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le faire florir en Espagne, si pauvre à cette époque en monuments dus au génie national (1). La seconde renaissance de l'architecture espagnole, dite « gréco-romaine » coïncide avec son règne et répond aussi à son tempérament. Les excès d'ornementation de l'époque précédente, que l'on peut observer par exemple aux façades des universités de Salamanque et d'Alcala, du couvent de San-Marcos de Léon ou de l'alcazar de Tolède, disparaissent sous son règne ascétique comme des frivolités. L'envergure nue de la masse, sa solidité sévère excluent les détails. L'Escurial, l'Arc triomphal de Burgos et le château des Guzmanes, en Léon, appartiennent à cette facture linéaire. Philippe avait également beaucoup de prédilection pour la peinture. Il était amateur de tableaux et savait juger de leur beauté. Il eut le mérite d'encourager les vrais artistes. C'est lui qui favorisa l'essor des écoles de Valence et de Conceitana, lesquelles fusionnèrent ensuite dans l'atelier de Ribalta, maître de l'angoissant José Ribera. C'est sous Philippe II aussi, et grâce à ses sollicitudes, que se groupa la magnifique école de
(1) D'après Francesco Morosini, « il ne se voyait en Espagne aucun édifice ni autre chose curieuse que ceux laissés par les Romains et les Maures ».
Séville, d'où sortirent les grands maîtres espagnols du régime suivant, les Velasquez, les Zurbaran, les Murillo.
Philippe affectionnait les grands artistes presqueautantqueles saints. Plusieurs peintres, comme Antonio Moro, Sanchez Coello, Pantoja de la Gruz, furent promus par lui à la dignité dePlntor y aijiida de Camara (1). Pacheco, leur contemporain, raconte en son Arte de la Piniiira que le roi donna à Sanchez Coëllo un logement dans une maison communiquant avec le palais par un passage secret. Philippe venait visiter souvent son peintre favori, le priant de ne pas se déranger lorsqu'il prenait son repas avec sa famille ou lui posant doucement la main sur l'épaule lorsqu'il était en train de travailler. Antonio Moro, le maître de Sanchez Coëllo, avait été honoré de la même familiarité; mais cela faillit tourner mal pour lui. Un jour que Philippe était entré silencieusement dans son atelier, et, selon son habitude, l'avait touché à l'épaule, Antonio Moro, obéissant à un mouvement réflexe sans doute, répliqua par un coup d'appui-main. Cette privante faillit lui coûter la vie. Il dut regagner rapidement les Pays-
(1) Peintre et valet de chambre.
Bas, où il était né. « Comme quoi^ conclut Karl Yon Mander, qui narre l'anecdote, il est dangereux de toucher le lion. »
Frédéric Badoaro (1) et Pacheco (2) relatent que Philippe peignait lui-même .
En tout cas, il indiquait souvent à ses peintres le sujet de leurs travaux, et quelquefois d'une manière détaillée. D'après Guiseppe Martinez, c'est Philippe lui-même qui régla la composition de V Allégorie de la bataille de Lépante^ que le Titien exécuta à Venise, à l'âge de 94 ans, d'après l'esquisse faite sous les yeux du roi par Sanchez Coëllo.
Ce goût esthétique ne doit pas faire supposer en Philippe II l'existence d'un parallélisme psychique. On ne saurait distinguer à côté de sa religiosité la manifestation d'une sorte de naturalisme païen, incitant à l'adoration de la Beauté dans la divinité vivante de la nature. Le caractère de l'art espagnol au xvi° siècle était surtout religieux. La plupart des artistes, comme Juan de Joannès et Luis de Vargas, cherchaient leur inspiration dans la méditation et la prière. Les sujets traités par eux sont
(1) Relation de 1557.
{2) Arte de la Pintiira, I, IX.
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presque exclusivement ceux qui conviennent aux tableaux d'église. Le pittoresque espagnol, ses chaudes couleurs locales, manquent d'interprètes. Au xvi^ siècle, la peinture, en Espagne, n'a pas eu de Cervantes. En dehors de ses portraits, Philippe commande surtout des tableaux pour l'Escurial ou les cathédrales du royaume. Lui qui s'agenouillait quelquefois longuement et en joignant les mains devant une toile du Titien représentant Jésus sur le chemin du Golgotha, ne pouvait désirer que des compositions agréables à sa piété. Nous verrons bientôt qu'il constitua à l'Escurial l'un des plus beaux musées de peinture religieuse.
Philippe s'est extériorisé complètement au moins une fois et a laissé de lui un témoignage authentique et monumental. L'Escurial, c'est sa demeure dans le monde. Son âme est moulée dans cette austère bâtisse comme un corps dans son armure. Elle est l'œuvre propre de Philippe et une œuvre accommodée à son esprit, à son caractère, à son cœur. C'est lui qui en fournit le thème esthétique et le plan général. L'architecte Juan de Bautista et son successeur Herrera ne furent, en quelque sorte, que les exécuteurs techniques des conceptions de Philippe.
Le paysage qu'il choisit pour l'érection de l'Escurial est sévère et solitaire comme son âme. Des montagnes nues et grises ferment l'horizon. Quelques filets d'eaux vives au penchant des prairies, le halètement continuel du vent des sierras y apportent seuls quelques souffles de vie. Un pauvre village, quelques habitations éparses et lointaines, telle est la Thébaïde qui devint la terre d'élection de l'ermite royal.
Le monument répond extérieurement au caractère sourcilleux du paysage. C'est une masse de murailles grises, percées avec symétrie, comme une caserne, surmontée, à chaque angle, par quatre campaniles, et, à l'intérieur, par les triples dômes surélevés de l'église. L'ensemble donne l'impression d'un immense couvent. Ceux qui en approchent reçoivent une impression de tristesse et de lugubre monotonie. Cependant, l'intérieur se manifeste avec plus de richesse et de magnificence. Philippe y avait réuni des trésors. Nombreux furent les peintres qui travaillèrent à embellir la sainte demeure. Pelegrino, Tibaldi et Bartolomeo Carducci décorèrent la bibliothèque de leurs fresques italiennes. Fernandez Navarette, dit el Miido, reçut la commande, pour la sacristie du couvent.
de Y Assomption, du Martyre de saint Jacques le Majeur, de Saint Philippe et Saint Jérôme pénitents. Le Navarette peignit encore pour FEscurial une Nativité, le Christ à la colonne, la Sainte Famille et Saint Jean écrivant V Apocalypse dans Vile de Pathmos. C'est au pinceau infatigable de Sanchez Coëllo que sont dus les portraits des grands personnages du règne, ainsi que plusieurs compositions religieuses, comme Saint Paul et saint Antoine ermites, Saint Etienne et saint Laurent, le Martyre des saints enfants Juste et PastoFy qui comportait une jolie vue de Alcala de Hénarès, la patrie du grand Michel Cervantes. Enfin quelques peintres italiens, comme les Carducei et le Florentin Patrixe Caxes sont également employés à la décoration de l'Escurial.
Philippe réunissait aussi avec un soin infatigable les plus riches trésors artistiques qu'il glanait dans ses Etats. Arias Montano, aux Pays-Bas, raflait pour lui les livres riches et rares. On enlevait au besoin les objets dont le maître avait envie, comme le Spasimo di Sicilio, Riches tapisseries, statues, objets d'art affluaient à l'Escurial. Philippe était surtout amateur de reliques : tibias, crânes, os de saints, morceaux de la vraie croix. On lui fai-
sait grand plaisir en lui offrant quelqu'un de ces objets vénérables. Enfin, Fray Andrés de Léon et Fray Martin de Palencia, établissaient de riches manuscrits liturgiques pour le couvent.
Par son affectation, l'Escurial est surtout représentatif de lame de Philippe IL C'est à la fois un palais, un monastère, un musée religieux, une église et une sépulture. Tous les compartiments d'une âme mélancolique, dévote et funèbre y sont représentés. Dans le vaste édifice, el aposento del rey, l'appartement du roi, est fort modeste : quelques pièces où il dormait, mangeait et travaillait. Mais autour de lui sommeillaient ses richesses sacrées ; la cloche du monastère sonnait aux heures rituelles ; les frères hiéronymites passaient silencieusement sous les galeries du cloître ; Téglise était proche, avec son demi-jour, son odeur d'encens, son silence paisible, et le moine royal était heureux de toutes ces choses autant que Louis XIV dans les splendeurs classiques de Versailles.
Philippe est bien ainsi un fils de l'Espagne ardente, aride et sensucllement mystique du xvi** siècle, où était née la secte délirante des Illuminés (los alumbrados). Il est le frère spiri-
tuel des Luis de Grenade, des François le Pécheur, de sainte Thérèse, de Ponce de Léon, de Jean de la Croix, et de tous les saints mystiques que l'ombre du couvent cachait au monde. Mais entre eux et Philippe, il y a une grande différence. Ils sont reclus et prosternés avec une façade nulle du côté du monde ; lui, tout solitaire et ascète qu'il soit, est doublé d'une personnalité profane immense ; il est roi, et cela apporte un singulier mélange dans sa sainteté. Il y a peu de Saint-Louis par le monde I
La culture des rois fut souvent singulière. Il en est peu qui aient été frottés d'une gousse d'ail en naissant et jetés de bonne heure aux rudesses de la vie comme notre grand Béarnais. On éduquait plutôt en eux le monarque que l'homme. Autant qu'il se pouvait, on les isolait en leur personnalité unique. Ces futurs conducteurs de peuples, en qui devait se résumer la vie collective d'une nation, étaient jalousement tenus à l'écart de la vie commune. Ilsrecevaientuneéducationdeprince, religieuse, militaire et mondaine, puis, lorsqu'ils commençaient de prendre contact avec les affaires de la monarchie, c'était par en haut, du côté des intérêts du gouvernement et de la couronne, plus que de celui des gouvernés et de la nation. Aucune racine forte et profonde ne les attachait ainsi au p^s sur lanuel ils
pHiuppE II d'bspaonë 6
PHILIPPE II DESPAGNE
devaient régner. Ceux qui furent de grands rois eurent besoin d'être doués d'une réelle puissance de réaction contre leur état spécial pour arriver à la compréhension de la vie collective de leur peuple.
