CHAPITRE VII
Le lendemain Madrid se réveilla et apprit l'admirable événement que nous venons de décrire, événement qui laissa la capitale épouvantée, l'Inquisition satisfaite; Ruy Gomez, joyeux; Epinosa vengé; événement, qui, quelques jours après, allait satisfaire le duc d'Albe ; remplir Rome d'étonnement, l'Europe entière d'épouvante, plonger dans l'erreur les contemporains, et dans l'obscurité éternelle, des faits dont l'histoire devait s'emparer.
Quand la Reine se réveilla et qu'elle apprit la nouvelle, elle fondit, comme dona Juana, en larmes amères. Ces larmes valurent peut-être à cette dernière, un sourire de compassion. Quand à dona Elisabeth, qui sait le sentiment qu'elle inspirait au Roi Philippe II, Thomme le plus défiant et le plus
ia6 PHILIPPE II
jaloux de la terre, qui ne permettait pas aux princes et aux princesses, ses enfants, de se réunir sans qu'il y eût un témoin.
Je. ne veux pas inventer une accusation; je ne veux pas m'unir à ceux qui lui imputent la mort de la Reine, qui se trouvait dans un état de santé parfaite lorsqu'elle versa ses larmes. Mais si elle avait été convaincue du grand crime que le père reprochait à son fils, elle ne les eût pas pleurées et surtout elle les eût cachées. Les larmes de Tlnfante et delà Reine, furent une protestation contre la mauvaise action du Roi ; la protestation de la faiblesse contre la force ; et qui sait si elles ne furent pas la cause de son avortement et de sa mort.
Philippe n donna ordre de ne pas souffler mot à la Cour, ni dans le Royaume de l'arrestation de son fils, jusqu'à ce qu'il en parlât lui-même; de ne laisser sortir aucun courrier de Madrid, ni de l'Espagne, jusqu'à ce qu'il eût lui-même communiqué l'événement au Pape, aux Souverains ses amis, et aux nations avec lesquelles il était en bonnes relations de paix.
Avant le 23 du mois de juillet, partaient les lettres suivantes que je copie sur un manuscrit de l'époque que je possède, manuscrit trouvé dans un monastère de Castillc, après la suppression forcée des couvents, en 1833. Il est presque inintelligible, mais je l'ai déchiffré moi-même pour compléter mes réflexions sur ce triste drame, un des plus horribles par le caractère des acteurs et les circonstances si
extraordinaires dans lesquelles étaient Tun et l'autre, et la victime et le bourreau.
Lettre de Philippe II au Souverain Pontife Tie V^ sur r emprisonnement du prince don Carlos,
• Très Saint-Père,
f Par Tobligation commune qu'ont les Princes chrétiens et la mienne en particulier, pour être le fils si dévoué et si obéissant de Votre Sainteté et du Saint Siège, je dois vous rendre compte comme au Père de tous, de mes droits et de mes actions, spécialement dans les choses remarquables et signalées. Il m'a donc semblé nécessaire d'aviser Votre Sainteté de la résolution que j'ai prise de saisir et d'enfermer la personne du sérénissime prince don Carlos, mon fils, premier né. Et pour la satisfaction de Votre Sainteté, et pour qu'elle se forme de ce fait le bon jugement que je désire, il suffira de considérer que je suis père et celui que touche tant et à qui tant importe, l'honneur, l'estime et le bien dudit Prince; ce à quoi vient se joindre ma condition naturelle que tout le monde, ainsi que Votre Sainteté connaît et comprend, que je suis si éloigné de commettre une injustice et de procéder dans des affaires si ardues, sans de grandes considérations et sans fondements. Or, par cela même, il est bon que Votre Sainteté comprenne que dans la direction et l'éducation dudit Prince, depuis son enfance, dans son service, dans le choix de ses compagnons et de ses conseils, pour la conduite de sa vie et le soin de ses mœurs, on a apporté
laS PHILIPPE II
tout le souci et toute Tattention que Ton devait avoir pour réducation et Tinstruction d'un Prince, d'un fils premier né, héritier de tant de Royaumes et de tant d'Etats ; que, après avoir usé de tous les moyens convenables pour réformer et réprimer quelques excès qui procédaient de sa nature et de sa condition particulière ; après avoir épuisé toute expérience, pendant tant de temps, jusqu'à Tâge qu'il a présentement, et que tout cela n'avait pas suffi ; que les choses étaient poussées si avant et en étaient venues à un tel état, qu'il ne paraissait pas y avoir d'autre remède pour satisfaire à Tobligation que j'ai, pour le service de Dieu, et le bien public de mes Etats et de nos Royaumes, Votre Sainteté peut juger de ma douleur