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que les papiers, ses intelligences avec Montigny, sa correspondance avec les Flamands de Sévillc et les personnages des Pays-Bas.
Le nonce dit, dans sa dépèche du 26 avril 1568, que les papiers du cofFret consistaient en une lettre à son père, une autre à Sa Sainteté, une autre à l'Empereur, une quatrième aux princes catholiques, aux princes d'Italie, aux royaumes et Etats de son père, à tous les grands d'Espagne, aux conseils, aux chancelleries et aux principales députations.
Elles contenaient spécialement de nombreux griefs qui avaient été commis à son égard, prétendait-iî, par Sa Majesté, depuis plusieurs années, et il s'en allait, disait-il, loin des siens, parce qu'il ne pouvait les supporter davantage. Il ajoutait aussi que Sa Majesté empêchait qu'on lui donnât une femme, pour que les enfants qui naîtraient de lui ne pussent régner en Espagne, mais bien ceux du Roi. Il rappelait qu'on lui avait prêté serment comme prince, et qu'on ne devait pas s'écarter de cette obligation et de l'accomplissement exact du serment... Il promettait, à ceux qui lui seraient iidèles et qui tiendraient leur serment, de grandes faveurs, de grandes grâces, entre autres, de leur rendre la gabelle que le Roi leur avait enlevée ; aux municipalités, il promettait de leur enlever les gabelles qu'on leur avait dernièrement imposées. Aux princes et aux sujets, il disait qu'il avait été obligé de prendre cette résolution, il leur demandait delà considérer comme bien faite; il cherchait à se
faire des amis par de bonnes paroles et beaucoup d'offres.
Ces pièces originales ne nous sont pas parvenues, parce que si le Roi lui-même ne les a pas brûlées, les personnes à qui il recommanda de les détruire, après sa mort, les ont anéanties. Ce qui est certain, c'est qu'on ne les a trouvées nulle part, et qu'on ne les trouvera jamais. Quant à moi, il me suffit que le nonce de Sa Sainteté ait envoyé ces dépêches au Pape, pour leur accorder toute la valeur qu'elles méritent. Des faits de cette nature, un nonce ne les avance pas sans en être parfaitement instruit, et si quelqu'un pouvait l'être, c'était le représentant du Pape pour qui étaient ouvertes les portes de l'Inquisition, et jusqu'au cœur pervers d'Espinosa.
Le nonce rapporte aussi qu'il se trouvait dans le coffret une liste des personnes qu'on devait poursuivre jusqu'à la mort, sur laquelle étaient inscrits le Roi, son père, Ruy Gomez et sa femme, le président Espinosa et le duc d'Albe. Et une autre contenant ses amis au nombre desquels étaient comptés la Reine qu'il aimait beaucoup, don Juan d'Autriche, don Luis Quijada et d'autres.
Avec des preuves pareilles, M. de Moiiy veut-il encore ne voir, dans don Carlos, qu'un innocent que le Roi faisait enfermer comme fou, et dans la commission que nomma Philippe II , composée d'Espinosa, de Ruy Gomez, de Briviesca de Munatones, dans la cause qu'il envoya chercher aux archives d'Aragon, intentée contre le prince de Viane,
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veut-il ne voir que des moyens de guérir un fou? Si don Cristobal Mora de Castel Rodrigo y Dieguez et don Diego de Yepes, son confesseur, chargés par Philippe II, n'avaient pas fait de ces papiers Tautoda-fé prescrit par le Roi, M. de MoUy aurait vu de quoi s'entretint cette junte, ce que les témoins y déclarèrent, et ce que contenaient les documents du coffret vert.
