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Noter les indifférences d'une âme, ce n*est pas la connaître, mais à peine la circonscrire. Pour pénétrer en elle, il faut découvrir ses passions et les interroger. La passion, ce n'est qu'un désir, un sentiment ou une affection dans lesquels toute notre ardeur subjective se concentre. Elle donne donc la température de Tâme, mesure sa force et caractérise ses penchants .
Nos passions ont pour objet, soit ce qui donne jouissance à nos appétits individuels, physiques ou psychiques, comme l'amour par exemple, soit les aspirations de la personnalité sociale, comme la considération, la gloire, la richesse, la supériorité hiérarchique. Pour
connaître avec plus de précision le personnage secret dont nous faisons l'étude, éliminons provisoirement le roi de l'homme.
Philippe est unanimement dépeint flegmatique, lent d'esprit, froid de cœur. Nous le savons, on louait son égalité d'humeur, sa constance hautaine, sa paisible tranquillité. Doiton conclure, en présence de ce tempérament en apparence indolent et impassible, que Tâme de Philippe était neutre, froide ou endormie ? La logique ordinaire suggérerait aisément une telle déduction. Ce serait confondre ainsi sentiment et passion, action et contemplation, mouvement extérieur et agitation intime.
L'ascète immobile, absent du monde et qui a suicidé son cœur, n'est-il pas en dedans consumé d'ardeurs mystérieuses ? Le caractère essentiel des passions psychiques, c'est précisément de ralentir, de diminuer nos contacts externes et de rendre infiniment faibles et rares nos élans vers autrui. Théodore Ribot a justement attribué à la passion, dans la vie afl*ective, le rôle que l'idée fixe joue dans la vie intellectuelle. Ce caractère concentré et despotique la différencie du sentiment. Le sentiment, c'est le signe de nos inclinations morales, sympathiques ou antipathiques. Il nous éloigne
par la répulsion de ce qui nous est contraire, déplaisant ou nuisible, ou bien il tend à nous rattacher aux hommes et aux choses par des liens débouté, d'affection, ou, en tout cas, de tolérance nécessaire. Les passions, au contraire, transformations psychiques du sentiment, lorsquelles sont en pleine activité surtout, n'admettent guère la coexistence des autres désirs du cœur . Personne n*est plus froid au regard de certaines choses très affectives de leur nature qu'un passionné. Le passionné de justice peut être parfaitement inique, malgré le contraste moral, sans contradiction psychologique. Pour cela, il suffit que la conscience soit tout à fait la complice de la passion, comme mes lecteurs et moi l'avons vu en étudiant Robespierre.
Le caractère calme et inexpressif de certaines manifestations de Philippe ne nous permet donc pas d'inférer que ses passions étaient nulles ou faibles. Ce lac tranquille peut fort bien éprouver des tempêtes de fond et couvrir des volcans intérieurs.
Dans une Relazione di Spagna (1), attribuée à
(1) Publiée par Charles Bratli : Philippe //..., p. 203 : 4C... Quando ha qualchenuoue spiaceuoli, e trauagliose,
Camille Guidi de Volterra, secrétaire de Vincenzio Alamanni, ambassadeur du grand duc de Toscane, on lit la phrase suivante : « Lorsqu'il reçoit des nouvelles affligeantes, il se trouve mal soudain et est atteint de diarrhée comme cela s'observe chez les chèvres, les lapins et autres animaux craintifs. » Ses fièvres provenaient souvent de contrariétés sourdes, mal étouffées par son flegme. Aux Cortès de Monzon, la vive opposition de ceux à qui il voulait « rongner les ongles », le fit tomber malade. Ceci dénote déjà une impressionnabilité excessive, soigneusement couverte par un calme extérieur voulu.