Telle fut, à peu de chose près, l'éducation de Philippe. Ses premières années s'écoulèrent dans la grisaille du vieux palais de Yalladolid. Sa mère, Timpératrice Isabelle, gardait toujours et partout l'attitude de haute dignité qui convient à l'épouse du plus puissant empereur de la terre. Avant de donner le jour à Philippe, elle croyait sentir une mappemonde tourner en elle. Avec cela, rigidement dévote, comme une mère abbesse. Florez, en ses Memorias de las reinas catholicas, montre l'épouse de Charles- Quint, recluse dans sa cour castillane comme en un béguinage. Autour d'elle, des femmes révérencieuses, ferventes, tristes. On brodait dans le demi-jour des salles muettes et froides. Les pratiques religieuses y étaient fréquentes et réglées, comme dans un couvent, et toujours un cérémonial, grave, solennel, hautain. Dans ce milieu monacal, l'enfance de Philippe fut peu livrée à la joie et à l'abandon. De bonne heure, la gravité lui figea le visage. Sa mère ne tolérait même pas qu'il
oubliât dans ses jeux sa grandeur actuelle et future (1).
Jusqu'à seize ans, Philippe eut pour maîtres le grand de Castille, don Juan de Zuniga, personnage représenlatif et solennel, et le savant théologien Juan Martinez Siliceo. Le premier était chargé de former le gentilhomme et le monarque futur ; le second avait pour mission de lui inculquer la science profane et la science sacrée. Ni l'un ni l'autre ne se soucièrent de tourner l'enfant du côté des riantes images de la vie, pas plus que d'assouplir et de varier son tempérament monotone, ou d'éclaircir son âme concentrée. Avec tout ce que devait savoir un chevalier de son temps, Philippe apprit le latin, les mathématiques, un peu de français, d'italien, et assez de théologie pour faire un évéque. A partir de cet âge, il fut placé à la tête du gouvernement de l'Espagne, sans autre transition.
Philippe fut un roi essentiellement professionnel, si l'on peut dire. Il ne confia jamais le gouvernail à personne. Il resta toujours
(1) « Per la volunta de la madré fu allevato con quel ripestto che parea convenirsi ad un figliulo del maggior imperatorc che fosse mai fra christiani. » Relation Michel Suriano.
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son premier ministre ; et sa tâche écrasante, il l'accomplit, tant qu'il le put, dans les moindres détails. On ne saurait lui refuser sans injustice le mérite d'une extrême conscience dans l'accomplissement de son devoir royal. Il eût pu s'en acquitter avec des vues moins étroites et sans doute avec plus d'efficacité, mais ses erreurs et ses insuffisances n'enlèvent rien à la réalité de son zèle laborieux et de cette constante application qui firent de lui le premier esclave de sa souveraineté.
Ce fut aussi un roi absolument bureaucratique. C'est de son cabinet de travail et par récriture qu'il dirigeait l'administration ainsi que la politique complexe et difficile de ses États. Il était à vrai dire le chef de bureau de la monarchie, en même temps que son maitre absolu. Il lisait toutes les dépêches, les annotait, les modifiait et faisait même soumettre les pièces les plus insignifiantes à sa signature. Il écrivait de 8 à 9 heures par jour, prolixe, minutieux, détaillé en tout. Il reste encore dans les archives des quintaux de paperasses minutées de sa main. Il disait que si le sort l'avait fait naître simple particulier, il aurait pu faire fortune grâce à l'activité de sa plume. On peut lui reprocher d'avoir ac-
cordé autant d'attention aux petites affaires qu'aux grandes. La moindre question traitée par lui, donnait lieu de sa part à des instructions, attentives, complètes et vétilleuses. Il résultait de cette minutie débordée, un retardement excessif des affaires majeures, une sorte de stagnation gouvernementale qui eut, dans bien des cas, les résultats les plus funestes. Avec son extrême labeur, Philippe arrivait presque aux mêmes résultats que s'il eût été négligent. Au surplus, il était lent d'esprit, irrésolu, ami des atermoiements. « Le temps et moi en valons deux » avait-il coutume de dire. Mais cela, en Espagne, ne choquait pas outre mesure. La tardita espagnole fut toujours fameuse. Don Pedro de Tolède souhaitait que la mort vînt d'Espagne, car ainsi il serait assuré de vivre longtemps (1). Ce qui se ferait autre part en un mois, ne s'accomplit pas, en Espagne, en quatre (2). En-
(1) « Un sigDore principalissimo mi disse clie la tardita spagnuola in sommo un giorno rovineria ilmondo, et don Pedro di Toledo soleva dire clie avria desirato che la morte fosse venuta di Spagna, perché saria stato sicuro di vivere longamente... » Relation Girolamo Lippomano.
(2) ... « Nelle opère manuali (sono) tanto pigrî e tardi, che quello che in ogni altri luogo si faria in un
core aujourd'hui, l'Espagnol aime de laisser traîner les affaires pour le plaisir des palabres. L'expectative dilatoire qui résultait, chez Philippe, du tempérament et de ses calculs donnait lieu aux plaintes les plus vives. Dans la correspondance des Pays-Bas, nombreuses sont les lettres qui supplient Philippe d'envoyer enfin des ordres. Le 7 juillet 1556, la duchesse de Parme écrit « que les retards pourraient avoir à brève échéance des conséquences très graves » . Granvelle se plaint aussi de n'être pas mieux informé des affaires que ceux qui sont aux Indes (1). Une autre fois, il déclare que les délais que le roi met à répondre pourraient coûter cher un jour (2). Mais Philippe se laissait difficilement stimuler. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que son rôle, tel qu'il le comprenait, se trouvait au-dessus des forces humaines. Sa lenteur patiente était donc pour lui comme une grâce d'état.
Ce roi claustré et paperassier voulait tout savoir, tout connaître. Et grâce à son vaste système d'information, il voyait de sa cellule
mese, non lo farano in Spagna in quattro... » Relation Francisco Morosini, 1581.
(1) Lettre du 15 février 1562.
(2) Lettre du 12 mars 1562.
tout ce qui se passait en Europe, le plus souvent par le dessous, du côté où l'on aperçoit la trame de l'intrigue et les ressorts secrets des intérêts. La vue des masses et des ensembles, celle qui atteste la réalité puissante et qui distingue les mouvements profonds des peuples, lui faisait défaut. La grande péripétie humaine qui occupa toute la scène du xvi* siècle, il la voyait de la coulisse et non au parterre de l'humanité. Aussi, sa politique, que nous étudierons plus tard, n'a ni le sens du présent ni celui de l'avenir. C'est une politique d'expédients, de ruse, d'astuce mise au service des principes du passé, et de principes qui trouvaient d'ailleurs en 1 ui-même leur contradiction , car si Philippe voulait faire l'unité des peuples par la religion, il subordonnait lui-même la religion au pouvoir royal. Il soumettait ainsi le spirituel au temporel, ou inversement, alors que, par leur nature même, ces deux catégories doivent être indépendantes Tune de l'autre.
Pour saisir la raison de Faction gouvernementale de Philippe, comme de sa politique, il faut savoir quel était son point d'appui moral. Il faut connaître exactement la conception qu'il avait de lui-même en tant
qu'individu et en tant que roi. Il se croyait très réellement le représentant de Dieu sur la terre, son substitut légitime : il s'appelle lui-même : ministre de Dieu. Au point de vue purement humain, il s'estimait propr/é/azre de ses Etats et le maître absolu de ses sujets. Enfin, sa conscience subjective était son inspiratrice et sa conseillère. Puissance divine, droits historiques souverains, domination psychique, tel était le faisceau de sa personnalité intégrale. La toutepuissance qu'il recevait du ciel et du passé devenait comme une passion de son âme . Aussi, toute sa politique avait-elle une fin en lui-même, c'est-à-dire se trouvait essentiellement relative à son moi. Chez lui le sens de l'objectivité était généralement indirect et subordonné à ses passions morales, religieuses ou profanes. Ses moyens, que nous voulons seuls étudier pour le moment, répondent parfaitement à ces fins personnelles.
Les grands politiques, qui saisissent d'un coup d'œil sûr les intérêts majeurs de leur temps, se subordonnent eux-mêmes et subordonnent leurs auxiliaires à la solution essentielle qu'ils ont décidé de poursuivre. Ce n*est pas assez qu'ils se sachent habiles, il faut qu'ils soient forts. Il ne suffit pas qu'ils
rompent la résistance de quelques individus réfractaires, il faut encore qu'ils déterminent un courant d'évolution assez puissant pour entraîner, bon gré mal gré, amis et ennemis dans une direction commune. Richelieu et Bismarck ont eu à vaincre des résistances particulières ; ils l'ont fait, mais ils ont fait plus, ils ont créé des directions nouvelles, et en quelque sorte fatales vers un avenir déterminé. L'effort de Philippe ne tend ni vers un but social ou national placé dans l'avenir ; il est surtout conservateur de ce qui est et poursuit une fin supersociale : l'unité religieuse.
