CHAPITRE IV
APRÈS trois mois de maladie, don Carlos rentra à Madrid, le 1 8 juillet ; il avait alors dix-huit ans. Leti nous dit qu'il avait une belle tête et les yeux pleins d'esprit, c II n'est pas, ajoute-t-il, très beau de figure, quoiqu'il soit blanc et blond. » Mais il suffit de voir son portrait par Sanchez Coello pour comprendre que ni les uns ni les autres ne saisissaient ce qu'il était. Il suppléait à ce qui lui manquait peut-être de beauté corporelle par un excès d'activité. Il montait bien à cheval et passait plusieurs heures à manier l'épée.
Sa santé délicate l'empêchait d'assister aux fêtes et aux tournois qu'on célébrait dans ces temps, et auxquelles ses parents et ses amis prenaient part.
Tant qu'il vécut, il fut véritablement dune santé
fort délicate ; mais, quelque mauvaise qu'elle fiit, jamais elle ne le rendit inhabile. En effet, même durant sa maladie, à Alcala, il fit vœu de ne jamais s'approcher d'autre femme que de sa femme légitime, et, s'il ne guérissait pas, de ne s'approcher d'aucune. Nous ne savons pas s'il les tint fidèlement, ces vœux, parce qu'il existe certaines anecdotes sur des enfants naturels de ce prince.
Je ne veux pas en faire mention ici, malgré les reçus, déposés aux archives de Simancas, de onze mille réaux, remis à une personne secrète, comme le portent ses comptes du mois d'avril 1567.
Ni comme on peut l'inférer de l'esprit de sa lettre autographe, et des sommes qu'il laissa, par son testament, pour la jeune personne qui était dans un couvent» sous sa protection sans doute. Elle s'appelait Mariana Garcetas, et, dans l'année 1564, elle se trouvait au monastère de Saint Jean de la Pénitence. Don Carlos lui laissait, par son testament de cette époque, deux mille ducats, si elle entrait en religion, et trois mille, si elle se mariait, indépendamment des deux mille ducats qu'elle a reçus du Roi.
La réclusion de cette jeune femme au couvent, le fait d'avoir reçu deux mille ducats du roi et le legs du prince, me prouvent clairement que Philippe II l'avait fait enfermer, à cause des relations qu'elle avait eues avec son fils. Comment, en effet, le comprendre autrement, et à quel titre don Carlos aurait-il laissé ce legs à Mariana Garcetas ? Pourquoi
cette référence au don de son père ? Ce que démontrent ces deux libéralités, c'est Taccord du père et du fils pour retenir la jeune fille enfermée, ou tout au moins la puissance de Philippe II, en l'enfermant, et le bon cœur du fils qui, ne pouvant lutter contre la puissance de son père, laissait à Mariana Garcetas deux mille ducats, si elle entrait en religion et trois mille, si elle se mariait. Et don Carlos prenait ces dispositions, le 19 mai 1564, alors qu'il avait dixneuf ans.
De toutes manières, ce qu'on sait du prince, c'est qu'il n'était pas impuissant et que son caractère était d'une nature franche et loyale. Fourquevaulx, ambassadeur de France, lui rend cette justice : f II ne sait ni feindre ni dissimuler, dit-il dans sa dépêche, du 3 novembre 1565. »
Salazar de Mendoza, historien véridique et consciencieux, dit qu'il était en tout extrêmement ami de la vérité. Or, peut-on être loyal, ami de la vérité, ami de ses amis, charitable à Pégard des malheureux, si affectueux avec la reine Elisabeth et avec don Juan d'Autriche, malgré la déloyauté par laquelle ce dernier répondait à ses sentiments ; ami des personnes qui le servaient, si intime et si reconnaissant à regard de don Honorato Juan, son maître, sans être un prince de sentiments des plus élevés? Avec des qualités pareilles on est toujours sympathique.
