Manuscrits de P.-R., t. IX, p
PORTRAIT DE JACQUES LE MERCIER, ARCHITECTE DU ROY, PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. D'après une épreuve de la gravure de Morin, de la Collection de M. Henry Lacroix.
SAINT PIERRE, PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. P'après une épreuve de la gravure de Morin, de la Chalcographie nationale au Musée du L,ouvrç,
SAINT PAUL, PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. D'après une épreuve de la gravure de Morin, de la Chalcographie nationale, au Musée du Louvre.
Il tut pleuré par ceux qu'il laissait après lui, par son neveu qui le chérissait comme un père, par sa fille qui lui survécut onze ans et qui sans doute pria pour lui avec confiance. Enfin sa famille et ses amis gardèrent pieusement son souvenir, comme le prouvent les lettres déjà citées de Martin de Barcos. Son neveu Jean-Baptiste, digne héritier de ses vertus, ne négligea rien pour en perpétuer la mémoire, et nous voyons par ces mêmes lettres qu'il fit exécuter à grands frais, par le graveur Edelinck, le portrait d'un si bon oncle. C'est à lui que nous sommes redevables de cette admirable planche qu'Edelinck considérait, on l'a déjà vu, comme le triomphe de son burin.
Philippe de Champaigne avait été durant trente ans l'ange tutélaire, le conseiller discret, le guide fidèle de son neveu Jean-Baptiste; il semblait donc que ce dernier, une fois abandonné à lui-même, dût errer à l'aventure et perdre du coup la plus grande partie de sa réputation; il n'en fut rien. Jean-Baptiste continua à travailler, et durant les sept ans de vie qui lui furent accordés après la mort de son oncle, il fit des peintures qui n'accusent aucune défaillance, qui soutiennent fort bien la comparaison avec celles que Philippe avait pu contrôler. Sans doute il était plus que tout autre de l'école de son oncle; il avait quelques-unes de ses qualités, et il poussait à l'exagération la plupart de ses défauts; enfin il abusait beaucoup plus que lui-même de certains procédés, notamment de celui qui ferait reconnaître entre cent les œuvres de ces deux peintres, et qui consiste à donner aux mains de presque tous leurs personnages une importance capitale. C'est déjà choquant lorsque l'on considère vis-à-vis l'un de l'autre, comme dans le nouvel Oratoire- Musée de Port-Royal des Champs, le Saint Pierre et le Saint Paul de Philippe; la critique est bien autrement sévère quand il s'agit d'une grande composition telle que le Saint Sulpice le Débonnaire de Jean- Baptiste. La manie de peindre le plus de mains possible conduit à donner aux personnages des gestes fort disgracieux.
Ces défauts choquaient moins les connaisseurs du xvne siècle que ceux du nôtre, et ils n'empêchèrent pas Jean-Baptiste de soutenir avec honneur le rôle qu'il avait commencé à jouer, soit à la cour en qualité de peintre du roi, soit dans le monde où ses portraits étaient fort recherchés, soit à l'Académie de peinture dont il fut l"un des membres les plus actifs, soit enfin parmi les Messieurs de Port-Royal qui reportèrent sur lui l'estime et l'affection qu'ils avaient eues pour son oncle. 11 termina
PORTRAIT D'ANTOINE VITRE, IMPRIMEUR DU ROY, PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. D'après une épreuve de la gravure de Morin, tirée de la Collection de M. Bouillon.
ioo les artistes célèbres
au palais de Versailles le Salon de Mercure et l'Oratoire particulier de la reine1 ; il exécuta entre autres portraits celui du ministre Pomponne et Arnauld assis à sa table de travail; cette toile vraiment remarquable a pu être considérée comme étant de son oncle. Il soutint à l'Académie de peinture, même en face de Le Brun, des discussions importantes, et lui aussi fit en présence de la docte assemblée des conférences sur des questions relatives à son art. Son contemporain Guillet de Saint- Georges avait noté entre autres les conférences sur trois tableaux de Nicolas Poussin, sur les Pèlerins (TEmmaus, du Titien, sur la Madeleine du Guide, sur le mérite du dessin, contre les copistes des manières, etc.
Quant à ses relations avec le monastère de Port-Royal des Champs, elles ne furent pas moins affectueuses que celles de son oncle; il correspondait avec Martin de Barcos, abbé de Saint-Cyran, et lorsque sa femme, après dix années d'attente, lui donna une fille au commencement de 1678, le parrain choisi fut Antoine Arnauld, l'oracle de Port- Royal. Comme son oncle, Jean-Baptiste de Champaigne se tourna de plus en plus du côté de la peinture religieuse, et le Musée de Bruxelles possède de lui, entre autres compositions de ce genre, une Assomption haute de quatre mètres dont on admire la belle ordonnance, le dessin très pur et même, chose rare, le coloris plein de vigueur. Il était marguillier de Saint-Louis-en-l'Ile, sa paroisse, et les sculptures qui ornèrent cette église, aujourd'hui remplacée par une autre, furent exécutées d'après ses dessins.
