DUC D'ALBE
marchait le comte d'Oropesa, avec Testoc dégainé sur répaule.
Le roi s'avançait à cheval, revêtu d'un manteau de velours noir avec des franges de martre et des boutons de diamant; il portait un costume jaune, bordé de petits cordons vert et jaune. La reine Elisabeth n'assista pas à la cérémonie, parce qu'elle était malade de la petite vérole.
Cette prestation de serment démontrait à l'Espagne et au monde que Philippe II, qui ne faisait rien sans y avoir beaucoup réfléchi, considérait son fils don Carlos comme doué de toute l'aptitude nécessaire pour régner. De sorte que tout ce qui s'est raconté sur l'imbécillité du prince et sur son incapacité, pour la succession au trône, tombe devant ce fait seul.
Cabrera prétend qu'à cette époque : f le roi ne pouvait modérer l'inclination de don Carlos, chez qui l'emportait toujours la nature, livrée à la liberté, aux désordres et à l'indiscipline, i Soit pour cette cause, soit pour tout autre motif que je ne peux croire un motif de santé, ce qui est certain, c'est que Philippe II éloigna son fils de la Cour et l'envoya à Alcala de Henarès.
Dans cette ville, il reçut, le ip avril 1562, une forte blessure à la tête, en courant dans un escalier du monastère de San-Francisco, suivant Herrera et tous les écrivains du temps ; en poursuivant une jeune fille, suivant le récit d'Antonio Perez. Don Carlos descendait donc un escalier ; et, cinq marches
avant d'arriver en bas, il fit un faux pas, donna de la tête contre une porte et tomba à terre évanoui.
Les docteurs Chacon, Vega et Olivarès, reconnurent la blessure. Bientôt se joignirent à eux le médecin Juan Gutierrez, un docteur portugais et Pedro Torrès. Ce dernier guérit une seconde fois don Carlos ; le médecin Torrès vint aussi de Valladolid, où arriva plus tard le célèbre André Vesale.
Pour donner une idée exacte de cette blessure et de la manière d'assister les personnes royales dans leurs maladies, à la cour d'Espagne, tant alors qu'aujourd'hui, je vais copier les rapports des docteurs Chacon et Olivarès sur la maladie du prince. Celui d'Olivarès se trouve dans les Documents inédits ; celui de Chacon, dans VHistoria de la Medecina espanola.
• Dans la ville d*Alcala de Henarès, le dimanche dix-neuvième jour d'avril de 1562, cinquante-deux jours juste après qu'avaient cessé la fièvre quarte dont il avait été soigné dans ladite ville, ce jour-là, le prince Notre Seigneur, après avoir mangé, sur l'heure de midi et demi. Son Altesse descendait par un escalier fort sombre et de marches très mauvaises ; cinq degrés avant d'avoir fini de descendre, il posa le pied droit dans le vide, tourna sur tout son corps, tomba, donna de la tête un grand coup contre une porte fermée, et il resta, la tête en bas, les pieds en l'air. Il se brisa le crâne à la partie postérieure de la tête, du côté gauche, près de la jointure qu'on appelle lamdoides... On m'appela et je découvris
la blessure, en présence de don Garcia de Tolède, son gouverneur et son grand majordorme ; de Luis Quijada, grand écuyer de Son Altesse, et des docteurs Vega et Olivarès, médecins de sa chambre. Je vis une blessure de la largeur d'un ongle du doigt du pouce et dont la circonférence portait une forte contusion. Le péricrâne découvert, on vit qu'il était un peu contusionné.
• Après avoir fait ce qu'il fallait et mis l'appareil convenable, je commençai à fermer la blessure. Son Altesse se plaignait et souffrait beaucoup ; ce que voyant, Luis Quijada, dans la crainte de ne pas me voir faire ce qui était nécessaire, pour ne pas causer trop de douleur à son Altesse, me dit : • Ne soignez pas Son Altesse comme un prince, mais comme un simple particulier. • Les docteurs lui répondirent que c'était lace qu'on faisait.
f Le malade commença à transpirer et la sueur dura plus d'une heure et demie, cause qui fit différer la saignée ; il fut saigné au bras droit. On lui tira huit onces de sang, et il commença à avoir un peu de fièvre.