C'est en vain que les ennemis de don Carlos ont voulu noircir, avant et après sa mort, par toute
espèce de calomnies, les années de sa jeunesse. La vérité, confirmée par un grand nombre de témoignages, sous des formes différentes, me fournit aujourd'hui les moyens de rétablir ce que fut cette malheureuse victime.
Avec de pareils sentiments de justice et de vérité, il était impossible que don Carlos pût vivre heureux, tranquille et content, dans une cour d'hypocrites et de moines, sous un gouvernement de criminels, où les noces du roi se célébraient par des auto-da-fé du Saint-Office. Il était catholique, mais en même temps, avec son caractère aimant la vérité, il devait avoir en horreur les hypocrites et les persécutions qu'il voyait se commettre si cruellement, tant en Espagne que dans les Flandres.
Voici les principaux paragraphes originaux du testament de ce prince, que Gachard publie dans son histoire et que je reproduis intégralement. Ils sont la meilleure défense du caractère de don Carlos (i):
6® J'ordonne que, par dessus les mille ducats dont le Roi. mon Seigneur me fit la faveur de gratifier Mariana de Garcetas, jeune fille étant présentement au monastère de San Juan de la Penitencia, en la ville d' Alcala de Henarès, pour l'aider à se marier ou lui fournir les moyens d'entrer en religion, on lui donne, si elle y entre, mille autre ducats avec lesquels elle achètera une rente -qui servira à
(i) Gachard, D, Carlos et Philippe II, pp. lao et suivantes.
ses besoins particuliers ; et, si elle se marie, trois mille ducats ; de manière qu'elle ait quatre mille ducats de dot en se mariant, et deux mille en entrant en religion ;
7® J'ordonne qu'on règle incessamment, avec Christophe Herman, allemand, et Juste Fichte, flamand, le compte des sommes qu'ils m'ont prêtées pour me faire plaisir, et qu'on les leur rembourse à leur satisfaction ;
lo® Comme j'ai de grandes obligations au Révérend Père en Dieu don Honorato Juan, évêque élu d'Osma, mon maître, et que je l'aime beaucoup, ainsi qu'il le mérite, je veux qu'on paye toutes ses dettes de même que si elles étaient les miennes propres. J'espère, et je l'en prie, qu'il voudra bien accepter cette faible marque de l'amitié que je lui porte;
li® Je lègue audit don Honorato Juan, pour la peine qu'il prendra d'être mon exécuteur testamentaire, mes tapisseries d'or et de soie représentant la prise du très chrétien roi de France, François, près de Pavie ;
14** J'ordonne que Diego et Juan, mes esclaves, auxquels j'ai voulu qu'on fasse apprendre l'art de la sculpture, sous la direction de Jacome de Trezo, maître de cet art, s'ils l'apprennent et se conduisent en hommes de bien, soient déclarés libres. J'ordonne de plus que, en ce cas, mes exécuteurs testamentaires pourvoient à ce qu'ils se marient et les gratifient, pour les y aider, de ce qu'ils jugeront
convenable. Mais s'il leur paraît que lesdits Diego et Juan n'aient pas des mœurs et un caractère tels que la liberté leur puisse être avantageuse, ma volonté est qu'alors elle ne leur soit pas donnée, et je lègue, en toute propriété, ledit Diego à Tévêque élu d'Osma, mon maître, et ledit Juan à don Pedro Pimentel, marquis de Tâvara, gentilhomme de ma chambre, que je charge Tun et Tautre de les faire bien traiter et de manière qu'ils ne se perdent pas. Je charge aussi mes exécuteurs testamentaires, sur leur conscience, de se régler, dans l'accomplissement de cette disposition, selon la volonté que j'y exprime ;