Mais il ne fut pas donné à Jean-Baptiste de vieillir doucement comme son oncle. Sept ans après la mort de ce dernier, c'est-à-dire en octobre 1681, il tomba gravement malade et sentit que sa fin n'était pas éloignée. Aussi prit-il en toute hâte ses dispositions pour n'être pas surpris ; il légua 5oo livres aux pauvres honteux de sa paroisse, i,5oo livres à Port-Royal des Champs, où il voulait avoir un service annuel, et 5oo livres à l'Hôpital général. Huit jours après ce testament, ce n'était pas le peintre qui mourait, mais son unique enfant, cette fille qui était née en 1678 et qui avait à peine trois ans2. Le 27 octobre, le malade fit
1. Voir les Comptes des bâtiments du roi; outre ses appointements de peintre du roi, qui s'élevaient à 400 livres, et étaient souvent réduits de moitié, il toucha de 1671 à 1680, environ 8,000 livres pour ses divers travaux (antichambre du roi, plafonds divers, oratoire de la reine).
2. Et non pas douze ou treize, comme l'a cru à tort M. Goovaerts.
PORTRAIT DE E. DE VILLEMONTÉE, CHEVALIER SEIGNEUR DE M O N T A I G U I L L O N ,
PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. D'après une épreuve de la gravure de Morin, tirée de la Collection de M. Henry Lacroix.
PORTRAIT DE THÉOPHILE BRACHET, SEIGNEUR DE LA MIL I. ET 1ERE, PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE.
D'aprcs une éprouve de li gravure de Morin, tirée de la Collection de M. Henry Lacroix.
PORTRAIT DU PRÉSIDENT DE MAISONS, PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. D'après une épreuve de la gravure de Morin, liree de la Collection de M Bouillon.
io4 LES ARTISTES CÉLÈBRES
un codicille qui instituait légataire universelle la mère de sa femme; il était hors d'état de signer; il mourut le lendemain 28, âgé de cinquante ans à peine, et fut enterré le 29 dans l'église de Saint-Louis-en-l'Ile. Sa place à l'Académie de peinture fut occupée par son ami Jacques Carré ou Carrey, et le morceau de réception du nouvel académicien fut le portrait de son prédécesseur, portrait que l'on peut voir aujourd'hui au Musée de Versailles.
Les testaments que Jean-Baptiste de Champaigne avait faits donnèrent lieu à des procès; la mère de sa femme plaida contre sa fille, la famille de Belgique éleva des prétentions, et ce qui donnerait à penser que le testateur n'avait pas eu la pleine possession de son intelligence quand il déshérita sa femme en faveur de sa belle-mère, c'est que la veuve Champaigne se remaria dès 1682 avec un ami de la famille de son mari, avec un filleul du grand Arnauld, avec Pierre Hamelin, conseiller au Châtelet et fils de ce Jean Hamelin que nous avons vu signer au contrat de mariage de 1668; il est probable que la veuve du peintre, maltraitée par sa propre mère, se jeta entre les bras du meilleur ami de son époux1.
On n'a pas le Journal de Port-Royal pour l'année 1681, et les nécrologes manuscrits ou imprimés ne font point mention de Jean-Baptiste de Champaigne ; seuls les Mémoires de Guilbert2 lui consacrent quelques lignes élogieuses. Mais le panégyrique du peintre n'en a pas moins été fait de main de maître, car c'est Antoine Arnauld qui s'en est chargé. Au tome III de sa volumineuse correspondance se trouve une lettre, la 202e du recueil, adressée le 12 novembre 1681 à « M"e Champagne {sic), pour la consoler de la mort de son mari et d'une fille unique. » Voici les passages les plus importants de cette lettre, écrite dans l'exil : « Il faut avouer, Mademoiselle, que Dieu vous éprouve d'une étrange sorte. Perdre en même temps un mari si aimé et si digne d'être aimé, et une fille unique obtenue par tant de vœux, c'est aux yeux des hommes une des plus extraordinaires désolations où une femme puisse tomber.... Non, Mademoiselle, vous n'avez pas perdu ce mari qui tenait une si grande place dans votre cœur. Il vous a seulement quittée pour un peu de temps. Vous le retrouverez dans le ciel où votre union sera éternelle.
1. La plupart de ces détails, inconnus jusqu'à nos jours, sont empruntés à l'excellente communication de M. Goovaerts au Congrès des Sociétés des Beaux-Arts de 1891; quelques autres sont tirés des manuscrits de Port-Royal ou des Lettres de Martin de Barcos, abbé de Saint-Cyran.