• Le pansement achevé, don Garcia de Tolède expédia don Diego de Acuha, gentilhomme de la chambre de Son Altesse, pour rendre compte de ce qui se passait à Sa Majesté, qui ordonna au docteur D. Gutierrez, son médecin de chambre et son protomédecin général, ae partir immédiatement pour Alcala et d'emmener avec lui le docteur portugais et Pedro de Torrès, chirurgien de Sa Majesté. Ces
derniers arrivèrent en effet, à Alcala, le lundi suivant au matin. Je voulais soigner Son Altesse, mais elle me dit : « Licencié, il me. ferait plaisir de me voir soigner par le docteur portugais, n'en concevez aucun chagrin. ■ Voyant dans cela un compliment de la part d'un si grand prince, je lui répondis que ce serait pour moi une faveur des plus grandes s'il plaisait ainsi à Son Altesse... Et c'est ainsi que fut soignée Son Altesse, en présence des personnes susnommées et de ceux avec qui nous nous trouvions à Alcala, à huit heures du matin
• Il y avait vingt mois que Son Altesse avait la fièvre quarte... il parut nécessaire de réitérer la saignée et cela se fit ainsi... on lui tira huit onces environ de sang. Ce jour-là. Son Altesse mangea quelques cerises sèches, un peu de bouillon, une cuisse de poulet, et finit son dîner avec un peu de marmelade... Il soupa de quelques cerises sèches, d'un peu de bouillon et d'un peu de conserves. Cet ordre s'observa jusqu'après le septième jour... Le quatrième, la fièvre augmenta, quoique fort peu, et nous vîmes, à la partie gauche du cou, quelques petites tumeurs, avec un peu de douleur.
• Nous remarquâmes aussi un peu de tuméfaction à la jambe gauche, ce que Son Altesse éprouvait quelquefois dans la fièvre quarte... Le septième jour, la blessure allait de mieux en mieux... Le dixième jour après la chute, et à l'heure du pansement, la blessure n'était pas en aussi bon état qu'auparavant; nous la trouvâmes, en effet, un peu mal-
propre et d'une couleur moins bonne... La moitié du onzième jour passé, Son Altesse ressentit un petit frisson, et, pensant que c'était Teffet du temps, parce qu'il faisait très frais ces jours-là, elle n'appela aucun médecin; au contraire, elle chercha à s'endormir, mais elle ne le put. C'est pour cela que don Garcia de Tolède fit appeler le docteur Olivarès, à deux heures de la nuit. Le docteur vit immédiatement Son Altesse, la trouva avec une bonne fièvre, et lui dit, pour ne pas lui causer de frayeur, que ce n'était rien ; que ce n'était qu'un peu de dérangement... La fièvre, le douzième jour, pour une blessure à la tête, c'est mauvais signe. Cette fièvre était devenue si forte qu'il fut convenu de ne pas laisser dormir le malade jusqu'au matin.
• Alors on appela tous les médecins et tous les chirurgiens, qui arrivèrent le jeudi, dernier jour d'avril... Il sembla à tous que cet état du prince pouvait venir de l'une des deux causes, ou d'une lésion interne, ou de ce que le péricrâne s'était pourri et que quelque matière était restée enfermée sans pouvoir sortir... A la vue de ces accidents, je proposai dans la consultation, puisque le cas présentait tant de doute, de mander le bachelier Torrès, chirurgien et mon maître, qui résidait à Valladolid, homme très instruit et d'une grande expérience. Cet avis plut à tous, et don Garcia de Tolède fit immédiatement partir un courrier, lequel remplit sa mission avec tant de diligence que, le 6 mai, le bachelier Torrès était avec nous.
f On alla jusqu'à découvrir la boîte osseuse; on fit l'ouverture en forme de T et on en retira avec une grande facilité le péricrâne qui était déjà pourri, soit par suite de la contusion qu'il avait subie, soit par la quantité de matière qui s'était imbue sans avoir d'issue pour sortir. Quand au neuvième jour, l'orifice fut bouché, sans fermer la blessure, par le docteur portugais. L'ouverture faite, on ne put voir si la boîte osseuse était endommagée, par le grand flux de sang qui se répandit ; aussi ne fit-on plus qu'arrêter ce flux et le soigner.
f Immédiatement on expédia un courrier à Sa Majesté ; on lui rendit compte de tout ce qui s'était passé et de l'ouverture qu'on avait faite au crâne, sans en aviser Sa Majesté, à cause du danger qui avait paru à tous, si l'on y avait mis du retard. Le roi, apprenant cette nouvelle, partit de Madrid, le vendredi premier mai, avant le jour, et arriva à Alcala, avant le pansement de Son Altesse, qui fut pansée immédiatement, en présence de Sa Majesté et du docteur André Vesale, homme des plus savants.