17® Quand, en l'année 1563, don Martin de Cordova, frère du comte d'Alcaudete, défendit si héroïquement, selon qu'il est notoire, le fort de Mazalquivir, près d'Oran, en Barbarie, que Tarmée algérienne, composée de Turcs et de Mores, tenait assiégé par mer et par terre, et auquel elle avait livré plusieurs assauts, après l'avoir battu avec furie, le sauvant par cette énergique résistance, d'une perte qui aurait été des plus graves pour les royaumes d'Espagne (i), je désirai que ledit don Mar-
(i) Cet événement est rapporté avec détails dans i^ne lettre que Philippe II écrivit, le 1 y juin 1563, à Tévêque de la Cuadra, son ambassadeur à Londres : c Ya habreis ehtendido como el rey de Argel habia cometido la empresa de Oran. Lo que ha sucedido es que comenzo à bâtir à Maçalquivir à los 8 de mayo, y à los 22 le diô un asalto, y fué rebutado con perdida de arta gente, y los torn6 à bâtir por otra parte hasta los 2 de
rin de Cordova fût immédiatement récompensé d'une manière aussi éclatante qu'il le méritait, pour servir d'exemple à d'autres. Le roi mon seigneur n'ayant pu alors, à cause des nécessités publiques^ réaliser ce vœu, je promis, déterminé par la volonté que j'ai toujours d'accorder des grâces à ceux qui se signalent par leurs services, de gratifier ledit don Martin de trois mille ducats de rente perpétuelle pour lui et ses descendants, afin de conserver la mémoire éternelle d'un si haut fait. Comme il n'a pas été encore en mon pouvoir d'accomplir cette promesse, j'ordonne, si la mort m'empêche de le faire, qu'on achète pour don Martin de Cordova lesdits trois mille ducats de rente perpétuelle, à raison de trente mille ducats pour mille faisant ainsi quatre-vingtdix mille ducats, desquels je veux qu'il soit formé un majorât pour lui et ses descendants. J'ordonne, de plus, qu'il soit dressé acte de la concession de ces
junio, que les di6 otro asalco, por la bateria vîeja y nueva y por la parte de la mar ; y los de dentro se defendieron tan valerosamente que los rebutaron y los hicieron retirar, y le tnataron muchos y hirieron tantos que enviaron ocho galeotas cargadas de heridos à Argel. Después, à los 6, les dierou otro asaltOy y tambien fueron rebutados : y à los 8 deste lleg6 nuestro socorro, que eaviamos desde Cartagena ; y las vêlas de los enemigos que alli estaban, enteiidiendo que iban nuestras galeras, se fueron huyendo hacia Argel. Y el rey con su egercito^ en descubriendo nuestra armada se redrd à tanta priessa que perdi6 toda el artilleria con que batia, y los nuestros socorrieron à Maçalquivir y à Oran que tenian arta necesidad. — (Archiv. de Simancas. Estado^ Leg. 8i6).
trois mille ducats de rente perpétuelle, ainsi que de la substitution dont ils seront grevés, et qu'on insère la présente clause de mon testament, afin qu'il conste que cette grâce lui a été accordée pour sa belle défense du fort de Mazalquivir contre les ennemis de notre sainte foi catholique ; et je supplie le roi, mon seigneur, de commander que la volonté que j'exprime ici soit accomplie, comme je Tespère de la grandeur et de la magnificence dont il use et désire entièrement user envers ceux qui servent Dieu et Sa Majesté avec tant de distinction.