Pourquoi Philippe II relevait-il de la garde du prince, cinq jours après son arrestation, le duc de Feria à qui il l'avait confié, pour mettre à sa place Ruy Gomez de Silva? Pourquoi bouleversa-t-il la Maison du prince et prit-il à son service don Martin de Gaztelù, qui était celui qui signait les lettres pour Séville où Ton demandait de l'argent, et qui envoyait les communications? Etait-ce une manière de punir l'homme qui possédait toute la conspiration du prince don Carlos? Il faut être très simple pour ne pas comprendre le mobile de tous ces changements, de tous ces mouvements, pour ne pas comprendre pourquoi les seules personnes* qui avaient leurs entrées franches dans la prison du prince étaient, selon Cabrera, le médecin Olivarès, Quintanilla et le confesseur Diego de Chaves. Olivarès qui tuait, Quintanilla qui répandait des calomnies, et Diego de Chaves qui soutirait du cœur les idées les plus secrètes pour les raconter au Roi.
Et pour guérir un malheureux fou, selon M. de MoUy, on Penferma dans la pièce appelée de la Tour, qui n'avait qu'une petite fenêtre, haute et
ET DON CARLOS aoy
grillée, par où on ne pouvait passer la tête ( i ). Dans une pareille réclusion, on ne devait guère savoir au dehors ce que faisait le prince. Pour le guérir, en effet, suivant M. de Moiiy, il fallait isoler le prince du monde, et que personne n'eût aucune nouvelle de lui, ni même la Reine, sa marâtre, ni son aïeule.
Après qu'il Teùt fait enfermer dans la prison, il ne vint pas le revoir, et, comme personne ne pouvait arriver jusqu'à lui, il lui fit parvenir, au mois d'avril, la lettre de Hernando Suarez dont nous avons déjà parlé. Je laisse à mes lecteurs le soin de deviner qui put être Tinspirateur de ladite lettre, et la nécessité qu'éprouvait Philippe II de voir le prince se confesser pour savoir ce qui se passait dans son âme. Tel est, et non un autre, l'objet de la susdite lettre : le Roi et l'Inquisition pouvaient tout.
Une fois que don Carlos eut confessé et communié, quand le Roi vit qu'à Rome et en Espagne même on regardait la confession comme une preuve qu'il s'était repenti des idées qu'il avait eues à l'égard de son père, et que la communion en était une autre, qu'il n'était pas fou, Philippe II écrivit alors ce qui suit à Zuiîiga pour qu'il le comniuniquât à Sa Sainteté ; • S'il paraissait à Sa Sainteté que cela présupposait, tant dans Tentendement que dans la volonté, la disposition nécessaire pour arriver à un si haut sa-
(i) Dépèche du Nonce et de Fourquevaulx du 19 janvier
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crement, il est bien que vous compreniez pour y satisfaire, si cela paraît convenable.,, que c'est là une matière où il y a différence de temps, de plus ou moins d'obstacles, et une distinction de degrés ; en effet, il peut bien arriver qu'une personne soit en état de recevoir les sacrements, quoi qu'il n'y ait pas chez elle ni sujet, ni disposition pour la direction et le gouvernement, et les choses de cette qualité qui sont nécessaires (i). »
A cela, M. de MoUy répond que don Carlos était entièrement fou. Dans quelle consultation de médecins a-t-il vu cet état confirmé? Et s'il ne Ta vu dans aucune, pourquoi l'assure-t-il? Il sait parfaitement, et il le dit à la page 286 de son livre, qu'évidemment la résolution de Philippe II était inébranlable, et l'on ne pouvait imaginer d'autre suite que la mort à la détention du prince.
M. de MoUy attribue la maladie du prince au défaut d'exercice et aux ardeurs d'un été brûlant, et il ne pense pas que mettre sans communication, durant si longtemps, n'est pas une manière effective pour guérir un malade qui s'était confessé et qui avait communié. Le prisonnier se trouvant ainsi exclus de toute communication, qui assure à M. de Moiiy qu'elles furent les causes de sa maladie, quand même elles sortiraient de la bouche de son médecin, Olivarès, et de ceux qui l'assistaient, lorsqu'il écrit
(i) Lettre de Philippe II à Zuiîiga, Arch. Simaiicas. Est., leg. 906.