I A partir du vendredi, la tête commença à enfler, par suite d'un violent érésipèle, mêlé de sang épais, érésipèle qui se développa d'abord dans la partie gauche du visage, l'oreille et l'œil ; puis dans la droite, de sorte que l'enflure gagna tout le visage et descendit jusqu'au cou, à la poitrine et aux bras...
• Le feu de cet érésipèle fut si grand et la fièvre si intense que le délire survint, et que Son Altesse
resta dans cet état^cinq jours et cinq nuits, état qui nous donna de grands soucis...
• Le docteur Vesale et le docteur portugais furent d'avis que le mal était intérieur et qu'il n'y avait d'autre remède que de pénétrer dans la boîte osseuse jusqu'à la membrane... Les autres médecins furent d'une opinion contraire.
• Vesale ne laissa pas d'avoir de nombreuses raisons pour soutenir son sentiment.
t Le mercredi, 6 mai, vint le bachelier Torrès, qui fut d'avis de procéder à l'opération du trépan... Le S3,medi, à quatre heures du matin, fin du vingtième jour, on était encore dans le doute sur la lésion du crâne ; on {)roposa donc la trépanation, surtout en voyant le peu d'inconvénient qui en résulterait, parce que Son Altesse était si abattue qu'elle ne pouvait comprendre ce qu'on lui faisait, et qu'on ne pouvait lui causer aucune espèce de douleur. Vu aussi que la majorité était de cet avis et la propension de Sa Majesté et des grands qui étaient présents, à ce qu'on procédât à cette opération ; vu encore le danger que courait Son Altesse, et le peu d'espoir que les signes que nous voyions donnaient de sa santé, nous tombâmes d'accord pour la trépanation.
t Cette opération se fit le samedi, à neuf heures du .matin, trois heures avant d'entrer dans le vingt et unième jour; le docteur portugais commença à poser le trépan, et après quelques tours, le duc d'Albe m'ordonna de le prendre ; je continuai et, quelques instants après, je trouvai le crâne blanc
et solide ; la porosité de Tos laissa filtrer quelques gouttes de sang très rouge; là-dessus, j'arrêtai le trépan. On vit alors, à l'œil nu, que la boîte osseuse n'était pas endommagée, pas plus que la partie interne correspondant à cet endroit...
f Les yeux du prince s'enflèrent aussi à tel point que Ton comprit qu'ils finiraient par suppurer. Voyant que la blessure allait si mal, on nous avait plusieurs fois proposé de soigner Son Altesse avec les onguents du Pinterete, maure du royaume de Valence. Il y en a de deux qualités : l'un est blanc et a une vertu répercussive; l'autre est noir, et sa vertu est si caustique qu'il est nécessaire de le tempérer par le blanc. Nous nous étions opposés le plus possible à l'usage de ces onguents, d'abord parce que nous n'en connaissions pas la composition et qu'il n'y avait pas de raison d'employer, pour un si grand prince et dans un cas si grave, des remèdes dont on ne savait ni ne connaissait la composition et les effets. Ensuite, parce qu'il ne nous paraissait pas conforme à la raison de faire toujours emploi des mêmes médicaments, dans tous les temps, pour tous les âges et pour toutes les complexions.
• Mais voyant la foi que beaucoup de personnes avaient dans ces onguents, et l'opinion générale du vulgaire, qui nous accusaient tous, parce que nous n'en faisions pas usage... Nous fîmes venir le maure, qui arriva le samedi, dans la nuit du neuf mai... Le dimanche suivant, il vit soigner Son Altesse avec ses onguents. . . la blessure allait de pire en pire. . .
