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PORTRAIT DE FRANÇOIS SERV1EN, ÉVÊQUE DE BAVEUX, PAR PHILIPPE DE CHAMI AIGNE. D'après une épreuve de la gravure de Nanteuil, tirée de la Collection de M. Henry Lacroix.
io6 LES ARTISTES CELEBRES
« Vous connaissez mieux que personne les grâces que Dieu lui avait faites, et de quelle nature a été le lien qui vous a unis. Vous savez qu'il vous a choisie pour avoir une compagne qui le pût aider à rendre à Dieu ce qu'il lui devait, et à jouir des douceurs spirituelles d'un mariage vraiment chrétien. Vous savez le zèle que Dieu lui avait donné pour les vérités chrétiennes que le monde connaît le moins ; la sincérité de son affection pour ses véritables amis qu'il aimait en Jésus-Christ, son détachement des biens de la terre, et le soin qu'il avait d'en faire part à Jésus-Christ en l'assistant, autant qu'il pouvait, en la personne des pauvres, et en contribuant aussi à l'ornement de son temple. Je ne sais point encore ce qui s'est passé durant sa dernière maladie; mais je ne doute point que Dieu n'ait terminé par une mort sainte une vie si chrétienne.... »
Arrêtons-nous sur cet éloge si complet: il vient d'un homme qu'on ne suspectera jamais de relâchement, et il prouve que Jean-Baptiste de Champaigne a marché jusqu'au dernier jour sur les traces de son oncle. Tous deux ont été de grands chrétiens, et c'est leur piété même qui les a empêchés de demeurer ou de devenir des artistes de grand génie; tous deux ont mis leur pinceau au service de leurs convictions les plus ardentes; tous deux enfin méritent d'être appelés les peintres de Port- Royal.
Philippe a tout ce qui fait les artistes consommés, car il sait composer, il dessine avec une habileté merveilleuse, et sa palette a parfois des tons d'une grande chaleur. Assurément, on ne voit pas dans ses œuvres, même dans les plus admirables, la fougue et la puissance de Rubens, ou la suprême élégance de Van Dyck, ou la science consommée de Nicolas Poussin, ou la suavité de Lesueur, ou enfin le faste de Charles Le Brun; mais il a des qualités que ces derniers ne possèdent pas toujours, et en fin de compte le plus grand reproche qu'on puisse lui adresser est d'avoir éteint de propos délibéré ses lumières les plus éclatantes. Encore une fois Philippe est par excellence le peintre de Port-Royal; il est bien de cette école qui faisait la guerre à toutes les vanités du siècle, et son attachement inviolable à une société si française suffirait pour établir que le peintre de la Cène et des Religieuses ne devrait pas figurer dans nos Musées à côté de Rubens, de Ruysdael et de Van Ostade; sa
LES CHAMPAIGNE 107 véritable place au Louvre serait dans la galerie française, entre Poussin et Lesueur, car ce Flamand est Français dans toute la force du terme.
Quant à Jean-Baptiste, assurément il ne peut pas être placé sur la même ligne que Philippe; mais on conviendra que la postérité s'est montrée fort injuste à son égard. Le Louvre ne possède pas une seule de ses toiles, et les auteurs qui ont parlé de lui, égarés jusqu'à ce jour par des indications erronées, se sont tous trompés sur les dates de sa naissance et de sa mort. On s'habituait à le considérer comme un subalterne, comme ce que nous appellerions aujourd'hui un bon chef d'atelier. Jean- Baptiste de Champaigne a été mieux que cela. Admirateur passionné de celui qui s'était fait son père adoptif, il mit toute son ambition à bien profiter des conseils d'un si grand maître, et il y parvint de très bonne heure. Fort estimé du vivant de son oncle, il ne perdit rien de la considération dont il jouissait lorsque la mort de ce dernier le mit en demeure d'agir seul, de voler comme l'on dit de ses propres ailes. Aussi mérite-t-il une place à part dans les annales de la peinture : lui aussi doit être considéré comme un des bons peintres de l'école française. J