19** Je veux et ordonne que, au moyen des biens fonds et des rentes domaniales et autres qui seront achetés et hypothéqués, selon le prescrit de l'article précédent, on paye chaque année, à tous mes serviteurs et officiers de ma maison, depuis le premier jusqu'au dernier, et aussi bien à ceux qui le seront au temps de ma mort qu'à ceux qui l'auront été à quelque époque que ce soit (ceux qui auraient été renvoyés pour mauvaise conduite seuls exceptés), à chacun d'eux les gages entiers dont jouissent aujourd'hui les serviteurs du roi, mon seigneur, qui remplissent dans sa maison des offices analogues, et cela pendant leur vie, où qu'ils veuillent demeurer, et sans qu'ils soient obligés de senir personne. C'est, de plus, ma volonté que don Pedro Pimentel, marquis de Tâvara, gentilhomme de ma chambre, reçoive les mêmes gages, salaire et émoluments que reçoit Ruy Gomez de Silva, prince d'Eboli, en sa qualité de sommelier du corps du roi, mon seigneur,
car je désire qu'il soit le mien, pour la manière dont il m'a servi et me sert, et je me propose de supplier Sa Majesté qu'elle me fasse la faveur de lui conférer cette charge ; j'entends donc qu'après ma mort, il en touche les gages et les émoluments. Dans ma situation présente, je ne saurais faire davantage pour mes serviteurs, quelque désir que j'en aie ; mais, si Dieu dispose de moi avant que j'aie pu les récompenser, je les recommande particulièrement au roi, mon père et mon seigneur. Les grâces qu'ils recevront de sa main seront plus grandes et plus signalées que celles que j'aurais été en état de leur accorder, si j'avais vécu ; et celle que Sa Majesté me fera ainsi sera égale au contentement que tout prince doit éprouver en répandant ses bienfaits sur ceux qui le méritent par leurs bons services. »
Le 19 mai 1564, don Carlos étant au lit, malade, délivra ce testament, fermé et scellé de son sceau, à Domingo de Çavala, escribano de camara du roi et notaire public, en présence de sept témoins qui, tous, appartenaient à l'ordre ecclésiastique : c'étaient don Martin Ramos, recteur du Grand Collège et de l'Université d'Alcala; le docteur D. Fernando de Balbas, grand abbé de cette ville; le père fray Alonso de Hontiberos, recteur du collège de Saint-Thomas ; le père fray Mancio et le docteur Pedro de Balbas, professeurs de théologie ; le père fray Luis de Estrada, recteur du collège Saint-Bernard, et le père fray Juan de Andrada, gardien du couvent de Saint-François. Selon l'ex-
presse volonté du Prince, cet acte ne devait s'ouvrir qu'après sa mort (i). Cabrera prétend que le cerveau de don Carlos fut atteint par la blessure qu'il avait reçue à la tête, dans sa chute à Alcala, et que de là naquirent les extravagances et les désordres auxquels il se livra depuis.
Le lecteur peut voir, par le sage jugement que rhistorien Gachard porte sur l'acte dont nous avons cité des articles, que l'historien belge n'hésite pas à contredire l'écrivain espagnol.
• Le testament que nous venons de faire connaître donne un démenti à cette assertion, car il est plein de sens, de raison et de cœur ; il respire les sentiments les plus nobles et les plus généreux. Si l'histoire avait à juger don Carlos sur son testament, elle n'aurait que des éloges à décerner à sa mémoire (2). »
Maintenant, laissons parler d'autres personnes qui ont connu le Prince. Dietrichstein, dans une dépêche du 29 juin (3), put s'exprimer avec plus de certitude ; il avait vu don Carlos et s'était appliqué à l'étudier. « Tous les serviteurs qu'il a lui sont donnés contre sa volonté. Son père ne l'emploie en rien, ce qui le chagrine vivement. Peut-être y a-t-il des raisons pour cela, car il est d'un caractère violent et irritable, et il se laisse quelquefois aller à
(i) Gachard, Don Carlos et Philippe If, p. 130.
(2) Gachard, Don Carlos et Philippe II, p. 131.
(3) Cette dépêche est dans Koch : Quellen zur Geschichte des Kaisers Maximilian II, p. 12a.
