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Particulièrement aux drapiers et aux boulangers

de Rouen touchant le serment pour l'association commerciale. En 1214, il autorise les marchands de l'eau à lever, pendant un an, des droits sur les nefs chargées devin, de sel, de hareng, de bois, de foin et de blé, pour construire un port à Paris. Enfin, en 1200 et en 1222, il obtient de l'évêque d'Auxerre, pour lui et les marchands de ï'eau, la place de Basso, et du comte de Tonnerre et d'Auxerre, le droit pour les bourgeois de Paris de décharger leur sel à Auxerre. C'est la première fois que la royauté capétienne montrait autant de sollicitude pour les intérêts du commerce parisien.

Philippe-Auguste ne néglige pas d'ailleurs la bourgeoisie laborieuse des autres villes de son domaine. Ainsi nous le voyons faire faire des étaux à Étampes pour les bouchers ; abandonner aux bourgeois d'Arras le produit des marais et pêcheries situées près d'Arras; donner des statuts aux tisserands d'Étampes; céder aux bouchers de Bourges la boucherie de cette ville, # moyennant une certaine rente; accorder à la commune de Mantes des privilèges pour la vente du vin dans cette ville; donner des privilèges aux boulangers de Pontoise; enfin régler l'organisation de ia boucherie à Orléans, faire construire quarante étaux pour les bouchers, instituer pour eux deux maîtrises et ordonner qu'ils ne pourront être arrêtés dans leurs étaux qu'au nom du roi. Mais la pensée intelligente qui préside aux relations iie Philippe-Auguste avec les industriels et les marchands va encore plus loin. Des mesures libérales sont prises même en faveur des commerçants étrangers qu'il importe d'attirer sur les marchés français. Ainsi en 1185 il annonce aux marchands de Flandre, de Ponthieu et de Vermandois qu'il prend sous sa pro-

tection tous ceux d'entre eux qui viendront à Compiègne à la foire de carême, soit pendant la paix, soit pendant la guerre. En 1193, il déclare protéger les marchands d'Ypres qui viendront dans son royaume, leur garantit qu'ils ne seront pas arrêtés pour l'argent qui lui serait dû par le comte de Flandre ou par d'autres, et que s'il survient une difficulté entre lui et leur seigneur, ils auront 40 jours de délai pour sortir du royaume avec leurs effets. Six ans plus tard, il décide que tous les marchands, à quelque nationalité qu'ils appartiennent,pourront remonter et descendre la Somme, depuis Corbie jusqu'à la mer, en acquittant les coutumes qui lui sont dues, de façon à ne pouvoir être arrêtés que pour leurs propres dettes. Enfin, en 1209, il prend sous sa sauvegarde les marchands d'Italie et des autres Éta(s qui viennent aux foires de la comtesse de Champagne.

Il ne faut point s'étonner si, pendant le long règne de Philippe-Auguste, la bourgeoisie, jusque-là assez obscure et dédaignée, commence à jouer un rôle plus important. Elle apparaît même dans les conseils du roi. On voit que certains bourgeois de Paris sont chargés de garder le sceau royal ; et lorsque Philippe partit pour la croisade, en 1190, il dit, dans sa grande ordonnance : c Nos baillis choisiront pour chaque prévôté et comme chargés de nos pouvoirs quatre hommes sages, loyaux et de bon témoignage. Les affaires des villes ne pourront se traiter sans leur conseil, ou sans le conseil de deux au moins d'entre eux. Quant à Paris, nous voulons qu'il y en ait six, tous pieux et loyaux, dont voici les noms: T. A. E. R. B. N. » M. Léopold Delisleasulepremier expliquerces initiales et découvrir les noms des six bourgeois, Thibaut le Riche, Athon de la Grève, Ebroin le Changeur,

