‹ Philippe II et Don Carlos devant PhistoireChapitre 34 sur 34 · MANIERE D'AGIR DE PHILIPPE II DANS L'AFFAIRE DU PASTELERO DE MADRIGAL · texte numérisé non relu

MANIERE D'AGIR DE PHILIPPE II DANS L'AFFAIRE DU PASTELERO DE MADRIGAL

Avant déterminer ce livre, je veux faire connaître au lecteur un événement du temps de Philippe II où se retrace son âme. Les documents dont il se compose, et parmi lesquels se trouvent des lettres écrites de la main du monarque, pourront l'instruire de la manière de procéder en justice de ce roi, dans les affaires qui Tintéressaient.

Les personnes contre qui il procédait étaient des coupables ; elles méritaient un châtiment. Mais être Roi et faire violer les lois, ordonner la torture qu'on devait donner aux accusés, régler la sentence qu'on devait prononcer, pousser l'esprit d'inquisition jusqu'à se faire rapporter par les confesseurs les dernières pensées des accusés, c'est une conduite qui dépasse toutes les bornes.

Tout ce qui pouvait Taccuser, Philippe II l'a détruit de son vivant ou feit brûler, comme je l'ai déjà dit. Mais la cause dont je vais m'occuper, celle du pastelero de Madrigal^ du pâtissier de Madrigal, se conserve intégralement aux archives générales de Simancas; l'historien peut y faire là Tétude de ce qu'était ce Roi (i).

Il y avait à Madrigal un couvent sous l'invocation de Notre-Dame-la-Royale. Philippe II y avait fait faire profession de religieuse, et contre sa volonté, à doha Anne d'Autriche, fille naturelle de don Juan d'Autriche.

Dans ce couvent vint, comme vicaire, un moine Augustin, Portugais de nation, qui avait eu ses grandes entrées à la cour de ce Royaume, et qui s'était réfugié en Espagne, à la suite de révolutions politiques.

Ce moine, appelé Miguel de los Santos, audacieux et diabolique, tout en étant vicaire du couvent de Notre -Dame -de -Grâce -la -Royale et connaissant parfaitement le caractère ambitieux de l'infortunée nonne dona Anne d'Autriche, conçut le plan, qui n'était pas nouveau dans l'histoire, de supposer un roi. Don Sébastien de Portugal était mort dans une bataille contre les Maures, il ne lui parut pas diffi cile de le remplacer par un homme obscur et audacieux qui se prêtait à tout. Ce dernier, né à Tolède de parents inconnus, avait été pâtissier en Portugal

(i) Archives de Simancas Escado, legajos lya^ 173.

et était venu, dans la même condition, au village de Madrigal.

Le moine Miguel de los Santos dut connaître, paraît-il ce dernier à Oporto, et quand il se retrouva nouvellement avec lui, à Madrigal, sûr de sa condition, il lui révéla son projet, que le pâtissier accepta, avec la hardiesse propre à un aventurier audacieux.

Le moine prépara dona Anne d'Autriche, lui dit qu'il avait des révélations à lui faire, au moment de la messe ; que le roi don Sébastien était vivant ; qu'il le lui présenterait, et que Dieu lui annonçait qu'elle devait se marier avec lui. Plus tard, il fit venir au couvent des personnes qui assurèrent à la religieuse que don Sébastien existait, mais qu'il voulait rester inconnu par suite d'un vœu qu'il avait fait pendant la bataille pour sauver sa vie, finalement il présenta à doha Anne Gabriel d'Espinosa, qui lui déclara avoir pris ce nom et l'état de pâtissier, pour cacher sa dignité de roi et pouvoir vivre inconnu. Le moine l'obligea de lui donner un papier, qui est comme une espèce d'acte de fiançailles, où il s'engageait de se marier à doha Anne d'Autriche, lé jour où il recouvrerait le trône de Portugal.

Dès ce moment, la religieuse commença de bien traiter le pâtissier, et le moine d'écrire aux personnes les plus importantes du Portugal.

Dans Madrigal, on commença à murmurer. Espinosa vivait avec une femme, appelée Inès Cid, dont il avait une fille, née à Oporto, du nom de Claire Eugénie. H lui fut nécessaire de s'éloigner quelques

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jours de Madrigal, et il laissa dans le couvent sa fille, que dona Anne d'Autriche considérait comme la fille du roi don Sébastien ; et, dans Tespérance de se marier avec lui, elle la traitait comme son enfant.

Le pâtissier était arrivé depuis peu à Valladolid, quand, sur la dénonciation d'une vieille femme à qui il avait montré un vase d'unicorne précieusement orné, et qui était un don d'Anne d'Autriche, un alcalde de Valladolid le prit pour un voleur, le poursuivit, le découvrit. Ses réponses obscures le font arrêter, et l'ardeur qu'apporte dona Anne à le faire mettre en liberté, donne lieu à l'intervention du roi, à qui on communique la chose. Dès ce moment, la comédie commence à se changer en drame . Après avoir été barbarement torturés, au point d'avoir les mains mutilées, accusés et témoins finissent par être condamnés, dona Anne d*^ Autriche et les religieuses ses compagnes, à une réclusion de quatre à dix ans, les domestiques au fouet et aux galères ; Espinosa et le Père Miguel à être pendus, écartelés et à avoir leurs têtes mises dans des cages et placées dans des endroits indiqués par la justice.

C'était un grand crime, que celui d'un moine voulant inventer un roi qui usurpait des droits de Philippe II ; ce n'était pas un moins grand crime que commettait ce scélérat d'Espinosa, qui se prêtait à ce projet ; mais la pauvre religieuse, fille de don Juan d'Autriche et petite-fille de Philippe II, qui était la victime innocente de ces deux méchants.

finit par être la martyre du roi Philippe. Quand la malheureuse lui rend compte de ce qui se passe, au lieu de protection et de miséricorde, le roi dicte la sentence et la transmet immédiatement au juge, pour que ce dernier Finflige à son infortunée petitefille. En voici la teneur, extraite de la sentence prononcée le i6 octobre 1595, par le docteur Llano Valdès, contre le frère Miguel de Los Santos, établissant la culpabilité de sœur Anne d'Autriche :

f Il persuada à une religieuse professe de

Notre-Dame-la-Royale, que le roi don Sébastien, qui est au ciel, était vivant et qu'il voyageait dans ce monde, accomplissant un certain vœu ; qu'il devait se marier avec ladite sœur ; il imagina à cet effet des révélations et des visions divines, que Notre Seigneur lui manifestait, pendant la messe et pendant d'autres oraisons, au point que ladite religieuse et d'autres sœurs, qui savaient l'afiaire, le crurent. Pour ce méfait et pour d'autres causes, il est condamné à la dégradation et livré au bras séculier de la justice. •

Le frère Miguel avait été deux fois Provincial de son ordre en Portugal.

Parce qu'elle avait été trompée, un procès fiit intenté à l'infortunée religieuse dona Anne, fille de don Juan d'Autriche, enfermée, à six ans, et par ordre de Philippe II, dans un couvent, sans secours et sans expérience. Vainement, elle écrivit la lettre suivante au roi pour qu'on lui permît de se défendre ; tout fut inutile.

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f Seigneur,

f Ma grande nécessité et la grande confiance que j'ai dans la bonté infinie de Votre Majesté, jointe à la permission que Votre Majesté m'a fait envoyer pour agir ainsi, lorsque j'en ai supplié Votre Majesté, m'ont donné le courage de vous écrire. Puisse cette lettre, quand elle arrivera aux mains royales de Votre Majesté, me représenter aux pieds de Votre Majesté, lui demandant grâce de mon ignorance, qui me cause une douleur telle qu'elle suffirait, si ce n'était pour mes péchés, à me rendre sainte. Et je supplie humblement Votre Majesté, puisqu'elle a vu mon erreur et ma souffrance, d'avoir pitié de mon honneur, puisque je suis la fille du frère de Votre Majesté, et qu'il n'est pas convenable aux sentiments chrétiens de Votre Majesté que, par la faute de mon ignorance, le souvenir de tant de services rendus ou tant de bonne volonté soit perdu. Que Votre Majesté veuille bien considérer combien de faux témoignages ont entaché mon honneur dans le monde, témoignages que sont venus confirmer huit mois d'une prison si rigoureuse, qu'étant dans un monastère, on me prive des sacrements et de la messe ; on m'abreuve de mille dégoûts, de mille outrages que je veux faire connaître à Votre Majesté, pour la décharge de ma conscience, car cela importe aussi à la vôtre. J'ai demandé au docteur Llano que, puisqu'on me traite avec une telle rigueur de justice, de m'accorder, puisque cette

ET DON CARLOS a6l

justice le permet et que la chose ne se refuse même pas à un scélérat, de m'accorder un avocat et un procureur; et ceux-là, non pour qu'ils me défendent auprès de Votre Majesté, dont je suis la créature et aux pieds de qui je me jette, afin que Votre Majesté ordonne de moi suivant son plaisir, mais afin de pouvoir rendre librement compte à Votre Majesté des injustices que me fait souffrir ledit docteur ; et parce que, pour le dire, pour raconter sa manière d'agir dans cette maison, j'ai de très grandes occasions et que je ne peux le faire par lettre, je supplie Votre Majesté, au nom de Dieu seul, de me faire accorder une personne d'une conscience sûre, qui ne désire pas ma perte, afin qu'elle examine ma vie et les plaintes que je lui communiquerai ; pour qu'elle puisse, comme témoin oculaire^ donner connaissance de tout à Votre Majesté, et que Votre Majesté ne permette pas que je sois condamnée sans qu'une personne, exempte de passion, admette mes moyens de décharge ; devant laquelle je puisse, moi, les produire librement. Sans cela il y aura des inconvénients, si c'est ledit docteur qui le fasse, ou si la chose se fait de manière qu'il ait la juridiction d'y apporter du trouble. En effet, devant lui personne ne dira la vérité, et lui ne vérifiera pas ce qui lui paraîtra bien. Il convient donc que Votre Majesté soit informée et moi déchargée ; je supplie donc Votre Majesté de donner des ordres à cet effet, sans que cette lettre ni ma démarche ne vienne à la connaissance du docteur; il suffira pour cela que

a6a PHILIPPE II

Votre Majesté m'accorde la grâce de conclure, tant en ce qui me touche particulièrement qu'en ce qui regarde cette maison, le plus brièvement; ce sera en effet pour le service de Dieu que d'éviter de si grandes offenses qu'on commet à son égard, et de voir Votre Majesté secourir une infortunée, plongée dans tant de malheurs, qu'on ne peut les raconter. Que Votre Majesté veuille bien remarquer que c'est pour son service qu'il faut prouver que mon ignorance et ma bonne vie se trouvent telles qu'elles sont, en m'accordant la grâce que je demande. Et comme pour plus de secret, j'ai écrit au confesseur de Votre Majesté, plus longuement, pour qu'il le raconte à Votre Majesté, je ne m'étends pas davantage. Que Dieu garde la catholique personne de Votre Majesté pour l'accroissement de sa sainte religion et la défense des orphelins, ainsi que je le demande chaque jour. De ma prison, le 26 juin 1595. — Doha Ana de Austria. •

Toutes les supplications furent inutiles. En effet, la lettre autographe du docteur don Juan de Llano, juge apostolique commissionné, adressée à Sa Majesté, à l'occasion du procès, de doha Anne d'Autriche et de Fray Miguel de los Santos, est ainsi conçue : t Seigneur, dès que j'eus reçu la dernière lettre de Votre Majesté, avec la résolution de ce que je devais faire, à l'égard de doha Anne et des religieuses qui étaient à ma charge, j'ai commencé à mettre à exécution ce que Votre Majesté m'ordonne, en interrogeant les prisonniers afin de pou-

ET DOM CARLOS aO^

voir prononcer la sentence, ainsi que je Tai fait hier vendredi, 21 du courant, conformément aux ordres de Votre Majesté ( i ). •

Maintenant, que le lecteur veuille bien fixer son attention sur cette lettre de Talcalde de cour, juge en cette cause, et il verra qu'on n'y faisait que ce , que le Roi commandait, que le Roi accusait, qu'il ordonnait les tortures, qu'il jugeait, qu'il condamnait à mort, sans permettre aucune défense. Il faisait avouer ce qu'il voulait aux accusés par les tortures et les violentes douleurs, et ces aveux étaient ensuite rétractés, comme on le voit dans le procès du pâtissier de Madrigal.

En voici encore une preuve dans un billet de l'écriture du secrétaire, don Martin de Idiaquez, à Sa Majesté, en lui envoyant la minute de certaines affaires pour qu'il les connût et les signât :

• Don Cristobal a dit d'expédier cette affaire comme il est dit, et tout a été traité avec le président du Conseil royal.

f Tout est signé ; c'est bien, avec ce que j'ai ajouté et écrit de ma main ; qu'on exécute ainsi ; demandez à don Cristobal s'il a su, du Provencial, les monastères de religieuses de cet ordre qui existent, et vous, écrivez à l'Alcalde et à Juan de Llano de l'aviser. • (2)

(i) Archives générales de Simancas. Estado,- Legajo, n* 173. — Culpas y sententias de Gabriel de Espinosa y de alguno de 8U8 complices.

\ (a) Tout ce paragraphe esc de la main du Roi .

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Minute de la dépêche de Sa Majesté à don Rodrigue

de Santillane.

t II est déjà temps que cette affaire se termine , elle a tant duré; ainsi, je trouve convenable que vous condamniez tous les prisonniers, conformément à l'avis que vous avez envoyé ici ; je reviens à présent vous avertir seulement de faire exécuter, dans Madrigal, la sentence que vous prononcerez dans l'affaire de Gabriel d'Espinosa ; que la publication se fasse conformément à ce qui est marqué^ sur un papier à part, après la copie de Tavis que vous avez demandé sur la sentence ; c'est ce qui convient, et qui doit se faire avec brièveté.

t Quant à un autre prisonnier que vous avez à Médina, il n'y a pas ici votre opinion sur ce qu'on doit en faire, vous verrez ce qui sera conforme à la justice; vous examinerez aussi s'il peut être à propos de faire les autres vérifications qui devraient avoir lieu à l'égard de Fray Miguel et des autres personnes qui ont été saisies en Portugal. Pendant que cet homme est détenu, et, d'après ce que vous jugerez le mieux, vous pourrez vous gouverner dans cette affaire. Vous m'informerez de tout cela, je suis très satisfait de toute votre conduite dans cette affaire, et je tiendrai, de vos services, le compte qu'il est juste d'en tenir. •

(De la main de Sa Majesté). • Cherchez encore à savoir qui est la mère de la petite fille, question à laquelle on n'a jamais bien satisfait; on pourrait

ET DON CARLOS aéj

le savoir avec la gouvernante, qui est la mère, diton ; pour moi, je soupçonne fort qu'elle ne Pest pas. J'interrogerai aussi Espinosa à un moment où, il faut croire, il dira la vérité. •

Les deux lettres arriveront avec ce que j'ai ajouté de ma main, et les sentences se rédigeront de nouveau comme je l'ai écrit.

Crime de Gabriel d'Espinosa.

Contre Gabriel d'Espinosa, qui l'avoue, il est prouvé que, persuadé par Fray Miguel de los Santos, il supposa qu'il était le roi don Sébastien, qu'il voyageait déguisé par suite d'un vœu qu'il avait fait après une bataille, en Afrique, et cela dans Tintention de se faire proclamer roi de Portugal ; qu'il voulait persuader aux habitants de ce royaume qu'il Tétait, en effet, sur l'autorité de Fray Miguel ; que, par certains signes qu'Espinosa avait, dit-on, sur le corps, semblables à ceux qu'avait également le roi don Sébastien ; par les informations et avertissements qu'il lui avait donnés, et qu'il devait lui donner, sur des choses particulières et secrètes qui s'étaient passées avec le roi don Sébastien, pendant * que Fray Miguel était le prédicateur de sa mère, la reine dona Catalina, et provincial de Tordre de Saint-Augustin, pour la province de Portugal^ charge qu'il remplit deux fois; que, pour donner plus d'autorité à leur entreprise, pour couvrir d'un plus grand crédit et d'une plus grande opinion

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cette affaire et l'invention qu'ils répandaient, ils s'occupèrent de le faire croire à doha Anne d'Autriche, sœur professe du monastère de Madrigal ; que lui ayant persuadé que Gabriel d'Espinosa était le roi don Sébastien, ils lui conseillèrent de se marier avec lui et de devenir ainsi reine du Portugal. C'est ainsi que doha Anne d'Autriche et Gabriel d'Espinosa, qui se supposa être le roi don Sébastien, se donnèrent la parole qu'ils s'uniraient par le mariage. Gabriel d'Espinosaen dressa une cédule écrite de sa main q'il remit à dona Anne, et conçue dans les termes suivants : • Moi, don Sébastien, par la grâce de Dieu, roi de Portugal, etc. Par la présente, je me déclare immédiatement époux et mari de la Sérénissime dona Anne d'Autriche, fille du Sérénissime Infant don Juan d'Autriche, qui est en gloire, dès que j'aurai, à cet effet, les dispenses des deux Souverains-Pontifes. La signature portait : Moi, LE Roi.

Voici l'extrait de la sentence prononcée contre dona Anne d'Autriche, corrigée de la main du Roi : f Qu'il lui soit ordonné de sortir du monastère où elle se trouve pour se rendre dans un autre (i) dès qu'on le lui indiquera; que, lorsqu'elle s'y rendra, et pendant qu'elle restera dans celui où elle est maintenant, elle reste recluse dans sa cellule, pendant l'espace de quatre ans, sans qu'elle puisse

(i) L'écriture du Roi : • Il pourrait se feire qu'il n'y en eût pas de son ordre. »

la quitter autrement que pour aller entendre la messe les jours de fêtes ; qu'elle se rende droit au chœur, accompagnée de deux religieuses graves et anciennes que la supérieure indiquera ( i ), et qu'elle rentre de la même manière dans sa cellule; que personne ne puisse y entrer, ni lui parler; qu'elle jeûne, au pain et à l'eau, les vendredis de ces quatre années, qu'elle ne puisse, à perpétuité, être supérieure dans aucun monastère, qu'elle ne soit servie par aucune autre religieuse^ excepté par les domestiques communs dudit monastère qui servent les autres religieuses, et qu'elle soit traitée, en tout^ comme une religieuse simple, tant dans l'appellation qu'en tout le reste (2),

Quand on notifia la sentence à Dona Anne d'Autriche, elle adressa au Roi la lettre autographe que voici, à la date du 22 juillet.

• Seigneur, hier, 21 juillet, on m'a notifié la sentence que Votre Majesté a daigné prononcer contre moi, et la mettant sur ma tête, la respectant comme une chose émanant de la main de Votre Majesté, et ordonnée pour moi, dont Votre Majesté peut faire ce qu'elle veut, comme d'une chose qui lui appartient et sienne; j'ai voulu oser par cette lettre témoigner à Votre Majesté, si des paroles peuvent le faire, combien grande est ma peine d'avoir offensé Votre Majesté, peine plus grande que toutes celles

(i) Les mjts soulignés sont ajoutés de la main du Roi. (a) Archives de Simancas. Estado, legajo 173.

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qui peuvent m'affliger dans cette vie. Elle suffirait pour en finir si, désireuse que mes erreurs fussent le résultat d'une pure ignorance, il y en avait parmi elles qui fussent le produit de la malice ; mais je ne trouve pas ce caractère en ce qui touche le service de Votre Majesté ; j'ose me prosterner de nouveau aux pieds de Votre Majesté, et la supplier humblement de prendre pitié de mon honneur, tant de mon honneur passé que de celui qui me reste dans l'avenir, en me voyant châtiée avec tant de rigueur. Mon âme est bien préparée à tout ce que Votre Majesté pourra ordonner^ mais mes forces n'en peuvent autant. Je ne crains pas de perdre la vie, ce qui vaudrait mieux, mais l'âme; la solitude en effet, les considérations et les discours qui se répandent à ce sujet, me font pencher vers le mal. Je suis une fourmi, une branche sèche ; que gagne Votre Majesté, à ma perte et à mon honneur ? Votre Majesté n'obligera-t-elle pas davantage Dieu, pour le moment où d'ici à longues années, Elle se verra dans ses mains privée de tout ce qui est de cette vie, de m'avoir pardonné et fait grâce, pour son amour plutôt que pour toute autre chose. Que Votre Majesté ressemble à Dieu, en pardonnant une pécheresse si repentante. Et s'il ne suffit pas que mes yeux soient presque aveugles à force de pleurer, qu'il suffise, Seigneur, de ce que je suis la petite fille du père de Votre Majesté, la fille de l'esclave le plus fidèle que personne ne possède. Si lorsqu'un maître à un esclave fidèle, il ne retient pas sçs enfants en captivité et

leur donne la liberté et leur accorde leur entretien, à plus forte raison Votre Majesté doit-elle me faire miséricorde. Car je ne peux, ni ne veux, puisque la chose n'agrée pas à Votre Majesté, obtenir la liberté, mais, comme, depuis six ans, je suis retenu dans u ne prison perpétuelle, avec tant de souffrances et si peu de santé, que conserver de la patience, ce serait ne pas avoir beaucoup de connaissance, je supplie Votre Majesté de vouloir bien considérer que si j'étais tombée dans un péché qui ne mériterait pas de pardon par sa malice. Votre Majesté devait m'enlever honorablement la vie et ne pas me laisser au monde, comme un spectacle d'infamie, infamie qui, en ce qui me touche, m'offense le moins, et la plus grave offense reste pour Votre Majesté et pour sa famille si souveraine. Si ce sont des ennemis de Votre Majesté qui me l'infligent. Votre Majesté devait l'éviter à tout prix, puisque c'est une chose qui la touche. Bien plus, elle devait aussi ne pas permettre un tel bruit dans le monde, comme le répandra la nouvelle que Votre Majesté a ordonné, pour châtiment, de me sortir de cette maison, avec quatre ans de prison et tous les autres dédains contenus dans ma sentence. Je n'ai, je l'avoue, ni l'esprit, ni la force nécessaires pour cela. Il est moins pénible de sentir une mort brève qu'une mort si longue et si vile. Votre Majesté doit agir, comme la personne qu'elle est^ considérer ma condition d'orpheline : que je n'ai personne qui agisse pour moi^ qui m'obtienne la grâce de Votre Majesté, si ce n'est Votre Majesté elle-

ayo PHILIPPE II

même ; qu'être de son sang, doit me défendre de sa juste colère et finir ces tortures, mieux que je ne le mérite, en me permettant de m'exercer, dans cette maison, à toutes les pratiques religieuses, les offrant toutes à Dieu, afin qu'il conserve la catholique personne de Votre Majesté, comme le monde en a besoin et, en particulier, pour le remède à ses maux , cette infortunée. — Dona Ana de Austria (i). ■

Pendant que ces déclarations, ces lettres et ces sentences se succédaient, Faumônier du couvent écrivait ce qui suit au ministre du roi Philippe II :

• Quoiqu'il paraisse à Votre Seigneurie une chose nouvelle que je lui écrive, moi, qui suis l'aumônier de ces dames de Madrigal, maintenant venu depuis peu : mais ce n'est pas une chose nouvelle de penser que Votre Seigneurie fera dans la situation où elle est tout ce qui s'offrira pour rendre service à ces dames, en considérant qu'elles sont renfermées entre des murailles. Dans cette confiance, j'ose supplier Votre Seigneurie, de leur part et de la mienne, de nous faire la grâce de donner des ordres pour que le docteur Llano n'entre pas au couvent, après la fermeture du monastère ; il y entre chaque jour, sans qu'il soit jour de fête ; il est très dévoué à une religieuse, fort jeune et fort belle; le secrétaire est aussi très dévoué à une autre : on leur a donné des robes, couleur changeante. Il s'y passe là des choses fort

(i) Archives de Simancas. Escado^ le^« ijj .

