PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE
D'après une épreuve de la gravure de Morin, tirée de la Collection de M. Bouillon.
blancs et noirs, des tableaux, des rostres imités de l'antique et des chiffres du cardinal de Richelieu, environnés de lauriers, étaient répandus dans cette voûte, sur un grand fond d'or peint en mosaïque, avec autant d'ordre que d'esprit, et composaient ensemble comme une sorte de panégyrique à l'honneur du maître de la maison. Il n'y eut rien dans cette voûte de la main de Champagne, que les tableaux; tout le reste fut exécuté par d'autres. Chacun trouva l'ordonnance entière bien concertée et les tableaux plurent à tout le monde, surtout au Cardinal, car on tient qu'il prenait plaisir quelquefois de faire réciter à Champagne l'histoire de sa vie, que ce peintre avait représentée dans la voûte d'un bout à l'autre. Mais tant de belles choses ne sont plus, et ont disparu à nos yeux depuis qu'on a désolé ce portique...
« Comme sa beauté consistait particulièrement dans l'ordonnance et la composition des tableaux de Champagne, c'est ce qui fera que je m'y arrêterai ; mais auparavant il est bon que je dise un mot du caractère de ce peintre et de ses autres bonnes qualités. Pour lors donc, on ne parlait dans ce palais que de son pinceau. Tout Flamand qu'il fût, le cardinal l'avait toujours préféré à tous nos autres peintres français pour peindre son appartement et une partie de la galerie des grands hommes; non pas moins parce qu'il était habile homme que parce que ses couleurs lui plaisaient très fort. Ce naturel si posé qu'il voyait en lui, sa sincérité, sa discrétion, sa retenue, le charmaient bien autant que la facilité et la liberté de son pinceau, ni que ce beau Animent qu'on admire dans ses ouvrages. En un mot, c'était l'Apelle de cet Alexandre, et il serait estimé des critiques beaucoup plus qu'il n'est, s'il se fût partout attaché aux manières de son pays. »
Suit dans le chapitre de Sauvai une description détaillée des « tableaux », c'est-à-dire évidemment des fresques de Champaigne. C'était une sirie de peintures allégoriques ; on y voyait la Félicité publique tenant en main une corne d'abondance pleine de sceptres et de couronnes, et accompagnée par la Prévoyance, par Mercure et Minerve. Ailleurs, on pouvait contempler l'Histoire vêtue d'une robe blanche et assise sur les épaules de Saturne. Puis, c'était Apollon jouant de la lyre et entouré des Arts, des Sciences et des Muses. Dans une quatrième composition, figurait Junon qui entraînait sur ses pas l'Abondance, la Vertu héroïque
d'imprimerie évidentes telles que feint au lieu de peint, et ne pas tenir compte de la ponctuation.
PORTRAIT DU MARQUIS DE GESVRES, MARECHAL DE CAMP, PAR PHILIPPE DE CHAMPAIGNE.
D'après une épreuve de la gravure de Morin, tiiée de la Collection de M. Henry Lacroix.
et la Renommée. Un cinquième et dernier trophée ne consistait qu'en trois figures : la principale représentait le Génie de Richelieu, les deux autres, sa Prudence et sa Générosité.
On peut juger par ce détail de ce qu'étaient les peintures décoratives de Philippe de Champaigne; il fut accusé de flatter le cardinal, mais n'oublions pas qu'il travaillait par ordre, et que la postérité, assez peu flatteuse de son naturel, a pour Richelieu une admiration qui ne le cède pas à celle des contemporains.
Non loin de cette galerie, et dans l'aile gauche de la seconde cour du Palais-Cardinal, s'en trouvait une autre dont Richelieu voulait faire une sorte de Panthéon, un véritable Musée des hommes illustres '. Les portraits furent peints plus grands que nature, dit encore Sauvai, par Simon Vouet et Philippe de Champaigne, et ce fut entre les deux peintres une lutte des plus vives. Champaigne était le peintre favori de Richelieu ; Vouet n'avait été admis par le tout-puissant ministre qu'après de longues hésitations, et il avait à cœur de prouver qu'il valait bien son rival. Toutefois, il ne pue se résoudre à vaincre sa paresse naturelle, et plusieurs des portraits de grands hommes qu'il fit alors sont des compositions de pure fantaisie. Philippe de Champaigne fut beaucoup plus consciencieux, « plus religieux », comme dit Sauvai. « Il n'épargna rien pour faire revivre la mémoire et les visages de ceux qu'il avait choisis pour lui; il peignit d'après Porbus le portrait de Henri IV, d'après Van Dyck celui de Marie de Médicis; d'après Raphaël, Gaston de Foix ; à l'égard des autres, il chercha dans Thevet, et remua les cabinets les plus curieux pour les trouver. »
Ce n'étaient pas d'ailleurs de simples copies que ces portraits; celui de Gaston de Foix était, comme on vient de le voir, plus grand que nature 2, et Philippe de Champaigne dut le peindre d'après un tableau de Raphaël qui n'a guère que 5o centimètres de hauteur. Celui de tous ces portraits que l'on admirait le plus, après le portrait de Gaston de Foix, c'était la représentation de Louis de la Trémoille. « Le peintre se trouvait gêné par une porte qui le réduisait à ne faire qu'une demifigure et à couper les jambes à son héros. Il l'a représenté assis au milieu d'une campagne, reposant un pied nonchalamment sur un de ses
1. Cette galerie des hommes illustres a été reproduite, dès le xvu8 siècle, par Heintz et Bignon dans le format in-folio.