CHAPITRE VIII
QUE le prince don Carlos conspirât contre son père, c'était possible, c'était vrai jusqu'à un certain point, comme ont conspiré d'autres fils de rois en Espagne, tant dans les temps anciens que dans les temps modernes, princes que Ton a emprisonnés, à qui on a fait leur procès et qui n'en ont pas moins heureusement régné ensuite, respectés et obéis de leurs parents. Que les ennemis du roi et les amis de son fils fussent les luthériens et les malheureux seigneurs persécutés d'Allemagne et des Pays-Bas, il n'y a pas le moindre doute.
Il existe peu de documents qui le prouvent ; mais les faits ont leur valeur nécessaire, et l'historien est comme le mathématicien qui, étant donnés des termes exacts, doit en tirer le résultat logique.
Ce n'est pas le plaisir d'en finir avec son fils, ni de sa propre volonté que Philippe II aurait commis une monstruosité pareille. Quels motifs eut-il donc pour cela? S'il avait été fou, il aurait choisi un autre système pour le guérir. Il ne l'eût pas alors arrêté ni emprisonné avec de si terribles précautions. Ceux dont le cerveau est malade ne se soignent pas par des traitements si durs ; on n'agit pas avec tant de mystères à l'égard de ceux qui sont en démence.
L'enferma-t-il par jalousie? Philippe II étaitil l'homme le plus jaloux de la terre? Le fait n'est pas impossible, parce que son fils honorait sa marâtre, lui donnait des preuves d'une profonde tendresse, sentiments qu'elle lui rendait de son côté. De quoi avait-il peur pour le tuer ? Parce qu'il conspirait pour arriver au trône avant le temps? Avec des idées pareilles, le Prince n'aurait pas voulu aller en Flandre, au lieu du duc d'Albe, et laisser à une si longue distance ses amours et l'objet de ses désirs?
Philippe IL c'est vrai, sut que son fils était d'accord avec ceux qui conspiraient en Flandre contre ses persécutions religieuses; il savait qu'il n'était pas un fanatique comme lui ; qu'il ne courbait pas la tête devant le Saint-Office. Connaissant ce caractère, le cardinal Espinosa vint ajouter la délation des moines d'Atocha; pour réaliser sa vengeance, le duc d'Albe y joignit quelque conte de Flandre; don Juan d'Autriche, le sien propre, pour améliorer sa posi-
tion par ce maigre service. Avec de pareils combustibles Fâme altière de Philippe II s'enflamma; Tâme de Philippe II, à qui le fanatisme donnait la vie, et dont le bras le poussait aux actes les plus extraordinaires et les plus cruels, dans une nation comme TEspagne. Cette nation, Prescott la caractérise en ces termes : c La guerre des comunidades finit par la ruine du patriotisme et des libertés espagnoles, dans la mémorable journée de Villalar. Dès cette heure fatale, une tranquillité non interrompue régna dans le pays, non pas la tranquillité qui procède naturellement de Texercice d'un gouvernement libre çt bien conduit, mais celle qui naît du règne du despotisme. •
Cette nation, dît Montalembert, déshonorée par la monarchie absolue et l'Inquisition, dont Tâme était morte entre les mains sanglantes de Philippe II, ce double vampire du despotisme monarchique et religieux. Dans cette nation donc, ce monarque emprisonna son fils ; ce dernier tenait beaucoup de son père pour les formes du corps et les traits du visage, mais chez Philippe II ces traits avaient une expression plus sombre et quelque chose de sinistre, malgré SQS efforts continuels pour le dissimuler par ses manières, comme s'il voulait cacher sqs pensées à l'observation des autres ; à cette différence s'ajoutait en outre celle d'une cruauté innée, telle qu'on n'en a jamais vu de plus grande chez aucun tyran.
Egmont, de Berghes, de Montigny et d'autres eurent des entrevues avec don Carlos, ainsi que les
Flamands de Séville. Dans ces années, comme dans les temps présents, on conspirait, comme on conspirera toujours contre le fanatisme et la tyrannie. C'est, dans tous les siècles, le travail de Thumanité.
Philippe II redoutait, plus que la perte des Indes, ridée que Ton sût que son fils était en relation avec les protestants et qu'il était d'accord avec eux.
Charles-Quint, son père, lui avait recommandé par son testament de faire poursuivre et juger tous les hérétiques qu'il rencontrerait dans ses Etats, sans distinction de personne. Il lui demandait t d'aimer la Sainte-Inquisition comme le meilleur instrument mis à sa disposition pour remplir la bonne œuvre. En agissant ainsi^ vous aure:{ ma bénédiction et le Seigneur vous favorisera dans toutes vos entreprises. • Telles furent les paroles du père de Philippe II.