Mais, encore en ceci, Philippe est lui-même le centre de l'intérêt qu'il défend, et ce sont toujours les mêmes moyens de négociations compliquées et machiavéliques qui lui servent. Homme secret et solitaire, sa politique est occulte, très rarement à découvert. Il mine, contre-mine, et ne prend l'offensive directe que lorsque ses machinations l'ont acculé à cette nécessité. La guerre de Grenade, les événements des Pays-Bas, les hostilités avec la France donnent un exemple de ces acculs. D'autre part, l'affaire Antonio Perez est la résultante directe des manigances cauteleuses de Philippe contre
son frère don Juan. Il est obligé d'entrer dans une affaire d'éclat lorsqu'il voulait seulement creuser une mine secrète.
Son gouvernement procédait donc de la ruse plutôt que de la puissance des conceptions. Toute action, fùt-elle un crime, du moment qu'elle avait obtenu son assentiment, devenait légitime. Use plaçait, dit Tun de ses historiens, hors de la morale humaine et s'épargnait tout remords. Son âme sanctifiant les actes accomplis pour elle, il n'hésitait jamais sur les moyens, car tous lui paraissaient également bons, et les meilleurs étaient ceux qui réalisaient ses desseins. Il avait acquis ainsi un penchant invétéré aux contournements, à la feinte, à la fraude, à la tromperie. Souvent une affaire pouvait être résolue franchementetdirectement. Philippe préférait la voie tortueuse qui l'engageait maintes fois en des complications inextricables.
Ce roi, absolument despotique, timide de caractère et très irrésolu d'esprit, s'entourait de conseils de toutes sortes. Au point de vue de l'Etat, on en comptait onze : ceux de la guerre, des finances, de la justice, le conseil royal, le conseil d'Aragon, le conseil des Indes, le conseil des ordres, celui de la Sainte-Inqui-
sition; les conseils d'Italie, de la guerre, des finances. Au point de vue privé, Philippe avait un conseil de conscience, auquel il demandait des directions dans les cas graves. Il va sans dire que le rôle de ces conseils était purement consultatif. Mais il avait un recours constant à leurs délibérations. Ceci semble contredire ce que nous avons affirmé sur la politique personnelle de Philippe, mais ce n'est qu'en apparence.
Un homme qui s'est formé un conseil de conscience semble désireux de ne pas agir d'après lui-même. L'usage que Philippe a fait du sien, nous le verrons particulièrement dans les affaires don Carlos, Montigny et Prince d'Orange. Il consistait, en somme, à faire approuver et endosser ses décisions terribles par lui en les légitimant théologiquement. Pourquoi agissait-il ainsi ? Sans doute pour se déterminer, mais aussi pour opérer une substitution de responsabilité, non au regard des hommes, mais devant la justice divine. Avec une inconscience obstinée et enfantine, Philippe croyait pouvoir ruser avec Dieu comme avec ses adversaires. Au cours de sa dernière maladie, s'adressant à son confesseur Fray Diego de Yepes, Philippe prononça ces
paroles : « Mon père, vous êtes ici le mandataire de Dieu, et je proteste que je ferai tout ce que vous m'indiquerez comme nécessaire pour mon salut. Par conséquent, vous êtes responsable de mon salut sur votre âme. Mora va prendre acte que je suis prêt à tout exécuter pour expier mes péchés (1). » Le dilemme est cruel pour Fray Diego. Si les péchés sont inexpiables ou s'il omet quelque soin pour les laver, c'est lui qui les endossera aux termes d'un acte dûment établi et dont Dieu admettra certainement la validité. Comme on le voit, Philippe prend des précautions pour son salut ; il présentera des papiers notariés à Dieu. Ceci n'est pas seulement imputable au moribond. Lorsque, en 1566, sous la pression des événements et sur les instances de la duchesse de Parme, il accorde un pardon général aux perturbateurs des Pays-Bas, il signe cet acte avec un profond désir de vengeance au cœur. Et cette horrible restriction mentale, chose étrange, il la fait consigner dans un document officiel, établi par un notaire et devant témoins. Philippe consigne dans cette pièce qu'il n'a pas agi librement en amnistiant les coupables
(l)Forneron, IV, 291.
et qu'il se réserve, nonobstant son édit, le droit de les châtier lorsque le moment sera venu. Il établit ainsi un acte conservatoire de ses droits à la vengeance. Sa conscience peut être tranquille. Une clause secrète annule sa parole officielle de roi. Le parjure ne saurait donc être valablement inscrit au livre de ses péchés (1).
A la période du déclin de Philippe (en 1592), il se passa un fait inverse qui montre bien quelle peur Philippe avait de se trouver seul, avec sa responsabilité, sous le jugement de Dieu. Fray Diego de Chaves, et le funeste Rodrigo Vasquez, agents serviles et même provocateurs des haines de Philippe, intriguent pour que le litre de président de Caslille soit enlevé au vieux comte de Barajas. C'est Rodrigo Vasquez lui-même qui postule à la plus haute dignité du royaume. Philippe estime Barajas. Il l'assure par écrit de son appui et de sa confiance. Il peut compter sur sa fermeté. Mais
I>M,t) « Non libère nec sponte sua... praefatam veniam ac « indulgcntiam nullo jure nuUaque ratione obligarc. » Correspondance de Philippe II, l, 443. (Instrument passé le 9 août 1566, au bois de Ségovie, devant le notaire Pedro de lloyos, en présence du duc d'Albe, du licencie
Fray Diego de Chaves connaissait le défaut de la cuirasse. Il savait comment rompre la résistance du roi. « Moi, le confesseur, je n'insisterai pas davantage, lui écrit-il. Dieu ne m'y oblige point ; mais ce qu'il exige de moi, c'est de ne plus administrer aucun sacrement à Sa Majesté, parce que V. M. ne les peut recevoir avant que V. M. ait cédé, car telle est la volonté de Dieu. Je tiens pour une chose certaine que V. M. se trouve en ce moment, parmi les chrétiens catholiques, celui qui est dans l'état le plus périlleux. » Il fallait que le moine qui osait de telles tentatives sur l'esprit de Philippe en connût bien toute la faiblesse secrète. Devant ces menaces, le roi céda aussitôt. Si, dans sa jeunesse, il ne s'était pas trop ému de l'excommunication de Paul IV, c'est qu'il se sentait soutenu par les docteurs espagnols, mais, dans ce cas, il ne pouvait souffrir d'être abandonné à lui-même. Ainsi, soit qu'il procédât rigoureusement contre don Carlos, contre les Maures, contre les peuples flamands ou les hérétiques, Philippe avait toujours des répondants devant Dieu. Si Dieu a été dupe de ces habiletés, bon nombre de théologiens doivent assurément rôtir en enfer à la place de Philippe.
Pour ce qui est des conseils de l'Etat, le cas
est plus complexe. D'abord, Philippe ne pouvait gouverner à lui seul, tout personnel qu'il fût, une monarchie mondiale comme l'était celle d'Espagne au xvi^ siècle. Il lui fallait nécessairement des auxiliaires pour préparer ses ordres et les exécuter. En outre, l'esprit de décision chez ce roi absolu était si débile qu'il ressentait le besoin impérieux d'être élaj^é par les autres. Dans les affaires majeures où son sentiment personnel entrait, il agissait comme pour celles de sa conscience, usant d'artifices savants pour qu'on lui proposât ce qu'il avait décidé d'avance. Cela ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de subir les influences et de se laisser incliner à des décisions auxquelles il n'aurait peut-être pas songé. Ce meneur d'hommes fut souvent mené, parce que son esprit était peu fertile et toujours vacillant.
Il composait ses conseils de façon qu'il y eût deux partis. Ainsi il connaissait le pour et le contre, et pouvait choisir sa solution dans un sens ou dans l'autre. Il n'assistait jamais à leurs séances, mais dans chacun d'eux il avait des hommes de confiance qui le renseignaient sur les dessous des délibérations (1).
(1) « Mais cela s'entend en ce sens que le prince a un
Même avec ses collaborateurs directs, il pipait les dés. Il ne leur soumettait pas toujours toutes les pièces des affaires qu'ils avaient à traiter. Il leur tendait des pièges même et les induisait parfois volontairement en erreur. Il lui est arrivé d'altérer des pièces ou d'en substituer de fausses aux véritables (1). Gonzalo Ferez, l'un de ses secrétaires d'Etat, écrit à Tomas Armenteros, le 30 juin 1565 : « S. M. se trompe et se trompera toujours sur beaucoup d'affaires, en les traitant comme elle fait, tantôt avec celui-ci, tantôt avec celui-là, cachant à ceux qu'elle consulte certaines choses et leur en confiant d'autres. Il ne faut donc pas s'étonner que des dépêches différentes et même qui se contredisent, soient écrites par le roi ; cela arrive non seulement pour la Flandre, mais encore pour les autres provinces (2). » Le motif de ces fraudes, de ces dissimulations, c'était toujours le secret du roi. Quelquefois l'intérêt est visible, comme lorsqu'il laisse opérer des grattages sur les bulles du pape où qu'il fait fabriquer des pièces fausses, comme dans l'affaire Montigny, par
serviteur fidèle et dévoué qui lui rapporte tout ce qui se passe. » Gachard, Correspondance de Philippe II, p. iv.
(1) Modesto Lafuente, Historia de Espafîa, V, 44.