et de mes regrets, puisque don Carlos est mon fils, premier né. Et ne pouvant l'éviter d'aucune manière, je me suis seulement déterminé à faire ce changement sur sa personne, k prendre cette résolution sur un fondement tel d'après des motifs si puissants et si justes que, auprès de Votre Sainteté que je désire et prétends satisfaire, comme en toute autre partie du monde, j'en suis certain, ma détermination paraîtra si juste et si nécessaire, si conforme au service de Dieu et au bien public^ qu'elle l'est véritablement. Et comme on instruira Sa Sainteté du développement que prendra cette affaire, comme on lui rendra compte, quand il sera nécessaire, de ce qu'il y aura d'important à lui rendre compte, il ne me reste plus rien à dire, qu'à supplier très humblement
Votre Sainteté que, puisque tout ce qui me touche, elle doit le considérer comme propre à son véritable fils, Votre Sainteté avec son saint \èle le recommande à Dieu Notre-Seigneur, afin qu'il nous dirige et nous aide, pour que nous agissions et nous accomplissions tout selon sa sainte volonté.
• De Madrid, le 20 janvier 1 568, de Votre Sainteté le très humble et très dévoué fils, don Philippe, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, des deux Siciles, de Jérusalem, qui vous baise vos pieds très saints et vos mains. Le Roi. •
Lettre du Roi Philippe II à Catherine du Portugal^ relative à V emprisonnement du prince don Carlos,
f Quoique plusieurs jours se soient écoulés depuis que je vous ai parlé de la manière de vivre et du mode de procéder du Prince, mon fils, et que je vous aie donné de nombreuses et de très grandes preuves et témoignages qui concourent à ce résultat, sur lequel j'ai répondu, il y a quelques jours, à ce que Votre Altesse m'écrivait, ce que j'avais vu et entendu, la nécessité urgente qu'il y avait de porter remède à sa personne, l'amour de père, la considération et la justification qui doivent précéder la nécessité d'en venir à un pareil terme m'ont arrêté. J'ai cherché ; j'ai usé de tous les moyens , de tous les remèdes, de toutes les voies qui m'ont paru nécessaires pour ne pas arriver à cette voie et à ce point. Les affaires du Prince sont allées si en avant; il en ^st venu à un état tel, que pour remplir
TobUgation que j'ai envers Dieu, comme Prince chrétien^ pour les Royaumes et les Etats qu'il a bien voulu confier à ma charge, je n'ai pu m'empêcher d'opérer ce changement en sa personne; de le saisir et de l'enfermer. Le regret et la douleur avec lesquels j'aurai agi, Votre Altesse pourra en juger par le sentiment que je sais que vous éprouveriez, dans un cas pareil, comme mère et dame maîtresse de tous. Mais enfin j'ai voulu faire, sur cç point, un sacrifice à T)ieu de ma propre chair et de mon propre sang; préférer son service et son bien^ et le bien public aux autres considérations humaines. Les motifs tant anciens que ceux qui sont survenus de nouveau, et qui m'ont contraint à prendre cette résolution sont tels et de telle nature que ni moi je ne pourrais les rapporter^ ni Votre Altesse les entendre, si ce n'est en renouvelant la douleur et la pitié. Outre que Votre Altesse les entendra en leur temps. Il m'a seulement paru convenable d'informer maintenant Votre Altesse que le fondement de ma détermination ne dépend ni d'une faute^ ni d'une désobéissance, ni d'un manque de respect; qu'elle ne vise pas à un châtiment; que, bien qu'il y eût matière suffisante pour ce dernier, il pourrait se faire, en son temps et en son lieu. Je n'ai pas non plus pris cette détermination comme moyen; fai l'espérance que^ par cette voie^ ses excès et ses désordres se réformeront. Cette affaire a un autre principe, une autre racine, dont le remède ne con-siste ni dans le temps, ni dans les moyens, et qui
est de plus grande importance et d'une plus haute considération pour que je puisse^ *moi^ satisfaire à ladite obligation que je dois à Dieu et à mes susdits royaumes. Et quant au développement que prendra cette affaire et de ce qui devra en rester, il en sera donné continuellement communication et raison à Votre Altesse. Pour le moment, je n'ai d'autre chose à dire que de supplier Votre Altesse, comme mère et dame maîtresse de tous, et à qui revient une si grande part de tout, de nous recommander à Dieu, qu'il garde Votre Altesse, comme je le désire. De Madrid, le XX janvier 1568. Je baise les mains de Votre Altesse. Son fils, le Roi. t
Lettre au cardinal de Pacheco.
• Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles, de Jérusalem, etc. '
f Très révérend en Jésus-Christ, Père cardinal Pacheco, notre très cher et très aimé ami, j'ai écrit à Sa Sainteté, lui rendant compte, comme c'était juste, de la détermination que j'ai prise à l'égard du Prince, mon fils, que j'ai fait renfermer dans un appartement distinct, dans Tintérieur du palais, avec gardes et service particuliers, pour qu'il ne puisse sortir, ni communiquer avec d'autres per~ sonnes que celles qui ont été placées /à, près de lui. J'envoie copie de la lettre à don Juan de Zuniga, avec ordre de vous la montrer et de vous communia quer aussi ce que je lui écris à ce sujet. M'en remettant ainsi à ce qu'il vous dira, je n'ai plus rien
13a PHILIPPE II
à VOUS dire, si ce n'est que vous pourrez bien considérer combien ont été forcés les motifs qui m'ont contraint de prendre cette résolution, et avec quelle douleur et quel regret j'en suis arrivé à ce point, à regard du Prince, mon fils. J'écris, dans le même sens, au cardinal Granvelle. Ledit don Juan vous communiquera la lettre à tous deux, afin que vous vous entendiez sur la manière dont vous aurei làbas à traiter cette affaire. Et comme il pourrait arriver que Sa Sainteté, par son saint zèle et par l'amour qu'il possède pour nous, voulût, dans cette circonstance, faire quelque démarche de compliment ou d'intervention, ou traiter de cette affaire en Consistoire, ou envoyer une personne particulière ici pour cela; je lui fais savoir que cela ne convient en aucune manière pour le moment, ni dans un autre; vous vous efforcerez de l'en détourner^ en entretenant Sa Sainteté jusquà ce que^ avec plus de particularités et de fondement, elle comprenne ce qui se passe, et que je sois très respecté.
n Cardinal, notre cher ami, que Notre-Seigneur vous ait en sa garde continuelle. — De Madrid, le XX janvier 1568. •
Lettre au duc de Parme.
• Illustrissime duc, notre très cher et très aimé frère, comme il est nouvellement arrivé que, par de grandes et justes considérations qui m'y ont poussé, j'ai fait retenir la personne du Prince, mon fils, dans son appartement, avec des gardes et un service
particulier, afin qu'il ne puisse en sortir, ni communiquer avec d'autres personnes que celles que j'ai commises à cet effet; et cette affaire étant d'une qualité et d'une importance telles qu'on pourra fa-cilement porter ou faire porter des jugements et des discours divers^ j'ai voulu vous en aviser, pour la considération et l'estime que je fais de votre personne, de votre parenté et de votre amitié, afin que vous soyez informé de la vérité et que vous compreniez que ce qui s'est fait à l'égard du Prince et la cause d'en être venu à ce point ne procède, ni d'une offense^ ni d'une faute commise contre notre personne, ni de toute autre chose, d^espèce ou de qualité semblable, si ce n'est que son naturel ou "son caractère particulier ont nécessité une telle manière de procéder à son égard que pour son propre bien et pour son recueillement, et pour ce qui regarde mon service et le bien de mes royaumes et pour d'autres justes considérations^ il a été nécessaire d'employer ce moyen à son égard. Si dorénavant il y avait autre chose dont on doive vous aviser, on le ferait, comme de raison, et comme cela s'est déjà fait. Que Notre-Seigneur vous ait continuellement en sa garde, illustrissime Duc, notre très cher frère. — De Madrid, le 22 janvier 1568. •
Lettre commune aux grands.