de terribles colères. Ce qu'il a sur le cœur, il le dit sans déguisement, n'importe la personne qui pourrait en être blessée. Quand il a conçu du mécontentement contre quelqu'un, il est difficile de l'en faire revenir. Il se montre opiniâtre dans les idées, et poursuit jusqu'au bout ce qu'il s'est proposé une fois : de façon qu'il y a bien des gens qui s'effrayent de ce qu'il serait capable de faire, si la raison cessait de le maintenir dans la bonne voie. Il m'a parlé plusieurs fois et questionné, selon son habitude, mais loin d'être hors de propos, comme on dit qu'elles le sont souvent, toutes ses questions m'ont semblé très convenables. Sa mémoire est excellente et fournie de traits piquants : ce qui donne parfois occasion au monde de discourir sur ce qu'il pousse la franchise jusqu'à la brutalité, sans ménagement aucun; mais certainement bien des défauts qu'on remarque en lui auraient pu être corrigés par l'éducation. Jusqu'ici il n'a manifesté aucun penchant pour aucune chose en particulier. Il est fort glouton ; pourtant on a su le plier à une sorte de régime ; ordinairement il ne mange que d'un mets, qui est tout un chapon bouilli, coupé en petits morceaux, et sur lequel on a versé le jus exprimé d'un gigot de mouton. Il ne boit qu'une fois pendant son repas, et de l'eau, car le vin lui répugne.
c II est extrêmement pieux et grand amateur de la justice et de la vérité. Il déteste le mensonge et ne pardonne jamais à celui qu'il a surpris une fois à mentir. Il affectionne les personnes intègres, probes,
vertueuses et distinguées. Il veut qu'on le serve bien et exactement ; il aime et favorise ceux qui le servent ainsi. Il est hospitalier. Quant au commerce avec les femmes, il n'a pas encore fourni d'indice de ses inclinations à cet égard, et au fond il n'y a personne qui puisse affirmer qu'il est inhabile à la génération... •
Antonio Tiepolo, dit qu'il détestait les bouffons : f E amico di verità, inemico de' buffoni... E religioso e perô sollicito aile prediche e ai divin offici, ed è pietoso à poveri, dandone segno con la limosina che sempre eccede la mediocrità, perché è solito direcosi convenirsi a principe suo pari... (i). »
En 1565, à une époque où la raison commençait à avoir en lui toute la maturité de vie, don Carlos ne pouvait supporter avec patience ce qui se passait de tous côtés. C'est alors que commença aussi la lutte avec son père, lutte dans laquelle il se heurta contre l'inimitié d'Espinosa, du duc d'Albe et de Ruy Gomez.
Don Honorato Juan mourut le 31 juillet 1566, deux ans après sa nomination à l'évêché d'Osma, due aux prières de don Carlos, ce qui prouve sa conséquence, sa reconnaissance et son bon cœur. Le Prince écrivit au Pape et lui demanda cette grâce pour son maître et, si ce dernier n'était pas mort, il aurait obtenu le chapeau de cardinal, parce qu'il ne cessait d'insister à ce sujet auprès de Sa Sainteté.
(i) Alberi, sér. î, tome V, p. 148.
Cette tendresse pour son maître, [qui était pour lui un étranger plein de sévérité, il Taurait ressentie pour son père, si son père eût été digne d'être aimé. • Je me porte bien et je suis fou du plaisir de votre arrivée, i écrivait-il à Honorato Juan, le 2} janvier 1565, et il signe à la fin sa lettre : t Votre grandissime ami, qui fera ce que vous lui demanderez, t
Je le demande aux personnes impartiales, ces lignes ne suffisent-elles pas pour juger Thomme? Dans la seconde lettre qu'il lui écrit le 2 juin, il termine par ces mots : • Mon meilleur ami que j'aie dans cette vie. » Ce savant vénérable était Tunique personne qui calmait Pinfortuné prince.
Avant de partir pour Xeraizedo, une localité de révêché de Plasencia, ce maître disait à son disciple : t Je supplie Votre Altesse de se souvenir, pendant mon absence, et de ne pas oublier trois choses que je lui ai écrites bien des fois : la première^ l'amour et la crainte de Dieu, auxquelles vient se joindre qu'il faut tenir grand compte de ses commandements et de leur exécution, non-seulement intérieure, mais encore extérieure, par le bon exemple que Votre Altesse est obligée de donner à tous.