lui-même : i Quant aux lettres du secrétaire d'Etat, rien ne démontre la vérité de ce qu'elles avancent. L'unanimité même de ces documents n'en prouve pas la valeur, s'ils viennent tous de la même source, à savoir, d'un mot d'ordre donné par le cabinet espagnol.
f Cependant, et en présence de ces obscurités, une réflexion me frappe. Si Philippe II et le Conseil d'Etat ont accumulé ainsi, pendant deux mois, des mensonges destinés à tromper toute l'Europe et à dissimuler éternellement la vérité à l'histoire, il ne peut y avoir, sur la fin de don Carlos, qu'une seule hypothèse : le Roi l'a fait périr en prison. Un crime seul pourrait expliquer un si habile système pour prévenir tous les soupçons, et ce crime eût été longuement prémédité. Or, s'il est vrai qu'il n'y ait point de preuves absolument inattaquables, qui s'opposent à cette hypothèse, il faut bien convenir, d'autre part, qu'il n'en est pas une seule acceptable qui la confirme (i). »
Il y a des preuves qui confirment le crime et la^ conduite de Philippe II; où il n'y a pas de preuves, c'est pour le délit du fils, pour le genre de sa maladie, parce que aucune sentence de tribunal n'a qualifié le délit, et qu'aucune consultation, ni rapport de médecins n'a caractérisé la maladie.
Ces précautions, ces mesures, la lettre au cardi-
(2) Charles de Moûy, Don Curlos et Philippe II, pp. 287,
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nal Pacheco, ne se prennent et ne s'écrivent que lorsqu'on veut commettre un cîrime. Ne pas laisser entrer dans la chambre ni l'aïeule, ni la tante, ni la belle-mère, ni les médecins, c'est une preuve qu'il n'était pas question d'une maladie qu'on traitait de guérir, mais d'un crime qu'on voulait commettre impunément; sous la forme prudente de la raison d'Etat, sous le prétexte d'une malheureuse folie, d'une maladie gagnée à force de désordres.
J'accorde que le prince conspirait, comme l'affirment les pages de M. de Moiiy ; je l'accorde, par les paroles de Philippe II sur Montigny et par la manière dont il fit mettre ce dernier à mort dans Simancas, par les lettres de don Carlos où il demandait de l'argent, et par la délation de Tassis, le directeur des postes.
Oui, le prince conspirait; mais où sont les preuves de la conspiration? Où est l'accusation, où est la défense, où est la sentence ?
La victime, nous la connaissons; nous voyons les instruments qui exécutèrent le crime et le personnage qui l'ordonna. Ce qui n'a jamais été prouvé, ni juridiquement, ni historiquement ; par des documents dignes de foi, c'est le délit, c'est la folie, c'est la maladie du prince.
€ Il est loisible, dit M. de Moiiy, à n'importe quel ignorant de croire à un crime, mais il n'est possible à aucun savant de le démontrer (i). » Pour
(i) Charles de Mouy, Don Carlos et Philippe II, p. 288.
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moi, je ne suis qu'un littérateur bien humble et bien modeste, mais je laisse au jugement des hommes honnêtes et justes Tappréciation de mes arguments et de ceux de M. de Moiiy, qui commence sa carrière par un livre précieux, écrit avec beaucoup d'érudition, avec une grande abondance de citations et de dates, et un beau style, mais sans preuves ni arguments capables de porter la conviction dans Tâme du lecteur impartial.