Nous fûmes d'accord pour envoyer promener et maure et onguents. . . Ce dernier partit pour Madrid, où il soigna Hernando de Vegaz, qu'il envoya dans Fautre monde, avec ses onguents . • .
€ Le samedi, vingt-unième jour après la chute, et le neuf mai, l'état de Son Altesse fut tel que, chez elle, il ne s'offrit aucun signe qui ne fût mortel. Toute notre unique confiance reposait dans la miséricorde de Dieu et dans l'âge de Son Altesse, qui n'avait pas dix-sept ans. Son pouls naturel n'était pas non plus très fort, nous l'avions remarqué. Ce samedi, le soir, toute la ville vint en procession au palais. On portait le corps du bienheureux San Diego, dont la vie et les miracles sont si connus. On le plaça dans la pièce du prince, on l'approcha de lui le plus possible ; mais ce jour-là Son Altesse était si hors d'elle, elle avait les yeux si enflés et si fermés, qu'elle se serait rendu peu de compte de ce qui se passait.
• Ce que voyant et sur les paroles du docteur Mena, médecin de sa chambre, qui lui avoua que, sans aucun doute. Son Altesse mourrait, Sa Majesté partit d'Alcala, entre dix et onze heures de la nuit, au milieu d'une obscurité profonde et d'une tempête des plus violentes. Le roi se rendit à San Geronimo de Madrid, en proie à la douleur que nous pûmes tous comprendre, et nous laissa nous-mêmes dans le plus grand souci et la plus grande peine du monde, • .
f Ce même samedi, on appliqua de nouveau six ventouses sèches sur les épaules du prince ; à la nuit.
on le saigna d'un coup de lancette au nez et, à dix heures du soir, on lui mit encore cinq ventouses.
t Dieu voulut que, grâce à ces remèdes, Son Altesse dormit cinq heures, en différentes fois. Au matin, le pouls avait plus de vigueur et le délire n'était pas si fort. Pour l'informer de cette amélioration, le duc d'Albe expédia à Sa Majesté, le dimanche matin, au point du jour, Talguazil Malagulla. Ce courrier arriva à Madrid au moment où Ton promenait Notre- Dame d'Atocha en procession, et à cette procession assistait la majesté de la Reine, la Sérénissime doha Juana ; et le messager leur transmit là la bonne nouvelle...
f Dans la nuit du dimanche, le prince dormit également cinq heures, ainsi que le lundi et le mardi. La plaie, nous Tavons déjà dit, malgré toutes ces améliorations, allait de mal en pire, avec les onguents du maure
f Ce jour-là, le mercredi treize mai. Sa Majesté revint à Alcala ; Son Altesse avait recouvré tout son jugement et était à moitié endormie... On la pansa avec de la charpie sur le crâne, on lava la blessure avec de Teau de rose, on Foignit avec du beurre, et on y appliqua dessus un emplâtre de bétoine.
• Le jeudi, quatorze mai et le soir, on pansa la blessure de la mêmç manière que le jour précédent, on la trouva avec une certaine matière et mieux... Le vendredi suivant, à deux heures et demie, la blessure contenait encore assez de matière, les lèvres en étaient médiocrement colorées, fortes et plus rapprochées.
A partir de ce jour, on pansa Son Altesse avec de la poudre d'iroé, à fleur du crâne, on appliqua sur les lèvres de la blessure leur digestif, et par-dessus un emplâtre de bétoine.
• Le mercredi, vingt mai, la fièvre était faible, de sorte que, de jour en jour, l'amélioration se prononçai t clairement
• Le samedi, trente mai, Sa Majesté revint à Alcala et en partit le dimanche suivant, après le dîner, pour Aranjuez.
f Le mardi, seize juin, Sa Majesté revint à Alcala, vers minuit. Le mercredi suivant, le prince se leva, à huit heures du matin, et passa dans la chambre de son père, qui le reçut et Tembrassa avec une vive joie ; puis ils rentrèrent ensemble dans la chambre du prince.
t Le lundi, jour de saint Pierre, le prince sortit pour aller entendre la messe à saint Jean- François, dans la chapelle du bienheureux San Diego. On lui montra le corps du saint, qui était resté hors du tombeau, depuis le jour où on l'avait porté au palais, jusqu'au trente du mois de juin.