Robert de Chartres, Baudouin et Nicolas Boisseau. C'est un spectacle tout nouveau que celui de cette royauté capétienne ^intéressant aux classes laborieuses, et essayant par tous les moyens deprotégerles marchands et les industriels contre les violences féodales. Le même besoin d'ordre et de régularité devait conduire Philippe-Auguste à modifier l'organisation administrative du domaine que ses conquêtes avaient tant accru. Jusqu'à lui, en effet, les rois capétiens avaient administré leurs possessions, comme tous les grands propriétaires féodaux, au moyen de fonctionnaires appelés prévôts qui cumulaient tous les pouvoirs, rendant lajustice, percevant les revenus royaux et convoquant les vassaux pour le service militaire. Cette organisation administrative avait suffi aux besoins des premiers rois capétiens. Mais, à la fin du xn e siècle, lorsque les domaines et l'influence de la royauté eurent pris une extension considérable, on comprit que, pour représenter le souverain dans ses rapports avec les possesseurs des grands fiefs et accroître son autorité auprès des populations, il fallait créer des officiers plus importants que les prévôts. Philippe-Auguste institua donc en 4190, avant de partir pour la croisade, des fonctionnaires appelés baillis. Ils étaient chargés de faire une assise tous les mois pour y rendre la justice au nom du roi; de comparaître à Paris, à des époques déterminées pour y rendre compte de leur administration; enfin de centraliser les sommes prélevées par les prévôts et de les porter au trésor royal. Les premiers baillis, supérieurs hiérarchiques des prévôts, furent institués à Sens, à Étampes, à Senlis, à Orléans, à Bourges, à Arras. Mais leur nombre s'accrut rapidement, et le domaine royal en comprenait 29 à la fin du xni e siècle.

Deux autres points méritent d'être signalés dans l'administration de Philippe-Auguste : la création du Trésor des Chartes et l'organisation de Y Université.

Le Trésor des Chartes était le dépôt des archives de la couronne. « Une tradition constante, appuyée sur des témoignages contemporains, fait remonter à Philippe-Auguste l'origine de cette institution. Le 5 juillet 1194, dans le couraut de sa guerre avec Richard Cœur-de-Lion, Philippe, surpris par le roi d'Angleterre près de Fréteval, dans le Dunois, perdit, avec ses bagages, son sceau, les registres de son domaine, et les chartes scellées par lesquelles les seigneurs de Normandie se reconnaissaient comme ses vassaux en vertu du traité conclu quelques mois auparavant avec le prince Jean. Il était urgent de réparer ce désastre. Philippe- Auguste en confia le soin à Gauthier de Villebéon, son chambrier, qui avait dans ses attributions spéciales la charge de recevoir les hommages des vassaux et d'administrer les revenus de la couronne. Gauthier reconstitua les registres du domaine, et il est probable qu'il parvint à se procurer les doubles des originaux perdus. Cependant, pour éviter que la perte sensible qu'il avait faite ne vînt à se renouveler, Philippe, renonçant à l'ancien usage de transporter à la suite du roi les archives de la couronne, les fit placer à demeure dans un dépôt spécial ; et, bien qu'on n'ait à cet égard aucun témoignage positif, nous pensons que le palais où il faisait sa résidence à Paris fut choisi par lui pour être le premier dépôt des archives. »

Quanta l'Université, nul doute qu'elle n'existât bien avant Philippe-Auguste, en ce sens que, depuis très longtemps, la montagne Sainte-Geneviève était ha-