étrangères à la religion, au point de les embrasser plusieurs fois, de les tenir par les mains et de rester même la nuit, et de ne pas vouloir de lumière, de la faire éteindre, de rester dans Tobscurité; on n'en finirait pas d'entendre ce qui s'y passe. Je m'en remets à l'envoyé qui porte cette lettre et au rapport qui y çst joint, rapport où tout est vrai, d'après ce que racontent les religieux. Et maintenant c'est avec grande rage et profond ennui, et je parie des excommunions nombreuses, qu'ils [ne diront pas le moindre mot de ce qui se passe là-dedans. Je le crois, lui, fort ennuyé ; on l'a averti d'ici de ses entrées si remarquées, sans nécessité autre que celle qu'il veut bien supposer. Confiant dans les sentiments chrétiens de Votre Seigneurie, qui a toujours voulu le service de Notre Seigneur, je la supplie de prendre pitié de ces religieux cloîtrés, et je reste pour toujours le chapelain perpétuel de Votre Seigneurie. Que Notre Seigneur garde de nombreuses années. Amen. — Madrigal, le 4 juillet. — Fray Andrès Ortez. — Adresse, à don Cristobal de Mora comte de Castel Rodrigo, du conseil d'Etat et du conseil de guerre de Sa Majesté (i). »

Au milieu des scandales que les juges commettaient dans l'intérieur des couvents, les moines de cette époque donnaient lieu, dans les tribunaux, à des plaintes pareilles à la suivante. Elle est extraite d'une lettre autographe adressée par don Rodrigo de

(i) Archives de Simaàcas. Estado; legajo, 173.

Santillan à don Martin Idiaquez ; elle est datée de Madrigal, le 20 octobre 1594 :

• Par la lettre de Sa Majesté, votre Grâce comprendra l'état où se trouvent les afiaires ; je promets à Votre Grandeur, étant tel que je suis, que si les moines m'avaient laissé et ne m'eussent pas troublé si impertinemment, depuis que j'ai eu l'affaire, elle serait déjà hors de doute, et Taumônier aurait dit tout ce qui se passe. Mais, comme il sentit appui et faveur chez son provincial, il se retira immédiatement, et moi j'attends que Sa Majesté veuille bien, à ce sujet, faire une très grande démonstration. J'assure à Votre Grandeur que si Sa Majesté ne Ta fait pas, je ne sais comment nous pourrons rendre justice, car les moines qui ne servent au monde qu'à l'empêcher, qu'à l'embrouiller, qu'à couvrir les affaires, qui, de religieux recueillis se sont faits solliciteurs captieux et rusés ; car, la Cour de la chancellerie est aussi remplie de moines que de laïques. Pour l'amour de Dieu, que vos grâces donnent des ordres afin qu'ils restent chez eux et qu'ils se recueillent, c'est à mon avis une question d'Etat des plus importantes. En effet, jamais il n'y a eu, en Portugal ou en Castille, de soulèvements ni de troubles, sans que les moines n'y aient pris une très grande part, et certainement si la chose ne paraissait pas leffet de peu de dévotion, je dirais qu'aujourd'hui on se fait moine, comme en d'autres temps on se faisait soldat, pour vivre avec plus de liberté. Ils me tiennent moi-même maintenant dans un si grand

ennui, que votre grâce doit m'en faire une, en me pardonnant d'avoir été si long. Que Dieu garde Votre Grandeur, comme je le désire. — Madrigal, 20 octobre 1594. — Don Rodrigo de Santillan. — Adresse, à don Martin de Idiaquez, du conseil de Sa Majesté et son secrétaire d'Etat (i). ■

Pendant ce temps, on condamnait les prisonniers de la manière suivante, que nous empruntons de la minute de la condamnation d'Espinosa, minute corrigée par Philippe II (i).

€ Dans le procès soulevé entre le fiscal de Sa Majesté, acteur accusant, et Gabriel d'Espinosa, prévenu accusé, pour le crime qui résulte contre lui du procès développé dans cette cause, je juge que je dois condamner et condamne ledit Gabriel d'Espinosa à être extrait de la prison où il est retenu prisonnier, mis dans un grand cabas, traîné dans la forme accoutumée par les rues publiques habituelles, jusqu'à ce qu'il arrive à la place où il sera pendu, jusqu'à ce que naturellement il meure, à une potence dressée à cet effet; qu'après l'avoir descendu de ladite potence il soit écartelé et mis en quatre quartiers par les chemins que j'indiquerai; que sa tète soit mise sur un pieu, dans une cage en fer, au lieu qui par moi sera indiqué, et pour que ma sentence, etc., etc. »

En tête de l'écriteau :

(i) Archives de Simancas. Estado. Legajo, 179. (i) Cet arrêt et cette publication se trouvent, avec les minutes^ sur un papier détaché corrigé par Sa Majesté*

ElReyri* S^ (i)

Esta es la justicia que mando Su M" J. Z>* Rodrigo Sanctillan en su nombre

Su M*

a este hombre por traydor al Rey N^ S^

y haverse fingido persona Real Siendo hom

bre baxoy embustero^ etc.

A la marge, le Roi mit de sa main : • Esto se trueque que va mejor (2). • Que ceci se change, c'est mieux.

La sentence s^exécuta, comme le prouve la lettre autographe du docteur Juan de Llano de Valdes à Sa Majesté, datée de Madrid, le ip octobre 1595 : • Seigneur, j'ai rendu compte à Votre Majesté, mardi dernier, par un courrier exprès, de la dégradation de Fray Miguel de los Santos, dégradation effectuée la veille; je vous ai envoyé copie de sa sentence, de ce qui s'était passé dans cet acte, de la manière dont il avait été livré à la justice séculière et comment il restait dans la prison royale de cette capitale, en attendant que justice se fasse. Je raconterai dans cette lettre ce qui s'est passé ici depuis, afin que Votre Majesté le sache et soit délivrée de tout souci. Aujourd'hui, jeudi, 19 du cou- Ci) C'est ainsi que sont écrits les mots effacés et interlignés.

(2) En conséquence de cette résolution, le sefior Idiaquez écrivit les mots qui sont interlignés.

rant, à onze heures du matin, ledit Fray Miguel, accompagné dans la prison, des Frères de Saint- François, qu^il a demandés, et d'autres religieux, après avoir traité des affaires de son salut et reçu les saints sacrements, Talcalde don Diego de la Canal, qui avait connu de son crime, Tayant condamné à mort par la potence et ayant ordonné qu'après qu'il en serait descendu on lui couperait la tête, qui serait portée à la ville de Madrigal, où, au bout d'un pieu, exposée sur la place, pendant Pespace de dix heures, on Ta traîné à travers les rues publiques de cette capitale, on Ta pendu sur la place, au milieu d'un grand concours de personnes de tous les états, venues pour le voir mourir. Il était monté, à cet effet, sur l'échelle, lorsqu'il appela le greffier de la commission qui assistait la justice, et il s'entretint un bon moment avec lui pour lui dire qu'il mourait sans être coupable, que les aveux qu'il avait faits dans la torture étaient faux, et, à ce propos, il ajouta certaines choses qui, ne paraissant pas fort importantes, ne se sont pas consignées par écrit ; elles ont semblé être dites plutôt afin de retarder sa mort, ou même pour s'en délivrer, puisqu'il qsî hors de doute que le contraire est la vérité. C'est ainsi que ledit Fray Miguel finit sa vie, par là se termina aussi cette affaire, qui avait causé tant de soucis et de contrariétés à Votre Majesté, et à la grande satisfaction du monde qui était dans l'attente. C'est pourquoi on doit rendre de grandes actions de grâces à Dieu, qui

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a bien voulu la conduire ainsi, et à Votre Majesté, qui exerce avec tant de zèle une si grande vigilance pour les choses de son service, pour le bien et la paix de ses royaumes. J'ai la confiance que Dieu, dans sa clémence et sa miséricorde, doit prolonger la vie et conserver la santé de Votre Majesté, afin que, par Elle, son Eglise catholique conserve la paix et la tranquillité qu'il convient, pour le plus grand bien de la chrétienté, comme je le demande par mes supplications chaque jour, tout indigne que je suis. Que Dieu garde et maintienne prospère la catholique royale personne de Votre Majesté pendant de longues et heureuses années, ainsi qu'il est nécessaire. — Madrid, le 19 octobre 1595. — Le docteur Juan de Llano (i).

Dans l'intérieur de la lettre précédente se trouve la lettre suivante, adressée par Juan de Fuensalida à don Martin de Idiaquez, datée de Médina del Campo, le 9 août 1595 •

€ En visitant, hier, le seiior don Rodrigo de Santillan, qui est malade, il m'a dit que Votre Grâce lui avait écrit de lui envoyer la relation de la mort du pâtissier, et, qu'étant dans la situation où il se trouvait, il ne pouvait le faire, et que, lorsqu'il recouvrerait la santé, il ne pourrait écrire que ce que je lui dirais, moi, qui avais été présent, pendant tant de temps, en ces jours-là ; il me demanda de récrire à Votre Grâce, puisque je la connaissais.

(i) Archives de Simancas. Eslado-Legajo^ n* 173.

J^ai acœpté la chose de bonne volonté, je l'ai, en effet, très grande pour les choses de votre service, et c'est avec plaisir que je saisirai les occasions de vous le témoigner. Certes, malgré le peu de temps que nous nous sommes vus au couvent de Vêles, la dernière semaine sainte, je n'en reste pas moins très attaché au service de Votre Grâce. Je suis venu dans cette province, par ordre de notre Père Général, il y a peu de jours, et, me trouvant comme hôte dans cette maison, le Père Recteur me dit que, puisque je mé trouvais là dans cette conjoncture, je vinsse au secours de l'âme de cet homme qui

devait mourir à Madrigal, et je fis ainsi

J'acceptai

d'écrire à Votre Grâce la relation de tous ceux que j'ai généralement confessés ; et, quoique pour Votre Grâce et pour toutes les personnes intelligentes, il est clair que je ne dois pas écrire une chose qui s'est passée en confession, parce qu'elle peut être publiée, il m'a paru convenable de mettre à la troisième personne, pour ne pas laisser à quelque ignorant l'occasion d'y voir ce qui ne passe pas par la pensée. Et, comme je comprends que votre pensée est de savoir la vérité tout entière, je vous transmettrai avec sincérité tout ce dont je me rappellerai, bien qu'il y ait certains détails peu importants. C'est un grand honneur pour moi de servir Votre Grâce, et je le ferai, en tant que chapelain, dans mes sacrifices, en priant Notre-Seigneur de conserver Votre Grâce, etc. — Médina del Campo, août 9 de 95. — Juan de Fuensauda. ■

2jB PHILIPPE II

Dans cette lettre, et de la même écriture, est cx>ntenue la relation suivante de Juan de Fuensalida :

• Pour préparer les choses, le seiior don Rodrigo de Santillan envoya un des Pères de la Compagnie s'entretenir avec Gabriel d'Espinosa, le vendredi matin, 28 juillet, lequel Père le trouva disposé à mettre en règle les affaires de son âme, parce qu'on lui avait dit que sa sentence était arrivée et en quoi elle consistait, bien qu'on n'en fût pas certain, mais qu'on le craignait. Il resta, cette 'matinée, trois heures environ à l'écouter et à lui persuader, par de nombreuses raisons, de chercher véritablement son salut, puisqu'il devait être nécessaire de mourir, sans grand retard. Gabriel d'Espinosa demanda au Père de s'informer de la sentence, du lieu et du moment de son exécution, et, là-dessus, il se sépara de lui^ ce matin-là. Le soir, le Père revint et lui annonça que, dans quatre jours, la sentence devait s'exécuter, et que la sentence portait qu'il devait être traîné, pendu et mis en quartier ; il ne goûta aucune des trois choses ; il n'aurait pas voulu qu'elle s'exécutât là ^à Madrigal), par amour pour la sefiora Anne d'Autriche, ni la sentence de mort.

• Le Père Recteur de la Compagnie de Jésus de Médina l'entretint le mardi matin ; il lui donna à entendre qu'il n'était pas celui qu'il avait dit ; il soutint à son confesseur, auquel il s'est généralement confessé, qu'il ne l'avait pas dit, il répondit :

t Non, Senor, parce que je n'ai d'autre obligation, à regard de mon confesseur, que de lui dire mes péchés, » et, comme il lui répliquait que, pour leur intelligence, il convenait de déclarer la personne, il se tut, en disant qu'il avait consulté des avocats et qu'il savait l'obligation qu'il avait

• En marchant au supplice, il entendit le crieur

public dire : i Comme traître à Sa Majesté, » il répondit : • Non, pas traître; i plus loin : t II se fit personne royale, étant homme vil et bas, ■ il dit:

• Dieu le sait. • Celui qui écrit cette relation ne l'a pas entendu ; mais le fait lui a été rapporté par un de ceux qui l'avaient entendu et qui était un de ceux qui portaient le cabas. Enfin, étant arrivé au pied de la potence, quand on le sortit du cabas, il regarda de tous côtés, toutes les personnes ; il se mit à genoux aux pieds de l'échelle, se réconcilia, reçut l'absolution, monta les marches, aidé par le Père de la Compagnie qui montait sur une autre échelle, et le Frère déchaussé sur l'échelle où il se trouvait luimême. Puis, ayant demandé pardon à tous pou/ le mauvais exemple qu'il avait donné, sur la demande du Frère, il tourna les yeux \ers la fenêtre de la prison où se tenait le sehor alcalde pour subvenir à ce qui pourrait être nécessaire dans l'exécution de la justice, ou si le condamné voulait faire quelque déclaration, il s'écria deux fois : • Ah! sehor don Rodrigo ! i et la troisième, avec des yeux courroucés : (t Ah ! sehor don Rodrigo ! i Le Frère qui était

a8o PHILIPPE n ET DON CARLOS

près de lui lui mit le crucifix sur la bouche, en lui disant : « Qu'est-ce que cela, frère? que Jésus soit avec celui qui Tairae, » il lui répondit de lui demander pardon, mais le Frère récita alors le Credo ^ le bourreau le lança, et il tarda un bon moment à mourir. Resquiescat in face, dit alors le Père. »

er

Le comte de Fabraquer, magistrat du tribunal suprême de justice, esprit droit et éclairé, a écrit un livre intitulé : Causes célèbres espagnoles. Il Fa dédié au savant don Tomas Corral y Ofia, marquis de San Gregorio, un des hommes les plus justes et les plus généreux. Dès le début de la relation du procès de Florès de Montmorency^ seigneur de Montigny, il s'exprime ainsi :

f C'est avec peine que nous prenons la plume pour écrire les sanglantes pages de ce procès ; noire tache, suffisante à elle seule pour souiller l'histoire de Philippe II.

f Nos lecteurs frémiront d'horreur, en voyant le sangfroid, l'artifice et la manière avec laquelle Philippe II disposait, au milieu des fêtes et des réjouissances de son mariage avec la princesse Anne, les détails du supplice d'un des seigneurs des plus distingués de sa cour, avec lequel il avait vécu dans une intimité apparente jusqu'à ce moment, et les moyens qu'il employa pour cacher cet acte aux yeux du monde

a8a APPENDICE

I Les despotes meurent, après les despotes viennent les historiens pour les châtier, comme le remords vient après le crime, i

Cette conduite de Philippe II à l'égard de Florès de Montmorency, seigneur de Montigny, chevalier de la Toison-d'Or, est empreinte d'un caractère de cruauté telle que je réserve de m'en occuper de nouveau avant de terminer ce livre, parce que rien, autant que cet événement, ne confirme la manière de procéder de ce monarque contre son fils don Carlos.

Montigny était venu à Madrid avec les pleins pouvoirs de ses concitoyens et le consentement de la princesse Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, pour exposer la situation de ces provinces à Philippe II.

Ce dernier Técouta volontiers, le retint quelques mois à la cour et lui fit toutes sortes d'avances. Puis, un jour^ au retour d'une chasse dans la forêt de Ségovie, il fut arrêté en rentrant à l'Escurial, le 21 septembre 1567. Sur une lettre autographe du roi au comte de Chinchon, il fut enfermé dansl'Alcazarde Ségovie ; c'est là que, neuf mois aprè ., il connut la nouvelle du supplice du comte de Horn et du comte d'Egmont, son frère, exécutés à Bruxelles, le 5 juin 1568.

On ne lui adressa aucune question, durant le mois de sa détention. Pendant ce temps, le duc d'Albe lui intentait un procès devant le Tribunal de sangy où l'on ne le' fit pas comparaître, où sa défense ne se fit pas entendre ; mais où l'on écouta les dépositions de tous ses ennemis. Le duc d'Albe, sur l'avis des juges, de qui il exigea une opinion séparée^ signée de leur main, fit dicter une sentence de mort contre Montigny, avec cette disposition que l'exécution en serait suspendue jusqu'à ce que la volonté du roi Philippe II serait déclarée.

Cet arrêt arriva justement au moment où Philippe II se trouvait à Séville, occupé des préparatifs de son mariage avec la princesse dofia Anne.

i-PPENDICE 283

Le roi voulut d'abord faire donner un bocado à l'infortuné chevalier, c'est-à-dire lui administrer un poison dans le boire ou dans le manger. Et, pendant qu'il se rendait à l'Escurial, pour ordonner de là l'exécution de la sentence, il écrivait au duc d'Albe, lui disant : c Vous veillerez à ce que ses biens soient réunis à mon domaine, et vous prendrez aussi toutes les autres mesures qui se présenteront à vous à ce sujet, i

Pendant ce temps, il faisait transférer le malheureux chevalier dans la forteresse de Simancas et le livrait, le 17 août lyyo, à don Eugenio Carrillo de Peralta.

C'est chargé de fers et placé sur une charrette qu'on transporta dans cette prison le noble seigneur de Montigny, décoré de la Toison-d'Or et honoré des plus haiAes dignités de l'Etat. Plus tard, le Roi écrivit une lettre au gardien de la forteresse, l'accompagnant du terrible document qui existe aux archives de Simancas, liasse ^43 des papiers d'Etat, et conçu en ces termes :

f L'ordre, que le seî^or licencié don Alonso de Arellano, alcade de l'audience et chancellerie de Valladolid, doit avoir et qu'il convient qu'il observe dans l'accomplissement et l'exécution de ce que Sa Majesté lui a confié relativement à l'affaire de Florès de Montmorency, seigneur de Montigny, chevalier de l'ordre de la Toison-d'Or, présentement prisonnier dans la forteresse de Simancas, est ce qui suit :

f Premièrement, on a donné et livré au susdit seigneur licencié, don Alonso de Arellano, la sentence originale que le duc d'Albe, gouverneur et capitaine général des Etats de Flandres, a prononcée contre ledit Florès de Montmorency, sentence où, entre autres peines, il le condamne à la mort naturelle. Cette sentence originale, écrite en langue française, fut prononcée, à Bruxelles, le quatre mars de la présente année mil cinq cent soixante-dix. Avec ladite sentence originale en français, on lui a donné et livré conjointement une copie ou traduction en langue espagnole. On lui a aussi donné et livré une lettre rogatoire, donnée par le même duc et adres-

a84 APPENDICE

sée aux alcades et magistrats de ces royaumes, contenant la dite sentence en langue française, pour que lesdits magistrau l'exécutassent sur la personne dudit Florès de Montmorency ; ladite commission rogatoire a été donnée en ladite ville de Bruxelles, le dix-huit mars de ladite présente année. On lui a également donné une cédule de Sa Majesté qui lui ordonne d'observer et de remplir tout ce qui est contenu dans ladite commission rogatoire, conformément aux dispositions qu'elle contient. Quant à la requête et à la demande qu'on lui a adressée à ce sujets elle porte une autre cédule de Sa Majesté pour don Eugenio de Peralta, gardien de la forteresse de la ville de Simancas, pour qu'il lui donne et lui livre la personne dudit Florès de Mon^orency, et pour qu'il observe et remplisse les ordres qu'il lui transmettra. Lesquelles dites sentenccy commission rogatoire et cédule à lui adressées, il gardera et conservera en son pouvoir, ainsi que les autres actes qui devront se faire et se passer pour l'accomplissement de ce qui lui est confié, jusqu'à ce que Sa Majesté lui ordonne ce qu'il devra faire du tout.

• Conformément au contenu de ladite sentence et de la commission rogatoire, l'exécution de la justice sur la personne dudit Florès de Montmorency devait se faire publiquement, par crieur public et dans la forme qu'elle prescrit. Mais Sa Majesté, par de justes considérations qui l'y portent, a bien voulu et veut que ladite justice se fasse secrètement et dans l'intérieur de ladite forteresse, de manière que, recevant complètement son effet, on évite toute autre forme, toute autre publicité.

f Et telle est la volonté de Sa Ma jesté pour l'observation de ce qui est contenu dans le paragraphe précédent qu'Elle ne veut d'aucune manière que l'on puisse comprendre que ledit Florès de Montmorency est mort par exécution de justice, mais bien de mort naturelle et qu'on le dise mort ainsi, qu'on le publie et qu'on l'entende. A cet effet, il sera nécessaire de procéder avec le plus grand secret, en usanç de la dissimulation eç

de la forme dont on Tavertit à parc et qu'on lui a communiquée verbalement : par conséquent, il convient de ne faire part de cette mort, ni de faire intervenir d'autres personnes que celles qui seront absolument nécessaires. Encore doit-on leur imposer un secret absolu et de telle manière que ce secret soit assuré, autant qu'il est possible au monde.

• Pour toutes cesdispositions préalables, le sefior licencié don Alonso partira immédiatement d'ici et pourra se rendre immédiatement à la ville de Valladolid ; il préviendra ledit* don Eugenio de Peralta, afin qu'il l'attende dans l'Abrojo, au moment où ledit Alonso devra passer par là : là, il traitera de tout avec lui particulièrement, et lui communiquera tout, la disposition et l'ordre de tout ce qui doit se ùâr^ ; il lui donnera la cédule de Sa Majesté qu'il porte pour lui et lui montrera la sienne, ainsi que ladite sentence^ la commission ro^toire qu'il a reçue, cette instruction, les avis qu'elle porte ; il traitera et se concertera avec lui très ponctuellement sur tout ce qui devra se faire, sur le temps, la forme, l'heure et toutes les autres choses qui doivent précéder ladite exécution, et soit pendant, soit après; et tout doit s'ordonner de manière à obtenir la fin que Sa Majesté veut obtenir, qui est que l'exécution de la justice seÊisse en effet, mais avec la plus grande dissimulation et le plus grand secret.