Cest d'une manière bien différente que Gachard juge la conduite de Philippe II à l'égard de son fils, quand il écrit : i Est-ce à dire que Philippe II doive être réputé tout à fait innocent de la mort de son fils? Nous ne le pensons pas. Sans doute, le monarque avait eu de graves motifs pour priver don Carlos de sa liberté; il ne pouvait souffrir que le prince, appelé à lui succéder, se mît en état de rébellion ouverte contre lui, et, par des démarches inconsidérées, sinon factieuses, allât porter le trouble et la révolte dans les provinces de la monarchie. Mais ne lui sufEsait-il pas d'avoir déjoué ses projets, en s'assurant de sa personne ? Fallait-il le traiter en criminel d'Etat? le séquestrer d'avec ses amis et ses serviteurs? lui refuser l'air et l'espace? Soumettre à un espionnage de tous les instants, le jour et la nuit, ses actions, ses paroles, et jusqu'à ses pensées? Fallait-il enfin, le réduisant au désespoir, le pousser à attenter à ses jours par tous les moyens qui restaient en sa puissance? Il n'y a pas que le fer, le poison ou le garrote qui tue, les tortures morales sont aussi
un supplice, et Philippe II pourra difficilement être justifié, auprès de la postérité, de celles qu'il fit endurer à l'infortuné don Carlos (i). •
Je n'accorde aucune importance aux rapports de Llorent^, de Cabrera, du nonce, ni de Fourquevaulx, parce qu'ils ont tous la même provenance^ Ruy Gomez et Espinosa; leurs relations sur la maladie du prince n'en ont pas davantage à nos yeux ; le récit d'Olivarès même n'en aura aucune, s'il n'est certifié par d'autres médecins de réputation et de bonne renommée. Ces lignes de Cabrera ne suffisent-elles pas pour juger le rôle d'Olivarès : f II était visité, dit-il, par le docteur Olivarès le proto-médecin, qui sortait ensuite pour se consulter avec ses collègues, en présence de Ruy Gomez et Silva; il continua de soigner le malade, il suivit les accidents de la maladie, et le purgatif resta sans effet, parce que la souffrance paraissait mortelle. » Pourquoi Olivarès entrait-il et sortait-il seul ? Pourquoi ses collègues ne revenaient-ils pas avec lui pour juger de l'état du malade? N'est-ce pas là une preuve suffisante pour caractériser le crime ?
Quoi donc, allons-nous croire, comme des innorcents, que don Carlos fut d'abord fou, puis qu'il fut sujet à des fièvres, à des vomissements et à des dyssenteries ; que ces fièvres devinrent, plus tard, tierces, doubles, malignes, et qu'il eut, enfin, l'estomac si ravagé qu'il ne pouvait rien conserver ? Et,
(i) Gachard, Don Carlos et Philippe //, p. 485.
pour donner à tout cela une couleur de vérité, le ministre Zayas écrit aux ambassadeurs d'Espagne à rétranger : i Parce qu'il pourrait arriver qu'il paraisse à certaines personnes que les désordres auxquels il se livra, dit-on, pouvaient et devaient se remédier; qu'on pouvait faire d'autres diligences, le persuader, le supplier, ne pas lui donner ce qui devait lui nuire, ni lui permettre de se livrer à de pareils excès; là-dessus, Votre Seigneurie et tous ceux qui ont connu le caractère et la nature de Son Altesse, et qui l'ont fréquenté, n'éprouveront aucun scrupule, parce qu'il est certain que, si l'on en était venu à ce point à son égard, il en serait venu à d'autres choses qui auraient été plus dan-gereuses pour sa vie et^ qui pis est^ pour son âme (i). » Il faut regarder l'humanité comme stupide pour chercher à la tromper par des raisons pareilles.
N'aurait-il pas mieux valu, n'aurait-il pas été plus naturel, pour guérir le Prince, de le laisser sortir à l'air libre, en l'envoyant à l'Escurial, ou dans toute autre résidence royale, même en état d'arrestation et gardé à vue ?
Mais ce qui était nécessaire, c'était de précipiter la mort de l'infortuné Prince. Voilà pourquoi, pendant qu'il a l'estomac malade et qu'il souffre de la dyssenterie, lorsqu'il eut mangé ce pâté bien fait,
(i) Lettre de Zayas aux ambassadeurs d'Espagne à Tétranger. Archives de Simancas. Est. leg. 904.
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ce pâté de perdreaux dont nous avons déjà parlé au lecteur, et qui, quelques moments après, lui brûla Testomac, le médecin Olivarès donna à don Carlos un purgatif qui, selon Cabrera, resta sans efFet.