f Illustrissime^ etc., ayant ordonné de saisir la personne du Sérénissime Prince don Carlos, notre très cher et très aimé fils, dans notre palais, et mis
un ordre si difFérent dans son gouvernement, son service et son traitement, et ce changement étant de la nature qu'il est, il nous a paru convenable de vous le faire savoir, afin que vous compreniez ce qui s'est fait; que la détermination que nous avons prise à cet égard repose sur un fondement si juste et sur des motifs si urgents et si nécessaires que, remplissant l'obligation que nous avons, nous n'avons pu nous empêcher de prendre ce moyen, en tenant comme nous le tenons pour certain, qu'il sera le plus convenable et le plus propre pour le service de Dieu et pour le bien public^ fin que l'on s'est proposée dans ce qui s'est pourvu jusqu'à présent et fin que l'on se proposera aussi dans l'avenir; ce dont on ordonnera de vous informer en son temps et quand il sera nécessaire. — Donné à Madrid, le 20 janvier 1568. •
Lettre au duc d'Q4lbuquerque^ vice-roi de Navarre,
• Illustre duc, notre cousin et notre gouverneur et capitaine général, ayant ordonné la réclusion du Prince, mon fils, dans un appartement choisi pour cela, à l'intérieur du palais, avec une garde et un service, réglés de façon qu'il ne puisse ni sortir, ni communiquer avec d'autres personnes que celles par moi désignées, il m'a paru bien, vu la nature de cette affaire et de ce changement, de vous en donner connaissance, afin que vous soyez informé de ce qui s'est fait, et que, par votre intermédiaire, on le soit djans le royaume de Navarre. Vous pourrez juger que j'ai été porté à prendre cette détermination par
des raisons si pressantes et si impérieuses, qu'il ne m'était absolument pas possible de m'en dispenser ; vous pourrez aussi considérer la douleur et le regret avec lequel j'en suis venu là, envers ledit prince, mon fils. J'ai trouvé convenable de vous avertir encore que cette résolution n'est pas fondée sur une machination que le prince aurait tramée, ni sur une offense qu'il m'aurait faitei,'et qu'elle n'a pas pour but un châtiment, ni une correction. Le naturel et le caractère du prince l'ont porté à se conduire d'une telle manière ; et cette conduite a si longtemps continué et est allée si loin que, après avoir infructueusement mis en pratique tous les moyens et les remèdes dont Tamour et l'affection paternelle m'avaient engagé à faire l'essai à son égard, j'ai dû me déterminer, enfin, subordonnant toutes autres considérations aux devoirs que Dieu m'a imposés, en ce qui touche son service et le bien ^e mes royaumes et Etats, à recourir à cette mesure, comme au vrai et seul moyen par lequel je puisse satisfaire à mes obligations. Vous comprendrez, par ce que je viens de vous dire, la juste fin et intention que j'ai eue. Pour le présent, je ne saurais vous donner plus de détails. Seulement, j'ajouterai que vous déciderez là-bas des personnes à qui, dans le royaume de Navarre, il conviendra de communiquer la chose, et de la forme en laquelle vous aurez à y procéder, en observant toutefois qu'il ne faut faire pour cette communication aucune espèce d'assemblée. Et, afin que vous sachiez, l'ordre qui a
été suivi, relativement à cela, dans le royaume de Castille, je vous envoie copie des lettres qui ont été écrites aux villes, aux tribunaux, aux grands^, aux prélats et autres. Vous verrez l'usage que vous pourrez en faire. Donné à Madrid, le 26 janvier iç68. Moi, le Roi. •
La déclaration faite alors que don Carlos, depuis trois ans, avait la tête faible, qu'il n'était jamais maître de son intelligence, déclaration faite par le prince d'Eboli à l'ambassadeur de France, Fourquevaulx, était un mensonge insigne, et plus qu'un mensonge, une insigne infamie sans nom. Cette déclaration ne se basa pas sur les lettres qui précèdent. S'il était fou, le moyen de le guérir n'était pas de l'enfermer pour qu'il mourût dans une prison, et le jugement du Conseil d'État et de l'Inquisition n'étaient pas nécessaires pour guérir un fou.
La lettre de Philippe II au cardinal Granvelle^ lui demandant de dissuader le pape Pie V d'envoyer aucun nonce, ni aucune personne pour s'informer de ce qui se passait pour lors en Espagne, à l'égard de don Carlos, suffit pour juger ce parricide.