(2) Weis, Papiers d'Etat de Granvelle,
exemple, ou qu'il se rend complice de faux monnayeurs et des Irouveurs de pierre philosophale. Mais souvent cet intérêt est purement moral. Philippe ne voulait partager son autorité avec personne ; sa suprématie devait être intangible. Il ne tolérait rien de ce qui pouvait grandir et le dominer, ou même l'égaler à ses sujets (1). Il fut l'ennemi caché de la plupart des grands hommes de son règne. Il préparait la disgrâce de don Juan ; il desservit Alexandre Farnèse et exila le duc d'Albe, ce merveilleux instrument de sa politique. Quant à Granvelle, il ne l'utilisa qu'en le diminuant. Pour servir Philippe, il fallait s'annihiler. Dans le tableau : La Victoire de Lépante^ qu'il fit exécuter par le Titien, ce n'est pas le glorieux vainqueur don Juan qui en est le personnage principal, mais Philippe lui-même.
« Le service de Dieu » tel est le mot d'ordre du règne, la clause de style qui apparaît dans toutes les dépêches de la chancellerie royale. Le pharisaïsme sur le nom de Dieu est particulièrement déplaisant dans les affaires qui appelaient surtout les secours du diable. Tous les grands crimes d'Etat ordonnés par Philippe
(1) Antonio Perez, Relaciones, 449-450.
piiiLirpE II d'espagnk 7
ont été accomplis sous le couvert de la divinité. Lorsque Charles IX sollicite l'amnistie du prince d'Orange, Philippe répond que « cela ne serait nullement convenable pour l'honneur et service de Dieu ». Et lorsqu'il fait assassiner ce prince, c'est pour ce même honneur et ce même service. Sommes-nous ici en face d'une monstrueuse hypocrisie ? Non. Dieu, c'était Philippe luimême ou tout comme. Il rendait ses décrets ; il agissait pour lui, et ce que le roi d'Espagne goûtait, Dieu le trouvait bon, et ce qu'il détestait, Dieu devait le haïr.
Robespierre incarnait la République et Philippe II la divinité. Nous touchons ici au point suprême de cette personnalité : elle se poussait elle-même à la puissance infinie et se faisait l'objet suprême de la justice. Ses intentions, comme ses actes, étaient sacrés, même lorsqu'ils frisaient le crime.
Comme tous les subjectifs qui se jettent dans les luttes humaines ou qui s'y trouvent fatalement mêlés par la destinée, Philippe était un esprit intolérant, un cœur exclusif, un tempérament absolu, un fanatique enfin. Au contraire des mystiques purs qui s'abolissent socialement, au contraire de l'homme supérieur quidiscipline consciemment tout son moi et sait l'adapter aux circonstances, le roi de l'Inquisition hybridait en lui le profane et le sacré, accouplait l'ange à la bête. C'est de cette monstrueuse fornication psychologique que résulte son identité morale.
L'ivresse intérieure de PhiHppe, par une sorte de réversibilité spontanée, devenait sa force secrète et inconnue pour l'action. Tous ses intérêts prenaient la forme religieuse de son âme. Les droits du roi qui, selon lui, étaient souverains par définition, revêlaient un carac-
tère divin au contact de sa foi. L'âme élevait le roi jusqu'à Dieu, et le roi, avec sa toute-puissance, devenait le soldat de l'âme. Chaque fois que les facultés spirituelles, faites seulement pour servir l'individu intérieur, se substituent à celles de relation, le fanatisme commence, c'est-à-dire la passion de soi, de ses idées, de ses sentiments, et, par suite, l'abomination de tout ce qui leur est contraire. Il résulte de cet état de surexcitation émotionnelle, soit un délire d'amour et de haine, soit une profonde indifférence. Amour pour tout ce qui attire la passion ; haine contre ce qui la contrarie et l'irrite ; indifférence envers ce qui n'a aucun rapport avec elle. L'amour d'un passionné est tyrannique; sa haine, virulente comme un poison mortel. Le fanatique est ainsi le vrai Ennemi des Hommes^ un monstre dans la nature ; car, dans l'humanité, comme dans le reste de la création, l'harmonie résulte de composantes diverses et non des dissonances effroyables et solitaires.
Or, pour un Philippe II, comme pour un Robespierre, un Calvin ou un Cromwell, la perfection ne peut être atteinte que lorsque personne ne se distingue d'eux.
Au point où nous sommes parvenus de notre
étude, il paraît difficile d'unifier la personnalité de Philippe dans le type du fanatique. Une série de caractéristiques primitives de son idiosyncrasie contrastent singulièrement entre elles et semblent nous montrer plusieurs personnes morales dans son individualité. L'une, qui serait paisible, patiente, laborieuse, endurante et indulgente ; une autre, tout illuminée de passion sacrée ; une autre, poétique, rêveuse, aimant le chant du rossignol et la paix bucolique des champs ; une autre encore, enfermée, bureaucratique, compassée, celle du commis principal d'un vaste Etat, se débrouillant lentement au milieu d'immenses affaires ; enfin, 1 ultime, celle que l'histoire connaît surtout : sombre, tragique et fatale.
L'on peut se demander, en considérant ces physionomies diverses, laquelle peint véritablement Philippe IL Que répondre à cette question, sinon que chacune de ces manières d'être le caractérisent à certains moments de son existence etappartiennent,par conséquent, à sa personnalité? Si l'on adopte un point de vue exclusif, à œillères, si l'on peut dire, il sera loisible de peindre un Philippe II sentimental, gai, indulgent et bon, ou mélancolique et rêveur, ou timide et inoffensif, ou exclusivement
criminel. Pour nous assurer des opinions fixes à bon compte, et exemptes du tracas des modifications, nous inclinons volontiers à renfermer le portrait d'un homme dans une seule caractéristique. Pour beaucoup de gens, ces deux mots : sombre fanatique, peignent Philippe tout entier, de face, de profil, assis et debout. Ceux ensuite qui découvrent comme des oasis charmantes et douces en son âme, s'étonnent et prétendent nous prouver ensuite que celui qui fut appelé le démon du Midi, ou le dévorateur de l'Europe, n'était au demeurant qu'un homme timide et doux.
Pour nous qui nous trouvons libres de tout parti pris et qui sommes convaincus que rien de ce qui appartient à Thomme n'est vraiment absent de l'individu, il nous suffira de remarquer que les manifestations, en apparence opposées de Philippe, sont successives et qu'elles ont, par conséquent, un ordre d'importance et une valeur de fréquence appréciables dans sa destinée. Or, ce qui domine en lui, du commencement à la fin, c'est une subjectivité ardente, jalouse, dominatrice, ainsi qu'un attachement indéfectible à son autorité. Cela fait deux passions : l'une, de l'âme, en ce qu'elle a de plus individuel et intime *, l'autre, de l'homme.
dans ses rapports avec la société. Ces passions se combinant soit en des réactions communes ou séparées, Philippe est un fanatique double : fanatique religieux et fanatique politique. Par rapport à lui-même et à autrui, voilà ce qu'il y a de vraiment dominant dans sa vie. Les autres particularités que l'on observe en lui sont faibles ou intermittentes, et de peu de poids, en somme, pour la détermination de sa valeur humaine. Néanmoins elles existent comme des possibilités pour une vie meilleure. Et ce sont ces possibilités, toujours ouvertes devant soi, qui nous rendent responsables de l'orientation de notre destinée.
Mais le fanatisme de Philippe, que ces actes constants formant montagne dans sa destinée font apparaître comme la qualité majeure de sa personnalité, n'était pas en activité à toute heure du jour et à chaque jour de l'année. Il y avait des rémittences pendant lesquelles d'autres facultés prenaient la dominante, une dominante précaire et inefficace à la vérité, mais cependant vécue.
Pendant ces répits, Philippe n'était certainement pas un mauvais homme. Peu liant sans doute, toujours dangereux, mais enfin simple, doux, pacifique et même tendre. On cite de
lui des traits de bonhomie touchants. Les différents Dichos et Echos del rey don Phelippe II contiennent des anecdotes de ce genre qui ne sont peut-être pas toutes des inventions. On souhaiterait, par exemple, que celle-ci fût vraie. Un jour, un bourgeois du bourg de Saint- Martin pénètre dans l'Escurial. Il rencontre sous une galerie un homme pâle, simplement vêtu de noir. Avec une rondeur familière, le bourgeois de San-Martino prie l'homme du palais de lui faire visiter les merveilles de Saint- Laurent-le-Royal. L'inconnu, obligeant et courtois,le promène partout. La visite finie, le bon bourgeois, heureux et reconnaissant, avant de quitter son cicérone bénévole se nomme et ajoute : « Si vous passez par Saint-Martin, venez me voir, et je vous ferai boire de bon vin. » L'autre réplique sur le même ton : « Et moi, je suis le roi d'Espagne, el si vous venez me voir à Madrid, je vous en ferai boire de meilleur. » Il est vrai qu'on attribue également à Philippe des actes contraires. Celui-ci, par exemple. Un jour, le duc d*Albe, son fils, et le grand écuyer don Antoine de Tolède entrèrent dans le cabinet de Philippe en fermant la porte derrière eux. Le roi, les dévisageant d'un air dur, s'écria : « Voilà une témérité crimi-
nelle qui mérite la hache. » Mais, laissons ces ragots historiques, dénués de toute importance, et examinons des témoignages plus authentiques.
Les lettres écrites par Philippe à ses filles (1) permettent d'entrevoir le roi catholique dans ses meilleurs moments. Certes, ces lettres ne témoignent point d'une sensibilité de cœur très vive ; elles sont bonnes et affectueuses cependant et expriment une vraie sollicitude paternelle. Philippe s'inquiète de la santé de ses filles, de leur croissance, de leur dentition, de leur éducation. Il les prie de lui donner la mesure de leur taille et leur envoie fréquemment de petits cadeaux. Et souvent il exprime son impatience de les revoir. C'est à elles qu'il demande des renseignements sur leurs frères, les princes don Diego et Philippe, et sur leur petite sœur Marie. Lui-même leur donne quelques détails sur sa vie privée. Il leur raconte, assez sèchement d'ailleurs, ses voyages sur le Tage, ses visites aux monastères des environs et aux églises.