La tristesse est le signe d'une grande combustibilité intérieure. L'indifférent reste serein. La gaîté appartient à ceux qui prennent légèrement et rapidement Tarome des choses et qui s'oublient en fréquentant les autres. Voyez ces gens en causerie aimable et banale, au coin d'une rue, au café, dans un salon, comme ils sourient et rient : la vie ne leur pèse pas plus qu'une bergeronnette à un roseau ; elle s'enfuit par bonds légers d'une fri-
stibito si li stempera il corpo, e li uengono le camere corne alli caprl, à conigli et ad altri timidi animali veggiamoauuenire- »
volitéà l'autre. Mais suivez-les lorsqu'ils se séparent et qu'ils s'en vont, seuls. La physionomie se ferme, le front devient dur et les lèvres contraintes. Il suffit qu'ils regardent en dedans pour que tout se rembrunisse. Il y a en nous un grand fond de tristesse, un lac de profonde et universelle mélancolie qu'on ne peut regarder impunément. C'est pourquoi ceux qui redoutent la tristesse se fuient euxmêmes en se jetant dans le monde à âme perdue. La mélancolie persistante appartient surtout aux solitaires et aux passionnés ; aux solitaires, parce qu'ils ont une tendance invétérée à absorber leur propre substance ; aux passionnés, à cause de leurs désirs infinis, éternellement déçus et désespérés. Et le plus grand des passionnés, celui qui couve la concupiscence suprême, c'est certainement le mystique adorateur de son âme, l'amant de soimême, ce qu'était Philippe, comme la plupart des mystiques. Aussi est-il tout au long le prince vêtu de noir et qui ne rit jamais (1). Sa gravité était hypocondriaque, morne, sombre. Il vivait dans ses appartements comme dans un
(1) «... Podemos afirraar que nuestro gran Phelipo, en quienjamas se vido risa, ni cosa que fuesse compostura... etc. » Dichosy Echos de don Philippe II, p. 28.
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tombeau. Nous verrons plus loin que le rôle de la belle humeur dans son harmonie psychologique n'était certes point dominant. En isolant certaines manifestations, on peut nous donner un Philippe gai, bon vivant, et d'humeur facile, de même qu'il serait possible de prouver que le tigre n'est point féroce en le considérant au repos, lorsqu'il est bien assouvi. Mais le tigre, entant qu'animal cruel, est surtout lui-même lorsqu'il bondit vers sa proie.
L'austérité morose de Philippe était naturellement ennemie des plaisirs et des fêtes. Aussi ne s'amusait-on guère dans son entourage. Aucun passe-temps à la cour ; une ambiance froide comme glace (1). Sans être atteint sans doute de lypémanie morbide, Philippe en arriva sur la fin de sa vie à des manies vraiment macabres. Il n'est pas sûr que Charles-Quint ait fait célébrer ses obsèques de son vivant, comme certains historiens l'ont prétendu ; mais on ne saurait douter que Philippe consola sa terrible agonie en contemplant son propre cercueil qu'il avait fait placer dans sa chambre, avec sa vêture mortuaire et une tête de mort,
(1) c ... In questa Corte non é alcuno passatempo, ctc frcdde corne il ghiaccio... » Carlo Recordato à Battista Pico, 4 mars 1576, Carte Farnesiane, fasc. 4. Espagne.
ceinte de la couronne royale (1). Ce sombre caprice n'est-il pas comme la manifestation suprême d'une âme habituellement funèbre ?
Le pessimisme est une autre forme de la tristesse, forme inévitable chez un solitaire en proie au désir de la sainteté. Philippe voulait être pur de conscience. Et il Tétait, en retrait de ses actes, dans la pure région subjective où, selon Ruysbroëk l'Admirable, notre âme se confond avec la divinité et flue en son essence, si bien qu'elle n'a plus aucune marque individuelle et qu'on ne saurait la distinguer particulièrement. Lorsque l'on sort de cette candeur spirituelle pour regarder le monde, qui est vile matière, l'humanité, qui est chargée de vice et de péchés, il semble que cette goutte de lumière divine que l'on porte en soi va se perdre dans l'immense marais du mal universel. Ce pessimisme métaphysique et religieux se traduit chez Philippe par un profond détachement de tout au moment de mourir. « Voyez, mon fils, dit-il à son héritier.
(1) Bulletin de V Académie royale de Belgique, t. XV, p. 398. Gachard, Particiiliarités sur les derniers moments de Philippe IL
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voyez où conduisent les grandeurs de ce monde ! » Et ce roi, si autoritaire, si fortement passionné pour ses intérêts, à certains égards, vécut au fond de TEscurial dans la sagesse désenchantée de TEcclésiaste. Mais ce serait mal connaître Philippe, si l'on attribuait seulement son pessimisme à des causes spirituelles. Il trompait les hommes ; ses moyens étaient affranchis de scrupules, tout était légitime venant de lui, mais il ne pouvait supporter la fourberie, la duplicité des autres. Ce grand trompeur avait la tromperie en haine. «Vous auriez manqué à Dieu et aux hommes, écrit-il à Antonio Ferez, si vous ne l'aviez fait ainsi, afin de m'éclairer aussi complètement qu'il le faut contre les tromperies humaines et sur les choses de ce monde dont je suis véritablement épouvanté. » Or, ici, ce n'est plus l'être métaphysique, le contemplatif chagrin qui s'exprime, mais le roi inquiet de ses affaires, de sa politique et qui croit voir à toute action humaine des mobiles mercenaires et des fins cachées.