Jamais l'histoire n'accusera ni ne condamnera les crimes supposés du fils de Philippe II. Il a pu les concevoir; mais il n'existe pas une seule preuve qu'il ait voulu tuer son père, ni renier sa religion, ni démembrer ses Etats, sans avoir avoué des complices, et sans qu'on lui en ait connus. Ce qu'on peut condamner a\'ec des preuves, c'est l'assassinat du père, exécuté sur le fils, traîtreusement mis à
mort; après avoir fait disparaître tous les documents et tous les ordres donnés à cet effet, non pour sauver Phonneur de sa famille, mais pour faire disparaître les preuves du crime commis contre son pauvre enfant, dont Tunique délit fut d'avoir pensé différemment que son père en religion et en politique, d'avoir vu avec horreur les tortures de l'Inquisition et les cruautés qui se commettaient dans les Flandres.
Le cardinal Espinosa, le prince d'Eboli et Bribiesca furent les personnages chargés de dresser son accusation. Celle-ci fut remise au monarque, et la sentence, prononcée par sa bouche, passa aux mains des bourreaux.
Les papiers relatifs à cette affaire furent enfermés dans une caisse, dit Cabrera, et portés aux archives de Simancas, par ordre de Philippe II, en 1593. C'est là un mensonge insigne, comme tout ce qui a été écrit par lui et par les écrivains espagnols, sur l'affaire du prince don Carlos.
Le cardinal archevêque de Rossano, nonce du Pape à Madrid, assure qu'Espinosa lui communiqua, de la part du Roi, les motifs de l'emprisonnement de don Carlos ; • Il n'est pas question de
• conspiration contre la vie de son père, il s'y traite
• d'un mal plus grand; le Roi a vu les mauvais
• pas de son fils, durant les deux dernières années, f voilà pourquoi il a été dans la nécessité de l'en-
• fermer (i). •
(i) Carta del arzobispo Rossano, du 24 janvier 1568.
Telles sont ses paroles. Les mauvais pas de son fils, c'étaient ses conférences avec Montigny, et l'intérêt quMl* prenait aux malheurs des Pays-Bas; et, comme le dit Gachard : c Ses conseillers intimes, le président d'Espinosa, Ruy Gomez et les autres, n'étaient-ils pas intéressés à ce qu'il traitât son fils en ennemi irréconciliable ? N'avaient-ils pas sujet de craindre que, si jamais don Carlos montait sur le trône, ils ne payassent, eux, de leur tête, et leurs familles, de leur rang et de leurs biens, la part qu'ils avaient prise à son arrestation (2). 1
Hélas! l'Inquisition avait besoin d'immoler le fils du roi Philippe II, avant qu'il pût mettre sa puissance en danger.
Voilà la cause de la mort du prince don Carlos. Ce qui le fit mettre à mort, ce ne fut pas le motif d'avoir pu attenter à la vie de son père, ni d'avoir tramé contre l'unité de la monarchie ; ce qui le fit mettre à mort, ce fut la haine d'Espinosa, la possibilité de le voir aider un jour les luthériens, en rompant l'unité catholique; c'est là ce qui lui coûta la vie.
La lettre de Zuhiga, du 25 juin 1568, disant que le Pape approuvait la détermination du Roi, et que le salut de la chrétienté dépendait de ce que Dieu lui accorderait de nombreuses années de vie, et un successeur qui marchât sur ses traces, ne prouve pas que le Pape approuvât le crime, encore moins
(a) Gachard. Don Carlos et Philippe IL
qu'il laisserait commettre le parricide. Le Pape fut trompé, comme le monde entier.
t Auprès de Sa Sainteté, dit au Roi le cardinal Granvelle qui secondait admirablement les démarches de Zuniga, a été rempli le devoir que Votre Majesté m'avait ordonné... On en a fait autant auprès de tous ceux qu'il convenait de le faire ; on a écrit de toutes parts pour remédier à ce que les Français avaient publié (i).
t Avec des larmes de sang du cœur, je réponds à la lettre que Votre Majesté a bien voulu m'écrire... et par dessus tout la cause me fait de la peine (2). i
t Plaise à Dieu que ce qui se fait serve de remède, conformément au saint désir de Votre Majesté, et que ledit seigneur prince se plie à la raison (3). »
h^s lignes que je vais transcrire, prises chez l'historien Gachard, prouvent les efforts du Pape pour connaître la vérité.