• La seconde , l'obéissance que Votre Altesse est obligée d'avoir pour votre père, que vous devez servir et contenter en tout ce qu'il commandera, et que Votre Altesse comprendra qu'il désire pour son bien et son utilité propre; puis laissant à part l'obliga-
tion qu'il y a en cela, indépendamment du commandement exprès et particulier de Dieu, qui a accordé pour ce commandement seul une récompense temporelle, outre la récompense éternelle ; cette voie, ce chemin est le plus plenier et le plus droit pour faciliter à Votre Altesse toutes ses entreprises et Taide de Dieu pour leur succès, en prenant sa divine Majesté pour nord et pour guide ; et de cette manière Votre Altesse aura de son côté toutes les personnes qui sont naturellement satisfaites et se paient de voir que les enfants respectent leurs pères et mères et leur obéissent, considérant comme chose très certaine, et qui Test effectivement, que tous les autres chemins sont dangereux et trompeurs , et aboutissent à des peines visibles sans profit aucun.
• La troisième chose, c'est que Votre Altesse s'efforce en tout temps de traiter, avec amour et douceur, vos serviteurs, en actions et en paroles... Votre Altesse doit suivre la même règle de conduite, à l'égard des ministres et des serviteurs de votre père ; car d'ordinaire on en tire pour conclusion que le fils est « l'ami du père, et désire autant le contenter que l'on comprend que ce fils aime bien ceux que son père aime et honore. • Suivaient encore d'autres conseils très prudents et très sages.
C'est vers cette époque que commencent à se répandre les inventions d'histoires, telles que les sorties du Prince pendant la nuit, avec indécence et facilité; que l'ordre donné par lui de brûler la
ET DON CARLOS f9
maison et de massacrer ceux qui Thabitaient, parce que, d'une fenêtre, on avait jeté un peu d'eau sur lui; qu'un autre soir, Alonso de Cordoba n'ayant pas entendu la sonnette du Prince, celui-ci se leva furieux de son lit, et essaya de jeter Alonso par la fenêtre.
On raconte aussi que le gentilhomme de sa chambre, Pedro Manuel, lui fit faire des bottes étroites par ordre du Roi, et que le Prince les portait larges. En les essayant, il fut pris d'une colère telle qu'il donna un soufflet au gentilhomme, fit couper les bottes en petits morceaux, les fit cuire et manger au bottier.
Un autre jour, il était à la chasse dans le bois d'Azeca, il voulut maltraiter son gouverneur D. Garcia de Tolède pour lui avoir dit de modérer son ardeur dont la poursuite d'une pièce. Et finalement qu'ayant monté le cheval favori du roi, appelé privado^ il le força tellement que l'animal mourut quelques jours après.
Je rapporte toutes ces anecdotes ridicules, racontées, presque toutes, par des hommes qui faisaient ainsi plaisir aux puissants ennemis qu'avait le prince, pour les livrer au mépris de l'histoire. Gachard juge ainsi ces propos : t Ce que Brantôme donne ici comme un conte qui lui a été fait de don Carlos, Cabrera le rapporte d'une manière positive, comme un des griefs que le roi avait contre son fils i : t El rey avia mandadô à don Pedro Manuel que hiziese el menestral las votas para el principe justas como el las
6o PHILIPPE II
traia, lo contrario de lo que las queria don Carlos. Al calçarlas con dificultad, diciendo que su padre mando fuesen tan estrechas (estando en Alcalà), diô un bofeton a don Pedro Manuel i guisadas i picadas en menudas piezas hizo corner las votas al menestral (i). t II semble que, si ce fait révoltant avait été avéré, Brantôme se fût exprimé d'une autre manière. Et puis, il est difficile de croire que Phillippe II s'occupât de la dimension des bottes de son fils, à un âge surtout ou ce dernier croyait pouvoir se permettre de donner des soufflets à un officier de la Cour (2).