Il est fait souvent allusion dans ces lettres à
(l)Gachard Philippe II. Lettres à ses filles les infantes Isabelle et Catherine.
une certaine Madeleine, que Philippe dépeint ainsi : « Elle est dans un triste état, sourde, faible, vieille et à moitié caduque (1). » Cette Madeleine se permettait de bouder son maître. « Madeleine, écrit Philippe à ses filles, montre une grande tristesse de ce que son gendre est parti aujourd'hui pour Madrid ; je crois qu'elle le fait pour la forme. Elle est très fâchée contre moi, parce que je l'ai grondée à propos de certaines choses qu'elle a faites à Belem, sur les galères (2). » Madeleine avait des démêlés avec un certain Luis Tristan, démêlés que Philippe narre avec une indulgente bonhomie : « Madeleine est très fâchée contre moi, racontet-il, depuis qu'elle vous a écrit, et c'est parce que je n'ai pas grondé Luis Tristan à propos d'une querelle qu'ils eurent ensemble devant mon neveu. Je n'étais pas présent, mais je crois que c'est elle qui commença en le traitant avec mépris. Elle s'en est allée de très mauvaise humeur contre moi, disant qu'elle veut partir et qu'elle le tuera ; mais je crois que demain elle aura tout oublié. » Mais Madeleine a de plus graves défauts encore : elle boit. Phi-
(1) Lettre du 15 janvier 1582.
(2) Lettre d'Almada, du 26 juin 1581.
lippe ne craint pas de le laisser entendre : « Je ne sais pas ce qu'elle a, mais je crois que c'est peu de chose ; peut-être le vin n'y est pas étranger. Si elle savait que je vous écris cela, elle m'en ferait de belles. . . »
Voilà vraiment un Philippe débonnaire, patient même. Nous pourrions le montrer également en bien des circonstances doux, juste, humain. Remarquons qu'il n'était ainsi que lorsque son fanatisme sommeillait, dans les accalmies de ses animosités sourdes, et avec des êtres qui ne froissaient en rien son irritabilité spéciale. Il tolérait beaucoup de choses à Madeleine et à ses fous ; mais, pour celui qui faisait tressaillir sa haine latente, il devenait implacable et sans considération aucune. Il fut doux pour les infantes et rigoureux jusqu'à la cruauté envers le pauvre don Carlos, son fils. Il écoule chanter les rossignols en Portugal, mais sa sensibilité ne s'émeut pas devant les pauvres et douloureuses victimes de l'autodafé.
iLyant assisté à l'un de ces actes abominables, out ce qu'il trouve à dire à ses filles, en leur crivant, c'est que la cérémonie a été bien lon- ;ue ! Enfin s'il tolère des licences à Madeleine, 1 tient l'Espagne asservie et captive sous le
un soupir, une larme de compassion, pouvaient vous perdre sous le régime de Philippe II, un vrai régime de despotisme et de terreur. En 1794, Camille Desmoulins traduisait Tacite pour protester contre l'oppression sanglante de Robespierre. Tomas Alamos de Barientos faisait de même sous Philippe II. Qu'ils soient païens, chrétiens ou humanitaristes, les tyrans appellent la même réprobation. Leurs iniquités offensent et blessent la conscience humaine de même façon. Le vertueux Tibère, Philippe le demi-saint, le puritain Robespierre s'apparentent non seulement par leur tyrannie, née de fanatismes différents, mais encore par la dévotion secrète qu ils témoignent aux vertus contraires à leurs actes. Ils aiment la probité, la paix, la justice. S'ils sont cruels, c'est la faute des méchants. Et chacun d'eux,dansleursolitude morale, ont quelques jardins riants. Comment en serait-il autrement lorsque l'on est homme et que l'on a tout de même un cœur ? Mais, par rapport à l'humanité, ce qui les caractérise surtout, c'est le mal qu'ils lui ont fait. Et comme les passions qui produisent le crime sont évidemment plus fortes et plus irrésistibles que les débiles vertus se manifestant au cours de leurs éclaircies, il est bien évident que ces
passions, dans la vie psychologique, sont majeures et mènent la ronde infernale des graves et lourdes vies qui écrasent les autres et remplissent leur époque de gémissements.
Il ne suffit pas de montrer que Philippe II était un fanatique et un tyran par une sorte de nécessité intime, résultant à la fois de son état affectif et de sa volonté dominatrice. Il faut surtout faire voir ce fanatique et ce tyran en action, car ce sont nos actes qui nous peignent le mieux, par rapport aux autres.
vn
LES CRIMES DETAT.
L'esprit de violence trouve plus facile de détruire l'obstacle que de le contourner ou de régler les moyens à employer en tenant compte de ses résistances. Pour le fanatique, la nécessité de perdre l'adversaire en son corps, ses biens et son honneur, s'impose avec la force d'une noire obsession. Il concentre sur eux toute sa puissance prodigieuse de haine, décuplée encore par ce fait qu'il accable l'objet haï d'un opprobre total. Il suffit qu'il vous réprouve, même pour une faute légère, pour que l'on devienne à ses yeux un criminel avéré.
Nous avons déjà dit que les desseins de Philippe ayant leur justification suprême en son âme, tous les moyens lui étaient bons pour les réaliser. Voici le moment de montrer qu'il ne tremblait même pas lorsqu'il s'agissait de pousser ces moyens jusqu'au crime.
LES CRIMES d'état 111
II y a autour de lui un grand nombre de morts suspectes et dans lesquelles on est obligé de relever des coïncidences étranges. Un peu avant d'expirer, don Juan se plaint qu'on lui ait fait prendre un breuvage par force. Alexandre Farnèse soupçonnait qu'une drogue eût été ajoutée à sa boisson ou à ses aliments. Il mourut tout enflé, et comme don Juan, les intestins brûlés. A l'époque où ces deux grands capitaines rendirent l'âme, Philippe les minait en dessous et les suspectait tout en leur adressant de bonnes paroles officielles. Lorsqu'en Portugal Philippe fut atteint de catarrhe, le président des ordres, Antonio de Padilla, révéla à la reine Anne que le roi, dans son testament, ne lui laissait pas la régence, d'où plaintes et récriminations de l'Autrichienne. L'imprudent Padilla mourut presque subitement et la reine Anne peu après. Il semble bien que Philippe ait tenté de supprimer sa terrible rivale Elisabeth d'Angleterre (afTaire Lopez, par exemple). Il a été accusé d'avoir hâté la mort de l'énergique et incommode Sixte-Quint. Il tint constamment des assassins aux trousses de don Antonio, prieur de Crato, son compétiteur au trône du Portugal. Il avait promis 50.000 ducats de récompense à qui lui livrerait ce pau-
vre rival exilé, mort ou vif. C'est miracle qu'Antonio Ferez ait échappé aux sicaires chargés par son roi de l'occire. Le comte de Luna, frère du duc de Villahermosa, interné dans un château à la suite des alteraciones de l'Aragon, s'est plaint qu'on ait remplacé le cuisinier de son frère par un homme qu'avait choisi le gouverneur du château (la mort du duc fut connue avant qu'on lait su malade). La police de Henri IV ayant substitué un homme de confiance au courrier que le duc de Mayenne envoyait au roi d'Espagne, celui-ci croyant avoir affaire à un affidé révéla sa pensée. Il fallait que le Béarnais allât à Rome demander son pardon au pape. Ceci réalisé, Philippe arrangerait si bien les choses qu'on ne le laisserait pas aisément retourner. On comprend de reste.
Du moment que l'on sait que le conseil de conscience discuta quelquefois s'il fallait donner à tel ou tel une « bouchée », ou, selon le mot diplomatique de Philippe, un requiescat in pace, autrement dit un poison, il est facile d'imaginer des crimes que Philippe n'a peut-être pas commis (1). On ne prête qu'aux riches, et le
(1) Dans le dossier du procès que Philippe faisait instruire contre le duc de Villahermosa, on trouve cette consultation significative : « Si le crime est public, le juge sou-
LES CRIMES d'État . 113
roi catholique était fécond en perfidies. D'ailleurs il brûla tant de papiers avant de mourir que beaucoup de suspicions restent possibles, sans qu'on puisse jamais les vérifier. Mais il n'est pas nécessaire, du moins à notre point de vue, de nous attarder à ces faits hypothétiques ou certains. Les quelques grandes affaires du règne, où plus de certitude est possible, nous permettront de voir suffisamment le politique implacable et l'horrible fanatique en action.
verain (c'est-à-dire le roi peut condamner et punir, sans citation, dé fense ni débat. Telle est l'opinion de Cayétano : In summa verbo homicidium^ et de Navarro : In mamialiy cap. xxv.