• Dès ce moment. Son Altesse sortait, tous les soirs, pour se promener dans la campagne, après le coucher du soleil.
• Le dimanche, cinq juillet, il alla entendre la messe à San Bernardo. Son maître Honorato Juan dit une nouvelle messe que présidait don Pedro Ponce de Léon, évêque de Placencia.
• Le jeudi, neuf juillet, les médecins et les chirur-
giens partirent, et il ne resta plus que les médecins de la chambre, Vega, Olivarès, et moi.
f Le vendredi, dix-sept juillet, la blessure était entièrement fermée; Son Altesse partit d'Alcala, alla coucher à Barajas, où elle resta tout le samedi, d'où elle partit, un peu avant la nuit, et elle entra dans Madrid, vers dix heures du soir.
• Depuis l'heure de la chute jusqu'à la fin de la cure, quand on quitta le parc, il s'écoula quatrevingt-treize jours, moins trois heures.
f Durant cette maladie, le prince témoigna d'une grande dévotion et d'un profond attachement à la la religion. En effet, outre que, comme prince trèschrétien, il se confessa et reçut le Très-Saint-Sacrement, toutes les fois qu'on sonna pour son âme, il accorda une si grande importance à l'honneur et au service de Dieu, que ni le mal, quelque violent qu'il fit, ni aucune autre chose ne purent le détourner et les lui faire négliger. La plus grande partie de la journée, il l'appliquait à réciter des prières, à adresser des oraisons à Dieu, à Notre-Dame, à adorer les reliques que Sa Majesté lui avait apportées ; il promettait, si NQtre-Seigneur lui accordait la santé, d'aller personnellement visiter de nombreuses localités où sa divine Majesté et la très-sainte Reine du ciel ont coutume d'étaler leurs merveilles, telles que Notre-Dame-du-Montserrat, Notre-Dame-de-Guadeloupe, le crucifix de Burgos et d'autres asiles de dévotion. Il offrit quatre pesos d'or et sept d'argent.
€ La première chose que Son Altesse vit, en ou-
vrant les yeux, ce fut une image de Notre-Dame, placée sur un autel, en face de son lit. Il lui fit une prière le plus dévotement possible. Il fut si observateur des choses de Dieu que, s'entretenant, un jour, et un jour de grande souffrance, avec son confesseur, le prince lui demanda le Saint-Sacrement, et, comme le confesseur lui répondait que Son Altesse Tavaît déjà reçu; c'est il y a huit jours, lui répondit-il. Et, effectivement, il y avait huit jours.
f Sa dévotion fut si grande que, d'après ce que raconte Son Altesse elle-même, dans la nuit du samedi, neuf mai, le bienheureux saint Fr. Diego.lui apparut avec ses habits de saint François et une croix de roseau attachée avec un ruban vert dans les mains. Le prince, pensant que c'était saint François lui-même, lui aurait dit : Comment n'avez-vous pas les plaies? Il ne se souvient pas de ce que l'apparition lui répondit, mais il se rappelle bien qu'elle le consola et lui affirma qu'il ne mourrait pas de cette maladie.
f Le duc d'Albe, qui était là par ordre de Sa Majesté, ne le quitta ni une heure, ni un instant en temps nécessaire ; il voyait toujours ce qu'il faisait ; il passait toutes les nuits à veiller, tomt habillé, assis dans un fauteuil.
f Dans cette maladie du prince, notre seigneur, il y eut plus de cinquante consultations^ et quator^^e d'entre elles eurent lieu en présence de Sa Majesté. Ces dernières se tinrent de telle manière qu'aucune d'elles ne dura moins de deux heures, et quelquesunes durèrent plus de quatre. Sa Majesté y assista avec
4a PHILIPPE II
une humanité et une attention remarquables ; elle demandait à chacun de ceux qui parlaient de lui expliquer les termes de la Faculté qu'elle ne comprenait pas. Les réunions se faisaient de la manière suivante : Sa Majesté s'asseyait dans un fauteuil à dossier et parfois sans dossier ; tous les grands et les seigneurs se tenaient derrière ; le duc d'Albe et don Garcia de Tolède, aux côtés ; les médecins et chirurgiens nous étions placés en demi cercle. Don Garcia nommait celui qui devait parler, et ce dernier exprimait son opinion, en se fondant sur les autorités et les raisons qu'il connaissait.