L'histoire des bottes que don Carlos fit manger au cordonnier est un conte si ridicule, quoique Cabrera la relate et que Brantôme la donne comme un conte, que Castro la donne comme une calomnie, dans son livre sur les protestants espagnols. Outre qu'on improvise ainsi la mise en pièces d'une paire de bottes, que l'on fait manger à un patient sans qu'il meure, Philippe II était trop bon pour n'avoir pas corrigé son fils, dans le cas où il se serait livré à une extravagance pareille.
Le cardinal Espinosa, grand président de Castille, avait expulsé du palais le comique Cisneros qui de^ vait jouer, la nuit, en présence du prince don Carlos. Cette expulsion fut cause que le prince se rencontrant avec Espinosa, dans un des corridors du palais,
(i) Cabrera, liv. VII, chap. xx, p. 469.
(a) Gachard, Don Carlos et Philippe H, p. 150.
ET DON CARLOS 6l
le saisit par le cou, tira sa dague et lui dit ; t Vous osez vous attaquer à moi, en ne laissant pas venir Cisneros pour me divertir ; par la vie de mon père, je dois vous tuer. •
Le cardinal se jeta, tout tremblant, à genoux, aux pieds du prince pour sauver sa vie. Mais, dès ce moment, Espinosa devint l'ennemi le plus terrible que le malheureux don Carlos eût à la Cour et dans toute l'Espagne. Et c'est de lui sans doute que partirent tous les contes et toutes les histoires qui diminuaient la considération du fils de Philippe II.
En 1567, don Carlos avait vingt-deux ans ; tous ceux qui rapprochaient Faimaient, parce que, malgré ses entraînements^ il était généreux et ami de la vérité, qualités qui lui faisaient grand tort dans cette Cour d'hypocrites et d'ambitieux.
Il était toujours l'objet de la même affection de la part de la régente dona Juana et de la reine Elisabeth, avec qui il avait de fréquentes entrevues, unique adoucissement à Pétat de désespoir dans lequel il vivait continuellement.
Le roi ne voulait pas l'adjoindre à ses affaires civiles, ni lui ouvrir une voie dans la carrière des armes^ ni lui laisser avoir aucune influence personnelle. Il était jaloux, et se défiait des pensées politiques de son fils, à qui faisaient une guerre sourde le duc d'Albe, le cardinal Espinosa, grand inquisiteur, avec toute la séquelle du Saint-Office, et Ruy Gomez de Silva.
Mais, malgré les calomnies répandues contre lui,
cuns desdits médecins en rapporte mille escus de rente, t C'est sans aucun doute à ce résultat que Tiepolo fait allusion dans les derniers mots de la phrase que j'ai citée : • Mais il y a quelques mois, il a donné des signes asse^ nianifestes du contraire. » Cette impuissance venait-elle d'épuisement, après des débauches trop violentes pour ce corps débile, ou bien était-elle un effet naturel de la faiblesse physique du prince ? On ne sait, mais j'incline davantage vers la dernière opinion, en voyant dès 156a, dans la dépêche que j'ai citée, le secrétaire de Philippe II exprimant son inquiétude. ( i )
Les considérations auxquelles se livre Ch. de Moiiy qui a fait, sans doute, une étude précieuse, d'après tous les documents et les historiens qui traitent de la vie de don Carlos, ne sont pas ce qu'elles devaient être.
La connaissance qu'avait Fourquevaulx lui venait des médecins de la Cour et principalement des médecins du roi et de la reine. Ces médecins obéissaient complètement à l'idée, à la volonté et à Tordre de Philippe II, qui voulait, en ces moments, faire voir à Maximilien, désireux de marier sa tille au prince don Carlos, que les fièvres et l'impuissance du prince ne le lui permettaient pas. Et pendant qu'on répandait ces bruits d'un côté, on accusait d'un autre le même prince de passer les nuits dans les rues de Madrid, en donnant du scandale avec les femmes.
(i) Ch. deMouy, Don Carlos et Philippe II, pp. 125, ia6.