Hélas ! l'impudence des ministres et des écrivains de répoque de Philippe II pour déguiser la vérité n*a pas de nom. Le 21 juillet, le nonce écrit au Pape : * Le Prince est à toute extrémité et Olivarès dit qu'il n'y a pas de guérison. » Comment pouvait-il y en avoir en ses mains ?
Le Prince se confessa, dit-on, mais il ne communia pas, parce que son estomac ne pouvait rien garder.
Mais personne ne raconte que le .père se trouva au chevet du lit de son fils mourant pour le consoler par de douces paroles, ni que le fils lui ait demandé pardon, ni le père au fils, ni que le père lui ait pardonné. Ce qui me fait supposer que si on ne lui donna pas la communion, c'est parce qu'il ne voulut pas pardonner à son père. De sorte que le confesseur, Diego de Chaves, s'opposa à ce que le Roi s'approchât du lit* de son fils. C'est pourquoi, d'après Cabrera, il lui donna sa bénédiction en se tenant entre les épaules du prieur don Antonio et de Ruy Gomez. Or, c'est là ce que je ne crois pas, pas plus que ce que raconte la communication du nonce, disant au Pape que don Carlos demanda au Roi pardon de ses offenses. Tout cela est faux, parce que tout cela n'est prouvé par aucun document d'aucune espèce.
Le 23 juillet commença sa dernière agonie, le médecin s'était retiré; il ne restait, dit-on, à ses côtés que le Père Chaves et quelques gentilhommes de son service. Pour cet infortuné, il n'existait ni le Roi, ni la Reine, ni sa tante dona Juana, ni personne qui eût pitié de son mal et de sa mort prochaine.
Le petit-fils de Charles-Quint périssait sans témoins; pour lui, TafFection de la famille n'existait pas; pour lui, il n'y eut ni tendresse paternelle, ni prières de la bonne tante qui lui avait servi de mère, ni les doux regards de cette princesse de France, de cette noble et pieuse dame dona Elisabeth de Valois, de cette vertueuse épouse, de cette Reine compatissante qui accepta son martyre, avec tant de grandeur et de dignité.
Je dédie à ce lis si pur de la couronne de France, les pensées les plus tendres, parce qu'elle fut l'unique consolation qu'eut ce Prince infortuné, qui mourut, à minuit et demi passé, en disant : t Cest temps, mon Père, secourez-moi, • et qui, frappant sa poitrine en signe de cdntrition, expira à la première heure du 24 juillet 1568, à Tâge de 23 ans six mois et seize jours.
Dans sa prison, don Carlos ne fit pas de testament, celui que Ton a est le testament qu'il dicta, en 1564, à son secrétaire Gaztelù, où il nommait pour exécuteur testamentaire Tarchevêque de Séville, Honorato Juan, don Cristobal de Rojas, évêque de Cordoue, l'évêque de Plasencia, Tévéque
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de Siguenza, Ruy Gomez de Silva, Figueroa, don Luis Quijada, Hernando Suarez, le secrétaire Eraso et d'autres personnes.
Le codicille ajouté, dit-on, à Theure de sa mort, n'a jamais existé écrit. Le P. Chaves eut Tidée de donner à chacun de ses geôliers un bijou, parce que telle était, d'après lui, la volonté du Prince. Ce n'est encore là qu'une méchanceté de plus. Connaissant la haine féroce que le Prince professait pour Ruy Gomez de Silva, complice de sa mort, lui faire un cadeau pour avoir été son geôlier si cruel, est une trame grossièrement ourdie qui n'inspire que du mépris.