La défiance de Philippe est en quelque sorte absolue. Il soupçonne tout le monde et excelle à pousser les gens à se trahir les uns les autres à son profit. Comme tous les solitaires régnants
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et despotiques empêchés par leur hautaine misanthropie de voir le monde directement, Philippe cherche à se renseigner par tous les moyens. Son cabinet est un centre où aboutissent les mille fils d'un espionnage savant et compliqué. Nous savons bien que de tout temps les hommes d'Etat ont usé de semblables moyens, mais nul n'en a fait comme Philippe une chose aussi essentielle et personnelle. Ses ambassadeurs espionnaient au moyen de leurs agents secrets ; des contre-espions espionnaient l'ambassadeur et ses agents, et ces contre-espions étaient espionnés eux-mêmes par certains individus. Tel était le système, par exemple, qui était organisé en France au service de Philippe II. Il accueillait aussi la délation sous toutes ses formes et la provoquait au besoin. On était toujours sûr de lui plaire en lui proposant quelque trahison profitable. Ses fous le renseignaient sur les choses cachées de lacour; les inquisiteurs sur celles du pays. Philippe mettait autant de science et de ténacité à découvrir les secrets des autres, qu'il en dépensait pour cacher les siens. Ses contemporains n'ont jamais su la vérité de lui, si ce n'est, comme nous, par ses actes et ses mœurs. Impressionnabilité, mélancolie, pessimisme.
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indiquent que cette âme a de l'atmosphère, de la température, de la combustion, une couleur psychologique prononcée. Elle n'est donc ni léthargique ni congelée, comme le visage de son homme. Ses passions vont nous montrer maintenant quelle était sa vie active.
Nous faisons ici pour le moment le portrait psychique de Philippe. Les passions de son âme doivent donc être considérées, non dans leurs aventures en la vie, mais comme inclinations persistantes, ayant déterminé de longues fièvres intérieures.
Philippe eut peut-être la passion de l'amour. Il y a, dans son existence, une forte odor di femina (1). Outre ses quatre femmes, on lui attribue nombre de maîtresses. La belle Isabelle Osorio paraît avoir été son épouse secrète au temps de son mariage avec la jeune Marie de Portugal. Il aurait également tenu ménage ordinaire avec dona Eufrazia de Guzman, laquelle « estant enceinte de son faict, il contraignit le prince d'Ascoli l'espouser, et au bout de quelque temps, le pauvre prince mourut de desplaisir (2j ». On parle aussi d'une Catherine
(1) « Ma moite ama le donne... » Gio. Sorranzo.
(2) Guillaume d'Orange, Apologie. Sorranzo, dans Alfcén, V, 114.
Lenez, qu'il maria comme l'autre, lorsqu'il en eut assez. Enfin, nous dirons plus loin que son amour pour la princesse d'Eboli paraît probable. Aucune preuve décisive n'a été fournie sur ces faits. Mais il n'y a pas de fumée sans feu, et peut-on, à tout le moins sans doute, retenir ce renseignement donné par les Vénitiens : « Philippe était très emporté pour les femmes. » Cela se concilie très bien avec son tempérament voluptueux. Quoi qu'il en soit, la passion de l'amour, s'il l'a vraiment éprouvée, comme c'est probable, ne paraît pas avoir influé sur ses actes, sauf en ce qui concerne la princesse d'Eboli peut-être. Dans ce cas, il tint cette passion reléguée dans le domaine de la vie privée. Certains présentent Philippe comme un débauché hypocrite. Une telle inconduite ne se concilie nullement avec les mœurs préoccupées, laborieuses et décentes du roi catholique. S'il aima les femmes, ce dut être en amant solitaire et non en libertin.
C'est surtout l'exaltation religieuse qui domina la vie tout entière de Philippe. « Sa piété ne pouvait être ni plus sainte, ni plus dévote, ni plus zélée, ni plus fervente. Toute sa vie montre qu'elle est plutôt celle d'un prêtre et d'un moine, que d'un laïque et d'un roi, car il
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assiste fréquemment à l'oflice divin et se tient à la chapelle comme un moine... » Telle est l'impression de Camillo Guidi de Volterra (1). Frère Antonio (2) raconte qu'il vit plusieurs fois les yeux de Philippe se remplir de larmes lorsqu'il priait. C'est avec une satisfaction profonde qu'il partageait quelquefois la vie des moines hiéronymites, et avec la plus fervente humilité. Tous ceux qui parlent de sa piété la décrivent passionnée, extatique, éperdument amoureuse des délires de la grâce. Ses lectures préférées étaient celles d'ouvrages pieux. Il tenait constamment la Légende des saints sur sa table, et un diurnal dans sa poche.