Don Juan de Zuniga s'y trompa aussi ; dans sa lettre au Roi, du 5 mars, il lui dit : Plegue a Dios que de esta se siga el effeto que V. M. desea.
Le Pape, cependant, témoignait de jour en jour plus de souci au sujet de cette affaire ; il en parlait
(i) Lettre de Granvelle au Roi, du 9 mars 1568. — Archives de Simancas, Estado, leg. 906.
(a) Lettre de Granvelle au Roi, du 9 mars ij68. -— Archives de Simancas^ Estado, leg. 906.
(3) Lettre de Granvelle au Roi, du 9 mars iy68. — Archives e Simancas, Estado, leg. 906.
souvent, et c'était chaque fois avec une sensibilité extrême (i). Il s'inquiétait surtout des faits qui avaient pu amener la réclusion du prince d'Espagne ; les dépêches de son nonce à Madrid n'étaient pas plus explicites à cet égard que la lettre du Roi et le langage de don Juan de Zuhiga; il y trouvait bien des bruits, des rumeurs, des conjectures, mais tout cela était vague, sans consistance ; en outre, les paroles énigmatiques du président d'Espinosa à l'archevêque de Rossano étaient de nature à autoriser les suppositions les plus étranges. C'était donc en vain que Zuniga s'attachait à lui représenter les imperfections naturelles et la conduite du prince comme ayant seules motivé la mesure rigoureuse dont il venait d'être l'objet : ces explications ne le satisfaisaient point, et il déclara sans détours à l'ambassadeur qu'il désirait être éclairci de la vérité par le Roi lui-même (2).
Philippe songeait précisément alors à s'ouvrir d'une manière plus intime au Pape. Le p mai, il lui écrivit, de sa main, la lettre dont l'absence dans les Archives de Simancas, me causa tant de regrets, lorsque, il y a vingt ans, je visitai ce célèbre dépôt,
(i) Lettre de D. Juan de Zuftiga à Philippe II, du 9 mars 1568. — Archives de Simancas, Estado, leg. 906.
(a) c ... Como hau sido tantos los discursos que sobre este
negocio se han hecho en todD el mundo querria el Papa
saber por carta de V. M. la verdad. — Lettre de Don Juan de Zufiiga à Philippe II, du 28 avril 1568. (Archives de Simancas, Estado, leg. 906.)
quia été sans succès recherchée depuis au Vatican, et que, enfin, sur les indications fournies par le R. P. Theiner, préfet des archives pontificales, à feu mon savant ami Mgr de Ram, j'ai pu emprunter, sinon dans son texte primitif, au moins en une traduction latine, aux Annales ecclésiastiques de Laderchi. Le cardinal Alessandrino, secrétaire d'Etat de Pie V, en avait gardé l'original : Laderchi ayant eu accès à ses papiers, Ty rencontra et en enrichit son livre (i). La lacune qui existe aux Archives du Vatican est ainsi expliquée. Mais comment se rendre compte de celle que présente la collection des papiers d'Etat de Simancas? Faut-il croire que Philippe II, après avoir écrit la lettre, en retint la minute , ou qu'elle fut soustraite du negociado de Rome par Antonio Perez qui l'avait rédigée? L'une et l'autre hypothèse ^st admissible. Les termes suivants, dans lesquels Philippe annonçait à son ambassadeur à Rome l'envoi de cette lettre, avaient fait conjecturer qu'elle lèverait tous les voiles dont était restée couverte TafFaire de don Carlos, t J'écris de ma main à Sa Sainteté, ce que vous verrez par la copie ci-jointe. J'ai cru devoir m'expliquer si particulièrement avec elle sur le cas du prince, afin qu'elle connaisse à fond ce qu'il en
(i) c ... Benevoli patris jusds pedtionibus annule piissimus rex^ ad eum scripca, manu sua, episcola, quam ex proprio originali exscriptam, tanquam veritatis irrefragabile testimouium, hic damus... {Annales eccksiastici ^ tom. XXIII, p. 146.)
est, qu'il ne lui reste aucun doute là-dessus, et qu'elle ferme Poreille aux autres choses qui se débitent. Quoiqu'il ne s'agisse pas, quant à présent, de faire une telle déclaration à d'autres, il est juste et convenable qu'au Saint-Père je marque cette confiance, et je lui parle avec cette clarté (i). • On va juger si le contenu de la lettre justifie la curiosité qu'elle a si fortement excitée.