A la mort de don Carlos, les cités d'Espagne reçurent du secrétaire Zayas la circulaire suivante. Il est impossible de rien lire de conçu avec plus d'astuce :
t Sachez que, dans la nuit du 24 juillet, Notre- Seigneur a bien voulu appeler à lui le Sérénissime prince don Carlos, mon très cher et très aimé fils, après avoir reçu, trois jours avant, les saints sacrements avec une grande dévotion. Sa fin a été si chrétienne et d'un Prince si catholique, qu'elle a été pour moi une grande consolation dans le regret et la douleur que j'éprouve de sa mort. On doit, en effet, espérer avec raison de sa miséricorde divine qu'elle a voulu l'appeler pour en jouir perpétuellement : ce dont j'ai voulu vous informer, comme il est juste, et vous charger de faire faire dans votre ville Içs honneurs, service funèbre, démonstrations
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et regrets habituels dans des cas semblables. Madrid, le 2j juillet 1568 (1). »
f La postérité pensive, dit M. de Moiiy, hésite entre le dédain et la pitié (2). • Il pourra en douter, lui, mais la postérité aura pitié du Prince et horreur de son père et de tous ses complices.
Si le poète Schiller eût connu l'histoire véritable de ce crime, il aurait écrit autrement son drame. Il l'aurait qualifié comme le contemporain de Philippe II, ce religieux si honnête, que l'Inquisition retint emprisonné dans les cachots de Valladolid pendant cinq ans, et qui, ne pouvant exprimer sa douleur que comme le font les hommes de génie, immortalisa pour toujours, en quatre vers, les malheurs de don Carlos :
Aqui yacen de Carlos los despojos, La parte principal vol6se al cielo :
Con ella fué el val or, qued(51e al suelo, Miedo en el cTazon, llanto en los ojos (3).
Ce dernier vers veut dire que le crime laissa toute TEspagne dans l'épouvante, et que, pour la victime, il y eut des pleurs dans les yeux de toute sa patrie.
Si Philippe II avait fait juger, même d'une manière irrégulière, le prince don Carlos ; s'il avait accusé son fils, écouté sa défense \ s'il ra,vait fait juger et condamner à mort pour conspirer contre
(i) Annales de Seville^ de Zuniga, 1677, in-fol.
(2) Charles de Moùy, Don Carlos et Philippe If, p. 30.
(3) Fray Luiz de Léon.
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l'Etat, contre Tunité religieuse de la nation ou contre sa personne ; si ce jugement avait été public et publique la sentence, cette sentence eût-elle condamné à mort, eût-elle été signée par lui, Thistoire dirait aujourd'hui qu'il a été un roi juste et fort, qu'il considéra plutôt le bien de la patrie et de la religion que son propre sang, et cet acte aurait paru plus grand que celui de Brutus. Mais, sur des soupçons, sur des délations, sur des preuves qui pouvaient être fausses et que son fils ne connut point; l'arrêter personnellement, la nuit, et de sa propre autorité ; se changer en alguazil pour le saisir, en fiscal pour Taccuser, en juge pour le condamner, et enfin en geôlier et en bourreau, et tout cela dans les ténèbres et sous le secret le plus impénétrable ; c'est une chose épouvantable et qui n'a pas de nom.
Trois jours après l'emprisonnement, il l'annonça à tous les souverains de l'Europe, mais de quelle manière : au Pape, il lui dit qu'il lui donnera plus tard des explications ; dans d'autres lettres, il écrit que cette mesure n'a rien d'intérimaire et qu'elle a une portée plus haute ; tout cela d'une façon déguisée, mais qui révèle le but qu'il se proposait et qui fait dire par l'ambassadeur de Gênes à son gouvernement, le 26 février 1568 ; t On ne parle pas du Prince ; il semble qu'il n'est que parmi les morts, au nombre desquels on peut, je crois, le compter... »
Personne ne peut pénétrer dans la prison de cet
infortuné, ni la reine de Portugal qui voulait venir l'assister, ni la reine doiîa Elisabeth, ni doha Juana, malgré tous leurs pleurs. Le monde comprendrat-il que, pendant six mois de mart>'re, un père ait pu refuser à son fils toute espèce de consolation, pendant qu'il fait divulguer partout : premièrement, qu'il était fou ; secondement, qu'il s'était rendu malade à force d'excès, excès rendus impossibles par l'organisation qu'il avait donnée à la prison et par les instructions transmises aux personnes désignées pour la garde du Prince, qui le gardaient, pour ainsi dire, à vue?