• Tout ce qui précède étant fait, après avoir concerté et établi avec ledit don Eugenio de Peralta tout ce qui doit se faire, don Alonso passera à Valladolid, où étant arrivé et ayant pris possession de sa charge, il communiquera au président de cette audience la commission dont il est porteur. On écrit particulièrement à ce président, afin que s'il était nécessaire d'avoir besoin de lui en quelque chose, spécialement en ce qui regarde ^e religieux qui devra se rendre et les employés qu'il faudra forcément avoir, quoique l'intervention dudit président ne soit pas nécessaire, à cause de la qualité de l'afifaire et de son caractère criminel, toutefois, il est bon qu'il en soit instruit, il est même convenable qu'il le soit, en ce qui regarde ledit religieux et les employés.

• En ce qui touche au temi>8 et à l'heure où ledit seigneur li* cenciê, don Alonso de Arellano doit se rendre à ladite forteresse de Simancas pour effectuer l'exécution ; à la forme où elle doit s'effectuer, c'est entre lui et ledit don Eugenio de Peralta qu'il doit y avoir l'accord le meilleur, pour que la dissimulation et le secret soient le mieux observés. Et l'idée qui se présente à ce sujet la meilleure, c'est qu'il serait bon qu'il partît de Valladolid, une veille de fête, sur le soir, de manière à arriver à Simancas un peu de nuit, emmenant avec lui seulement un greffier de confiance et la personne qu'il doit employer pour l'exécution de la justice, et le moins de serviteurs possible ; que, pour ce moment, il prévienne don Eugenio de Peralta du lieu et du point par où ils doivent entrer dans ladite citadelle de Simancas, en quel endroit ils doivent s'y tenir pour que ce soit dans le plus grand secret; que dès leur arrivée, ils entrent dans l'habitation qu'occupe ledit Florès de Montmorency ; que lui, en présence dudit don Eugenio de Ferait i, avec une ou deux autres personnes de confiance et devant le greffier qu'il emmènera, il notifie ladite sentence et la commission rogatoire, l'acte de la réquisition qui lui a été ^ite par le fiscal, son acceptation^ et que tout s'établisse par acte. Ladite notification faite et toutes les précautions nécessaires prises pour que ledit Flores de Montmorency ne puisse porter aucune atteinte à sa propre personne, ni pour qu'il ne puisse lui arriver aucun mal, lui don Alonso et don Eugenio le réconforteront, le consoleront, le ranimeront par toutes sortes de bonnes paroles possibles, et le laisseront avec le religieux ou les religieux qui doivent l'assister, conformément à ce qui conviendra de soi.

c Les dispositions du paragraphe précédent étant prises, il semble qu'on pourrait différer l'exécution, cette nuit- là et le lendemain qui sera jour de fête, et jusqu'après minuit, afin que ledit Florès de Montmorency ait plus de temps pour se confesser et recevoir les sacrements, si bon lui semble, pour se convertir à Dieu, se repentir et remplir ses devoirs, de manière que sur

ce point si important^ il n'y ait aucune négligence, ni qu'on laisse de Taider, tant dans le temps qui lui sera accordé qu'en tout le reste.

f Minuit, une ou deux heures passées, suivant qu'il comprendra ce qui sera le mieux, pour que ledit licencié ait le temps de rentrer chez lui, à Valladolid, avant le jour, l'exécution de la justice pourra se faire, en présence du religieux ou des religieux qui doivent assister le condamné pour bien mourir, dudit don Eugenio de Peralta, du greffier, de la personne qui doit procéder à l'exécution ; et, si la chose paraissait nécessaire et convenable, en présence d'une ou deux autres personnes de confiance pour aider et assister. Un avis surtout important, c'est que l'exécution doit se faire de manière que ceux qui, après la mort, doivent le mettre dans la bière, ne soient pas, autant que possible, de ceux qui étaient présents. Il semble qu'il serait bon que ce fut d'autres et que pour plus de dissimulation on ne puisse connaître que la mort a été violente, particularité et forme qui peut mal se conseiller d'ici et qui sur place pourra mieux se prévenir.

• Quant au religieux qui doit intervenir et assister à cette affaire, pour ce qui regarde son âme, il convient que ce soit une personne très docte et fort prudente ; qu'il soit prévenu du soupçon et du peu de sécurité que l'on a en la personne dudit Florès de Montmorency, en ce qui regarde la foi, afin que conformément à ces avis, il cherche à le conduire et à le guider; à le détourner des erreurs et des opinions mauvaises, où il s'est trouvé, où il se trouve, en le traitant avec toute la prudence et la réserve convenables, et qu'il saura le mieux employer. Ce religieux le confessera et il verra si on doit lui donner le Très-Saint-Sacrement. En cela, il faudra forcément se conduire suivant ce qu'il jugera convenable.

• Ce religieux, on devra, paraît-il, l'emmener de Valladolid, et, suivant l'idée qui se présente ici, il semblerait à propos que ce fût Fray Hernando del Casdllo qui se trouve au collège de Saint-Paul, ou tout autre de cette qualité, du même ordre ou

a88 APPENDICE

de l'ordre de Saint-François^ suivant qu'il paraîtra convenable au président à qui on communiquera l'idée. Le président fera appeler le religieux, lui recommandera beaucoup cette affaire, surtout en ce qui regarde l'âme et conjointement le secret. Comme on ne pourra refuser à ce religieux d'amener un confrère pour l'aider, principalement par ce qu'il y a une messe à dire, et qu'un religieux seul ne pourrait suffire pour assister le condamné durant tant d'heures, il faudra s'assurer avec luimême que le compagnon gardera aussi le secret.

Si le religieux doit aller avec le sefior licencié don Alonso ou arriver avant lui^ c'est un point qui se décidera d'après le plan et le dessein qui s'arrêtera relativement à la dissimulation; conviendra-t-il, qu'arrivant avant, quoique le seûor licencié ne soit pas arrivé et qu'on ait notifié la sentence, il commence à s'occuper avec ledit Florès de Montmorency et lui signifie ce qui doit être ^t ; c'est encore un point qui se traitera et se verra entre ledit seftor don Alonso et don Eugenio, et dont on pourra informer le président, puisque sur ce ^t il pourra bien intervenir.

c Si ledit Flores de Montmorency voulait faire des dispositions testamentaires, il ny aura pas à le lui permettre y puisque tous ses biens sont confisque's^ ety pour de tels crimes^ il ne peut ni tester, et il n^a pas de quoi. S'il voulait toutefois ÙLire mention de quelques dettes ou de décharge^ on pourrait le lui permettre, pourvu qu'en cela on ne fasse aucune mention ni de la Justice^ ni de l'exécution qui se fer a, mais qu'on en a pris noté comme sou" venir d'un homme malade et qui craignait de mourir. On ne lui permettra pas non plus d'écrire des lettres ni tout autre espèce d'écrit, s'il ne le rédigeait en la forme dite, comme acte d'un malade qui craint de mourir, et en des termes qui n'entraînent aucun inconvénient. Quant aux choses présupposées, quêtes et autres écrits de lui, on doit les recevoir, mais ni les donner, ni les publier, excepté ceux pour lesquels il semblera qu'on pourra le ^ire sans inconvénient. Tous les biens appartenant audit Florès de Montmorency, argent^ bijoux, et le collier de

la Toison-d'Or, s'il se trouve parmi eux, tous les papiers, les écrits, et tout ce qui lui appartiendra, sera inventorié, mis de côté, et Ton en informera Sa Majesté afin qu'elle ordonne ce qu'on doit en faire.

ff Quand ladite exécution sera &ite et que la mort sera publiée, ce qui doit s'opérer suivant la dissimulation prescrite, sans donner à comprendre que ledit Florès de Montmorency a été mis à mort par exécution de justice, on donnera des ordres pour ce qui regarde son enterrement qui doit avoir lieu dans l'église de la même ville de Simancas, par voie de dépôt. Il doit se faire publiquement avec une pompe ordinaire, et suivant la forme et dans l'ordre avec lesquels on traite d'ordinaire des personnes de sa qualité. On le placera en dépôt dans un endroit convenable avec sa tombe. On chantera la messe et l'office; on dira d'autres messes basses, en nombre suffisant pour le moment, plus tard on verra ce que l'on devra faire ; il n'y aura pas d'inconvénient à ce que l'on donne le deuil à ses serviteurs, qui sont en petit nombre. Pour l'un et pour l'autre, on se pourvoira de l'argent nécessaire, pour le cas où il n'en aurait pas en son pouvoir. Quoique en ce qui touche au secret, à la dissimulation et à la forme que l'on doit, paralt-il, observer dans toute cette affaire, on avertisse, dans les paragraphes de ce mémorandum et dans ce qui a été dit verbalement à part^ et dans ce qui a été écrit à don Eugenio de Peralta, de ce qui est arrivé ici, tout cela ne regarde pas la forme, on le comprend, d'une manière si précise que, s'il s'en présentait, là-bas, une meilleure par laquelle on arriverait mieux ftu but qu'on se propose, en ce qui regarde le secret et la dissimulation susdites, on ne puisse en user.

c Daté dans la ville de Ségovie, le premier octobre mil huit cent soixante-dix. — Le docteur Velasco. »

Pour exécuter cet ordre, dans la nuit du quatorze octobre, arrivèrent, comme par hasard, dans la forteresse de Simancas, Fray Hernando del Castillo, de l'Ordre de Saint-Dominique, et^ après dix heures^ enveloppés dans les ténèbres^ l'alcalde de

la chancellerie, Alonso de Arellano, le greffier Gabriel de Sancesteban, et le bourreau.

Dans une pièce, dite du cuho, était jeté sur un mauvais Ht le seigneur de Montigny. Là entrèrent Talcalde et le greffier pour lui notifier la sentence. Grande fut la surprise du gentilhomme qui avait laissé, dans son pays, sa iremme, ses enfants, qui avait tout abandonné pour servir sa patrie et Philippe II. Grande fut sa douleur et son désespoir ; mais il était chrétien et courageux et il se résigna à la volonté de Dieu.

Deux jours entiers, il s'entretint, avec le frère Hemando del Castillo, en des pratiques religieuses, et lui dicta une déclaration de chrétien, apostolique et romain, qu'il signa de sa main le 14 octobre 15^70.

Dans la nuit du lundi, où devait s'exécuter la sentence, suivant l'ordre du Roi, le seize octobre, à deux heures du matin, entrèrent dans la chambre du comte l'alcalde^ le greffier et le bourreau, qui étaient restés cachés, trois jours, sans que personne les eût vus. Le bourreau s'approcha du lit et donna la garrotte au représentant des intérêts des Flandres et retira immédiatement les instruments du supplice. Une heure après sortaient ensemble, par la porte secrète du château, protégés encore par l'obscurité, le juge, le greffier, le moine et le bourreau.

Dans cette même nuit, les domestiques du gardien de la forteresse revêtirent Montigny d'un habit de moine franciscain, le capuchon ramené sur la tête pour qu'on ne pût voir qu'on lui avait donné la garrotte. Le matin, on publia que le seigneur Florès était mort de maladie. On avait édité la peine de mort contre le bourreau et le greffier, s'ils proféraient le moindre mot sur ce qui s'était passé. Personne ne sut rien de cet événement, excepté ce qu'on peut lire aux archives de Simancas, dans la liasse n* 544 des papiers d'Etat. Là se trouve la lettre où don Eugenio de Peralta rend, le 17 octobre, compte au Roi de la mort de .Montigny, par suite d'une maladie résultant de son emprisonnement. Philippe II s'empressa

de transmettre ce document au duc d'Albe pour qu'il le répandit dans les Pays-Bas. £n voici la teneur :

ff Par une autre lettre du dix de ce mois, j'ai rendu compte à Votre Majesté de la ftiite (ceci était une invention dudit gardien) que le seigneur de Montigny avait tenté d'opérer de cette forteresse; j'ai envoyé le rapport sur les indices que j'en avais trouvé, comme Votre Majesté aura pu le voir, et j'ai raconté ce que j'avais fait pour retenir le prisonnier en sûreté comme il convenait ; le ressentiment qu'il avait éprouvé de se voir renfermer et resserrer si étroitement, avait causé chez lui une recrudescence de fièvre qui, jointe à la prédisposition de la maladie passée que les médecins jugeaient dangereuse, l'augmenta, à ce qu'il semble. En effet, malgré les remèdes et toutes les visites possibles du licencié Viana, qui l'avait soigné dans la maladie précédente et dont le malade avait été satisfait; malgré la consultation du licencié Luis Fernandez de Tordesillas, médecin de la reine dofia Juana, notre dame, qui est dans la gloire, rien n'a suffi, parce que le malade se secondait mal, par suite de l'excessif regret de voir cette trame découverte; ou bien comme il l'affirmait avec de grands serments, de voir qu'il souffrait sans être coupable, et dans un moment où il concevait les plus grandes espérances que Votre Majesté lui accorderait grâce entière. Aussi Dieu a-t-il bien voulu l'appeler à lui, hier, lundi, entre trois et quatre heures du matin. Il se trouva ici, dans cette conjoncture, le Père fray Hernando del Castillo, et dès qu'il parut en avoir besoin il le demanda ; le frère l'assista, le confessa et lui donna le Très-Saint*Sacrement ; le prisonnier fit tout ce qu'il devait faire comme chrétien, et il est mort, autant qu'on peut en juger par l'extérieur, en si bon catholique qu'on peut concevoir la plus grande espérance de son salut. Il a laissé un certain mémoire de décharge pour ses serviteurs. Il n'a pas voulu tester devant notaire, parce que ses biens étant, disait-il, sous séquestre, il n'avait pas le pouvoir d'en disposer. A cette lettre se trouvent joints tous les autres papiers que j'ai

apa APPENDICE

trouvés en son pouvoir... J'ai dressé un inventaire de ses biens, et quoiqu'il y ait peu de ce qu'il fallait, son enterrement s'est fait ici du mieux que l'o/i a pu, suivant la localité où il s'est trouvé. De tout cela, j'enverrai à Votre Majesté une relation plus particulière. Que Notre-Seigneur garde Votre Majesté, etc. — Simancas, le 17 octobre 1570. »

Philippe II écrivait en même temps au duc d'Albe : t Tout a si bien réussi que, jusqu'à présent, tout le monde croit qu'il est mort de maladie ; et c'est là aussi ce que vous devez com* prendre là-bas, en montrant, avec dissimulation, les lettres de don Eugenio de Peralta qui vous arriveront d'ici. » ...Il ne vous reste plus maintenant qu'à faire immédiatement juger son procès comme s^il était mort de mort naturelle, de la manière qut s'est Jugée l'affaire du marquis de Berghes. » Tels sont les termes de la lettre de S. M. le Roi au duc d'Albe, chiffrée de sa main et partie de l'Escurial, à la date du 3 novembre 1570. (Archives de Simancas, papiers d'Etat, liasse n* 544}.

Pour exécuter cet ordre, le duc d'Albe fit prononcer deux mois après, par le tribunal^ la sentence de mort, déclarant confisqués tous les biens de Montigny dont la valeur s'élevait à onze mille deux cent cinquante florins qui furent appliqués au Roi, et la malheureuse femme du comte resta dans la plus profonde misère.

Le lecteur peut apprécier, par ce récit, la conduite politique de Philippe II, et l'astuce avec laquelle il expliqua au monde le procès et la mort de Florès de Montmorency, comte de Montigny.

Sn

Pour que le lecteur puisse se former un jugement des procédés de Philippe II, je ne peux m'empécher de rappeler, afin de donner une nouvelle preuve de sun caractère, que ce fut lui qui fit mettre en liberté Fray Miguel de los Santos, alors pri-

sonnier et exilé à Madrid, par suite des événements de Portugal. Voulant même lui témoigner combien il appréciait ses vertus, il le nomma vicaire du couvent de Sainte-Marie-la- Real, dans la ville de Madrigal, et lui recommanda la direction de doâa Ana, sa nièce, fille naturelle de don Juan d'Autriche, née à Naples, de l'italienne Diane de Sorrento. Doâa Ana joignait aux grâces de la jeunesse une candeur et un caractère angéliques ; c'était l'innocence même. Dès ses premières années, elle fut enfermée au monastère de Madrigal, par ordre de Philippe II. Et si elle n'avait pas prêté l'oreille aux. conseils du directeur, que le roi lui-même lui imposait, l'infortunée religieuse n'aurait jamais commis de faute. De sorte que la cause des ^utes de doua Ana, ce fut l'homme fatal que Philippe II plaça à côté d'elle comme directeur spirituel.

Les sentences prononcées contre elle et Miguel de los Santos, contre Espinosa, dictées par le roi lui-même ; la mort du comte de Berghes, l'exécution de Montigny , celle de l'esclave d'Escobedo, le mode d'exécution de tous ces actes et de beaucoup d'autres sans nombre^ que je n'énumère pas dans ce livre pour ne pas le rendre diffus, suffisent pour donner une idée de la conscience de ce roi. Et celui qui l'appuyait et le confirmait dans ses décisions, c'était son confesseur, comme on peut le déduire des paroles suivantes, écrites et signées de sa main, dans une lettre adressée à Antonio Ferez, c Et en cela je vous avertis, d'après l'intelligence que je puis avoir des lois^ que si le prince séculier, qui a pouvoir sur la vie de ses sujets et vassaux, peut la leur ôter pour un juste motif et par jugement en forme, il peut le faire sans lui, en ayant des témoins; puisque l'ordre, dans le reste et la base des jugements est nulle par ses lois, dans lesquelles il peut lui-même introduire des dispositions. Lors bien même que le Prince serait en quelque sorte coupable, en procédant ainsi sans ordre, il ne le serait point, le vassal qui, par son ordre, en tuerait un autre, vassal aussi, parce qu'il y a lieu de penser que l'ordre est fondé sur un motif juste, comme le présume le droit, et que ce motif existe

dans toutes les actions du chef suprême. Si donc il n'y a pas faute, il ne peut y avoir ni peine, ni châtiment (i).

C'est en vertu de cette théorie que fut ordonné l'empoisonnement d'Escobedo, et comme le poison ne produisait pas son effet, le roi écrivit de sa main à Antonio Ferez : t Certainement il conviendra d'abréger, en ce qui touche la mort du Verdinegro, avant qu'il fasse quelque chose, et de peur que nous n'y soyons plus ensuite à temps ; il ne doit pas dormir, lui, ni se négliger dans ses façDns accoutumées ; agissez et dépéchez-vous avant qu'il nous tue (2). •

Donc le 3 1 mars, près de l'église de Sainte-Marie, une nuit du lundi de Pâques^ Insausd, amené d'Aragon à cet effet, lui traversa la poitrine avec une longue épée que lui avait donnée dans cette intention Diego Martinez, majordome d'Antonio Ferez. Et quand ce dernier rendit compte de l'assassinat au Roi, le Roi écrivit de sa main à la marge de la lettre la recommandation à Antonio Ferez de garder le plus grand secret. Il lui dit qu'il ne convient pas que les assassins sortent de la capitale, où ils doivent rester, pour le moment, tranquilles, et il lui donna du courage en lui offrant de rester toujours à ses côtés.

Flus tard, il s'éleva des questions de jalousie entre Mateo Vazquez et Antonio Ferez, à l'instigation du Roi. Et pendant qu'elles avaient lieu, le Roi écrivait à Ferez dans le sens suivant : • Vous n'avez... que des moti& d'être plein de cou-

• rage et de force... ne vous chagrinez pas, n'ayez aucun « tourment de toutes ces choses et croyez que tout doit se terf miner très bien (3) .. Quant à eux (les ennemis de Ferez), ils

• éprouvent, paraît-il, une peine mortelle de la bonne vo-

• lonté que je professe pour vous (4)... et quoiqu'ils ne s'ar-

(i) Relation, p. 71.

(a) Manuscrit de la Haye.

(j) Mémorial del hecho, pag. jao, 321, par Antonio Ferez. (^) Réponse marginale du Roi à une lettre d'Antonio Ferez. Altéraclones de Aragon^ par le marquis de Pedal, tom. I, appendice page a.

c rétenc point, croyez qu'ils n'arriveront à rien... il ne doit

• pas régner aujourd'hui une fort belle humeur, ne croyez 8 pas ceque vous médites ici, mais plutôt tout le contraire (i)..« ff On avisera à tout, comme il convient, et l'on ne vous fouetf tera pas par les rues (a)... Tant que Dieu me prêtera vie, f vous n'avez rien à craindre, parce que si d'autres changent, 8 moi je ne changerai pas (3)... Je ne vous ferai pas défaut, f vous pouvez eu être sûr ; ayez bon courage, remettez- vous

• de cette douleur et de cette peine, puisque je suis avec f vous (4). »

En mars 1579, Philippe II répond au président de Castille, qui lui représente le mauvais effet de la lutte élevée entre les deux secrétaires, qu'il prendra une résolution^ mais qu'auparavant il veut se confesser, communier et se recommander à Dieu, et il le fait ainsi. Le 26 juillet il se confesse de nouveau, il communie pour mieux résoudre ; le 28 il expédie des affaires dans son cabinet avec Ferez. Jusqu'à dix heures du soir, il s'en* tretient avec lui des affaires qu'il lui avait apportées. Il lui écrit alors en lui rendant quelques papiers qu'il lui avait remis, la lettre suivante : • Les papiers relatif à l'Italie je vous les rends, et avec eux je vous note ce qui doit se faire... Votre affaire particulière sera expédiée avant que je parte (5). »

Et à onze heures, Alvaro Garcia dp Tolède, alcalde de Cour, se présenté à Antonio Ferez et lui intime un ordre du Roi qui lui inflige la prison et le ramène prisonnier chez lui.

Peu d'instants après, on saisit de la même manière la prin-

(i) Relaciones, pag 17, par Antonio Ferez.

(2) Relaciones f pag. 21, par Antonio Ferez.

()) Lettre du Roi à Antonio Fprez, datée du 8 avril i$7p. M. Mignet. Antonio Pere\et Philippe II, p. 123.

{^) Lettre du Roi à Antonio Ferez du 4 mai iszp. Mémorial del hecho, par Antonio Ferez, pag. 287.

(5) Lettre citée par don Gaspar Muro dans la Vie de la princesse d'Eboli, Madrid 1877 p. 126.

cesse d'EboIi, qui s'était rendue chez Antonio Perez^ accompagnée d'une de ses servantes. On lui dit que Ferez est arrêté, elle veut rentrer chez elle^ mais elle est alors arrêtée par le capitaine don Rodrigo Manuel, en présence du Roi, qui assistait à l'arrestation, caché et déguisé sous son manteau, à la porte de l'église de Sainte-Marie. Quand on lui intima l'ordre de son emprisonnement^ la princesse répondit : • Quand a-tff on vu saisir une femme de mon rang pour ne pas vouloir c contracter certaines amitiés. > Doôa Anna fut transférée, cette même nuit^ au château du Pinto, où elle resta six mois ; puis à celui de San Torcaz, où elle séjourna une année, et enfin à sa maison de Patrana, où elle fut retenue prisonnière pendant douze ans et demi, et où elle mourut^ le 2 février 1^92, à l'âge de cinquante-deux ans.

