma bouche ne peut exprimer que bien faiblement ce que j'éprouve de gratitude pour une faveur inattendue que je sais ne devoir qu'à la bienveillance des âmes généreuses qui m'ont convié à cette belle fête.

" J'ai peu d'espoir, Messieurs, de

conserver longtemps le souvenir de votre

gracieuseté : le septuagénaire ne vit que

pour la tombe la plus prochaine ; mais

quelle que soit la durée de ma vie, elle

aura l'effet de dissiper souvent les sombres

nuages qui attristent, de temps à autre,

l'existence d'un vieillard. Les jeunes

Messieurs qui ont si bien joué le dra-

>nt le fond est tiré de mon ouvrage,

Anciens Canadiens " m'ont trans-

aux beaux jours de ma jeunesse, et

fait vivre pendant trois heures

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avec les amis qne mon imagination avait crées.

M. Bibaud prit ensuite la parole.

— " Je dois dire quelques mots pour me rendre à l'invitation qui m'a été faite.

L'an dernier, au collège Sainte-Marie, j'entendis faire l'éloge de Mgr. Joseph- Octave Plessis ; cette année, on célébra, au collège de Montréal, la mémoire de Jacques Cartier et de Montcalm. Ici, je vois le drame des Anciens Canadiens.

C'est donc réellement une phase nouvelle qui s'annonce dans les jeux littéraires des collèges. On parle du Canada.

C'est une manière d'affirmer que nous sommes un peuple. Messieurs les élèves, vous n'aurez pas deux fois peut-être l'avantage de jouer une telle pièce devant l'auteur des Anciens Canadiens, et, en vous applaudissant de votre bonne

fortune, conservez toujours le souvenir de cette belle occasion."

Les échos de la presse répétèrent ces éloges et ces cris de triomphe partis du collège de l'Assomption.

mon vieil ami ! autrefois, lorsque vous étiez descendu jusqu'à la dernière étape du malheur, ruiné, flétri, captif, vous vous écriiez dans toute l'amertume de votre âme : " O mon Dieu ! une " journée, une seule journée de ces joies " de ma jeunesse, qui me fasse oublier ' "tout ce que j'ai souffert! Oh! une " heure, une seule heure de ces bonnes " et vivifiantes émotions qui, comme " une coupe rafraîchissante du Léthé, " effacent de la mémoire tout souvenir " douloureux ! " Bon vieillard ! cette heure de félicité que vous avez siardem- .ment demandée au ciel, après trente

— 9T — années d'attente,il vous a été donné de la goûter comme un a^ant-goût des grandes joies futures. Et, du fond de votre âme attendrie et reconnaissante, vous vou3 êtes écrié : " Grâces vous soient ren- " dues, ô mon Dieu, pour ce bienfait !

" Grâces soient aussi rendues à cette " aimable jeunesse qui a compris mon " cœur ardent et enthousiaste comme le " sien, et qui a couronné mes cheveux " blancs de ses lauriers ! Maintenant, ô " mon Dieu ! laissez aller en paix votre " serviteur. "

MORT DB M. DE GASPIi.

" Depuis quelques années, l'aimable auteur des Anciens- Canadiens n'écrivait plus, mais sa causerie abondante et spirituelle ne tarissait pas, et les souvenirs d'un passé dont il était presque le dernier et à coup sûr le plus fidèle témoin, revenaient sans cesse sur se3 lèvres. La vieille société revivait en lui et la nouvelle admirait ce parfait modèle des belles manières et des mœurs d'autrefois.

Québec s'enorgueillissait de l'avoir dans ses murs, et c'est, avec une sorte de res-

pîct mêlé d'affection, qu'on le suivait du regard parcourant nos rues, un livre sons le bras, arrêté à chaque pas, non par le ralentissement de l'âge, mais par mille réminiscences irrésistibles. Notre ville était pour lui remplie d'attraits, peuplée de figures familières ; il avait connu les grands-pères de tons ceux dont il voyait les noms indifférents, et il portait intérêt à tous.

" M. de Gaspé était l'exquise personnification de Vhomme (T esprit d'autrefois.

On retrouvait dans sa conversation, dans ses saillies, un genre à peu près perdu, une vivacité et un naturel que nous n'avons plus. Nous avons encore de l'esprit, mais ce n'est plus le môme : il coule moins directement de source, il est plus apprêté et surtout moins gai. Nos

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pères plaisantaient autrement et s'amusaient mieux.

" Lorsque plus tard l'historien voudra recomposer pour la postérité l'ancienne société canadienne, il placera au sommet des événements politiques la fière et mâle figure de M. Papineau, et au-dessus du tableau animé delà Cour et de la Ville l'image, souriante de M.

de Gaspé. " i

M. de Gaspé est décédé le 29 janvier dernier, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, chez son gendre, l'honorable juge Stuart, qui a entouré sa vieillesse des soins du plus tendre des fils.

Après avoir ferme les yeux à mon vénérable ami, j'écrivis, à travers mes larmes, les lignes que je transcris ici :

" Il est mort le noble vieillard, le con-

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