Quand, après quelques mois de martyre, le Prince se confesse et communie, ce qui prouve que le confesseur lui donnait l'absolution parce qu'il s'était sincèrement repenti, selon Fourquevaulx, qui l'écrit à son gouvernement, le 8 mai, s'il n'avait pas eu le jugement sain, on ne lui aurait pas administré le Très-Saint-Sacrement (i). Quand Madrid et l'Espagne entière attendent que Philippe fasse mettre son fils en liberté, c'est alors qu'il fait dire par ses ministres que, malgré la communion qu'on lui a donnée, le Prince continue d'être fou, et que sa folie est, comme sa fièvre, intermittente.
Pour faire voir que sa mort a été naturelle, il fait dire qu'il est entré dans la prison, qu'il a béni son fils, que le prince a fait testament. S'il est entré dans la prison, cela a été pour le voir de loin, pour se
(i) Dépêches manuscrites de Fourquevaulx, 8 mai 1568.
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convaincre qu'il était à Tagonie, mais non pour lui parler et pour le consoler. L'histoire eût éprouvé un grand plaisir de trouver un motif quelconque pour disculper ce père si cruel.
Le testament qu'il laisse, c'est le testament qu'il avait signé, quelques années auparavant, alors que Ruy Gomez ne l'avait pas trahi, quoique Cabrera assure que Gaztelù entra pour livrer le testament et non pour le rectifier. De plus, on ne s'en occupa pas, parce que le Roi avait eu peur qu'un notaire, son scribe, et les témoins eussent vu la figure et entendu les gémissements de la victime.
Aussi, les paroles du P. Chaves, le confesseur, venant dire, par ordre du Roi, que don Carlos avait disposé qu'on donnât un souvenir à chacun de ses ennemis, établissent la question de la confusion du testament. Il est bien regrettable qu'il n'en ait pas fait un : au lieu des trente mille ducats que le Roi trouva dans la caisse, le soir de l'arrestation, don Carlos aurait pu donner des ordres pour faire rendre à leurs maîtres les cent cinquante mille qu'il avait reçus de Séville, la veille de son emprisonnement. Avec eux, il n'aurait pas eu besoin de demander un prêt de cent écus à son barbier Quintanilla, pour aller jouer, la veille de sa détention, dans la chambre de la Reine, comme on le fait raconter pendant qu'il était en prison.
Ce papier, qu'on fit paraître après la mort de don Carlos, et dans la pensée de le discréditer, était un reçu signé par son barbier, Ruy Diaz deQuinta-
nilla, ainsi conçu : t J'ai prêté à Son Altesse deux cents écus d'or ; je lui en ai prêté cent, un soir, qu'elle emporta dans sa bourse à Tappartement de la Reine, notre maîtresse, pour jouer au Clavo. Quand Son Altesse descendit, sa bourse était vide ; elle la donna au comte (de Lerme) ou à don Rodrigo de Mendoza, afin qu'il me la remît, et que dans la matinée du jour suivant, je lui apportasse cent autres écus d'or, sans faute. Je me les procurai et les lui donnai en présence des gentilshommes de sa chambre. Ces derniers cent écus sont ceux que Son Altesse avait dans sa bourse au temps de son arrestation, comme Ruy Gomez et d'autres le savent (i). » Il n'est pas nécessaire d'approfondir l'esprit et la forme de ce reçu d'un barbier, pour savoir par qui il put être inspiré et le résultat public qu'on voulait en tirer. Cette misérable pièce est le comble de la perversité la plus raffinée. Il est vrai que, dès l'âge de sept ans, don Carlos fut l'objet de toute espèce de calomnie et de malveillance.