YIII
Don Carlos était le triste fruit du mariage de Philippe avec sa cousine Marie de Portugal. Ce fut. toujours un enfant fiévreux et malingre. « Le pauvre prince est si bas, écrit l'évêque de Limoges, le 14 mars 1560, il va d'heure en heure tant affaiblissant que les plus sages de cette cour en ont bien petite espérance. » Dans un autre document, l'ambassadeur indique au sujet du prince « que la commune opinion des médecins siens est qu'il s'en va éthique et sans grande espérance de l'avenir » (1). Une chute qu'il fit dans une vis d'escaliers à Alcala de Hénarès, en poursuivant une jeune fille, lui
(1) Louis Paris, Négociations. — Les dépêches de Fourquevaulx, de Claude de l'Aubespine à la cour de France, celles de Tisnacq à la régente des Pays-Bas donnent de mêmes indications.
causa une fracture du crâne, un érysipèle, et, sinon une lésion au cerveau, du moins un fort ébranlement (1). En cette circonstance, son état devint si désespéré que Philippe le laissa pour mort et donna, avant de partir, des ordres détaillés pour ses funérailles. L'opération du trépan, conseillée par Vésale, le sauva. Mais sa pauvre santé devint encore plus précaire qu'auparavant après cette commotion.
C'est une triste destinée que celle de don Carlos. Sans qu'il eût rien fait, en naissant, il était marqué pour une existence inégale et douloureuse. Ce fils d'un grand roi recevait tous les privilèges de la fortune avec un corps misérable et déshérité. Le portrait du prince des Asturies, peint par Sanchez Coëllo, le montre débile, malformé, avec un front buté et des yeux plus obstinés qu'intelligents. Le baron de Dietrichsen, qui devait renseigner spécialement l'empereur Maximilien sur tout ce qui touchait à don Carlos, le dépeint ainsi : « Il a les cheveux bruns et lisses, la tête médiocre, le front peu élevé, les yeux gris, les lèvres moyennes, le menton un peu long, le visage
(1) Cabrera dit : « La lésion du cerveau est démontrée par l'incapacité d« la volonté. » (L. VI, ch. v.)
très pâle... Il n'est pas large d'épaules, ni d'une grande taille ; l'une de ses épaules est plus haute que l'autre, sa poitrine rentre. Il a une petite bosse au dos, à hauteur de l'estomac. Sa jambe gauche est beaucoup plus longue que la droite etil se sert moins facilement du côté droit que du côté gauche. Il a les cuisses assez fortes, mais mal proportionnées, et il est faible des jambes. Sa voix est faible et aiguë ; il éprouve de la gêne quand il commence à parler, et les mots sortent difficilement de sa bouche ; il prononce mal les r et les l ; toutefois, il sait dire ce qu'il veut et parvient à se faire comprendre. »
Cette mauvaise conformation, l'asymétrie motrice du corps, la faiblesse des membres inférieurs, la difficulté du langage appartiennent à la description physique d'un dégénéré. Et vraiment le cas de ce pauvre prince apparaît comme privilégié, et peut-être unique pour une étude de psychiatrie. L'ensemble des causes qui, chacune séparément, peut provoquer des psychoses morbides, est rassemblé en lui. L'hérédité, par les maladies des ascendants et les consanguinités fréquentes, lui lègue une constitution anormale. Il est un rejeton d'épileptiques, de goutteux, de lypémanes, de vésaniques, d'hystériques moraux enfin.
Il a été conçu à la période d'immaturité des parents (père, dix-sept ans ; mère, seize). Il subit un traumatisme double de l'encéphale : choc et opération chirurgicale. Son évolution pubérale fut imparfaite (1). L'éducation prit son naturel à rebrousse-poil et il subit de grandes contrariétés morales. Il fut, en outre, livré à des excès de religiosité.
Toutes ces causes qui accablent la destinée psychique et mentale du prince d'Espagne indiquent que son cas est très compliqué et qu'il serait peut-être très difficile, même à un spécialiste, de le classer dans l'une des
(1) Herrera dit] : « Avia alcuna sospecha que non era habil en la generacion. » L'ambassadeur Fourquevaulx signale maintes fois cette particularité, notamment dans sa dépêche du 3 juin 1567, où on lit : « Nonobstant les recettes que ses trois médecins lui ont fait user pour le rendre habile d'épouser femme, c'est temps perdu d'en opérer lignée... » La cause de cette incapacité peut fort bien être psychologique. En tout cas, on remarque en don Carlos tous les désordres causés par les troubles delà puberté. Sur ces troubles, voir l'excellente étude du Df Marro, dans Traité international de psychologie pathologique, t. I, p. 769. J. Voisin : les Psychoses de la puberté ; Mairet : Folie de la Puberté, dans Ann. méd. psychologique, 1888-1889. Krafft-Ebing, Psycopathia sexualis. F. Uegis : Traité de psychiatriey t. m, p. 525 à 531, etc..
formes des psychoses dégénératives connues, hébéphrénie de Kalhaun, paranoïa impulsive, ou dans l'une des trois catégories classées par le docteur Marro. Bornons-nous à décrire le cas, sans le nommer, puisque ce n*est pas de notre compétence.
Ses opérations intellectuelles furent imparfaites et subirent des arrêts soudains, comme cela se produit fréquemment chez certains ps3xhasténiques(l ) . Par moments, son élocution difficile correspondait à une certaine incohérence d'esprit. Ses conceptions devenaient facilement excessives et exaltées. Elles se caractérisaient souvent par une sorte d'ambition délirante, ou tout au moins extravagante.
Le trait distinctif des hidalgos castillans, Tamour de la gloire militaire, s'exagérait en lui, comme chez bien des jeunes gens qui n'ont pas encore jeté leur gourme, sous l'effet d'une propension immodérée aux actions exceptionnelles. Il concevait ainsi des desseins insensés, dont certains le conduisirent à sa perte. Sa volonté explosive avait des sursauts
(1) D' Pierre Jaiiet .., les Obsessions et la psychasténie, I, 360.
furieux, aberrants. A ses soudainetés terribles et contradictoires, succédaient des périodes d'affaissement et de faibles efforts. L'étude de sa biographie montre que les accès frénétiques qu'il subissait s'accompagnaient d'impulsions cruelles, de phobies étranges.
Il faisait donner quelquefois le fouet ou la bastonnade aux personnes qui lui déplaisaient. Il en contraignait d'autres à signer l'engagement de le servir aveuglément, quoiqu'il pût demander. Une fois il voulut faire châtrer un quidam. Une autre fois, il aurait obligé son cordonnier à manger, bouillies, une paire de bottes mal réussies. Le Président du Conseil de Gastille ayant empêché un comédien de venir jouer devant lui, don Carlos le saisissant par un pan de sa robe et levant son poignard s'écria : « Méchant petit prêtre, vous osez vous attaquer à moi en empêchant Cisneros devenir me servir. Par la vie de mon père, je vous tuerai (1). » Les gentilshommes de sa chambre devaient parfois endurer les coups de leur maître. 11 souffleta don Diego
(1) « Curilla vos arriveis a mî, no dexando a servi me Cisneros ? par vida de mi padre que os tengo de matar. » Cabrera, eh. xxii, p. 469.
120 PHILIPPE II DESPAGNE
de Acuna, Estebez de Lobon et don Juan de Cordoba. Don Fadrique Enriquez, son majordome, fut menacé d'être poignardé. Lorsqu'au moment de son départ pour les Pays-Bas, le duc d'Albe vint prendre congé de don Carlos, celui-ci le reçut la menace à la bouche et la dague à la main. Le duc dut se défendre et maîtriser le furieux. Même scène une autre fois avec don Juan, son oncle, qu'il aimait tendrement à l'ordinaire.
Dans ces mauvais moments, il allait jusqu'à faire rouer de coups de petits enfants. Il s'amusait aussi à martyriser les animaux. Une fois, dans son écurie, il blessa grièvement dix-sept chevaux. Son père avait une monture préférée, un grand cheval noir. Le prince se fit donner la permission de l'aller voir. Lorsqu'il sortit, la pauvre bête était pantelante.
Outre ces accès de folie furieuse, don Carlos avait des manies évidemment vésaniques, accompagnées de perversions fonctionnelles très significatives. Comme nombre de dégénérés, et ainsi que Caligula en particulier, il avalait des objets insolites, des perles, par exemple. Il était aussi glouton que son grand-père, et, selon le mot de l'ambassadeur Fourquevaulx,
« n'avait de force que dans les dents ». Il lui serait arrivé d'avaler seize livres de mouton. Le prince d'Orange écrit à son frère que don Carlos a mangé seize livres de fruits, quatre livres de raisins et bu plusieurs litres d'eau glacée. En revanche, il jeûnait parfois avec entêtement.
Il arrive souvent de constater chez les détraqués des manifestations excessives qui ont pour point de départ une insuffisance physique ou psychique. Dans ces cas, l'impulsion correspond à toute la force exaspérée d'un désir impuissant à se réaliser. Atteint de débilité, don Carlos voulait se donner lillusion de la vigueur par des actes forcenés. Son éréthisme moral correspondait à ce qu'il y avait d'incomplet dans son âme. Le besoin de mettre du relief, précisément où existent des lacunes ou du vide, conduit souvent à la simulation, si fréquente chez les déséquilibrés. Impubère tardif, se sachant appelé eunuque par les méchants, le génie malin de don Carlos le porte à se donner les apparences d'un débauché. Brantôme dit de lui « qu'il aimoyt fort à ribler le pavé », c'est-à-dire à déambuler la nuit comme font les ruffians et les traîneurs d'épée. Sigismond Cavalli écrit au
doge de Venise : Tutta la note andava armato con archibuzeti commetendo diverse insolentie. » Un ambassadeur de Florence complète ainsi le renseignement : « Tutla la note va in bordello con poca dignita et molto arroganza. » Il lui arrivait quelquefois de rentrer sans chemise de ces équipées. Ce genre de simulation alterne souvent avec le mépris et la haine de l'objet simulé ou pour lequel l'on simule. C'est ainsi que don Carlos se montrait misogyne. « Quand il allait par les rues, écrit Brantôme, quelque belle dame, et fust-elle des plus grandes du pays, il la prenoit et la baisoit par force devant tout le monde », et en lui décochant les épithètes les plus malséantes. « Bref, continue le seigneur de Bourdeilles, il leur faisait mille petits affronts ; car il avait très meschante opinion de toutes, et encore plus des grandes dames que des autres, les tenant pour très hypocrites et traîtresses en amour... Bref, il estoit leur fléau de toutes. »
Faut-il dire, après avoir fait ces constatations, que don Carlos était un fou ? Maudsley affirme avec raison, semble-t-il, qu'il n'y a point de ligne de démarcation entre la sanity eiVinsanityy parce qu'il ne saurait se manifester
de discontinuité dans la nature humaine (1). A plus forte raison ne trouvera-t-on pas cette barrière entre une psycho-névrose et la démence caractérisée. Cependant, nous savons que ceci n'est pas encore cela et peut ne pas le devenir.