Philippe la commençait en remerciant le Pape des consolations précieuses et des sages avis qu'il avait puisés dans sa réponse. Il rappelait au Souverain Pontife ce qu'il lui avait écrit le 20 janvier, et qui avait pu lui faire comprendre que ni la colère, ni l'indignation, ni quelque faute dont le prince, son fils, se serait rendu coupable, n'avaient motivé la mesure prise contre lui, mesure qui n'avait pas eu non plus pour objet de le punir ou de réformer sa conduite. Il avait alors mis à dessein de dévoiler à Sa Sainteté certaines choses particulières, pensant bien qu'il aurait plus tard l'occasion de l'en entre-
(i) A Su Santidad scrivo de mi mano lo que vereis por la copia de la carca que juntamente cou ella se os embia. Hame parecido declararme tan particularmente con él en este caso del principe, para que entienda de fundamento lo que en él hay, y que no esté suspenso ni devajo de juicio y sospecha de otras cosas que en estç negocio se discurren, y tenga satis- Êiccion del fundamento y fin que se tiene, y aunque por agora no conviene para con los demas hacerse esta déclaradon, con Su Santidades es justo y décente se trate con esta confia nza y claridad. (Lettre du 13 mai ij68. — Arch. de Simancas. Estado, leg. 906.)
tenir. Mais, à présent, désirant satisfaire Sa Sainteté au sujet de toutes ses actions et principalement des plus considérables, mettant aussi en elle, comme en un véritable père, une confiance sans limites, il venait lui découvrir entièrement ce qu'il y avait dans le fait du prince ; elle pourrait de cette façon saisir sans peine le motif et le but du parti qu'il avait adopté. • J'ai, disait-il donc, plus d'une fois, considéré le fardeau que Dieu m'a imposé à raison des Etats et des royaumes dont il a daigné me confier le gouvernement et l'administration, afin que j'y maintienne intactes la religion orthodoxe et l'obéissance au Saint-Siège, que j'y fasse régner la paix et la justice, et qu'après le peu d'années que j'ai à passer dans ce monde, je les laisse en un état de stabilité et de sûreté qui garantisse leur conservation durable. Cela dépend surtout de la personne qui sera appelée à me succéder. Or, il a plu à Dieu pour mes péchés, que le prince eût tant et de si grands défauts, les uns procédant de son intelligence, les autres de son naturel, qu'il est complètement dépourvu de l'aptitude requise pour le gouvernement des Etats. Je prévoyais, en outre, si la succession au trône venait à lui échoir après moi, de graves inconvénients et des dangers manifestes contre lesquels tout viendrait se heurter. Dans ces circonstances, et après qu'une longue et particulière expérience, après que l'inutilité de tous les remèdes, qui avaient été essayés, eurent fait reconnaître qu'il ne fallait attendre de lui que peu ou
même point d'amendement; qu'ainsi il n'y avait aucun espoir que les maux qui, avec raison, étaient à craindre, pussent, par l'effet du temps, être prévenus, il a été jugé nécessaire de l'enfermer, pour examiner ensuite avec maturité, selon l'exigence de la chose, les moyens d'arriver à mes fins, sans encourir le blâme de personne (i). »
Le Pape n'insista plus : le meilleur accord régnait entre les deux Cours. Pie V, à la prière de Philippe II, avait depuis peu envoyé le chapeau de cardinal au président d'Espinosa ; Philippe, de son côté, en ajoutant l'évêché de SigUenza à toutes les dignités dont Espinosa était revêtu, avait réservé, sur les revenus de cette église, une pension de trois mille ducats en faveur du cardinal Alessandrino (2). C'était pour lui payer le conseil du crime.
(i) Gacbard, Don Carlos et Philippâ H, p. 423, 424, 42^, 426, 427.
(7) Gachard, Don Carlos et Philippe II y p. 429, et Lettre de l'archevêque de Rossano au cardinal Alessandrino^ du !•' mai 1568.