Antonio Perez fut enfermé huit mois et gardé à vue. Le Roi fit dire à sa femme, dofia Juana de Coello, par l'intermédiaire de l'archevêque de Tolède, de n'avoir aucun souci de ce qui se passait. Cette situation se prolongea jusqu'en 1585, année où l'on intenta divers procès contre Antonio Ferez. Le Roi témoignait que ces cinq années de détention avaient pour cause les inimitiés et les antipathies qui avaient surgi entre Ferez et son autre secrétaire, Mateo Vazquez. Pour les justifier^, on inventa un procès appelé jugement de visite, pour les cadeaux que Antonio Perez avait reçus, aux jours de sa faveur^ et pour les mots qu'il mettait, était-il dit, ou qu'il ajoutait dans ses dépêches.

Perez se plaint amèrement de la manière dont on procéda contre lui dans cette enquête, et il dit qu'il appela le confesseur de Sa Majesté, l'un des juges, et lui mit sous les yeux les billets originaux du Roi, où ce dernier lui ordonnait de retrancher et d'ajouter les passages 'qui paraissaient devoir l'être à Sa Majesté, dans les dépêches chiffrées qui devaient se lire au Conseil d'Etat ; que le confesseur lui aurait dit de ne faire aucun cas de cette enquête, puisque tout n'était que t cérémonie et plan » pour d'autres objets ; il l'aurait assuré qu'il

ff ne serait "pas condamné à deux paires de gants (i). i Antonio Ferez, suivant les conseils du Père Chaves, confesseur du roi, qui lui disait que tout cela n'était que pure forme, ne présenta aucune défense. Aussi fut-il condamné à être suspendu de ses fonctions pendant dix ans, à payer trente i mille ducats, à deux ans de réclusion dans une forteresse, à huit années de bannissement de la capitale, à payer, en outre, deux millions soixante-dix mille trois cent quatre-vingt-cinq maravédis aux héritiers du prince d'Eboli, à leur rendre tous les cadeaux qu'il avait reçus de la princesse, d'après la sentence prononcée le 33 janvier 1585.

Le Roi fit ensuite retenir dans une étroite prison la femme d'Antonio Ferez, dofia Juana Coello, et il ne lui rendit la liberté que lorsqu'elle lui eut livré deux caisses pleines des papiers de son mari et qui contenaient toute sa défense. Puis il fit ramener le prisonnier à Madrid.

Le marquis de Pidal continue d'apprécier la conduite de Philippe II à l'égard d'Antonio Perez :

• Tout était dans un calme apparent, lorsqu'éclata une nouvelle persécution plus grave que les précédentes et de résultats plus tristes. Ce fut l'action qu'on intenta ouvertement contre lui pour le meurtre d'Escobedo. Jusqu'ici on comprend bien Philippe II. Il veut punir le ministre coupable, le faux ami, et il le fait de la manière, plus ou moins arbitraire, que lui permettait sinon la législation de la Castille, du moins la pratique introduite par les jurisconsultes de la ' Cour et le pouvoir absolu sur toutes choses que les Rois continuaient à s'arroger peu à peu. Mais on ne conçoit pas comment il en vint à permettre qu'on poursuivit directement Perez comme auteur du meurtre d'Escobedo. Il y avait en cela, de la part du Roi, un fond d'injustice ; il y avait, en *

(1) Alteraciones de Aragon, par le marquis de Pidal, traduit en français par J. G. Magnabal, sous le titre de Philippe II, Antonio Pere\ et le royaume d'Aragon. Tome I, pag. 20J.

outre, un danger imminent que, Tafifaire livrée à la justice:^ on ne parvint à découvrir, comme il arriva en effet, le secret de ce meurtre, et qu'il ne résultat clairement que, d'une manière ou d'une autre, le meurtre avait été commis par son ordre. Don Juan d'Autriche n'existait plus, c'est vrai, et les dangers de cette découverte étaient moindres. Mais Philippe II avait toujours manifesté le désir qu'on ne sût pas qu'Escobedo avait été mis à mort par son ordre. Nous ne pouvons donc nous persuader que, malgré les papiers livrés par Ferez, malgré ceux qu'on avait saisis, le Roi pût croire que Ferez n'avait pas les moyens de prouver l'ordre que le monarque lui avait écrit par tant de billets sur ce meurtre (i). »

• Il permit (le Roi) les poursuites contre son ministre, certainement coupable, mais principalement coupable d'un homicide qui, quelle qu'en soit la cause, avait été ordonné par Fhilippe II lui-même (2). »

Quand Philippe II se rendit aux Cortès de Monzon, en 1585, le secrétaire Rodrigo Vazquez profita de son séjour en Aragon pour amener un des complices de l'assassinat d'Escobedo, Enriquez, à se déclarer contre Antonio Ferez. Fhilippe II chargea Vazquez de suivre ce procès, et alors Pedro de Escobedo, fils de la victime, intenta un action criminelle contre le ministre du monarque espagnol, qui, de Pinto, avait été transféré à Madrid, dans la maison de Benito Cisneros, à l'extrémité de la place de la ville. Quand Ferez apprit, dans sa prison, qu'on avait donné l'ordre d'appréhender son majordome Diego Marcinez, il écrivit au Roi une lettre où il lui disait : • Far les plaies du Christ, je supplie Votre Majesté de compatir à nos douleurs, d'avoir pitié de notre innocence, de la fidélité et des loyaux services de ma per-

(i) Alteraciones de Aragon, pag. 207.

(a) Id.

sonne, de mon père et de mes aïeux; que Votre Majesté compatisse à notre abattement ; qu'Elle soit juge, qu'Elle satisfasse le monde, comme le fit le roi Assuérus : je le demande, Seigneur, avec quelques considérations pour votre service, afin que le monde^ne pense pas qu'une telle privation de tout ce qui a été possédé, avec de pareilles démonstrations , est le fruit de mon infidélité, infidélité que je n'ai jamais eue. » En échange de ces supplications, il y avait dans les lettres de nombreux passages allusifs au meurtre que l'on poursuivait et qui rendaient clairement transparent le fond du secret. Mais le Roi, loin d'accéder aux supplications de Ferez, intervint dans le procès d'une manière défevorable, livra ses lettres à Rodrigo Vazquez qui les fit attacher à la procédure (i).

Le procès se continua, et quand, le 29 décembre, Antonio Ferez produisit le pardon et le désistement d'Escobedo, Rodrigo Vazquez resserra plus étroitement la prison ; il ordonna aux alguazils Ariza et Zamora (2), à chacun en particulier et à tous deux réunis^ € d'avoir grand soin de garder et de surveiller Antonio Ferez, de ne le laisser parler, ni communiquer avec personne, de ne pas lui parler eux-mêmes sous peine de mort. ■ Après avoir pris ces dispositions, le juge Rodrigo Vazquez dicta le remarquable document qui suit :

f Ayant feit au Roi, notre seigneur, le rapport qu'il paraissait que, dans l'ordre relatif au meurtre du secrétaire Juan d'Escobedo, Antonio Ferez avait agi par la volonté et avec le consentement de Sa Majesté ; qu'il semblait dès lors convenable que ce consentement parût au procès, afin qu'il servît de décharge à Antonio Ferez, et que, conformément à lui, on pût l'absoudre de tout, comme c'était juste ; que, par conséquent, il serait nécessaire qu'on en montrât les motifs pour qu'on ne pût, en aucun point, porter atteinte à la réputation

(i) Alteraciones de Aragon, pag. a 10.

(a) Proceso, p. 1$}.

de Sa Majesté et à ses hauts sentiments chrétiens ; il avait décidé qu'il serait ainsi fait. Il ordonna donc que Ton sût les dits motifit d'Antonio Ferez, puisque c'était lui qui les connaissait, qu'il en avait donné connaissance à Sa Majesté, qu'il voulût bien en attester la sincérité et en produire les preuves. Quant à savoir si on les joindrait ou non au procès, il aviserait et agirait selon sa volonté. Tel fut l'ordre que dicta ledit président à Antonio Marquez, greffier du procès. Ce dernier se rendit à la prison d'Antonio Ferez et lui demanda de déclarer, sous serment, tout ce qui s'était passé dans' cette affaire. — Fait et signé le 21 dt.'cembre 1589. — Rodrigo Vazquez DE Arce. ■

Dans sa réponse. Ferez se renferma dans le secret qu'il devait garder sur des affaires qui se rattachaient au Roi ; Rodrigo Vazquez en rendit compte à Fhilippe II, le 29 décembre. Le greffier notifia de nouveau à Ferez que Sa Majesté avait entendu sa déclaration, et, à cet égard^ je reproduis ici, d'après la traduction qui en a été faite sons le titre que j'ai indiqué plus haut, les pages que le savant don Fedro José de Fidal consacre à ce fait avec tant de sagesse et d'impartialité. Le lecteur y trouvera plus que je ne pourrais lui dire :

€ Sa Majesté, est-il dit, avait entendu sa déclaration et Elle f lui donnait l'autorisation pour que, nonobstant l'obliga- « tion au secret que lui imposait sa charge ou toute autre f obligation, ou tout serment qu'il avait déjà fait, il déclarât f sincèrement la vérité sur la manière dont le meurtre d'Esfl cobedo s'était commis, sur son auteur, sur les motifs qui f firent que ledit déclarant intervint et donna des ordres à f à cet effet, sur les causes qui amenèrent le consentement f de Sa Majesté. Et comme Sa Majesté n'en sait pas d'autres f que celles que lui dit et lui manifesta alors Antonio Ferez, • il ordonne à ce Ferez, qui dépose, de les déclarer. ■

f Antonio Ferez, de plus en plus serré, persista dans ses réponses négatives et dit : i Que, sauf le respecç et la révé-

ff

fl rence due aux ordres qu'on lui disait venir de Sa Majesté, il fl n'avait rien à ajouter à ce qu'il avait dit dans ses ayeux, f parce que lui, déclarant, ne sait rien du meurtre, qu'il n'y f est intervenu en rien. » Le greffier lui répliqua encore que, c malgré ses dires, il eût à déclarer comment et de quelle maf nière s'était commis le meurtre, les motifs qu'on avait eus f de le commettre ; qu^ dans le cas contraire, on procéderait c contre le déclarant, ainsi que de droit et comme contre un € sujet désobéissant aux ordres du Roi, ■ Antonio Ferez con-

• tinua de répondre : j'ai dit ce que j'ai dit (i) ! ■

c Vu les réponses négatives et si résolues de Ferez, et avec le désir de lui arracher un aveu, coûte que coûte, on crut nécessaire l'intervention du Roi, et Sa Majesté écrivit à Rodrigo Vasquez le billet suivant de sa main et de son écriture :

f Vous pourrez dire à Antonio Ferez de ma part, après lui c avoir montré au besoin ce billet, qu'il sait fort bien la conc naissance que j'ai qu'il a fait, lui, donner la mort à Escobedo f et les motifs qu'il m'a dit avoir d'agir ainsi. Que pour ma f satisfaction et pour la satisfaction de ma conscience, il confl vient de savoir si ces causes furent ou non suffisantes ; que fl je lui ordonne de les dire et d'en rendre un compte par-

• ticulier ; qu'il expose et rende véritables celles qu'il m'a dites t à moi et que vous connaissez, parce que je vous les ai parti-

• culièrement répétées ; afin que, après avoir entendu les cau-

• ses qu'il vous aura ainsi énumérées et la raison qu'il vous en f donnera, j'ordonne de voir ce qu'il conviendra de faire en f tout. — Madrid, le 4 janvier 1590. — Moi le Roi. 1

• Avec cet écrit dans la main, Rodrigo Vasquez se rendit à la prison d'Antonio Ferez, il le lui lut et lui dit de feire sa déclaration et de répondre aux ordres de Sa Majesté. Ferez bien conseillé et instruit déjà de ce qu'il avait à répondre, lui répartit : f Qu'avec tout le respect qui était dû, il avait récusé

(1) Testimonio coetaneo de la declaracion de Antonio Pere{, manuscrit extrait des papiers du seiîor Lafuente Alcantara.

fl le sefior président Rodrigo Vasquez et que, par ce mé.-ne c mocif^ il demandait qu'il ne procédât pas dans le jugement • de cette cause^ plein de confiance dans les sentiments chr^ fl tiens de Sa Majesté qui ne le laisserait pas sans défense, fl qu'en ce qui concernait les ordres du billet^ il en appelait à f Sa Majesté même, bien informée de sa juste prétention. » Rodrigo Vasquez ne se tint pas pou^ vaincu, au contraire, il fit sonner bien haut le nom du Roi et dit : < Que la question f dont il s'agissait maintenant, n'était pas du ressert du jugefl ment, mais une chose que Sa Majesté ordonnait et voulait f savoir ; qu'ainsi de la part de Sa Majesté il lui enjoignait de fl répondre clairement et ouvertement au contenu de l'écrit ; fl que telle était la volonté de Sa Majesté et que pour cela, f comme 'chose étrangère au procès, la susdite récusation fl n'apportait aucun obstacle. ■ Ferez insista sur les réponses

< qu'il avait déjà faites, suppliant très humblement Sa Ma-

< jesté d'ordonner un examen attentif du procès, de ses charfl ges et décharges, et qu'elle verrait par tout cet examen,

< comment le nouvel interrogatoire dépend de la même cause € à laquelle il a satisfait par sa décharge, étant prêt, ajou-

< tait-il^ à répondre, si on lui opposait de nouvelles char- € ges. i

Rodrigo Vasquez insista de nouveau en disant : c Que le f contenu de l'écrit de Sa Majesté, ayant ou n'ayant pas de € rapport au jugement et à l'acciisation principale sur laquelle « portait la récusation. Sa Majesté n'en voulait pas moins être € servie, et lui ordonnait de la satisfaire sur le contenu dudit « écrit ; qu'ainsi il le lui mandait et le lui ordonnait de la part

< du Roi, en lui laissant entendre que s'il ne le faisait pas, on f procéderait contre lui comme contre un homme qui n'obéit c pas aux ordres de Sa Majesté. ■ Ferez continua et répondit

< qu'il dit ce qu'il a dit, confiant dans l'extrême justice de Sa « Majesté qui ne permettra pas qu'on lui fasse d'outrage, ni « qu'il ne sera pas considéré comme désobéissant à ses ordres, « en en appelant de Sa Majesté à Sa Majesté même bien in-

fl formée par sa justice (i). ■ Dès lors Rodrigo Vasquez se retira : Sa Majesté admit sa récusation et lui donna pour assesseur afin qu'il assistât à tous les actes et à toutes poursuites du procès, le licencié Juan Gomez, du conseil et de la chambre de Sa Majesté. »

fl Ces deux juges intimèrent, les jours suivants^ plusieurs fois à Ferez Tordre de faire ses déclarations, et voyant qu'il répondait toujours par des termes également négatifs, ils lui firent mettre, comme moyen de contrainte, une chaîne et des fers aux pieds (a)« Ferez eut immédiatement recours au Roi, lui demanda de lui faire enlever les fers, parce qu'il était très malade, qu'il y avait plus de onze années qu'il était en pnson, que son procès était terminé ; qu'il avait obtenu le pardon de la partie adverse, et que pour se défendre contre fl la nouvelle charge ■ il voulût bien ordonner qu'on la lui notifiât, afin qu'il pût contester sa justice (3). « Mais ne pouvant rien obtenir, on € employa contre lui les dernières rigueurs. ■ Ici nous préférons abandonner la narration de ce qui se passa aux actes judiciaires eux-mêmes: rien n'est capable de remplacer leur terrible contenu.

fl Dans la ville de Madrid, le vingt-troisième jour du mois « de février mil cinq cent quatre-vingt-dix, les sefiores Ro- « drigo Vasquez Arce, président du conseil des finances, et « Juan Gomez, du Conseil et de la Chambre de Sa Majesté^ c se rendirent dans le lieu de prison d'Antonio Ferez, et, parfl devant moi, le présent greffier, lesdits seigneurs lui dirent fl que Sa Majesté «veut que ledit Antonio Ferez réponde aux € questions contenues dans le papier écrit de la main royale « de Sa Majesté et qui lui fut lu. Par conséquent, qu'il doit fl répondre comme le veut et l'ordonne Sa Majesté. Il dit qu'il « s'en rapportait à ce qu'il avait déjà dit, sauf toujours le res-

(i) Testimonio, cité, (a) Proceso, p. 169.

(j) Id; p. IJ7,

fl pect dû au billet de Sa Majesté, qu'elle lui ordonne de défl clarer les moti£s qu'il avait exposés à Sa Majesté pour faire € donner la mort au secrétaire Juan Escobedo ; que c'est ainsi fl convenu pour la satisfaction de la royale conscience de Sa « Majesté et la bonne administration de la justice. Ferez fl affirme qu'il n'a pas à répondre autre chose que ce qu'il a < dit ; qu'il se fie à Sa Majesté, à ses grands sentiments cfaré- « tiens ; qu'il répond, lui, ce qui convient à sa défense. Lest dits seigneurs l'avertirent de nouveau qu'il eût à ùdre sa • déclaration telle que la demandait Sa Majesté, lui donnant à fl entendre qu'on le mettrait à la question et à la torture, au fl seul effet de lui faire déclarer ce que Sa Majesté a ordonné fl de lui faire déclarer. Incontinent lesdits seigneurs lui dirent fl que les indices et preuves du procès restant dans toute « leur force et leur vigueur, sans innovation, sans altération fl aucune, et dans la pensée seule de lui Bdre déclarer les fl motifs qu'il avait exprimés à Sa Majesté, pour ^ire mettre fl à mort ledit secrétaire Juan d'Escobedo , ils ordonnaient de « le mettre à la question ; que s'il venait à mourir, s'il éprouve vait quelque lésion de membre, ce serait sa faute, et qu'il en fl aurait toute la responsabilité. Ferez répéta ce qu'il avait dit fl et protesta contre la question pour deux motifis : le premier, fl parce qu'il était un hidalgo; le second, parce que sa per- « sonne aurait évidemment à éprouver des lésions et des « fractures, attendu qu'il était notoirement paralysé et perfl dus par suite d'un long emprisonnement de onze années, fl Lesdits seigneurs lui firent enlever les fers et la chaîne qu'il fl portait aux pieds et qui lui furent ôtés par les alguazils fl de garde. Par ordre des deux juges, le serment devant Dieu « fut pris et reçu dudit Antonio Ferez, suivant les formes du fl droit; sous l'autorité de ce serment, il promit de dire la « vérité. Dès qu'il fut prêté, lesdits juges l'engagèrent de fl nouveau à déclarer les motifs qu'il eut et qu'il avait rafl contés à Sa Majesté, pour commettre le meurtre dudit se- « crétaire Escobedo. Comme il ne les déclarait pas, et dans le

ff seul but de les lui Êûre déclarer, ordre fut donné de le ff dépouiller de ses vêtements ; et il fut mis à nu par Diego ff Ruiz, le bourreau^ qui ne lui laissa que des caleçons de coton. ' ff Pendant que le bourreau n'était pas présent, les seigneurs € juges l'avertirent encore de déclarer, comme l'ordonnait Sa € Majesté, les motifs qu'il avait eus pour faire mettre à mort fl ledit secrétaire Juan d'Escobedo, en le prévenant qu'on lui € donnerait la question par l'eau et la corde, suivant l'avis ff desdits seigneurs; que s'il venait à mourir ou à souffrir ff quelque lésion dans l'un de ses membres, ce serait sa faute,

• qu'il en serait responsable. Antonio Ferez répondit qu'il € répétait ce qu'il avaitdit et qu'il n'avait pas d'autres motifs. € Immédiatement, en présence du chevalet et des autres appa-

< relis de torture, ledit Diego Ruiz croisa les bras d'Antoff nio Ferez l'un sur l'autre, et l'on commença à lui donner un ff tour de corde. Ferez poussa de grands cris en répétant : fl qu'il n'avait rien à dire, qu'il mourrait à la question, qu'il

• n'avait rien à dire et qu'il mourrait. » Dans ces cris, il di-

• sait : « Frèr^y vous me tue^j 1 cri qu'il répéta souvent. A f ce moment on avait déjà, donné quatre tours de corde à ses

• bras, et il criait encore plus fort, il exhalait ses plaintes en fl disant : Frère, vous me tue^. Quand on lui eut donné six fl tours de corde, les juges l'avertirent encore de déclarer ce fl qu'on lui avait ordonné ; il répéta, à grands cris et avec des

< vociférations, qu'il n'avait rien à dire^ qu'on lui brisait le fl bras : Vive Dieu ! Je suis perclus d'un bras ; les médecins le « savent h'un, et il ajoutait en gémissant : Seigneur , four Va^ fl mour de Dieu, ils me tuent et ils m" ont hrisé la main. Par le « Dieu vivant ! Il dit encore : Seigneur Juan Gome^, vous êtes fl chrétien ; four V amour de Dieuy mon frère, vous me tue^, et je fl nai rien, de plus à déclarer. Les juges lui répliquèrent de fl nouveau de répondre, et il ne fit que répéter ; Monfrèrt^ « vous me tue\. Seigneur Juan Gome^, qu'on m^ achève d'une fl seule fois... Quon me laisse, Je dirai tout ce qu'on voudra. fl Pour V amour de D'uu^ mon frère, aye^ pitié de moi. A l'instant

3o6 APPENDICE

ff méme^ il demanda qu'on le tirât de la position où il était; fl qu'on lui donnât des vêtements, qu'il parlerait. Ses bras fl avaient déjà eu huit tours de corde. Dès que Ferez eut fl commencé à déclarer ce qui sera rapporté plus tard, ledit « seigneur licencié Juan Gomez ordonna au bourreau de sor-

fl tir de la pièce où se donnait ladite torture. Sa Grâce et moi, « le présent greffier, nous restâmes seuls. On dégagea les bras « d'Antonio Ferez des tours de corde, on lui mit des vête- « ments et ih fit la déclaration. »

fl Ferez déclara alors les modâ qu'il avait eus, selon lui, de Élire mourir Escobedo dans les termes qu'il développa plus tard, d'une manière étendue, au Mémorial del hecho de su causa. »

« On lui dit, continue la procédure, que Sa Majesté ordonnait, dans le billet écrit de sa main royale, que le déclarant eût à montrer et à prouver la réalité des motifs qu'il lui avait dits, et on le somma de le aire ainsi. Ferez répondit que tous ses papiers lui avaient été pris deux ou trois fois, pendant ses divers emprisonnements; qu'il se trouverait parmi eux de nombreuses preuves de ce qu'il déclarait avoir dit à Sa Majesté... Qu'il se serait trouvé plusieurs témoins, tous dignes de foi, telles que les personnes qu'il avait nommées, pour attester les points principaux de toutes ces affaires; mais la mort d 'Escobedo remontant déjà à quatorze ans, lesdites personnes manquaient a^ujourd'hui ; que, d'ailleurs, c'étaient là des matières et des avis que le vassal soumet à son Frince comme il les sait, d'autant que les particularités que ledit Escobedo rapportait à lui, déclarant, étaient des communications à part, pour lui seul, et que, pour de pareilles choses, on ne pouvait jamais avoir des témoins sous la main. Telle était, disait-il, la vérité, et il signa cette déclaration. C'est dans cet état que fut arrêtée la question, pour être continuée et reprise toutes les fois que lesdits seigneurs juges le croiraient opportun. • fl Ferez ainsi humilié, meurtri; livré par le Roi, à qui il

avait voulu complaire par le meurtre d'Escobedo, payait, maiutenant au moins, le consentement qu'il avait donné d'être l'assassin et l'empoisonneur de son ami ; l'infortunée et innocente esclave d'Escobedo, livrée à la torture et à la mort pour ce crime, dut, dans ces moments de remords et d'angoisses^ tourmenter aussi son âme abattue et inquiète.

ff Le lendemain de cette scène douloureuse et terrible, Diego Mardnez ne crut plus nécessaire de garder le secret qu'il avait gardé jusque-là, et, dans une déclaration des plus circonstanciées, il confirma dans toutes ses parties la déposition de l'alférez Antonio Enriquez sur le meurtre d'Escobedo, déposition que nous avons déjà transcrite (i). Il resta donc prouvé au procès^ d'une manière évidente, que Ferez avait été l'auteur du meurtre d'Escobedo ; mais il resta reconnu par tous et par le Roi lui-même que ce meurtre avait été préparé et consenti par Sa Majesté, i

La cause en était là et Antonio Ferez, voyant que toute défense était impossible, décida son évasion, qu'il réalisa d'une manière surprenante avec l'aide de Gil Mésa, Gil Ferez et Francisco Mayorini. Il se dirigea sur l'Aragon et courut, en poste, trente lieues, sans se reposer, malgré les horribles douleurs que lui faisaient éprouver les tortures qu'il avait souffertes. '

En Aragon, les lois avaient encore conservé leur force, et c'est là qu'Antonio Ferez alla chercher justice. Mais à peine se fut-il sauvé que Philippe II fit arrêter de nouveau dofia Juana Coello et ses enÊints, dont un était encore si petit qu'il ne pouvait marcher. Il les enferma tous dans upe étroite prison.