bitée par une foule d'étudiants et de docteurs venus de tous les pays; mais, ce fut sous le règne de Philippe que les privilèges royaux et les édits du pape lui donnèrent, pour la première fois, une organisation véritable. Dans Tannée 120Q, le valet d'un gentilhomme allemand, étudiant à Paris, et l'un des prétendants à l'évêché de Liège, prit querelle dans un cabaret avec des bourgeois; maltraité, il revint se plaindre à son maître, qui, associant à sa vengeance tous les étudiants de sa nation, se porta avec eux à la maison du cabaretier, qu'ils laissèrent presque mort sur la place. Accourus au secours de leurs concitoyens, les bourgeois du voisinage réclamèrent l'intervention du prévôt de Paris, Thomas ; il prit la défense des bourgeois, et dans la mêlée cinq étudiants périrent; les autres portèrent plainte au roi. Le prévôt et ses gens furent arrêtés, condamnés à une prison perpétuelle, avec interdiction des droits civils; leurs maisons furent rasées, leurs arbres et leurs vignes arrachés. Le jugement fut exécuté malgré l'intervention des écoliers qui, pour toute peine, demandaient seulement que les coupables fussent fustigés dans les écoles. Philippe, non content d'avoir réparé le mal, voulut encore le prévenir : et c'est à cette occasion qu'il accorda aux étudiants le privilège dont jouissait déjà l'Église, d'être soustraits à la justice séculière dans les causes criminelles. Il enjoignit ensuite à tous les bourgeois de dénoncer et même d'arrêter tous ceux qui frapperaient un écolier; leur demeure fut déclarée inviolable par la justice civile ; le même privilège fut étendu jusque sur leurs serviteurs, et on priva ceux qui seraient accusés par eux du droit de se défendre, ou par l'épreuve de l'eau, ou par le combat judiciaire ; et

pour assurer l'exécution de cette ordonnance, il fut prescrit à tous les prévôts de jurer, lors de leur entrée en charge, en présence de l'Université ellemême, l'observation de ses privilèges. Cette ordonnance est le plus ancien titre que nous possédions de l'existence de l'Université et où il soit fait mention du chef de ce grand corps f qui peut-être portait déjà à cette époque le nom de recteur.

Les papes achevèrent ce qu'avait commencé la royauté. En 4203 le pape Innocent III donne aux écoliers de Paris le droit de se défendre et d'attaquer enjusticepar l'entremise d'un avoué. En 1205, sur l'invitation du premier empereur latin, il demande à l'Université des maîtres et des étudiants, pour qu'ils aillent à Constantinople réformer et diriger les études. En 1208, l'évêque de Paris, Eudes, et Octavien, légat apostolique, défendent aux écoliers et aux maîtres de former des conjurations, de porter des armes, et de sortir la nuit. En 1210, dans une querelle survenue entre le chancelier de Paris et les étudiants, Innocent III donne raison à ces derniers et ordonne à l'évêque, au doyen et à l'archidiacre de Troyes d'infliger au chancelier la censure ecclésiastique, s'il ne montre pas de meilleures dispositions envers l'Université. Enfin, en 1215, Robert de Gourçon,« serviteur de la croix du Christ, prêtre-cardinal de l'église de Saint-Étienne sur le mont Célius, publie une ordonnance adressée à tous les maîtres et à tous les écoliers de Paris sur le mode d'élection à suivre dans les arts et la théologie, sur la discipline des études, sur les funérailles des membres de l'Université, sur les rapports des maîtres et des élèves, etc. Tous ces décrets, et particulièrement le dernier, constituèrent l'Université, en firent un corps privi-

légié et unique>dont la haute direction et la surveillance appartenaient à la fois au pape, au roi, à Tévêque dePaiis, et au chancelier de Paris. L'importance de l'Université était telle en 1214, que Philippe-Auguste lui écrivit ces quelques mots après la victoire de Bouvines. « Louez Dieu, mes très chers amis ; car nous venons d'échapper au plus grave danger qui puisse jamais nous menacer ! »

Philippe protégeait l'Université parce qu'il voyait en elle un appui pour la royauté, et aussi parce qu'il aimait et favorisait les gens de lettres, tout en étant lui-même assez illettré. Dans un temps où s'opérait un mouvement intellectuel et littéraire très sensible, où se composaient ces nombreux et longs poèmes dont l'ensemble forme le cycle carlovingien, il se laissait fort volontiers comparer à Charlemagne. Son chapelain, Guillaume le Breton, n'écrivit-il point en son honneur le poème en douze chants intitulé Philippide f Néanmoins on ne doit pas se laisser éblouir par ces hommages que la flatterie des clercs de la maison royale prodiguait à Philippe-Auguste. Non seulement il reste bien au-dessous de Charlemagne, comme conquérant et comme guerrier, mais il n'a pas été, autant qu'on l'a affirmé, un roi administrateur et législateur. C'est surtout par la politique et par l'épée qu'il a combattu et fait reculer la féodalité. Homme de conquêtes avant tout, il a donné à la royauté française la force matérielle qui lui manquait/ Le résultat essentiel de son œuvre, c'est qu'au petit noyau de possessions qui lui avait été légué par Louis VII, il a su ajouter de vastes provinces, comme la Normandie, l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, le Vermandois, l'Amiénois, le Valois, l'Artois, le Vexin-normand ; des fiefs moins importants, comme