• Cette chute de Son Altesse avait été pronostiquée, il y avait longtemps, de cette manière : Le prince d'Espagne, Carlos, courra un grand danger, en tombant dans un escalier, ou de cheval, mais ce sera moins de cheval
• Cette relation a été terminée dans la ville et capitale de Madrid, le jour de saint Jacques, le vingt-cinq juillet mil cinq cent soixante-deux. •
Dans la relation attribuée au docteur Olivarès, ( i ) il y a un passage que ne contient pas celle de Daza, probablement, parce qu'il jugea à propos de l'en retrancher, lorsqu'il publia sa, Practica y teoria de cirrujia. Nous croyons devoir en donner la traduction : f Le vulgaire a pris occasion de cette apparition de Fray Diego, pour s'imaginer que le rétablissement du prince fut l'effet d'un miracle. Certes, cela eût
(i) Gachard, Don Carlos et Philippe II, pp. 76 et 77.
pu être, puisqu'il était aussi facile au bienheureux Diego de supplier Dieu de rendre la santé au prince que de lui apparaître et de le consoler, comme il le fît, selon le témoignage de Son Altesse. Néanmoins, à mon avis, il n'y eut pas de miracle, dans l'acception propre du nïot ; car le prince fut guéri par les remèdes naturels et ordinaires, dont on use pour toutes personnes atteintes de la même maladie, même en des cas plus graves. Je crois bien, et je tiens même pour certain que nous fûmes aidés de la faveur particulière de Dieu, principalement par l'intercession de la très sacrée Vierge, sa mère, par les oraisons, prières, processions, disciplines, jeûnes, qui se firent pour Son Altesse, dans toute l'Espagne, et même au dehors, par Tintercession de beaucoup de justes qu'il y avait entre un si grand nombre de gens, et de plus, comme la piété autorise à le croire, par les mérites du bienheureux Fray Diego, pour qui Son Altesse avait, depuis longtemps, une dévotion particulière. Mais, comme il est dit, ce fut selon l'ordre naturel des choses, puisque le prince se rétablit par les remèdes qu'on lui donna ; et Ton appelle proprement des miracles les choses qui excèdent toutes les forces naturelles, etc. •
Il est à remarquer que, dans son testament, don Carlos garde le silence sur l'apparition de Fray Diego, et que la relation officielle, envoyée par le roi à ses ambassadeurs, ne dit mot de cette apparition, pas plus que du transport du corps de Fray Diego au palais.
Le neuf mai, toute espérance de lui sauver la vie semblait perdue, quand on fit venir le corps du bienheureux Fray Diego, de Tordre des Frères mineurs de saint François. D'après les relations, le corps était momifié. Selon Ferreras, on le mit dans le lit du prince ; et, selon Colmenarès, on lui -appliqua les reliques. Ce qu'il y a de certain, c'est que les médecins, après avoir perdu toute espérance, le saignèrent de nouveau, lui donnèrent d'autres médicaments et que, le dix mai, il s'opéra une crise.
Trois jours après, la fièvre avait complètement disparu.
Pendant toute la maladie de don Carlos, la reine Elisabeth fut fortement afiligée ; quand le prince se trouva guéri, la ville de Tolède lui envoya une députation pour la féliciter, et elle la reçut en ces termes : f Ayuntamiento et corrégidor de la très noble cité de Tolède, j'ai appris les processions et les prières que vous avez faites pour la santé du sérénissime prince, et que vous vous êtes réjouis de ce que Notre-Seigneur a bien voulu la lui accorder; en cela, vous vous comportez comme de fidèles serviteurs et vassaux du roi, mon seigneur, et vous pouvez voir le contentement que Sa Majesté et moi nous éprouvons de cet heureux événement. Nous vous sommes reconnaissants de la visite que nous ont faite de votre part don Juan de Arellano et Pedro de Berria. Moi, la reine (i). •
(i) Lettre de la reine à la cité de Tolède^ Madrid, cinq juin 156a. Archives de Simancas. Est. Leg. 141.
INCE DON CARLOS.