Le Roi écrivit aussi au gouverneur d'Aragon, le 19 avril, de s'emparer immédiatement d'Antonio Ferez, qui se réfugia et alla chercher asile au couvent de Saint-Fierre-Martyr, de l'ordre des Frères^Frêcheurs. Don Manuel Zapata se présenta

(i) Proceso, p. 174»

3o8 APPENDICE

pour l'en extraire par ordre du Roi. Mais les privilèges da monastère et de Calatayud l'en empêchèrent. Le Roi, instruit qu'Antonio Ferez se trouvait à Bribiesca, donna ordre à don Alonso de Seldran, coadjuteur du gouverneur d'Aragon, de le saisir. Or, dans ces temps-là, l'extradition de Ferez était chose impossible, les fueros d'Aragon le défendaient. Les lois étaient justes, et l'innocence était difficilement punie.

Seldran s'arrangea de manière à faire trembler les religieux et à faire sortir Antonio Ferez du couvent ; mais alors Mateo de Ferrer, alcalde à verge, de la cour du justicier d'Aragon, sortit à sa rencontie, accompagné d'un notaire, lui montra l'ordre du tribunal suprême du pays de lui livrer le prisonnier.

Antonio Ferez fut conduit de Calatayud à Saragosse, sur une voiture, accompagné de cinquante arquebusiers et de plus de cent personnes de ses amis. Il fut déposé dans la prison de la Manifestation, où il resta à la disposition du justicier d'Aragon. C'est de là qu'il entreprit sa défense contre les accusations de Fhilippe IL

La lutte de Ferez contre les influences puissantes que le Roi entassait en Aragon est admirable, c Du fond de sa prison, dit le marquis de Fidal (i), il excita, en sa faveur, les généreux sentiments des Aragonais. Il sut deviner les éléments de sa défense qu'il pouvait trouver en Aragon ; il relia étroitement sa cause à celle des fueros et des libertés de ce pays, qui les croyait menacés; il réunit tous les éléments d'opposition contre la Castille qui pouvaient s'y rencontrer, pour des raisons générales ou particulières. ■

Fendant ce temps, Rodrigo Vazquez et Juan Gomez^ juges du procès contre Antonio Ferez, prononçaient la sentence suivante :

ff En la ville de Madrid, résidence de la Majesté le Roi,

(i) Alteraciones de Aragon, page 249, tome II de la tradnaion indiquée.

f notre Seigneur, D. Philippe II, que Dieu garde, le premier f jour du mois de juillet de Tannée mil cinq cent qnatref vingt-dix. Vu par les seigneurs Rodrigo Vazquez de Arce, fl président du Conseil des Finances, et le licencié Juan « Gomez, du Conseil et de la Chambre de Sa Majesté, le ff procès et la cause d'Antonio Ferez, ex>secrétaire du cabinet fl général de Sa Majesté ; ils ont déclaré que, par la ^ute qui « résulte de tout cet examen contre ledit Ferez, ils devaient fl le condamner et le condamnaient à la peine de mort natu- « relie par la potence ; et à être d'abord traîné publiquement « par les rues en la forme ordinaire. Qu'après la mort il ait la « tête coupée avec un couteau de fer et d'acier, et qu'elle fl soit placée dans un lieu public tel qu'il conviendra auxdits fl seigneurs juges ; que personne n'ose l'enlever sous peine de fl mort. Ils le condamnent aussi à la perte totale de ses fl biens, qui devaient être appliqués à la Chambre et au Fisc fl de Sa Majesté, aux dépenses personnelles et aux firais du fl procès qui ont été occasionnés par sa cause. Telle a été la fl sentence qu'ils ont prononcée, ordonnée et signée. — Le fl licencié RODRIGO Vazquez. — Le licencié Juan Gomez. — fl Devant moi. — Antonio Marquez (i). ■

Ce fut alors que Ferez présenta sa défense dans les derniers jours du mois de juin, devant la cour du justicier d'Aragnon. fl II expose (2) qu'on l'a accusé dans un jugement de vifl site, d'avoir révélé les secrets d'Etat ; qu'il a reçu l'ordre de fl ne pas se défendre ; qu'outre ces faits, deux fois, des minisfl très de la justice, pénétrèrent dans sa maison, et lui enlevèfl rent tous les papiers qu'il avait, sans en ^ire l'inventaire ; fl que ces papiers contenaient sa justification pour tout et que, « puisqu'on les lui a enlevés sans les inventorier, on doit refl garder de droit comme prouvés tous les articles de sa re-

(i) Procès d'Antonio Pere\, p. qo6,

(2) Alteraciones de Aragon, page 2$i, tome II de la traduction citée.

fl quête; qu'après avoir obtenu le désistement des en^ints f d'Escobedo à l'égard de la mort de leur père, Rodrigo Vasfl quez, juge récusé, ne lui en avait pas moins donné la torfl ture ; que par crainte de nouvelles rigueurs et pour ne pas « être obligé à découvrir les secrets les plus graves de la Cou- « ronne, il s'était enfui en Aragon, afin de se remettre aux « mains des ministres de Sa Majesté ; que de là il avait pluc sieurs fois supplié Sa Majesté de se rappeler ses moyens de « justification et de ne pas permettre qu'ils fussent publiés ; fl qu'il aurait envoyé, à cet effets à Sa Majesté, le prieur Go- « tor; que n'ayant pas connu la volonté de Sa Majesté, le « temps de sa défense étant urgent, il était obligé de se défl fendre en bonne conscience et il se voyait forcé de le « faire ^i). ■

fl La gravité de cette défense, dit Pidal^ se trouvait dans les lettres originales du Roi, de son confesseur, et d'autres personnages qui l'accompagnaient et que Ferez présentait en preuve de ses assertions. Ces documents font apparaître démontrée la participation du Roi au meurtre d'Escobedo, ses efforts pour éviter la découverte de la vérité du fait et pour mettre en sûreté les meurtriers. En échange, on mettait au jour beaucoup d'autres secrets de cette Cour ténébreuse, si amie de l'obscurité et du mystère. Ferez annonçait en outre la présentation d'autres papiers de la plus haute gravité et de la plus grande importance, dont il indiquait avec soin les premiers et les derniers mots, sans doute afin qu'à la Cour on reconnût la certitude de ce qu'il disait (2). »

fl Quelques semaines s'écoulèrent ; Antonio Ferez eut connaissance de la sentence fulminée contre lui à Madrid, et ayant perdu ses dernières espérances, il présenta sa deuxième cédule de défense. Là, il ne garde aucune espèce de considération, ni

(i) Documents inédits, t. XII, p. 16.

(2) Alteraciones de Aragon, par D. J. P. Pidal, traduction déjà citée, t. I, p. 252.

de déguisement; il avoue que Sa Majesté lui donna l'ordre de tuer Escobedo; il soutient que par le billet du Roi, qu'on lui montra pendant qu'on le mettait à la torture^ Sa Majesté s'est rendue l'auteur du meurtre : il prétend prouver que, par un billet où Sa Majesté lui dit qu'il convient d'abréger l'afiaire du Verdmègre^ elle lui donne l'ordre d'assassiner Escobedo, comme il pouvait le démontrer, par d'autres billets qu'il avait, que puisqu'on lui a saisi ses papiers, on doit s'en tenir à son serment. Il cherche néanmoins à faire voir que Sa Majesté appelait Escobedo le Verdifiègre. Puis, il rapporte que Sa Majesté ne croyait pas convenable de saisir judiciairement Escobedo, parce qu'il était secrétaire de son Conseil, mais bien de le punir secrètement ; il donne aussi d'autres détails sur l'empoisonnement de ce secrétaire, attribué à une de ses esclaves, qui fut pour cela publiquement exécutée. Pour preuve de ce qu'il avançait, il présentait non-seulement les billets et les lettres qu'il avait produites dans son précédent écrit, mais il apportait d'autres pièces nouvelles, de la plus grande considération, dans lesquelles il était question et du meurtre d'Escodedo, et des afiaires de don Juan d'Autriche, et des sujets de la plus grande gravité et dignes du plus profond secret (i). »

Les ministres de Philippe II cherchèrent à rendre impossible la défense d'Antonio Perez devant le tribunal du justicier d'Aragon, et ils obtinrent qu'il fUt livré à llnquisition. Le régent de l'Audience Royale de Saragosse, Ximenès, fit transmettre à l'inquisiteur Malo de Molina une commiipication où il est dit que l'on avait découvert que l'évasion tramée par Perez et Mayorini avait pour but de passer en France où se trouvaient les hérétiques; ce qui était un acte dont il pouvait résulter un grand dommage pour le service de Dieu et du Roi, notre Seigneur ; il lui paraissait convenable de l'en informer et de lui envoyer copie de ce qui résultait à cet égard.

(i) Pidal dé|à cité, pages a$) et 354.

ai

Molina de Medrano commença l'information secrète contre Pérez. Cette infornution une fois faite, le Roi agit de manière que Fray Diego de Chaves, son confesseur, fiit nommé pour qualifier les délits contre la foi qu'il pouvait y avoir dans l'acte d'Antonio Ferez. Voici comment ils furent qualifiés :

f II résultait de l'information, d'après la déposition de Diego Bustamante, que, dans une certaine circonstance. Ferez, vexé de ce qu'on lui conseillait de ne jamais dire de mal de don Juan d'Autriche dans ses défenses, avait répliqué : c // f est bon que, depuis que le Roi m'a reproche de donner une

• fausse interpre'tatlon aux dépêches, je ne ménage Vhonneur de fl personne pour prouver ma justification, et si Dieu le Père f venait se mettre en travers, je lui lèverais le ne^ pour qt^ilfit f voir quel déloyal chevalier le Roi s^est montre avec moi. • Qualification. — t Cette proposition, en tant qu'elle dit

• que si Dieu le Fère venait se mettre à la traverse, il lui f lèverait le nez, est une proposition blasphématoire, scanfl daleuse, offensante pour des oreilles pieuses et sentant, f dans ses termes, l'hérésie des Vaudois qui prétendent que f Dieu est corporel et qu'il a des membres humains. On ne fl peut l'excuser en disant que le Christ a un corps et un nez, fl puisqu'il s'est fait homme, parce qu'il est constant qu'on fl parle ici de la première personne de la Très-Sainte Trinité, fl qui est le Fère. »

fl Dans une autre occasion, le même Ferez avait dit, suivant la déclaration de Juan de Basante : < Je suis tout à fait « à hout de mes croyances, il semble que Dieu dort pour ce qui f est de mes paires ^ et si Dieu ne fait pas un miracle pour f elUs^ Je serai bien près de perdre la foi. » QUALIFICATION. — « Cette proposition est scandaleuse, offensante pour des « oreilles pieuses, parce qu'elle a dit de Dieu qu'il dort dans € les affaires de Ferez ; comme s'il eût été innocent et sans fl reproche, lui, un homme juridiquement mis à la torture, ff condamné à mort et accusé des plus grands crimes* i

fl Antonio Ferez, tourmenté par Tinquiétude et le chagrin que lui causaient l'emprisonnement et les souffrances de sa femme et de ses en£ints, s'écria : c II dort, Dieu, il dort. Ce fl doit être ,une plaisanterie de nous dire qu^il y a un Dieu ; il « ne doit pas y avoir de Dieu, » Quaufication. — fl Cette f proposition, en tant qu'elle dit et répète que Dieu dort, ff jointe aux parties suivantes, est suspecte d'hérésie, puisff qu'elle dit que Dieu n'a pas pour les choses humaines ce

< soin et cette providence que les Saintes Ecritures et

< l'Eglise nous enseignent. Quant aux deux autres parties • de la proposition, la première, tout ce qu^on vous dit de

< V existence de Dieu doit être une plaisanter u, et la seconde, € il ne doit pas y avoir de Dieu, elles sont des parties héréff tiques. En effet, lors même que nous pourrions les excuser ff et dire qu'on les avance en doutant, celui qui doute en » matière de foi est un infidèle, car celui qui doute d'une

< chose ne croit ni le oui ni le non. L'homme est obligé de ff croire positivement ce qui est dit ; s'il ne le croit pas, il

< n'est pas chrétien ; et celui qui doute, comme je l'ai dit, ne

< croit pas. i

« Une autre fois, plein d'indignation et de colère, en voyant les traitements, selon lui, injustes qu'on lui.£dsait subir et la part que prenaient dans sa persécution des personnes qui avaient, supposait-il, des motifs pour agir autrement, et qui n'en jouissaient pas moins d'une bonne réputatation, il poussa les exclamations : € Oh! je renie le lait que fl y ai sucé! Et c^est là être catholique ! Je ne croirais plus en « Dieu, si les choses se passaient ainsi ! i QUALIFICATION. — € Cette proposition, en tant qu'elle dit : Je ne croirais plus « en Dieu, si les choses se passaient ainsi, est une proposi-

< tion blasphématoire, offensant les oreilles pieuses, et,

< réunie à la précédente, elle n'est pas exempte du soupçon

< d'hérésie (i). i

(1) Llorente, Histoire de l'Inquisition, édit. de Barcelonne^ t. VI , p. aji.

314 APl>ENDICE

Cette qualification fîit envoyée au tribunal, et lorsque ces pièces furent reçues, on lança le mandat pour s'emparer des accusés. Les inquisiteurs transmirent leurs ordres aux lieutenants de la Cour du justicier d'Aragon, pour que, dans le terme péremptoire de trois jours, les personnes d'Antonio Ferez et de Francisco Mayorini fussent livrées à l'alguazil du Saint-Office pour les transférer aux prisons secrètes de l'Inquisition, les menaçant^ s'ils contrevenaient, d'excommunication, de pertes de biens et autres persécutions subséquentes.

En conséquence de cette réquisition, les deux prisonniers furent livrés à l'alguazil du Saint-Office, qui les conduisit à l'Aljaferia, où se trouvait la prison de l'Inquisition.

Jusqu'ici j'ai traité de l'affaire d'Antonio Ferez, pour démontrer comment Fhilippe II fulminait ses haines^ même contre ses serviteurs, et quel était son système en matière de justice, lorsqu'il devait s'y attacher ; quels moyens il employait pour la destruction des personnes dont il avait résolu la ruine ou

la mort.

Je ne donne pas tous les détails ni la fin de cet épisode où, après tant de luttes, Antonio Ferez se sauva^ s'enfuit à l'étranger, après le soulèvement de l'Aragon ; ce que j'en ai dit jusqu'ici suffit pour le but que je me suis proposé. Mais pour démontrer encore que les histoires que je viens de raconter ne sont pas les seules et uniques mauvaises actions de ce roi, je vais citer la lettre que ce monarque écrivit à Alonso Vargas à la suite de la révolte occasionnée en Aragon par l'afEaire d'Antonio Ferez. Dans une lettre écrite de sa main, sans contresignature d'aucnn ministre, Fhilippe II dit à ce général : c A la réception de ce pli, vous vous saisirez de don Juan de

• Lanuza, justicier d'Aragon, et que j'apprenne sa mort en

• même temps que son arrestation. Vous lui ferez immédia-

• tement couper la téte^ et le crieur public dira : Telle est la

c justice que le Roi Notre Seigneur a ordonné de faire de ce c chevalier, comme traître, pour avoir convoqué le Royaume fl et pour avoir levé l'étendard contre son Roi ; Sa Majesté fl ordonne que sa tète soit coupée, ses biens confisqués, ses • châteaux et ses maisons démolies. Quiconque ainsi agira, f ainsi payera (i). >

Le justicier, entrait dans Téglise de Saint-Jean avant de commencer l'audience, entouré des personnes de son tribunal ; c'était onze heures, quand le capitaine Velazquez se dirige vers lui et lui intime l'ordre du Roi de se rendre prisonnier, et en même temps les soldats de Velazquez l'entourent. Le lendemain, à sept heures du matin, ce noble^ ce vaillant et beau chevalier, à genoux sur l'échafaud, les yeux fixés sur la terre et invoquant la Vierge Marie, eut la tète tranchée par la main du bourreau. Il mourait martyr, pour avoir rempli son devoir, défendu les fueros d'Aragon, auxquels il avait juré d'obéir.

Le sang des Lanuza, ainsi versé^ leur acquit une noblesse qui brilla de plus en plus sur la terre de la liberté et de la justice. Je n'hésite pas à mettre sous les yeux du lecteur la lettre qui lui coûta la vie.

Lettre du justicier d'Aragon à Philippe H, lui annonçant qu*il avait convoque' le Royaume pour résister à V armée royale, commandée par don Alonso de Vargas, f S. C. R. M.

c Dans une autre lettre, j'ai déjà écrit à Votre Majesté l'état de trouble et d'agitadon où se trouve cette Cité, suppliant votre royale clémence de prendre en considération ce Royaume, puisque ses habitants ont toujours été si fidèles à Votre Majesté et à ses prédécesseurs, de bonne mémoire, et puisque le vice-roi a rendu compte à Votre Majesté de la réquisition que les députés m'ont adressée, pour que, conjointe-

(0 Pcrcz. Relaliom, p. 159; Procès de Perex, p. 274, où la même chose est dite on peu ditféremmett.

3l6 APPENDICE

ment avec eux^ je convoque la population du Royaume, afin d'en expulser don Alonso de Vargas et son associée* parce qu'il vient dans cette ville pour en punir les habitants, ce qui est si contraire aux fueros et lois que Votre Majesté et vos prédécesseurs avez juré dans votre royale clémence. Je dirai seulement que, comme celui qui désire réussir à servir Votre Majesté et remplir les obligations de ma charge, j'ai communiqué ce que je devais faire à un grand nombre d'avocats des plus lettrés et approuvés qui se sont trouvés dans cette ville^ et que eux et mes lieutenants m'ont, d'un commun accord, conseillé que je devais ordonner de convoquer, conjointement avec les députés du Royaume^ les troupes nécessaires à cet effet, ce que j'ai dû faire hier. Pour moi, je regrette, dans cette extrémité, que les lois et les fueros que j'ai jurés m'obligent à cette mesure. Je supplie Votre Majesté, par sa royale clémence, de prendre pitié de ce Royaume, de nous regarder avec des yeux de miséricorde et que Notre-Seigneur conserve laS. C. R. personne de Votre Majesté, avec augmentation de plus grands Royaumes et Seigneuries, comme nous le désirons et le nécessitons nous, les sujets et vassaux de Votre Majesté. — Saragosse, le premier de novembre 1591. — De Votre Majesté, le très humble vassal qui baise vos mains royales. — Le Justicier d'Aragon. — A la S. C. R. M. le Roi Notre Seigneur. •

Quelle différence d'une lettre à l'autre. Dans l'une, quelle cruelle férocité, quel despotisme, quelle absence de toute humanité et de respect pour les lois ! Dans l'autre, que de dévouement, que de patriotisme et de fidélité ! quel grand respect pour son roi!

Quelle est, des deux figures, la plus belle à travers les siècles > Auquel des deux les poëtes didient-ils leurs hymnes héroïques ? lequel des deux vantent les politiques ? lequel des deux vénère le patriotisme ? quel est celui dont le peuple espagnol a gravé le nom en lettres d'or dans le temple de ses lois }

C'est en vain que les courtisans des rois, les fanatiques et

les hypocrites voudront voir une grande figure dans celui qui fut le bourreau de son propre fils, don Carlos, et de Florès de Montmorency ; qui fit martyriser doâa Anne de Mendoza et dofia Anna de Austria; qui fiit l'assassin d'Escobedo et de Lanuza, et le persécuteur d'Antonio Ferez, celui qui arrosa de tant de sang la terre des Flandres et fit verser tant de larmes à ses malheureuses populations.

L'histoire est un continuel remords pour ceux qui n'ont pas bien agi, remords qui finit par anéantir la mémoire des méchants. C'est que la conscience de l'humanité ne fléchit jamais, parce qu'elle est la justice. Voilà pourquoi un jour viendra où Philippe II, ce roi de bronze doré au feu, à genoux devant le grand autel de l'Escurial, mausolée des Rois et monument de tristes souvenirs, sera jugé comme il le mérite. Et les dires de tel ou tel écrivain, qui prétendra pour disculper ses crimes, qu'ils étaient dans l'esprit de son époque, ces dires ne sauront prévaloir.

A l'époque de Philippe II, l'Espagne avait déjà les lois d'Alphonse le Sage : le Fuero real ; le Fuero juzgo et d'autres lois respectables qui s'appliquaient et s'exécutaient dans les jugements, comme dans toute société civilisée.