La vérité est qu'aucun incident, aucune opération, aucun fait n'est venu prouver, dans toute la vie de ce prince, qu'il était impropre à la génération. Le contraire se prouverait par l'accident de sa chute à Alcala, et par les dons à Mariana Garcetas.
Que la fièvre l'ait parfois affaibli, que les excès l'aient d'autres fois vaincu, comme tous les jeunes gens qui se lancent à cet âge dans les plaisirs, c'est possible. Mais le déclarer impuissant, l'astuce seule des favoris de Philippe II a pu inventer une pareille incapacité pour favoriser ses projets. Ce fait et d'autres du même genre lui valurent la désaffection de son fils.
Le père savait parfaitement que son fils n'était pas inhabile au mariage. Aussi pendant quMl faisait donner ses raisons aux médecins, pour qu'elles parvinssent aux oreilles du père de dona Anna de Bohême, il traitait, en secret, de son mariage avec Marie Stuart, et il employait tous les moyens pour en obtenir la réalisation. Et il en serait venu à bout, sans la mort de l'évêque Cuadra, ambassadeur à Londres, à cette époque, qui avait fort avancé la négociation ; et ce mariage se serait peut-être réalisé, sans la mort de ce négociateur, mort qui vint paralyser toutes les intrigues, si habilement nouées par Philippe II.
Donc si Philippe II avait cru son fils inhabile, il n'eût pas traité avec tant d'efforts de son mariage avec cette princesse ; et si, le sachant inhabile, il voulait le marier, ce serait un fait de plus à joindre aux actes atroces de ce roi.
Ecartons encore ce fait ; pour juger la conduite de Philippe II à Tégard de son fils, et le juste motif que pouvait avoir don Carlos de ne pas être content de son père, il suffit de réfléchir un moment sur la question des mariages qui s'offrirent à ce prince et dont aucun ne se réalisa.
La conduite de Philippe II à cet égard me porte à croire que, dès que son fils eut quatorze ans, il avait décidé qu'il n'aurait pas de succession. En effet, à Tâge où était arrivé le prince, aucun héritier du trône d'Espagne n^était resté sans se marier, comme le prouve Philippe II lui-même, qui l'était à seize ans. Quel pouvait être le motif d'une résolution pareille ? C'est ce que personne ne pourra facilement deviner.
Ce ne serait pas le motif que la mort allait le surprendre jeune, puisque, avec la maladie et la faiblesse qui en résulta, don Carlos atteignit ses vingt-trois ans, et qu'il aurait fini par vivre aussi longtemps que son père. Ce ne serait pas le défaut d'intelligence ; il en avait une suffisante, dont je trouve la preuve dans la crainte qu'il inspira à son père et à tous les favoris de son gouvernement.
Pourquoi alors n'avoir pas laissé le prince se marier avec Elisabeth de Valois, qui n'avait que quelques mois de plus que lui ; union que la politique, la raison d'Etat et la paix des peuples avaient préparée ?
Pourquoi ne pas le marier ensuite avec la princesse Anne de Bohême, sa parente ? mariage que le
père de la jeune princesse, le roi de Bohême Maximilien, poursuivait avec tant d'insistance ? Pourquoi Philippe II invente-t-il à sa place le mariage impossible avec Marie Stuart? Pourquoi permet-il que les députés demandent l'union du prince avec la princesse veuve de Portugal ? Qui sait si ce n'était pas par ses suggestions que les députés agissaient ainsi ; chose qui souleva don Carlos, qui le vit pousser la duplicité jusqu'au point de se rendre plus tard à l'Assemblée et de gourmander les députés pour cette pensée ?
La pensée ténébreuse et maligne de ce roi, il l'a malheureusement emportée avec lui ; il l'a renfermée avec lui dans la tombe, sans que personne puisse la pénétrer. Mais pendant ce temps, le père se mariait d'abord avec Elisabeth de Valois, puis avec dona Anne de Bohême, épouses promises toutes deux à don Carlos.