Cette religiosité ardente tournait la dévotion de Philippe à la bigoterie. Il était d'église et de sacristie plus qu'il ne convenait à un roi sans doute. Sa manie des reliques, son goût pour les choses cléricales, sa déférence privée envers les prêtres et les moines semblent quelquefois entachés d ostentation, tellement ils sont exagérés. En Portugal, il employait ses loisirs à visiter les églises et à suivre les processions. Il avait fait disposer son alcôve à l'Escu-
(1) Relation déjà citée.
(2) Memorias de Fray Juan Geroninw, VII, 22.
rial de façon à voir de son lit le maîtreautel de l'église. Lorsqu'il rencontrait le Saint- Sacrement sur sa route, il mettait pied à terre et accompagnait les desservants, le chapeau à la main. En 1596, alors qu'il était à demi paralysé par la goutte, ayant aperçu des prêtres qui portaient le viatique à un malade, il fit descendre son fils de voilure, et lui ordonna de suivre le cortège à sa place.
Homme d'église, fidèle, croyant, fervent, Philippe était encore un passionné de religion, un mystique spontané. Ses mœurs les mieux soutenues montrentqu'il puisait ses plusgrandes joies dans les félicités spirituelles. Ses prosternations, ses extases irradiées pendant les offices montrent que les pratiques religieuses étaient moins un but pour lui, qu'une cause de ravissement. Ses actes habituels, toujours imprégnés de l'idée de religion, coïncidant avec sa cénesthésie générale, essentiellement mystique, l'intensité de ses états affectifs ne pouvait qu'être prodigieuse. Sans déserter ses devoirs de roi, il arrangea son existence de façon à favoriser ses grandes voluptés contemplatives. Cet homme, si glacé dans la vie ordinaire, paraît avoir été, d'autre part, comme une sorte de
lyrique muet, un écouteur de voix intérieures, un jouisseur de son âme.
Philippe n'était cependant pas qu'un ascète, comme la plupart des hommes adonnés à la contemplation et pour qui toute chose concrète a un double immatériel et sensible perçu par Tesprit. Ce solitaire royal éprouvait aussi les émotions esthétiques. L'art, le grand art du moins, celui qui crée des beautés par l'âme, a une origine subjective que ne sauraient effacer les moyens concrets par lesquels il s'exprime. La Beauté, c'est une ligne matérielle, un son physique, une couleur naturelle, une parole humaine doués d'une sorte d'harmonie spirituelle. C'est un miracle de l'Esprit, un sourire dérobé à Dieu. Pour le mystique, comme pour l'artiste, les pierres mêmes sont chantantes et la bête la plus brute évolue dans la lumière divine. Leur réceptivité extraordinaire détermine en eux un besoin toujours inassouvi de représentations sublimes et de fécondations passionnées, très différentes parfois pour l'un et pour l'autre, mais pareilles souvent aussi. La mysticité de l'artiste, c'est la poésie elle-même, et l'art du mystique n'est pas autre chose, sinon que la poésie, pour lui, a une tonalité religieuse plus prononcée. On
trouve ici le point de rencontre de ces deux grandes familles subjectives.
Comme Charles-Quint, Philippe II aimait les caresses et les enchantements de la musique sacrée. Il goûtait tellement les belles et magistrales compositions de son organiste Antonio Cabezon, qu'il le fit venir de Madrid à Lisbonne, pendant la conquête du Portugal. A cette époque, il se plaint dans les lettres écrites aux infantes ses filles, que les chapelles de là-bas n'aient pas l'excellence de celles d'Espagne. Ces mêmes missives nous apprennent que le sombre fanatique était sensible au chant du rossignol comme un poète idyllique, a Madeleine a grande envie de fraises, écrit-il d'Almada, le 26 juin 1581, et moi d'entendre chanter les rossignols, bien que de Tune de mes fenêtres j'en entende parfois quelques-uns. » Et de Lisbonne, le 15 avril 1582 : « Ce que je regrette le plus, c'est le chant des rossignols, que je n'ai pas encore entendu cette année. » Il s'essayait même à la poésie, paraît-il, et on lui attribue une suite de « quintillas », inspirés des méditations chrétiennes.
Ses connaissances en architecture paraissent avoir été très étendues. Il aimait de pratiquer cet art lui-même et fit de louables efforts pour