L'Espagne n'était pas alors un peuple barbare. Ses tribunaux étaient des modèles de dignité. Après les règnes d'Isabelle la Catholique et de Charles-Quint, sa civilisadon était arrivée à une grande hauteur, et la justice de ses lois et de ses tribunaux était reconnue dans le monde. Il Êiut être aveugle ou très ignorant pour vouloir se faire une idée de sa civilisation sur la théorie de ce mauvais confesseur, instrument de crimes qui, d'après sa théorie, écrivait à Ferez une lettre pour lui donner du courage et le poussait à commettre un assassinat préparé par le Roi, pendant qu'il écrivait à ce même Roi, à qui il conseillait ce procédé, la lettre suivante, le menaçant de ne pas lui donner l'absolution, s'il ne s'occupait pas de la jusdce des peuples : c Votre Majesté a l'obligation immédiate de se pourvoir de personnes qui traitent les affaires,

3l8 APPENDICE

puisque Votre Majesté ne peut les expédier, étant bien portante, à plus forte raison quand elle est malade ; la République accourt après Votre Majesté, bien portante ou malade, comme Ton voit : Si Votre Majesté ne la pourvoit pas de justice, et au plus tdt, semble-t-il à Votre Majesté que Dieu Notre Seigneur ait besoin d'être un si grand théologien pour juger ce qu'il y a dans ce cas } J'ai dit autrefois à Votre Majesté cette chose si certaine, que Votre Majesté, sous peine de sa condamnation éternelle, est obligée, à l'égard de ses vassaux, de leur rendre justice, et en peu de temps ; que si elle ne peut pas par elle-même (comme elle ne le peut ni ne le fait), elle est obligée, par la même raison, à les en pourvoir par des tiers. En effet, il y a moins d'inconvénient à ce que, dans quelques affaires^ il y ait erreur et qu'elles se corrigent ensuite, que de les voir subir de si graves retards. Pour moi, comme confesseur de Votre Majesté, je ne peux, ni ne sais en dire davantage^ et Dieu ne m'oblige pas à plus, parce que je ne dois pas réfuter Votre Majesté devant l'alcalde de cour Armenteros ; mais ce même Dieu m'oblige à n'administrer aucun sacrement à Votre Majesté, si elle ne fait pas les choses dites, parce que Votre Majesté ne peut les recevoir, et j'agirai infailliblement ainsi^ jusqu'à ce que Votre Majesté le fasse, parce que Dieu l'ordonne ainsi ; et qu'en ne le faisant pas, je tiens pour chose constante, conformément à la sainte loi que nous professons, que Votre Majesté est dans l'état le plus dangereux où ne peut se trouver aucun autre chrétien citholique. — Que Dieu garde la catholique et royale personne de Votre Majesté, comme je le demande, et comme en a besoin la chrétienté. —De notre cellule, le 19 mars 159a (i). » Malgré cette lettre, ce même confesseur permit à Philippe II de faire mourir sans défense son fils don Carlos, et Florès de Montmorency, d'assassiner Escobedo, d'intenter, à Lisbonne, le procès d'Antonio Perez, pendant que ce dernier était en pri-

(i) Manuscrits de la Biblioteca nacional. — Coleccion cncuadernada de papcles varios, tome i, page 19$.

son à Madrid, de changer en emprisonnement définitif la détention de la princesse d'Eboli ; de négliger toutes les formalités de procédure et même l'instruction régulière des procès secrets^ sans entendre l'accusé dans ses moyens de défense et ses décharges, sans permettre aux tribunaux de prononcer leur arrêt.

Aussi la princesse d'Eboli disait-elle, dans une lettre écrite à son fils, don Diego de Silva, duc de Francavila : c Pour ce qui est de mendier la justice, comme accusée et délinquante, cela non ; je n'en ai jamais fait le pourquoi et je ne connaîtrai jamais la faute (i). »

De sorte qu'une inimitié entre Mateo Vazquez et Antonio Ferez, coûta à la princesse d'Eboli treize années de prison et la vie. C'est l'histoire de cette princesse qui fait écrire les lignes suivantes au sage Gaspar Muro, aussi recommandable par sa modestie que par son savoir : t Le règne de Philippe II fut fatal pour l'Espagne : ce monarque avait hérité du trône le plus puissant de l'Europe, et, après l'avoir occupé pendant près d'un demi-siècle, il le laissa dans une décadence complète. Les guerres continuelles et les complications à l'étranger, soutenues pour des intérêts qui n'étaient pas exclusivement espagnols, et par conséquent l'appauvrissement du trésor public, en même temps que l'absorption par la couronne de tous les pouvoirs et la compréhension constante de toute liberté matérielle et morale des sujets, préparèrent l'immense ruine consommée dans le siècle suivant. Sa responsabilité est évidente, parce que son pouvoir était absolu et qu'il fit toujours des efforts particuliers pour l'augmenter; ses détracteurs ont malheureusement des motifs fondés pour cofidamner sa mémoire. 1

De sorte que, si tel est le jugement de ses propres défenseurs, combien ne sera-t-elle plus terrible, l'impartialité de la justice } Qu'importe qu'il ait élevé l'Escurial sur les décombres d'une des nations les plus puissantes du monde, en sou-

(i) Collection de Salva, tome 16 j page 70.

venir d'une bataille qu'il vit de loin et dont il fit décapiter les hérosy confondus parmi les victimes du duc d'Albe }

Philippe II, avec toute sa grandeur n'apparaît dans l'histoire de son siècle que comme une grande tache d'absolutisme, de tyrannie et de fanatisme.

J'avais terminé ce livre quand j'ai reçu un ouvrage qui venait

de s'imprimer à Madrid, intitulé : la VU delà princesse d-Eholi,

par don Gaspar Muro. Le Président du G)nseil des Ministres

de S. M. Alphonse XII, don Antonio Canovas del Castillo, l'a

fait précéder d'une préface des plus érudites, où il défend avec

enthousiasme le Roi Philippe II. Il dit dans l'une de ses

phrases : c Que l'on sache dès à présent que les tyrans comme

c Philippe II doivent se compter par milliers dans les siècles

fl futurs... Si tous les grands hommes d'Etat de ce siècle par-

ff viennent à être aussi bien connus à l'intérieur que Phi-

fl lippe II ; si^ comme lui, ils gardent soigneusement, s'ils

fl réunissent et laissent pour héritage à la postérité tous leurs

fl papiers sans en brûler aucun ; s'ils aiment autant que lui à

fl les écrire, des jours viendront oà éclatera beaucoup plus que

fl je ne peux la &ire éclater maintenant l'erreur de ceux qui

fl prétendent que Philippe II fiit un homme exceptionnelle-

fl ment dissimulé ou £iux, vacillant ou cruel. »

Je crois avoir offert à mes lecteurs les preuves nécessaires pour pouvoir juger ce Roi ; mais je veux encore répondre au savant Président du Conseil des Ministres, en citant le paragraphe du codicile apposé par Philippe II à Saint-Laurent, en 1597, devant le secrétaire Geronimo Guzol, où il est dit :

c Et parce qu'il est juste de mettre en sûreté de nombreux fl papiers que je voudrais pouvoir reconnaître, si mon indispofl sitijon et mes occupations me le permettaient ; j'ordonne, et fl telle est ma volonté, pour qu'on le fasse après ma mort, si fl l'on ne l'a pas fait pendant ma vie, qu'on livre à don Cristofl bal de Mora, comte de Castel-Rodrigo, toutes les clefs que ff je possède, tant les grosses clefe et les passe-partout que fl celles de bureau ; les premières afin qu'il les transmette au

ff prince (don Philippe)^ mon fils, quand il faudra, et qu'il en fl fasse ce que je lui ordonnerai ; et les autres, celles des buf reaux, afin que le même don Cristobal ec don Juan de fl Idiaquez se réunissent à Fray Diego de Yepes^ mon confesfl seur, dans le plus bref délai, et qu'en présence de Ruiz de fl Velasco, qui pourra les informer de l'endroit où se trouvent fl certains papiers, ils ouvrent et visitent, eux trois, tous les fl bureaux que je possède. S'ils trouvent, tant dans le lieu où c je mourrai que dans la ville de Madrid, si ma mort arrive fl hors d'elle, des papiers ouverts ou fermés du défunt Fray fl Diego de Chaves, qui fut mon confesseur, comme l'on sait, fl écrits de lui à moi, ou de moi à lui, je veux qu'on les brûle ff tous immédiatement en leur présence, après avoir reconnu c d'abord^ sans les lire, si parmi eux il n'y aurait pas quelque fl bref oM autre papier intéressant qu'il importerait de conserfl ver, papier que l'on mettrait de côté dans ce cas. Quant aux fl autres papiers, traitant de choses diverses et d'afiaires pas- « sées, qui ne seraient pas nécessaires, spécialement âe défunts ^ c et quant aux lettres fermées, on les brûlera aussi en préff sence des mêmes personnes. »

Si tout ce que contenaient ces papiers avait été de nobles résolutions, des actes vertueux, Philippe II n'aurait pas ordonné de les brûler.

Ce paragraphe du codicille renferme toute ma réponse au président du conseil des ministres, à don Antonio Canovas del Castillo. Dans la même préface, nous lisons l'appréciation suivante du rôle de l'historien : ff L'historien n'est pas un avocat, un fiscal, mais un juge, ce qui suffit, plus qu'il ne faut, pour que cette profession soit très difficile et très propre à des hommes impartiaux et honnêtes, i Oui^ j'en conviens avec ce grand politique, avec cet éminent écrivain, dans son esprit de tolérance et de concorde, mais je ne puis lui concéder les limites dans lesquelles il veut enfermer les historiens. Celui qui étudie les événements, celui qui recherche impartialement la vérité dans les faits, doit les raconter avec exactitude; il

taa APPENDICE

doit être Tardent défenseur de Tinnocence, victime de la calomnie; il doit être le fiscal séyère des crimiods cachés sotts le manteaa de l'hypocrisie et sous le masque du pouvoir; il doit avoir du courage contre les préjugés du siècle, sans craindre la persécution de la calomnie, ni les rigueurs matérielles de la tyrannie,' alors même que cette tyrannie domine sur toute la terre. Les historiens doivent être les martyrs de la vérité, et ne pas se servir de leur plume, comme d'un encensoir, pour enorgueillir l'ignorance des puissants. Ce serait la plus grande des dégradations. Le livre de l'histoire du passé doit servir à instruire les temps futurs; il est donc nécessaire que l'historien soit un critique qui plaide pour les idées bienfiûsantes et justes, pour toute action où se révèle la charité la plus pure, pour tout ce qui sert au bien-être de l'humanilé* Son rdle de fiscal consiste à poursuivre les coupables, pour enseigner le chemin du bien à ceux qui doivent gouverner le monde. Quand l'historien est un fiscal et se propose ce but, son œuvre est sainte. Sans l'esprit de l'avocat et du fiscal, il est impossible de bien écrire l'histoire. Plût à Dieu que don Alonso Canovas del Castillo ne se fidt pas changé en avocat de Philippe II, en oubliant l'impartialité du juge, si nécessaire pour raconter la vie de cet esprit le plus téméraire, le plus dissimulé, le plus cruel qui ait existé en Espagne. J'ai voulu le présenter, lui et son fils don Carlos, devant l'histoire, et j'espère que l'histoire rendra justice à mon impartialité.

Jugement porté sur la Maison d'oéutriche par M. Q4ntonîo Canovas del Castillo, dans son discours du « Dictionnaire de Politique et d'oâdmi-nistration », publié à Madrid^ par MM. Barca y Suare\ Inclan.

ff Ce fiic la lutte contre le protestantitme) direct et principal héritage de son auguste père, — comme il a été dit, — qui absorba la meilleure partie de la vie de Philippe II, et lui attira les plus graves désastres, les douleurs les plus grandes. Même les événements les plus intimes et qui lui ont valu le plus de censures, sont directement ou indirectement en rap^ port avec cette lutte implacable. C'est à l'ardeur aveugle avec laquelle il la soutint, en Espagne, au moyen de llnquisidon ; dans les Flandres, l'Angleterre et la France, par les armes, des intrigues ou des eipédients parfois légitimes, souvent infâmes.

justement Jietris aujourd'hui par la conscience publique, que Von doit assurément les pages les plus sombres de son histoire y et tant d^autres événements téne'breux de son temps,

• En échange^ il ne fut pas tout à fait étranger à l'assassinat du prince d'Orange, son ancien sujet, car^ d'après l'habitude légale de ces temps et de ceux qui suivirent, il mit sa tête à prix pour le crime de rébellion. Il est certain que l'intervention du duc de Parme dans ce tragique événement, de même que le meurtre du frère du comte de Hornes, M. Montigny, agent et complice des Flamands, exécuté secrètement à Simancas, et réputé trépassé de mort naturelle ; comme encore l'assassinat du secrétaire Escobedo, commis plus tard à Madrid, sont des faits justement réprouvés aujourd'hui par la cons^ c'unce humaine. Quoiqu'il soit notoire qu'il n'y eût alors, en Europe^ aucun prince dont on ne puisse citer des faits semblables, la multiplicité des cas ne constitue guère une excuse, i

• Il n'en pouvait d'ailleurs être autrement, puisque le confesseur de Philippe II, le frère Diego de Chaves^ osa lui dire, dans certaine lettre insérée par Antonio- Perez dans ses Rela-cionesy que t le prince séculier, qui a puissance sur la vie de fl ses subordonnés ou sujets, de même qu'il peut la leur dter c pour juste cause et par jugement en forme, peut aussi le

• Êdre sans tout cela, puisque le surplus des formes et toute

• la suite d'un procès ne sont rien comme lois pour lui, qui f peut en dispenser. »

f Ce personnage, (Antonio Perez), qui fit tant parler de lui et finit par trahir sciemment son pays, en vint à représenter à Philippe, comme indispensable, la mort du secrétaire de Don Juan, qui se trouvait alors à Madrid avec une mission de son maître. Après ses hésitations habituelles, le Roi Vautorisa à le faire tuer^ n'importe comment. En vertu de quoi, et après plusieurs tentatives inutiles et très odieuses, Escovedo fut assassiné près les murs de l'église en ruines de Sainte-Marie de l'Almudena, à Madrid, ce meurtre étant considéré, en apparence,

comme une vengeance privée. Quelques mois après, son secrétaire, Don Juan d'Autriche, mourut, à son camp, près de Namur, pendant le mois d'octobre 1578, à l'âge de 33 ans.

• Ces rumeurs finirent par arriver aux oreilles du monarque, appuyées de preuves su£Ssantes pour les accréditer : il se considéra trahi, (et il l'était apparemment sous les deux premiers points), comme amant, comme ami et comme juge ; et, mû par une sourde colère, il fit arrêter, sous des pre'textes fri" voles y la princesse d'Eboli et Ferez, au mois de juillet 1579. Il se contenta d'humilier la grande dame, la tenant enfermée à Pinto, jusqu'en 1581, époque où il lui permit de se retirer dans sa ville de Pastrana, pour y rester prisonnière jusqu'à sa mort. Quant à Perez, après l'avoir tenu captif pendant cinq années, sans cause apparente, il consentit à ce qu'on lui formât un procès pour concussion ; et, par la suite, un autre plus rigoureux encore, afin de découvrir le motif véritable de la mort d'Escovedo. On ne saurait censurer la justice avec laquelle Philippe put et dut procurer l'éclaircissement de ce sujet. Il est même digne d'éloge, — (l'historien doit vouloir dire de blâme), — pour s'être prêté à rendre publique la part qu'il y avait prise, en ordonnant à Perez de raconter ponctuellement tout ce qui était arrivé^ avec tous les préliminaires du jugement secrètement exécuté. Si l'ancien ministre fut traité, depuis le commencement, comme la haine traite toujours les favoris en disgrâce, l'assujettissant, entre autres choses, au très dur tourment de la question, on ne saurait dire que le Roi y prit d'autre part que de l'abandonner à la merci de ses rivaux. Mais c'était déjà assez ! La longue durée de la persécution montra bien la rancune que le Roi lui gardait, laissant percer grandement la passion personnelle qui le faisait agir en cette occurrence, Ranke a beau mettre en doute son amour pour la princesse, il paraît impossible de nier aujourd'hui que les occulti rispetti qui, d'après Thomas Contarini,

lui valurent la haine du Roi, eussent trait à autre chose; plusieurs diplomates le confirment encore, et très particulièrement le français Brantôme, qui séjournait à Madrid, au moment de la rupture, et dont Tavis est plutôt favorable que contraire à Philippe IL II n'y a, d'ailleurs, aucune raison pour refuser crédit à ce caprice amoureux, lorsqu'on connaît les dires des ambassadeurs vénitiens sur l'amour de Philippe pour les femmes, lesquels s'accordent tous pour affirmer quUl fut très désordonné de mœurs sous ce rapport. »

c Philippe II ne laissa d'être admiré des Espagnols, surtout après sa mort, car il représentait mieux que tout autre leur idéal religieux et politique; mais y il n^enfut pas aime', comme Bukle l'affirme erronément et avec une certaine surprise. Il était, au contraire, abhorre' àe^ grands, d'après le vénitien Sigismond Tavalli ; ses mêmes serviteurs, comme le duc d'Albe, qui conquit le Portugal, déploraient, quelque temps avant cette conquête, que les deux royaumes vinssent à être unis, car c'était perdre un lieu sûr et proche, ou fuir sa rigueur en cas nécessaire. Le clergé, qui ne fut jamais aussi durement dominé par le pouvoir temporel, ne l'aima pas davantage personnellement, quoiqu'il approuvât le sens général de sa politique. Et quant à la bourgeoisie, accahle'e plus que jamais de nouvelles charges, amoindrie, ruinée^ elle passa tout son règne dans des lamentations incessantes^ comme on peut le voir dans de nombreux documents authentiques. Il ne Biut point confondre le pro&nd respect et même la crainte qu'il inspira à ses propres sujets^ pas plus que l'admiration de ceux de son fils et de son petit-fils, avec Vt^ectlon que Philippe H ne pouvait inspirer à ceux qui ne le connaissaient que par ses Êdts et gestes.

c Prenant, tout d'abord, la population, on peut soutenir hardiment aujourd'hui, malgré beaucoup de calculs erronés faits à d'autres époques^ et que nous avons rectifiés déjà tant soit peu, — qu'elle ne dépassait pas le nombre de dix millions d'habitants au temps des Rois Catholiques, et qu'elle diminua encore asse^ sous Philippe II, car elle ne s'élevait, en 1J94, qu'à un peu plut de huit millions*

c II fut donc nécessaire de procéder à un règlement de ia dette en 1575. Un décret du conseil des finances ordonna que les contrats passés pour des emprunts métalliques, depuis 1560 jusqu'à ce jour, seraient réformés ; • on arrêterait les comptes, en déduisant les intérêts, et l'on en pillerait le montant en vas^ sdux et en marchandises ^ï de tels prix que le Roi sortît d'ennuis et de dettes. 1 C'est Cabrera qui s'exprime ainsi, et il ajoute que ce décret alarma les négociants de Gênes et de Flandres, qui avaient prêté de l'argent à l'Espagne ; ils ne laissaient pas d'avoir raison, puisqu'on les forçait à échanger leurs valeurs fiduciaires contre d'autres territoriales, au prix que le fisc voulut bien fixer, i

. . . c Nonobstant, on vérifia la transformation des

valeurs, donnant aux créanciers, en échange des titres qu'ils possédaient, ceux que produisit la vente des biens ecclésiastiques de l'archevêché de Tolède, faite avec autorisation du Saint-Père, et les revenus des finances royales. On ne donna pas de suite au projet conçu par Philippe II de deman(|er aux nobles c qu'ils rendissent compte de la possession de leurs majorats et revenus, car il se proposait d'incorporer à l'Etat tous ceux dont la possession ne serait pas formellement justifiée. Mais, le mécontentement produit par ce projet fîit si vif, qu'il n'alla guère au-delà d'une intention. »

... fl Voyez- vous, lui disait-il, entre autres choses, — je le t regretterai avec raison, ayant quarante -huit ans et laissant • au prince, qui n'en a que trois, les finances dans un si grand c désordre ; au surplus, quelle sera ma vieillesse ? On pourrait fl dire qu'elle commence déjà, si je continuais à ne savoir au- « jourd'hui comment je vivrai demain, ni de quoi se nourrira fl mon corps ; je ne comprends même pas comment je vis, avec c la douleur que j'éprouve à cause de ceci et d'autres choses « non moins aMigeantes. • Les Cortès de Castille savaient cela aussi bien que lui et en éprouvaient le même chagrin, supportant principalement les charges publiques ; car, sans comp-

ter les provinces encore exemptées, la Couronne d'Aragon y contribuait par de très minces subsides. Dans la proposition royale, ou discours de la Couronne de 1563, Philippe II dit déjà aux Cortès que les revenus ordinaires étaient fresque en-tièrement vendus ou engagés ; dans le discours de 1566, il dit que le patrimoine royal e'tait presque de tout point épuise', tari; et il ne laissa de tenir pareil langage dans toutes les sessions qui se ceWbrèrent Jusqu'à sa mort.

... c II est nécessaire d'ajouter, d'un autre côté, que, malgré cela, les Cortès n'oublièrent point de censurer souvent le dérèglement économique du Roi, de même que la politique préjudiciable qui l'enÊintait. Les Cort^ de 1566 lui exprimèrent déjà combien elles regrettaient c que les forces du royaume ne pussent répondre au besoin, aux obligations, à la volonté et au désir qu'elles avaient de le servir i : celles de 1570-71, assemblées d'abord à Cordoue et après à Madrid^ suscitèrent de graves difficultés pour voter le service qu'il leur demandait ; et lorsque se réunirent celles de 1573 à 75, il dut autoriser les procureurs à consulter les municipalités des villes qu'ils représentaient, sur le dégagement du trésor, ceux-ci ne croyant pas leurs pouvoirs suffisants pour voter pareille chose ; on motiva l'ajournement des Cortès jusqu'en 1^75. Philippe II ne se lassait pas d'avoir recours à elles, car, quoique les écrivains politiques de son temps arnv2i8sent à soutenir qu'il n^ avait pas de veritaile propriété individuelle et que toutes celles du royaume appartenaient essentiellement au monarque, comme aussi que la Couronne pouvait décréter les impôts nécessaires sans l'appui des procureurs, jamais le Roi, ni ses théologiens familiers, n'admirent semblable doctrine ; l'idée ne pouvait donc lui venir de vaincre par la force toute sorte de résistance. D'ailleurs, les Cortès finissaient toujours par céder, tout en disant de douloureuses protestations : celles de 1579, entre autres, dirent qu'il manquait déjà Jusqu'à l'espoir du remède, t parce que les capitaux des négociants étaient dépensés; bouleversé de fond en comhle le commerce général et particulier ; amoindris Us profits des

terres ; élevé' le prix des denrées et très rare Forgent, i Les choses j en arrivèrent à un tel point, que^ pour obtenir des G>rtès de 1588 le vote des propositions royales, il fallut avoir recours aux prélats afin qu'ils amenassent les chapitres municipaux à donner à leurs procureurs des pou voirs pleins et entiers. Enfin, les Cortès de 1592, déclarèrent f ^//'i/ n'y avait et ne pouvait y avoir aucun doute sur ce point : que tout était épuisé et tari dans le royaume. > Il n'est donc pas extraordinaire que dans des moments qui inspiraient de si lamentables jugements, les impôts et les désordres financiers portassent la ruine dans la richesse ' publique, ni que, comme il est dit plus haut, la population tombât en peu de temps de dix millions à huit millu>ns d'hahitants.