les comtés de Gorbeil, d'Évreux, de Meulan, de Clermont, d'Aumale, d'Alençon,de Beaumont, d'Eu et de Ponthieu ; des villes comme Niort, Saint- Jean- d'Angély, La Rochelle, Gien et Montargis. Le nombre des prévôtés domaniales qu'il avait déjà porté, en 1202, de trente-huit à quarante-neuf, s'élevait à la fin de son règne au chiffre éloquent de quatre-vingt-quatorze.

Ainsi il a fait les rois de France assez grands propriétaires et assez riches pour n'avoir rien à craindre ni des seigneurs féodaux, ni des souverains voisins; il a fondé la puissance de la royauté au dedans et au dehors : et , contrairement àla coutume capétienne, il a pu ne pas faire couronner son fils de son vivant: voilà ses principaux titres de gloire. Ses successeurs auront d'autres qualités et joueront un autre rôle. Saint Louis, personnification vivante de la foi et de la piété du moyen âge, fera de la royauté une puissance sacrée et vénérée ; il sanctifiera et légitimera l'œuvre de l'ambitieux Philippe ; enfin, pénétré de cette grande idée du droit, dont son aïeul se souciait moins, il sera naturellement législateur. Viendra ensuite Philippe le Bel, qui, appuyé des légistes et du tiers état, rompra avec les traditions du moyen âge, soustraira la royauté française à l'autorité du Saint- Siège, donnera au domaine de la couronne une organisation véritable, fondera enfin un gouvernement, mais le fondera absolu.

Un contemporain, Gilles de Paris, portait sur Philippe- Auguste et sur son règne, vers l'an 1199, c'est-à-dire avant les grandes conquêtes, un jugement que la postérité ne ratifiera pas absolument comme trop sévère et injuste en certains points, mais que l'historien doit néanmoins connaître et méditer.

« Le joug du roi Philippe est assez doux et nous

avons en lui l'image d'un bon roi; personne, si ce n'est un méchant ou un ennemi, ne peut nier que, pour notre temps, ce ne soit un bon prince. Sous sa domination, le royaume s'est fortifié et la puissance royale est allée loin. Mais, s'il avait puisé à la source de la mansuétude divine un peu plus de modération; s'il s'était formé à la douceur paternelle; s'il était aussi abordable, aussi tr ai table, aussi patient qu'il se montre intolérant, redouté et emporté, aussi calme qu'actif, aussi prudent et circonspect qu'empressé à saisir, quand il le peut, l'objet de ses désirs, le royaume, si je ne me trompe, en retirerait plus d'avantage et pourrait espérer mieux de lui. Lui et ses sujets pourraient, sans trouble et sans tumulte, recueillir les fruits abondants de la paix, et sans effort, sans violence, sans guerre, sans aucune effusion de sang, les rebelles que l'orgueil dresse maintenant •contre lui, ramenés parla seule raison, obéiraient à un maître juste et ne demanderaient qu'à se soumettre au joug... Mais toutes ces guerres ardentes qui sont venues suspendre la paix accoutumée, ô France, t'attristent et t'affligent; tourmentée par les agents du fisc royal, tu as eu à supporter de dures lois et de terribles moments! Cependant regarde partout ailleurs; les autres rois qui gouvernent à leur guise sont encore de pire condition, et imposent au pauvre peuple comme à l'Église un joug encore plus tyrannique. Reconnais en somme que tu es gouvernée par un prince d'humeur bienveillante et ne te plains pas, quand tu obéis à un tel roi, de ne point être courbée sous la triste domination de Richard ou sous la dure tyrannie d'un roi allemand. »

FCN

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