Don Carlos n'est pas tout dans ces extravagances et ces fureurs (2). Il savait aimer avec une tendre délicatesse. Ses sentiments pour la douce et bonne Elisabeth de Valois, femme de son père, paraissent avoir été exquis. Il la comblait de présents, bagues, tapis d'or et de soie, coffrets et autres objets, comme une fois « un chapeau de paille garni d'un crancelin d'or, avec un Jésus en diamant entouré de rubis et d'émeraudes et que por-
(1) fM folie et le crime, éd. franc , II, 39.
'2 II raisonnait, paraît-il, trùs pertinemment lorsqu'il n'était pas surexcité. L'humaniste Juan Cordero atteste qu'il avait de bonnes dispositions et vante ses réparties. Jean Iluarte rapporte un dialogue intéressant entre don Carlos et le docteur Suarez, de Tolède. Pedro Salazar
ie Mendoza. laudateur de Philippe pourtant en ses Oriine$ des dignilcs séculières de CastiUe et de Léon^ idique comme Dietrichsen que le prince des Asturies imait par-dessus tout la justice et la vérité. On loue ussi son extrême franchise : E principe che quello che
taient des anges. « La reine et la princesse (dona Juana), écrit lambassadeur de France à Catherine de Médicis, soupent souvent en un jardin qui est près de la maison, et le prince avec elles, qui aime la royne singulièrement, de façon qu'il ne se peut soler de en dire bien. » Lorsque Brantôme déclare que le Prince des Asturies était le fléau des dames, il ajoute : « For.s la Royne que j'ai vu qu'il honorait fort et respectait ; car estant devant elle, il changeait du tout d'humeur et de naturel, voire de couleur. » Dans ce jardin d'épines qu'était le cœur de don Carlos, une fleur d'une délicate sentimentalité était née, et ce n'est pas la seule. Il voua à son maître Plonorato Juan une affection vraiment filiale ; il récompensait ses serviteurs avec bonté et une inclination louable le portait à faire du bien. Les comptes de sa maison en font foi. Ils témoignent, ces livres de dépenses, que le prince entretenait de sa bourse des enfants abandonnés. Une fois il tira de prison un malheureux qui s'était adressé à lui. Il existe un document précieux pour juger des qualités intimes de don Carlos : son testament, où se trouve ramassé tout son trésor moral. Les dispositions en sont généreuses et les sentiments de la plus haute
noblesse el de la plus parfaite humilité. Il ne veut point de mausolée pour sa tombe. Une simple pierre de jaspe suffira. Aucune dépense inutile ne devra être faite à l'occasion de ses obsèques. Il les veut modestes, avec peu de cierges et point de catafalque. Il fait des donations pieuses et des legs touchants à ses serviteurs et amis. Il n'oublie pas ses deux esclaves, Diego et Juan. Selon ses prescriptions, on devra leur faire apprendre l'art de la sculpture, sous la direction de Jacomo de Trezo, et s'ils se conduisent bien, les affranchir et les marier en les dotant. Enfin, il demande pardon de toutes ses fautes à Dieu, à son père et aux hommes.
Don Carlos était bien un « terrible masle », comme dit Brantôme, mais aussi et surtout un pauvre enfant malade, doué d'un naturel délicat et chevaleresque qui s'éclipsait lorsque des contrariétés vraies ou imaginaires, jointes aux effets de la névrose, le jetaient dans Taberralion et le scandale. Pour lui, il n'y avait que deux catégories de gens dans le monde : ceux qu'il aimait et ceux qu'il haïssait. Son père en trouva la liste dans ses papiers. Aux uns tout le venin, aux autres tout le miel de son cœur.
PHILIPPE II DESPAGNE
Ces psychopathies de l'adolescence sont souvent amendables, guérissables même. Le D*" Marro, un savant spécialiste en la matière, estime qu'il serait imprudent de déduire le caractère de l'homme des manifestations de l'adolescence. Selon que l'éducation et le milieu seront bons ou mauvais, l'enfant versera dans l'un ou l'autre de ses penchants. Philippe a certainement manqué d'intuition morale et de bonté dans les directions de son fils. En le faisant espionner, surveiller, régenter et élaguer de toutes ses initiatives, il l'acculait en son mauvais naturel. La remarque en a été faite par des contemporains. Fray Diego de Chaves, l'âme damnée de Philippe, est singulièrement modéré dans son jugement sur don Carlos. Il attribue ses défauts à la mauvaise éducation qui lui fut donnée; il le juge capable de devenir un bon prince. L'ambassadeur Drietrichsen nous met également sur le chemin de la vérité : « S'il passe pour avoir des défauts, relate-t-il, il y a beaucoup de gens qui ne s'en étonnent guère, en considérant ce qui s'est fait à son égard, sans compter qu'il a toujours été délicat et maladif. » Il semble bien ainsi que les folies du prince d'Espagne soient le produit à la fois de son tempérament morbide et
de l'instinct tyrannique de son père. Lorsque don Carlos est méchant, sa virulence paraît toujours provenir d'une contrariété ou d'une antipathie. Ce qu'il abhorre surtout, ce sont les fous, les espions, les créatures de son père. « Il déteste le mensonge, ditDietrichsen, et ne pardonne jamais à celui qui lui a menti une fois. Il affectionne les personnes intègres, probes, vertueuses et distinguées. » C'est pour cela, sans doute, que son cœur irritable était si souvent en révolte, dans un temps et en un milieu dominé par beaucoup d'hypocrisie et de machiavélisme.
La mésintelligence entre le père et le fils ■lait extréme(l). Don Carlos se trouvait indisciplinableet d'humeur indépendante et belliqueuse. Philippe voulait tout soumettre et asservir. Il semblait promettre un homme d'action à la manière de Charles-Quint ; son père l'empêchait et le tenait dépendant en tout. Une fois, effrayé par les revendications de don Carlos, conforme aux lois de la Cas-
Ile, aux termes desquelles le prince héritier I trouve hors de tutelle dès qu'il a atteint ses
(1) « Adeo dissimilimi sunt moribus pater et filius. ►pporusau président Viglius, 2 avril 1567.
quinze ans, Philippe lui fit présider le Conseil d'Etat. Mais il lui retira cette faveur rapidement sous prétexte que le prince jetait la confusion dans les séances. Fourquevaulx indique le motif réel de la décision de Philippe. Don Carlos commandait « absolument en beaucoup de choses », il voulait « estre obéi sans réplique »., D'où cabale des secrétaires d'Etat et effroi de Philippe (1) qui voulut être le maître absolu jusqu'au moment de rendre l'âme (2).
L'indéfectible tyrannie du père et l'obstination du fils en ses velléités d'émancipation engendrèrent une sorte de haine réciproque (3) qui fit prendre à don Carlos une attitude d'opposition (4) et l'incita à des desseins coupables,
(1) Lettre du 30 juin 1567.
(2) « Ha voluto regnare sino al momento di render l'anima. » Agostlino Nani, 1598. Tomaso Contarini (1593) fait connaître que le futur Philippe III était également écarté des affaires par son père qui lui interdisait toute action personnelle. Mêmes indications dans Francisco Vendramino (1595).
(3) « Mas la obstinacion del padre i hijo impidio la concordia. » Cabrera, VIII, 443- « Il y a une merveilleuse indignation et mauvaise satisfaction entre le roi catholique et le prince son fils ; et si le père le hait, le fils ne fait pas moins. » Fourquevaulx, dépêche du 12 septembre 1567. Du même, dépêche du 19 janvier 1568.
4. «Il resprouve et mesprise communément les actions du roy son père. » Ibidy 3 nov. 1565.
tandis que le père, par réciprocité, versait dans la sévérité et l'injustice.