Jugement d*(24lamos Barrientos sur la situation de l'Espagne sous le règne de Philippe II.

f Par les continuelles maladies de ce Roi, disait-il, ou f par nos péchés, ou par les secrets desseins de Dieu, rien n'a f suffi pour empêcher que Votre Majesté trouve l'Eglise f plus entourée qu'elle ne le fut jamais, d'hérétiques et d'enf nemis qui la persécutent. Les royaumes ne sont pas seulec ment peu sûrs, mais sans défense, infestés, envahis ; l'Océan c et la Méditerranée sont presque entièrement an pouvoir c des ennemis ; la nation espagnole, qui, pour avoir assujéti c toutes les autres et gagné les royaumes annexés à cette couc ronne, se tint toujours pour invincible, se trouve lasse et c découragée, à force d'être mécontente et peu favorisée ; la f justice corrompue et déchue ; le patrimoine royal épuisé ; c la réputation amoindrie ; le crédit ruiné ; les grands hommes c de l'Etat, autant soldats que diplomates^ qui forent nom-t c breux dans ce pays, et le firent craindre p^r lours talent

c autant qu'il le fût par sa puissance, sont disparus. De tout c ceci il est résulté que Votre Majesté trouve une profonde c désolation et un mécontentement général parmi les grands, c la bourgeoisie et le peuple, sans compter la méfiance et c d'autres sentiments semblables qui naissent de cet état véc ritable où sont les choses et dans lequel elles restent, t

Il serait inutile d'ajouter un seul mot à ce jugement de l'un des plus grands politiques de son temps, qui, en parlant ainsi, ne s'adressait pas au premier venu^ mais au fils de Philippe II lui-même.

La pragmatique royale du 7 décembre iji^S, contre les

écrits, citée plus d'une fois, fiit sévère à un tel point qu'elle défendit aux libraires et à toute autre personne de tenir, vendre, introduire ou rapporter de l'étranger aucun ouvrage imprimé ou manuscrit de ceux qui avaient été mis à l'index par le Saint-Office^ sous peine de mort et confiscation de tous leurs biens. Au surplus, ils étaient obligés de soumettre à la censure du Conseil royal tout ouvrage devant se publier en Espagne. Comme si cela n'était pas assez, le 21 août 1572^ on fit visiter y le mime jour et à la même heure, toutes les librairies du royaume, avec ordre de poser Us scelles et de s^emparer de tous les livres y pour reconnaître ceux gui e'taient défendus et pouvoir appliquer cette rigoureuse pragmatique à quiconque l'eût enfreinte.

Qui furent les assassins éCEscovedo et comment

on les récompensa.

Le 31 mars 1^78, Escovedo fut assassiné, près l'église de Sainte-Marie, par ordre du roi Philippe II. Les assassins furent un majordome de Perez, un page de sa maison et son frère Juan Rubio, marmiton de la cuisine du roi, et deux coupe-jarrets ; ce fiit l'un de ces derniers, Insausti , qui tua Escovedo. Miguel Bosque reçut cent écus d'or ; Mesa, l'autre

sicaire, une chaîne d'or, cinquante doublons, une tasse d'argent fin, de plus, la princesse d'Eboli le nomma intendant de ses biens. Insausti, le page Enrique et le marmiton furent nommés porta estaniartes ou enseignes au service du Roi, au traitement annuel de vingt écus d'or. Les brevets, furent signés par Philippe II, le 19 avril 1^78.

Opinion de Mottley et de Fray Luis de Léon sur Philippe II et don Carlos.

L'histoire sur c La Fondation des Républiques des Provinces- Unies, f de M. Lothrop Mottley, écrivain de l'Amérique du Nord, est un ouvrage empreint d'une haute philosophie et d'un sentiment juste et libéral ; mais la partie relative au prince don Carlos n'est pas suffisamment réfléchie ; l'auteur se laisse entraîner par les jugements de Cabrera et par le témoignage des cruels ennemis de don Carlos ; s'il avait suivi les avis et les idées des créatures de Philippe II pour envisager les autres faits de son c Histoire, t il aurait été forcé de porter pareil jugement sur Berghen, Egmont, de Hornes, Mondgny, le prince d'Orange et les autres.

Don Carlos n'était point un misérable, tant s'en &ut. Les témoignages des ambassadeurs vénitiens, de celui de France, du nonce du Pape, ses contemporains; le deuil et la tristesse que sa mort produisit en Espagne; surtout le jugement porté sur lui, dans l'Ode de Fray Luis de Léon, religieux austère, un des plus savants humanistes de son temps et l'un des meilleurs poètes classiques de l'Espagne, viennent attester du bon naturel de don Carlos, qui était alors un espoir pour tout homme aimant la justice et la liberté.

Il ne faut point arguer que l'Ode de Fray Luis de Léon soit l'œuvre excessive d'un poète ; si le Prince eût été un criminel, il l'eût flétri avec semblable élévation d'idées, faisant ainsi

plaisir à Espinosa^ à Ituy Goin«z, au duc d'Albe^ et donnant ainsi sads^iction au Roi, qui souhaitait que tout le monde trouvât^ dans la conduite de son fils^ des motifs pour etcuser la façon criminelle dont il Tarait traité. L'Inquisition, qui maintint longtemps sous les verrous, à Valladolid, Fray Luis de Léon, n'eût pas été moins satisfaite. Il n'est pas exact d'affirmer, en haine de la race de Philippe IT, que, s'il eût vécu, don Carlos eût été pire que son père^ car, si l'Inquisition et les ministres du Roi eussent soupçonné ces qualités chez le Prince, ils auraient protégé ses jours, et il ne serait pas mort d'une façon aussi obscure, aussi mystérieuse et aussi tragique.

Jugement de Paul IV sur Philippe IL

Paul IV l'appela hérétique et sckismatique. Il n'est pas croyable ni possible qu'un Pape^ représentant de saint Pierre et premier ministre de Jésus-Christ ici-bas, pût inventer malignement un délit et, à rencontre de la vérité, instruire un procès, comme celui que Paul IV intenta à Charles V et à Philippe II. Si cela avait été, il faudrait regarder à jamais avec mépris une si haute et si providentielle institution. Canovas del Castillo dit à ce sujet, dans son livre sur la Maison d'Autriche, que le pape Paul IV t instruisit un procès ou, pour mieux dire, plusieurs, contre le roi Philippe et ses complices, parmi lesquels figurait l'Empereur son père, les accusant tous, non-seulement de conspirer contre l'indépendance du Saint- Siège, mais de tentatives d'empoisonnement et d'autres actes, dont le but était la mort de son premier ministre, le cardinal Carrai. Le procès spécial, intenté à Charles V et à Philippe 11^ par le pape Paul IV, suspendu à cause de la paix, fut; plus tard, en consistoire public^ déclaré nul et non avenu par Pie IV, son successeur, précisément le même jour où il condamnait à mort le cardinal Carrafa et son frère, qui avaient eu une si grande part dans les altercations précé^

dentés. La première de ces décisions fut rendue publique par une bulle du 9 mai 1561, publiée à Rome. Et comme l'ambassadeur espagnol réclamait les pièces du procès pour les brûler, Sa Sainteté ordonna qu'on les envoyât au monarque pour qu'il en usât à sa guise. Les pièces furent donc portées en Espagne, au palais du nonce, qui mourut avant de les avoir livrées ; on les en retira et on les plaça dans un coffret déposé aux archives de Simancas, où elles se trouvent encore aujourd'hui.

Critique de Vopinion de q4. Canovas del Castillo

sur Philippe IL

L'horreur logique qu'inspirent les événements du règne de Philippe n ne saurait être atténuée ni obscurcie par aucune comparaison tirée des annales historiques, où il y a souvent des crimes supérieurs à tout ce que la raison humaine peut concevoir ; d'ailleurs^ les comparaisons ont beau être bonnes, elles ne dérobent pas les coupables au jugement de la philosophie, qui ne permet plus à la civilisation le droit féroce de la barbarie.

M. Antonio Canovas del Castillo, qui, avec un soin et une sagacité admirables, s'efforce d'adoucir la personnalité et le règne de Philippe II, ne peut, malgré lui, s'empêcher de dire : c Des machinations cruelles et peu scrupuleuses pour se débarrasser de ses plus dangereux adversaires publics ou secrets ; des exécutions irrégulières ; des sujets sacrifies à la raison d'Etat, avec plus ou moins de justice ; des soupçons sombres et mal éclaircis sur des résolutions terribles, difficiles à justifier (fussent-elles vraies), lorsqu'on les juge avec un cœur humain ; tout cela concourt à répandre sur ce règne des nuages lugubres, t

Je suis plus explicite, moi, et je dis : tout concourt à dé-

montrer, par des faits avérés, que ce Roi fut un fils peu affectueux^ comme le prouvent les documents de Gachard ; un époux indifférent ; un père très cruel ; un politique astucieux ; un fanatique ignorant, sans respect ni bonne foi envers le chef supérieur de TEglise ; timide^ comme soldat ; sans intelligence pour mesurer la portée des idées de son temps^ que son père avait saisies, mais que lui voulait lâchement maîtriser et anéantir par la main du bourreau, avec la hache et par les bûchers de l'Inquisition.

Ce ne sont point là des rêveries, mais des choses prouvées, auxquelles il faut ajouter encore la confiscation des biens des victimes. Tout cela condamnera éternellement ce monstre taciturne qui jamais ne regardait en face, et qui vivait abusant les uns ici-bas et s'abusant lui-même pour se rendre digne de la béatitude éternelle, qu'il ne dut jamais goûter, quel que fût le nombre de ses prières.

Façon dont Philippe II respectait l'autorité papale.

Les abus commis dans l'exaction du subside de la quatrième croisade que le Saint-Siège octroyait à Charles V, le firent retrancher par le pape Paul IV. L'évêque de Lugo et Melchior Cano contestèrent au Saint- Père le droit d'agir de la sorte ; aussi refusèrent-ils de se rendre à Rome où les appelait un bref du Pontife.

Don Juan Martinez Silicio, archevêque de Tolède, prit la défense du Pape. Celui-ci, voyant que l'Espagne conspirait contre lui, fit emprisonner l'ambassadeur Garcilaso de la Vega qui conspirait à Rome.

Philippe II fit étudier, par l'assemblée de théologiens réunie à Valladolid, la question de savoir si l'on pouvait déclarer

nulle réleccion du pape Paul IV; Ton examina si les conciles nationaux avaient, autorité pour régler des afifaires de discipline ecclésiastique de la péninsule, sans soumettre leurs décisions à la ratification du Saint-Siège ; on discuta aussi s'il était possible de défendre les envois d'argent au Pape, en échange de ses grâces spirituelles, et s'il était permis d'employer les armes pour vaincre ses résistances et exiger de lui les conditions temporelles et spirituelles dont on avait besoin.

L'avis de l'assemblée convoquée à cet effet, par ordre de Philippe II, lui causa un grand plaisir. Des ordres rigoureux furent expédiés aux frontières et aux cdtes, afin qu'on arrêtât tout porteur de lettres apostoliques, pour éviter la publication, en Espagne, de l'excommunication que l'on redoutait ; tous les Espagnols se trouvant alors à Rome furent rappelés ; on décréta la prohibition de tout envoi d'argent au Saint-Siège ; enfin, on résolut que le duc d'Albe^ nommé déjà lieutenantgénéral du Roi, en Italie, envahirait les Etats-Pontificaux, à partir de Naples. Le duc écrivit d'abord au Pape une lettre altière afin qu'il se rendit à la raison, U menaçant de faire trembler Rome ipar la rigueur des armes; il s'empara sans scrupule des revenus ecclésiastiques du royaume pour former son armée, et des cloches de la ville pontificale de Benevento pour en fondre des canons. Loin de se décourager, voyant ses Etats envahis, le Pape excommunia cette année-là, dans la Bulle de la Cène, le Roi catholique, pour avoir occupé à main armée des villes pontificales, lui intenta, en outre, le procès mémorable dans lequel fut compris l'empereur Charles V (i).

Telles étaient la piété et la vénération de Philippe II pour le Vicaire de Jésus-Christ.

(i) Dictionnaire général de Politique et d'administration, Madrid i8<5p, p. 860.

Opinion de Gui\ot sur Philippe II et son règne.

La paix à peine signée, Philippe II mourut tnudJé dans ses possessions, déjoué dans son ambition religieuse et politique, humilié dans son orgueil^ laissant l'Espagne faible et triste devant des voisins, naguère ses alliés empressés ou ses ennemis timides^ maintenant ses vainqueurs, et n'ayant à montrer que l'acquisition contestée de la couronne de Portugal pour toute compensation à tant de pertes et de revers. C'était là ce que Philippe avait &it, après quarante-deux années de règne , de la monarchie de Charles-Quint (i).

c Quand on entre dans l'âme de Philippe II, on assiste à un spectacle plus étrange et plus triste encore que celui de son règne ; la moralité de l'homme est faussée et pervertie au moini autant que la politique du souverain. Sincère dans sa foi et dévoué sans limite à ce qu'il regardait comme l'intérêt de sa foi, Philippe, en accomplissant ce devoir, semblait ne se souvenir et ne se soucier d'aucun autre : dans sa vie publique et dans sa vie privée, la cruauté, le mensonge, l'assassinat, Jes faux, les rivalités honteuses dans l'adultère, l'égoïsme ingrat, la vengeance perfide ou atroce, toutes sortes d'actes vicieux et odieux se rencontrent^ accomplis avec une sécurité d'esprit effroyable, en homme persuadé que sa religion permet ou couvre tout, pourvu qu'il soit prêt à lui tout sacrifier, t

M. Guizot est un des plus savants et des plus honnêtes écrivains du XDC* siècle. N'aurait-on que son jugement, il suffirait pour se former une idée de Philippe II.

Guizot, ib., t. I, Introduction, p. $4.

(i) Mottley, Historia de lafundacion de la Republica de las Pro» vincias Unidas, traduite par Guizot. Introduccion page ai, tomo I.

Opinion de Mottley sur le caractère et les actes

de Philippe IL

Il avait le goût des grossières débauches. Un de ses plus grands plaisirs consistait à sortir la nuit, déguisé, afin de pouvoir visiter librement les lieux de rendez-vous ordinaires du vice. Cétait là sa distraction à Bruxelles, au milieu des plus graves affaires de l'Etat (i). Il n'était pas avare : on pensait même qu'il eût été généreux, s'il n'eût manqué d'argent au début de sa carrière.

MoTTiBT, t. I, pp. 182 et 183.

Les infortunés envoyés, le marquis de Berghen et le baron de Montigny, étaient restés en Espagne, où ils étaient surveillés de près. Ils s'étaient malheureusement aventurés dans l'antre du lion, en dépit des remontrances de leurs amis et des plus solennels avertissements ; ils ne pouvaient retourner sur leurs pas. Leur sort sembla fixé par le départ du duc d'Albe pour les Pays-Bas^ et le marquis de Berghen, acceptant ce funeste présage, tomba bientôt gravement malade. On ne saura peut-être jamais si l'espérance déçue porta le désespoir et la mort dans le cœur du malheureux gentilhomme, ou si un pobon plus puissant et plus sûr ^2) ne vint à son aide. Les secrets des prisons espagnoles ne seront probablement connus qu^au Jour où le sépulcre rendra ses morts, et où les crimes ensevelis depuis des siècles seront rêvéle's à la lumière,

...On a quelque peine à croire à la cruelle hypocrisie de Philippe et à la servile perfidie du prince d'Eboli dans cette occasion. Le fevori était venu serrer la main et fermer les yeux

(I) Badovaro, Ms.

(a) Strada, t. I, p. 390. Hoofdt, t. IV, p. 1^.

de rhomme qui l'appelait son ami, après avoir soigneusement étudié un billet de son maître, contenant des instructions secrètes et détaillées sur la conduite qu'il devait tenir dans ce moment solennel et après la mort du marquis. Cette lettre, écrite de la main de Philippe, avait été remise au prince d'Eboli, le jour même de sa visite à Berghen, et portait sur l'adresse l'ordre de ne briser le cachet qu'après le départ du messager. Le Roi ordonnait à Ruy Gomez, dans le cas ou U marquis serait à Vagonie, de lui promettre la permission de retourner dans les Pays-Bas.

...Enfin, dans le cas de la mort du marquis, le prince devait envoyer un courrier spécial à la duchesse de Parme pour l'informer de l'événement, en apparence de son propre mouvement, en l'absence et sans la connaissance du Roi, et pour la presser de prendre possession de la ville de Berg-op^Zooirij et autres propriétés du marquis ^ jusqu'à ce qu'on pût s'assurer s'il ne serait pas possible de le convaincre de trahison, après sa mort, et en conséquence de confisquer ses hiens (i).

Telles furent les instructions de Philippe II, d'après lesquelles le prince d'Eboli Joua si habilement la comédie à coté du lit de mort de son ami. Trois jours après cette entrevue^ le marquis mourut (2) ; avant que le froid de la mort eût glacé ses membres, un courrier était en route pour Bruxelles, portant à la Régente l'ordre de séquestrer ses hiens, et d'arrêter, comme suspects d'hérésie, le jeune cousin et la nièce de Berghen^ qui, d*après le testament du marquis, devaient s'unir en mariage et partager son héritage (3). La scène commencée près du lit de mort fut jouée selon le plan indiqué. Avant l'arrivée du duc d'Albe dans les Pays-Bas, les propriétés du

(i) Corresp. de Philippe II , t. II, p. $72.

(a) Strada, t. I, p. apo.

(3) Corre^pondancia de Philippe II, t. I, p. $47-$90. Strada^ t. I, p. api.

marquis étaient entre les mains du gouvernement, attendant la confiscation qui ne tarda pas longtemps (i), et le baron de Mondgny^ compagnon de l'exil de Berghen, mais qui ne devait pas succomber si aisément à ses souffrances, était enfermé dans TAlcazar de Ségovie, pour ne jamais sortir vivant des prisons espagnoles (2). «

Dans la dépèche du 9 septembre, qui apprit au Roi l'arrestation des comtes d'Egmont et de Homes, le duc annonçait le parti qu'il avait pris de fonder un nouveau tribunal pour juger les crimes commis durant les troubles récents (3). Cette cour étrange fut instituée sans aucun délai ; on lui donna le nom de Conseil des trouhUs, mais elle acquit bientôt le titre célèbre, qui lui restera toujours dans l'histoire, de Conseil de sang, (4). Cette cour prit la place de toutes les autres institutions.

MoTTiEY; t. II, pp. 3(^9 et 370.

Le 16 février 1^68, une sentence du Saint-OâSce condamna à mort tous les habitants des Pays-Bas en qualité d'hérétiques. Quelques personnes qu'on désignait devaient seules être exceptées (5). Une proclamation du Roi, du 26 février, confirma le décret de l'Inquisition et donna l'ordre de le mettre aussitôt à exécution, sans distinction de sexe, d'âge, ni de rang (6). On n'a peut-être jamais rédigé une sentence de mort plus laconique. Trois millions de créatures humaines^ hommes, femmes et en&nts, étaient voués à l'échafaud par

(i) V. D. Vynckt, t. II, p. 77.

(a) Hoofdt, t. IV, p. 172, 173. Corresp. de Philippe II, p, 6^666.

(3) Corresp. de Philippe II, t. I, p. 037.

(4) Hoofdt, t. IV, p. 153. Mete.en, p. 49. Bor, t. IV, p. 18$, i85. Reidan. Ann, Belg., p. $.

(s) Bor, t. IV, p. 226. Hoofdt, t. IV, p. is8. Meteren, p. 49. (<5) Ibid.

ces trois lignes; on savait bien qa'il ne s'agissait pas de foudres impuissantes, comme Tétaient parfois les bulles du Vatican, mais que les mesures décrétées étaient sérieuses ; on peut donc imaginer quelle fut la terreur dans les Provinces.

^ MoTOBT, t. II, p. 400.

Afin de sauver les apparences, cependant, l'ordre fut secrètement exécuté. Don Carlos fut empoisonné dans une tasse de bouillon et mourut au bout de quelques heures, 11 venait d'avoir vingt-deux ans. On cacha sa mort pendant quelques mois et elle ne devint publique qu'après la victoire du duc d'Albe à

Jemmingen (i).

T. II, p. 489.

Dix jours après avoir écrit ces lettres si pathétiques^ don Juan se mourait. Depuis l'assassinat d'Escovedo, il était tombé dans une profonde mélancolie. Au mois de septembre, une fièvre vînt anéantir sa force physique. La maison où il dépérissait rapidement était un taudis, son unique chambre servait jadis de pigeonnier. On nettoya, aussi bien qu'on put, cette misérable petite pièce, qu'on tendit de tapisseries aux armes de don Juan. C'était là que le héros de Lépante devait expirer. Pendant les derniers jours de sa maladie, il eut le délire. Dans sa fiévreuse agitation, il combinait des batailles, donnait des ordres aux escadrons qui allaient combattre, et, le regard étincelant, il semblait entendre la trompette qui lui annonçait la victoire. La raison lui revint, et il put prendre les dispositions nécessaires. Il choisit son neveu, Alexandre de Parme, qui ne quittait pas^son chevet, pour le remplacer provisoirement dans le commandement de l'armée et dans ses autres dignités ; puis il reçut avec calme les derniers sacrements, et

(i) Van der Hammen y Léon, t. VI, p. 314. Bor, t. XIII, p. 1005. Cabrera, t XII, p. 1008. Strada, t. X, p. %oy%o6. Hoofdt, p. $91.

rendit tranquillement le dernier soupir le i" octobre : c'était, depuis la bataille de Lépante, un mois qu'il regardait comme particulièrement heureux (i).

On devait nécessairement croire au poison : ces soupçons n^ont Jamais été ahanàonnés ni prouvés. Deux Anglais, nommés Ratcliff et Gray, avaient été arrêtés et exécutés, comme coupables d'avoir voulu assassiner le gouverneur, sur l'ordre de Walsingham (a). C'était, sans aucun doute, une infôme Êiusseté ; mais, si Philippe, qu'on regarde comme le vrai criminel, piojetait réellement la mort de son frère, il semble probable que, pour sauver les apparences, il dut £iire exécuter une ou deux victimes innocentes. Maintenant que le temps nous a révélé bien des mystères, et que nous avons appris de Philippe et de ses complices comment Montigny et Escovedo furent mis à mort, le monde ne sera peut-être pas très charitable en ce qui touche d'autres imputations. On a fortement soupçonné que ion Juan avait été empoisonné par l'ordre de Philippe . mais le fait n'a jamais été prouvé.

Lorsqu'on procéda à l'ouverture du corps pour l'embaumôr, on prétendit avoir découvert des traces de poison. Le cœur et les autres organes intérieurs étaient tellement desséchés qu'ils tombaient en poussière, et tout l'intérieur du corps était d'un brun noirâtre, comme s'il avait été roussi. Les soupçons tombèrent sur différentes personnes, et on leur attribua les motifi les plus divers. Cependant il faut admettre qu'il y avait, pour expliquer la mort de don Juan, des raison» suffisantes, et qu'il était inutile d'y chercher des causes mystérieuses. La peste ravageait le camp ; en quelques jours^ mille de ses soldats y avaient succombé, et ses longues souffrances morales l'avaient prodigieusement a£Eaibli. Désappointé, tourmenté par ses amis et par ses ennemis, soupçonné, insulté, abandonné, il n'était pas de force à lutter contre un mal qui

(i) De Thon, t. VII, p. 699, Cabrera, t. XII^ p. lootf. (2) De Thou, t. V, liv. zui, p. 433-437-

enlevait chaque jour des hommes bien plus vigoureux que lui.

MOTTLET, t. IV, pp. 2$6-2$S.

Ban pour l'assassinat du prince d'Orange,

c Pour les causes ci-dessus énoncées, > disait en finissant l'auteur du ban, f nous le déclarons traître et mécréant, ennemi de notre personne et de ce pays. Comme tel, nous le bannissons à perpétuité de notre royaume, interdisant à tous nos sujets, quelle que soit leur qualité, de communiquer avec lui, soit ouvertement, soit en secret, et de lui donner à manger, à boire, ou toute autre nécessité de la vie. Nous permettons à tous de lui nuire soit dans ses biens, soit dans sa personne. Nous dénonçons ledit Guillaume de Nassau comme un ennemi de Tespèce humaine^ et nous donnons ses biens à tous ceux qui pourront s'en emparer. Et si un de nos sujets ou quelque étranger a le cœur assez généreux pour nous débarrasser de ce fléau, nous le livrer mort ou vif, ou le tuer, nous lui ferons remettre, aussitôt que la chose sera faite, vingt-cinq mille couronnes en or. S' il a commis un crime, quelque odieux quil puisse être, nous promettons de lui pardonner, et s^il n^est pas déjà nohle, nous Vanoblirons en recompense de sa valeur, t

Le ban lancé contre le prince d'Orange commença bientôt à porter ses fruits. Le dimanche i8 mars 1582, était l'anniversaire du duc d'Anjou ; on devait le célébrer le soir, au palais Saint-Michel, oà Guillaume et tous les nobles français étaient naturellement invités. Le prince dînait suivant sa coutume chez lui, dans une maison qu'il occupait près de la citadelle ; il avait auprès de lui les comtes de Hohenlohe et de Laval, et les deux commissaires français, gens de beaucoup d'esprit, Bonnivet et Des Pruneaux. Le jeune Maurice de Nassau et deux neveux du prince étaient également présents. Pen-

dant le dîner, la conversation fut fort animée ; on raconta les cruautés auxquelles s'étaient livrés les Espagnols dans les provinces. En se levant de table, le prince d'Orange passa dans son appartement ; il s'arrêta pour montrer aux seigneurs qui l'accompagnaient, une tapisserie où étaient représentés des soldats espagnols. Comme il entrait dans l'antichambre, un jeune homme, de petite taille, à l'apparence vulgaire, et au teint brun, se mêla aux serviteurs du prince pour lui présenter une pétition. Au moment où Guillaume avançait la main pour prendre la lettre, l'inconnu sortit vivement de son manteau un pistolet qu'il déchargea aussitôt contre le prince. La balle pénétra sous l'oreille droite, traversa le palais, et sortit audessous de la mâchoire gauche, en brisant deux dents (i). Le coup avait été tiré de si près que les cheveux et la barbe du prince prirent feu. Il resta debout, mais étourdi et aveuglé^ sans se rendre compte de ce qui venait d'arriver. Il dit ensuite qu'au premier moment, il avait cru que la maison s'était écroulée. Mais dès qu'il s'aperçut que ses cheveux et sa barbe brûlaient, il comprit de quoi il s'agissait, et s'écria : c Ne le tuez pas, je lui pardonne ma mort. > Puis, se tournant vers les seigneurs français qui l'entouraient, il ajouta: c Hélas! Son Altesse perd en moi un bien fidèle serviteur ! (2) t

Il fut établi que le crime était de la part d'Anastro, une spéculation purement commerciale. Ce négociant^ se voyant sur le point de faire banqueroute, avait conclu avec le Roi un engagement mutuel, que le roi Philippe II avait signé et scellé de son sceau ; il y était convenu que, dans un certain laps de temps, Anastro mettrait à mort Guillaume d'Orange, et qu'en récompense, il recevrait quatre-vingt mille ducats

(I) Bor, t. XVII, p. 313. Meteren, t. XI, p. 194 Tassis,t. VI, p 431. Straden, t. IV, p. 2x9 Hoofdt, t. XIX, p. 804. Archives, t. VIII.

(a) Korte Verhaal, etc. Plantin, Anvers. Bor, t. XVII, p. ^i^. Hoofdt, t. XIX, p. 804. Meteren, t. XI, p. 194-

et la croix de Santiago (i). La somme promise par le Roi au meurtrier, s'il réussissait dans sa tentative, était bien peu de chose en comparaison de Tespoir d'être admis au nombre des chevaliers de Santiago, ordre réputé le plus noble de tous les ordres espagnols. Anastro était trop prudent pour risquer sa propre vie, et trop avare pour vouloir donner une grosse part de la récompense. Il vint tout en larmes trouver son fidèle caissier, et lui représenta Tétat en disant : « Voyez ce banqueroutier! (2) • puis il ajouta qu'il était résolu à tuer le prince d'Orange ou à périr en le tentant. Et il se mit à pleurer. A la vue du désespoir de son maître, Venero commença d'abord par sangloter, en le priant de ne pas risquer une vie aussi précieuse que la sienne (3). Après s'être ainsi abandonnés à leur douleur^ Aiiastro et son caissier finirent par se calmer^ et décidèrent qu'on chargerait Jean Jauregui de faire le coup. Anastro écrivait, dans une lettre qui fut interceptée, qu'il avait eu l'intention de se charger personnellement de l'affaire, mais que, comme Dieu le réservait probablement pour d'autres desseins, et surtout pour servir ses excellents amis, il avait cru préférable de confier à l'un de ses serviteurs l'exécution de ce projet (4). Jauregui ne reçut, à ce qu'il paraît, de son maître, que deux mille huit cent soixante-dix-sept couronnes. Le lâche négociant eut la précaution de s'enfuir. Il se dirigea en toute hâte sur Dunkerque, sous prétexte que la mort subite de son correspondant de Calais nécessitait sa présence immédiate dans cette ville. Le gouverneur de Dunkerque, Sweveseel, fit demander pour lui un passe-port à La Motte, qui commandait à Gravelines. Anastro tremblait à l'idée que la nouvelle de l'attentat arrivât à Dunkerque avant qu'il eût passé la fron-

(i) Korte Verhaal. 3or. t. XVII, p. Jij. Hoofdè, t. XIX, p. 80a. Meteren, t. XI, p. 194.

(2) Bref recueil de l'assassinat.

(j) Ibid.

(4) Bor. t. XVII, p. ji$.

tiëre : il donna trente pistoles au messager qui lui apporta son passe-port, et manifesta sa joie d'une ^çon extravagante. Sa conduite excita un vague soupçon dans l'esprit du gouverneur, , mais le négociant avait bonne réputation, et il avait apporté des lettres très pressantes de l'amiral Treslong. Sweveseel n'osa pas l'arrêter sans motif : il ignorait absolument qu'un crime avait été commis et que l'homme qui se trouvait devant lui était le criminel. Deux heures après le départ du voyageur, il reçut la nouvelle de l'attentat, et l'ordre d'arrêter Anastro ; mais il était trop tard. Le négociant s'était réfugié

auprès du prince de Parme.

MoTTLEY, t. IV, p. 398, 399.

Second attentat.

Il posait (le prince d'Orange) le pied sur la seconde marche^ lorsqu'un homme sortit de la voûte, et s'élançant vers lui, lui tira un coup de pistolet en pleine poitrine. Trois balles l'atteignirent; l'une d'entre elles le traversa de part en part, et alla violemment rebondir contre le mur. Le prince s'écria en français : ff O mon Dieu^ ayez pitié de mon âme ! Mon Dieu, ayez pitié de ce pauvre peuple (1). »

Ce furent à peu près ses dernières paroles ; cependant lorsque sa sœur, Catherine de Schwarzburg, lui demanda un instant après s'il recommandait son âme à Jésus-Christ, il répondit faiblement : c Oui t. Le maître de sa cavalerie, Jacob Van Maldere, l'avait reçu dans ses bras, au moment oh il avait été blessé. On étendit le prince. d'Orange sur l'escalier, et il fut aussitôt pris de syncopes. On le porta sur un canapé dans la salle à manger, où il rendit, quelques minutes après, le der nier soupir, dans les bras de sa femme et de sa sœur (2).

(i) Verhaal van de Moordt, Bor, Meteren, Hoofdt, Wagenaer, t. VU, p. 54a, Note. Ordin, Dep. Boek, Ms , p. i(Sa, et alias, (a) Bor, Meteren, Hoofdt, ubi sup. Historié B, GeraerU,

Le meurtrier réussie à s'échapper par une porte latérale et gagna rapidement le sentier qui menait aux remparts. Il allait les atteindre, lorsqu'il trébucha sur un tas de décombres. En se relevantf il se sentit saisir par plusieurs pages hallebardiers qui le poursuivaient. Il avait jeté ses pistolets à l'endroit où il avait commis le crime. On trouva sur lui des vessies, au moyen desquelles il comptait franchir le fossé; un cheval l'attendait de l'autre côté des fortifications. Il ne chercha pas à nier son identité, et avoua hardiment ce qu'il venait de faire. On le ramena à la maison, où les magistrats de la ville lui firent aussitôt subir un examen préliminaire. On lui infligea es plus cruelles tortures, car rien ne pouvait apaiser la fureur contre le misérable qui avait assassiné le père de la nation, et Guillaume le Taciturne n'était plus là pour intercéder, comme il l'avait fait tant de fois, en faveur de ceux qui attentaient à sa vie.

MOTTtEY, t. IV, p. s**'

Le lo juillet 1584, Baltasar Gérard se présenta dans la maison du prince d'Orange et lui demanda à lui-même un passeport. Le prince lui en fit expédier un à l'instant. Le prince ayant fini de dîner, sur les deux heures, se leva de table ponr aller dans sa chambre. Il commençait à monter l'escalier quand Gérard, qui était caché au coin d'une voûte donnant sur cet escalier, lui tira un coup de pistolet chargé de trois balles empoisonnées, suivant sa déclaration, et qui lui traversèrent la poitrine. Le prince n'eut que le temps de s'écrier : f Mon Dieu ! prenez pitié du pauvre peuple. »

Philippe II paya aux héritiers de Gérard la récompense qu'il avait promise à celui qui assassinerait Guillaume d'Orange, Les parents de l'assassin reçurent en outre des lettres de noblesse : les seigneuries de Lievremont, d'Hostal et de Dampmartin ; de sorte que, avec les biens de l'assassiné il payait les assassins, et, pour comble de perversité, vingt ans plus tard, Philippe II offrit au fils du prince d'Orange de lui rendre ses terres, à la

condition d'en payer les rentes à la famille de l'assassin de son

père (i).

MoTTiKY, t. IV, p. 5»7, $a8.

Relation du duc de Parme au roi Philippe IL

La récompense promise par Philippe à l'homme qui assassinerait Guillaume d'Orange fut payée aux héritiers de Gérard. Le prince de Parme écrivit à son souverain que le i pauvre homme • avait été exécuté, mais que son père et sa mère étaient encore vivants, et qu'il suppliait Sa Majesté de leur accorder la récompense que méritait sa généreuse résolution (2). Philippe tint sa parole : les excellents parents, anoblis et enrichis par le crime de leur fils, reçurent au lieu des vingt-cinq mille couronnes promises dans le ban, les trois seigneuries de Lievremont, d'Hostal et de Dampmartin, en Franche-Comté, et ils furent mis au rang de l'aristocratie territoriale (3). Ainsi la générosité du prince fournit l'arme qui servit à l'assassiner, et ses biens servirent à payer le prix de son sang à la famille de l'assassin. Plus tard, lorsque le malheureux fils du prince d'Orange revint d'Espagne, après vingt-sept ans d'absence, devenu Espagnol et quasi idiot, Philippe II lui offrit de lui rendre ces terres, à condition qu'il continuât à en payer le revenu à la famille du meurtr'ur de son père. Mais l'éducation qu'avait reçue, sous les auspices du Roi, Philippe-Guillaume de Nassau, n'avait pas entièrement détruit en lui tout sentiment naturel, il rejeta avec mépris cette proposition (4). Les terres restèrent entre les mains de la famillede Gérard, et les

(i) Van Kampent, t. I, p. $4$.

(a) Relation du duc de Parme au roi Philippe II (12 août 1584). Ma. déjà cité.

(3) Ms. déjà cité.

(4) Van Kampent, t I, p. $45 •

lettres de noblesse qu'elle avait reçues servirent à l'exempter de certaines taxes^ jusqu'au J3ur de la réunion de la Franche- Comté à la France, où un gouverneur français mit en pièces les documents et les foula aux pieds (i).

MoTTLEv, t. IV, p. 537, 528.

Note espagnole à la suite d'un texte en français.

Il n'en faut pas davantage pour estimer à sa juste valeur le roi Philippe II, qui trouve encore beaucoup de défenseurs enthousiastes parmi les écrivains espagnols, et quelques-uns parmi les étrangers ; il est vrai que ces auteurs laissent surprendre leur bonne foi par la grandeur de l'Escurial, par les récits des favoris et des créatures du monarque, et qu'ils ignorent la vie réelle de ce tyran hypocrite et pétri de vices, qui mourut aussi pourri de corps que d'âme.

Opinion de M. Oilexis Dumesnil et de Sixte V

sur Philippe II.

Depuis longtemps Philippe menaçait d'un concile le Souverain-Pontife ; à la fin il chargea son ambassadeur d'en demander la convocation. Le comte d'Olivarès, qui craignait d'être jeté par les fenêtres du Vatican, résolut d'attendre l'occasion d'une solennité publique pour déclarer les intentions de son maître. Sixte en fut averti ; et le jour de l'Ascension on le vit aller en grande pompe célébrer la messe, précédé de deux cents sbires, et du bourreau tenant une corde à la main, tout prêt à étrangler celui qui oserait rompre le cortège pour s'approcher de Sa Sainteté.

Les menaces du Pape et l'appréhension continuelle où il

(i) Van der Vynckt^ t. III. Notes de Tarte et de Reiffenberg.

tenait Philippe pour ses états d'Italie, firent prendre enfin à ce monarque une résolution extrême II avait juré de ne point attaquer Rome par les armes ; sa piété ne devait point souffrir, non plus^ qu'il causât un schisme dans l'Eglise ; on peut dès lors prévoir quelle fut sa dernière ressource. Sixte mourut dans les derniers jours du mois d'août, répétant à tous ceux qui l'entouraient, que le poison de Philippe était parvenu jusqu'à lui. En apprenant sa fin soudaine, Henri IV ne put s'empêcher de dire que c'était un coup de la politique espagnole, et l'Europe entière pensa de même. Philippe^ dans ses instructions secrètes, avait coutume d'appeler le poison un re^uiescat in face. Quelque temps avant sa mort. Sixte, qui n'ignorait point cette circonstance^ disait au comte d'Olivarès, dont les paroles lui semblaient plus menaçantes qu'à l'ordinaire : « Sachez, monsieur l'ambassadeur, que nous ne craignons de votre maître, que quelqu'un de ses requ'uscat in jpace • (i).

Philippe, dans le moment où il obtenait à Rome un si beau triomphe sur la France, cherchait encore par d'autres moyens à se venger de la protection que l'Angleterre accordait à ses ennemis. Elisabeth dénonça, dans toutes les Cours, une nouvelle entreprise que les Espagnols avaient formée contre sa vie ; elle en accusait hautement Philippe, et rejetait sur lui toute l'horreur du complot. Un ceruin Emmanuel d'Andrada, et un autre espagnol appelé Lopez, depuis longtemps établi à Londres, furent convaincus d'avoir reçu du comte de Fuentès une somme d'argent pour empoisonner la reine. Les pièces du procès prouvent que d'Andrada avait en partie cédé aux sollicitations des jésuites, qui, dans cet assassinat, lui faisaient entrevoir non-seulement l'avantage de l'Espagne, mais celui de l'Eglise entière (2).

(i) Histoire de Philippe II, roi d'Espagne, par Alexis Dumcsnil. — Paris, 183$, pages 272, 273 et 27+.

(2) Histoire de Philippe II, roi d'Espagne, par Alexis Dumesnil. — Paris, 1835^ pages 311 et 312.

M. Pascual Gayangos, l'un des plus savants bibliophiles espagnols, qui fournit de nombreux documents à Prescott et à Gachard pour leurs ouvrages sur don Philippe et don Carlos, s'exprime ainsi dans son prologue au c voyage de Philippe II en Angleterre, • œuvre de don Andrès MuAoz, imprimée à Saragosse en 15^4 :

ff Les appréciations de nos auteurs s'accordent toutes, quant à la description de l'entrevue et de la célébration du mariage du Prince avec la Reine ; l'accord n'est plus si complet dans les détails des voyages et de la translation de la cour d'une ville dans une autre ; quant à la vie privée du Prince ils gardent tous un silence absolu, car, il n'était guère possible de parler légèrement d'un prince, héritier de si vastes et de si nombreux royaumes, dans des correspondances semi-officielles destinées à la publicité. On trouve pourtant, dans des lettres particulières de l'époque, que la conduite du Prince en Angleterre ne fut point exemplaire, mais au contraire dissolue et licencieuse au plus haut degré, jusqu'à d:!roger à des amours vulgaires et vivre en concubinage, (d'autres disent marié), avec une dame Isabel Osorio qui lui donna trois enfants • (1).

Bien que cet illustre bibliophile ne désigne pas les lettres où il a puisé ces faits, je tiens en si haute estime sa scrupuleuse véracité que je reproduis ses paroles bien moins pour leur propre valeur que parce qu'elles appartiennent au prologue de ce curieux ouvrage : le t Voyage de Philippe II en Angleterre. »

Jugement du capitaine général don Evaristo San Miguel dans sa très curieuse histoire sur Philippe II,

f II fut, comme presque tous les personnages distingués de

(i) Viag-e de Felipe II à Ingîaterra, par Andrès Munoz. Zaragoza, 1554. — Page 27 et a8.

son siècle, tenace dans ses croyances^ intolérant pour les autres^ persécuteur des ennemis de son église, ardent pour l'extirpation des soi-disant hérésies ; on dut à son caractère sombre, à son manque naturel d'indulgence, à la sévérité dont ses actes étaient empreints, l'opiniâtreté, l'énergie, la rancune avec laquelle il provoquait les mesures favorables qu'il croyait indispensables pour faire réussir ses projets. La suprématie royale était toute puissante, lors de son avènement au trône, mais jamais roi ne porta si haut les prétentions de ce principe, et n'érigea plus complètement en système le. servage politique du peup e. L'unité royale et l'unité dogmatique furent les deux principes favoris auxquels il voua toute sa vie. Il commença à commander les espagnols, loi sque ceux-ci étaient bien plies au despotisme de leurs rois; mais, pendant son règne, ils s'habituèrent peu à peu à considérer la majesté divine et la majesté humaine comme étant presque de la même essence, avec cette différence, toutefois, que l'une tenait de l'autre son suprême pouvoir. La dureté avec laquelle Philippe II soutint ses principes fut extrême, comme furent terribles les moyens qu'il mit en jeu pour les faire triompher dans les moments de conflits. Ce monarque n'avait point de qualités pour être aimé; il fut abhorré et craint presque de tous ; d'autres l'estimèrent et le respectèrent sincèrement. Des faits avérés par tous les historiens témoignent de sa sév 'rite, de sa cruauté, de son besoin de vengeance, et il est fort inutile que se3 panégyristes s'efforcent d'effacer les actes atroces que l'on trouve dans certaines pages de son règne. • (i).

ff II est admis que^ s'il surpassa son père par application au travail et son zèle dans les affaires, il ne le valut point en intelligence, en clairvoyance, dans la connaissance des hommes, dans le tact et l'habileté qu'il déployait pour mettre en branle ce qui favorisait sa politique. Il lui était de beaucoup inférieur

(i) Historia de Felipe Ilyrey de Espana, pardon Evaristo San Miguel. Madrid i8f7. Tome IV, page 177 et 178.

^ya APPENDICE

dans toutes ces qualités extérieures qui méritent la bienveillance et attirent la popularité, malgré l'étiquette sévère dont s'entourent les rois. Sous le rapport militaire on ne saurait établir aucune comparaison entre le père qui aimait à se montrer, dans toute la pompe des armes, à la tête des soldats qu'il conduisait au combat, et le fils, dont l'épée vierge contribua à détruire son prestige, dans une époque guerrière où tous se faisaient honneur de briller dans la carrière des armes. Il est au moins étrange qu'un monarque engag '*, presque pendant toute sa vie, dans des guerres importantes, ne se présente que deux fois devant ses armées : la première, après la bataille de Saint-Quentin, d'où il resta éloigné de quatre lieues pendant la lutte ; la deuxième à Badajoz, où il se contenta de voir défiler l'armée qui, sous les ordres du duc d'Albe, allait lui conquérir un royaume. On peut penser que cette répugnance à quitter l'Espagne et l'idée où il était qu'il pouvait voir et régler fort bien de l'Escurial les affaires européennes, contribuèrent à ses fautes politiques; car, on a beau louer sa prudence, ce roi commit de grandes fautes, t (i).

D'après Llorente même, il y a lieu de croire que le roi ayant exprimé le désir de voir terminer les jours de Don Carlos, on glissa quelques mots au docteur, qui consentit à se faire l'instrument de la volonté royale, en administrant le médicament dont il a été quesdon. D'après quelques phrases et certains sous-entendus de l'historien Cabrera, on peut supposer qu'il y eut quelque mystère dans le purgatif; mais tout ceci ne saurait aller au-delà d'une hypothèse, plus ou moins forte, suivant la façon de voir, suivant les idées ou le parti auquel appartient le lecteur. Il est possible que le remède fut administré dans une intention mauvaise ; il est possible aussi que, malgré son vif désir de sauver le prince, le médecin se trompa, comme il arrive malheureusement souvent ; il est encore probable que,

(i) Historia de Felipe II, rey de Espana, par don Evaristo San Miguel. Madrid iHy^. Tome IV, page 179 et |8o.

même sans purgadf, le malade fiHc mort; car il souffrait d'une grande irritation, son estomac était ruiné par de nombreux excès, et il souffrait d'une fièvre ardente, au plus fort de Tété. Il parait toutefois notoire, quelle que soit l'hypothèse à laquelle on s'arrètç, que Don Carlos était condamné à ne jamais quitter sa prison, et que l'auteur de sa mort (violente ou non), fut celui-là même qui avait été l'auteur de ses jours.

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