Il n'est pas rare que les adolescents mal équilibrés et contrariés aient une tendance aux aventures. Cela se traduit chez les pauvres par le vagabondage, chez les riches par les fugues et les fâcheuses équipées. Don Carlos, lorsque son espoir d'aller gouverner les Pays-Bas fut déçu par l'envoi du duc d'Albe, forma le projet de sortir d'Espagne et de se réfugier dans l'un des Etats de la couronne, très probablement dans les Flandres, où il avait peut-être des intelligences. Il entreprit des négociations pour se procurer de l'argent et tenta de s'assurer le concours de don Juan. Celui-ci se hâta d'informer son frère des projets de don Carlos. En même temps des confesseurs faisaientsavoirà Philippe que son fils avait déclaré nourrir une haine mortelle contre lui. Philippe était à l'Escurial lorsqu'il apprit ces nouvelles. De retour à Madrid, et après avoir consulté son conseil de conscience, il prit ses résolutions. Dans la nuit du 18 janvier 1568, l'ascète de
i l'Escurial revêtit une armure sous ses habits, ie coiffa d'un casque et se munit d'une épée. bans cet appareil inusité, il se rendit à la chambre de son fils. Ruy Gomez, le duc de
Féria. Luis Quijada, le prieur don Antonio, douze hommes de la garde royale etdeux ayudas decamara, munis de clous et de marteaux, l'accompagnaient. L'ingénieur de Foix ayant faussé le mécanisme secret qui fermait la porte du prince, les ministres du roi pénétrèrent dans la pièce et enlevèrent les armes que don Carlos avait à son chevet, avant qu'il ait pu s'en saisir. Philippe parut alors. « Qu'est ceci, s'écria le prince éveillé en sursaut, Votre Majesté veut-elle me tuer ? » Le roi, tout en le rassurant, fit clouer les fenêtres et dégarnir la chambre des armes et objets dangereux qu'elle contenait. Il fît aussi enlever l'argent et les papiers de son fils. Saisi de désespoir, don Carlos se jeta alors aux genoux de son père, en demandant qu'on le tuât, plutôt que de le séquestrer. Et il menaça de se détruire lui-même, si sa prière n'était pas écoutée, a Ce serait l'acte d'un fou », répliqua Philippe. Alors, le prince, la voix coupée de sanglots, répondit : « Je ne suis pas fou ; je suis désespéré par les mauvais traitements de Votre Majesté à mon égard. » Comme il reprochait encore à son père ses duretés et sa tyrannie, celui-ci déclara : « Ce n'est plus en père que je vous traiterai, mais en roi. »
Il tint parole. Depuis ce moment, don Carlos ne fut plus pour le roi catholique qu'un prisonnier d'Etat. Il l'enferma dans une tour et lui donna comme gardien les hommes que le malheureux détestait le plus.
II existe des relations officielles sur la détention et la mort du prince des Asluries, et les dépêches des diff'érents ambassadeurs contien- P^^ Dent de nombreux renseignements à ce sujet. On ne doit pas oublier en les lisant que don Carlos était mis au secret le plus absolu ; que seules les créatures de son père l'approchaient. Lorsqu'on sait, en outre, avec quel art minutieux Philippe savait fabriquer une vérité officielle, on doit tenir les relations et les indiscrétions comme réglées, dictées ou filtrées par Philippe lui-même. Dans ces conditions, les unes et les autres laissent-elles entrevoir la vérité vraie ? Les circonstances de raff*aire en font douter.
D'après la relation officielle, don Carlos serait mort à la suite de ses imprudences volontaires.
III aurait mangé à l'excès des fruits, des pâtés, des viandes et bu de l'eau glacée à s'en faire mourir. Il se promenait pieds nus, sur les dalles de sa chambre, arrosées auparavant, et faisait rafraîchir son lit avec delà neige.
Voici une autre thèse. Antonio Ferez, dans une lettre à Guillaume du Vair, indique qu'il fut « ordonné que, durant quatre mois, on luy donnerait une potion si lente, laquelle serait distribuée en tous ses repas, qu'insensiblement il perdrait les forces et la vie, ce qui fut exécuté. » On peut suspecter le témoignage d'Antonio Ferez, alors en révolte ouverte contre son roi. Mais les faits dont il parle remontent à une époque où il était l'un des secrétaires d'Etat les plus en faveur auprès de Philippe. D'autre part, tous les autres renseignements relatifs à cette affaire, contenus dans la même lettre, ont été reconnus exacts. Celuici peut donc l'être également, d'autant plus qu'une dépêche de Fourquevaulx semble le confirmer : « On lui donne parfois quelques bouillons substantiaux et des presses de chapon avec de l'ambre et aultres poudres cordiales détrempées parmi. Lesdits potages se font secrètement en la chambre de Ruy Gomez et semblent tellement suspects que s*il mourait le monde en parlerait. » Si rien d'insolite n'avait était mélangé à ces poudres, il n'y aurait pas eu de raison pour que cette cuisine se fît secrètement dans la chambre d'un ministre d'Etat,
Même en admettant qu'un poison lent n*ait pas été administré au prince, Philippe ne saurait être absous. Lui qui avait réglé tous les détails de la vie de son fils prisonnier, pouvait tout aussi bien régler son régime et empêcher les abus dans le boire et le manger. En le laissant libre à cet égard, alors qu'il le comprimait pour tout le reste, il favorisait les dérèglements qui devaient conduire le malheureux à la mort. Il l'aidait sournoisement à se suicider. Le roi catholique a bien senti que sa conduite en ceci paraîtrait équivoque. Il fait insinuer par le secrétaire d'Etat Zayas que si Ton avait empêché don Carlos de faire des excès de bouche, il se serait livré à d'autres, ce qui reviendrait à dire, en somme, qu'il faut laisser le prince se détruire comme il l'entend. Ce qui est certain, c'est que la mort du prince causa à Philippe un vrai soulagement. Il avoue lui-même à l'ambassadeur de Venise que cette mort a été un grand bien pour ses Etats et pour la tranquillité de son esprit.
Les offenses que don Carlos lui avait faites
iuffisaient à rendre un tel père implacable, fais on peut se demander encore si la question eligieuse n'a pas également joué un rôle dans
Asturies n'avait-il pas frisé l'inquisition à un certain moment (1)? C'était là, certainement, une raison de plus pour que Phillippefût inexorable Mais la consternation publique les intercessions des parents, la sympathie, la pitié que le sort du prince provoqua universellement, le lui rendirent davantage odieux. Il devenait plus peureux qu'auparavant et se tenait aux écoutes dans la crainte d'un mouvement populaire. On dit qu'il n'osait plus sortir de son palais.
De toutes les raisons que le roi catholique avait eues de punir son fils, il n'en avoua qu'une: la démence. Et dans les lettres qu'il écrivit à ce sujet, il eut bien soin de faire entendre que la mesure qu'il venait de prendre était définitive Don Carlos serait retranché du nombre des vivants pour le salut de l'Etat. Il ne se départira point de cette rigueur implacable, quoi qu'il advienne. A un certain moment, don Carlos s'amende. Tous les gens de cœur de la famille intercèdent en sa faveur. C'est inutile. Une trappe de fer est tombée sur le malheureux, elle ne se relèvera plus. Dans sa lettre du 19 mai 1568, Philippe s'explique
(1) Voir dans Gachard : Philippe II et don Carlos, la lettre d'Honorato Juan, p. 237.
sur ce point avec sa sœur, femme de Maximilien : « Vos Altesses considéreront que c'est une question de temps, qu'il y a des moments où l'esprit est plus sain que dans d'autres et que les imperfections de ce genre doivent être envisagées d une manière toute différente relativement à tout ce qui touche le gouvernement et les actions publiques, ou au point de vue des actes personnels et de la vie privée : car il peut très bien se faire qu'on soit incapable des premiers, et que dans les autres on se conduise d'une façon passable et tolérable. Vos Altesses considéreront donc que cet acte particulier (l'admission de don Carlos à la communion) n'est pas en opposition avec le défaut d'entendement que, pour mes péchés, Dieu a permis qu'il y ait en mon fils. »
Si de toutes les causes qui avaient motivé l'internement de don Carlos, Philippe, sa correspondance de l'époque le prouve, n'en met qu une seule en évidence : la folie, c'est évidemment pour établir l'incapacité à régner de l'héritier du trône. De cette façon, sa mesure se justifiait devant le monde et surtout aux yeux du peuple espagnol, qui adorait son prince. De plus, le caractère perpétuel de la réclusion apparaissait comme nécessaire. En-
fin, c'est le roi seul qui semble agir en la circonstance ; son crime peut se comparer ainsi au sacrifice d'Abraham ou à celui de Brutus. Il livre sa chair même à l'intérêt supérieur de l'Etat.
Nul doute cependant que l'homme n'aiguillonnât le monarque. Sa dureté n'est que vengeance, puisqu'elle exclut toute pitié. Lorsqu'on lui annonce que son fils refuse les aliments qu'on lui sert, Philippe répond : « Il mangera assez lorsqu'il aura faim. » Au moment où tous les désirs des mourants deviennent sacrés, il refuse d'aller voir son enfant qui l'implore et il défend expressément à la douce et bonne Elisabeth, ainsi qu'à la tante de don Carlos, d'aller porter leurs dernières consolations à l'agonisant. Le prince rendit son dernier soupir abandonné des siens, sous les yeux de ses ennemis, auxquels il avait évangéliquement pardonné.
On n'oserait affirmer cependant que le sacrifice de don Carlos n'ait pas été salutaire à l'Espagne. Ce pays infortuné n'aurait-il pas eu en lui un autre Caligula? Dans le bien comme dans le mal, le Prince des Asturies présente beaucoup d'analogie avec le sinistre tyran de Rome ; mais a t-on le droit de préju-
ger de l'avenir, lorsqu'il s'agit d une créature humaine?
Don Carlos avait un vif penchant pour sa cousine Anne d'Autriche. C'est la seule femme qu'il voulût épouser. Il la préférait à toutes celles dont il avait été question à son sujet. Dans ses bons moments, il disait qu'il se garderait vierge pour elle (1). L'empereur négociait ce mariage depuis longtemps. Philippe avait répondu qu'il se ferait après la guérison de don Carlos. Peu de temps après la mort du prince et d'Elisabeth de Valois, le roi catholique commit l'impiété d'épouser luimême celle qui avait été la promise de son fils infortuné.
(1) « Que quando S. A. dio la cayda en Âlcala, havia heco noto de ne Ilegarse jamas à otra muger, y asi ny carava ni queria enarmorarse de ninguna. » Chantonay à Philippe II, 20 mai 1515- Papiers d'Etat de Granvelle, IX, 213.