Son père, malgré sa piété si chrétienne, ne vit pas mourir son fils. Il eut le plaisir de voir sortir le cadavre, enfermé déjà dans un cercueil de plomb; du haut de son balcon, il put assister à la procession et trancher un différend qui s'éleva entre les Grands, pour savoir s'ils devaient marcher plus en avant ou plus en arrière ; de voir se retirer le cardinal Espi-
(i) Colleccioa de documents inédits pour l'histoire d'£spagne, tome xxvn, p. 8i.
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nosa, ce président de la cérémonie, dont la conscience était tellement oppressée qu'elle ne lui laissa pas la force d'arriver jusqu'à TEglise ! Il rentra cheaf lui pour que, dans les rues, le peuple de Madrid ne pût lire son crime sur son visage. Il n'était pas bien avec le prince, dit Cabrera, et sa mort ne lui avait pas déplu.
Les honneurs Ainèbres qu'on lui rendit, non pas à Madrid, mais à Rome (i), sont une preuve que
(i) Quand arriva la certitude de la mort du Prince N. S. qui est en gloire, Sa Sainteté proposa immédiatement de lui rendre les honneurs ; ainsi, le lundi m du présent mois, il y eut messe solennelle, dite par Tarragona. Sa Sainteté et presque tous les cardinaux se trouvèrent dans la chapelle, avec les vêtements noirs^ comme il est requis pour un pareil acte, et Sa Béatitude mit même l'amulette, la barrette et souliers de drap. Le dix, ils se célébrèrent à Saint Jacques avec beaucoup de décorum et d'ensemble; à la messe se rendirent vingt- un cardinaux dans l'ordre suivant : Augusta, S. Clémente, Montepulcesiano, Pissa, Capihuca, Saurello, Cornaro^ Bordifiera, Granvella, Pacheco, Amulio, Correggio, Gambava, Aragon, Colona, Belpsino, Vesino, Castillon^ Alexandrino, Chiesia^ Carafa ; les autres manquèrent parce qu'ils et lient absents ou malades. Il s'y trouva aussi un grand nombre d'évêques et d'archevêques. Celui de Sancta Gatta dit la messe : Otranto, Batocio, Tarragona et S. Sèverino se tinrent aux quatre coins du cata£ilque ou castrum dolorisy et chacun d'eux suivant son rang par ancienneté, en fit deux fois le tour, en jetant de l'eau bénite^ en l'encensant et disant une oraison différente ; ce qui parut très bien. Il y eut un très grand nombre de personnes en robe, indépendamment des Espagnols et des obligés^ le prince de Sulmona et son frère Angelo de Cessis, Jean Georges Césarino,
don Carlos ne conspira pas contre la Religion. Le Collège des Cardinaux et le Pape savaient comment il mourait. Philippe II avait bien écrit à Pacheco, le 19 janvier, de ne pas permettre au Pape d'envoyer personne en Espagne, pour voir ce qui allait
Prosper Colona, la portaient. Ce fut une chose étonnante de voir la quantité de personnes en deuil qu'il y avait. On ne prononça pas d'oraison funèbre ; je fis cette épitaphe et ces vers pour ma consolation. L'ambassadeur partit de chez lui pour se rendre à l'église, accompagné d'un grand nombre de personnes y la majorité en robes traînantes; sur la tête nous portions seulement des toques de drap, recouvertes de crêpe à l'usage de ce pays. La cérémonie eut lieu avec la même compagnie^ les jours qui s'écoulèrent, depuis l'avis des décès, jusqu'à celui des honneurs funèbres; le temple fut visité par tout Rome, quoique beaucoup de cardinaux n'y vinssent pas, parce que, disaient-ils, une pareille cérémonie n'était pas dans les usages. La maison était recouverte par dej tentures de drap noir. Dans la première salle se tenaient dix ou douze serviteurs en robes, qui accompagnaient ceux qui allaient et venaient avec l'ambassadeur. Nous restâmes toujours, don Gaspar de Mendoza et moi, avec nos robes. On donna aussi à tous les serviteurs de Sa Majesté et aux agents des ministres quatre cannes et demie de drap à chacun. Les Illustrissimes Granvelle et Aragon firent prendre le deuil à toute leur maison : de la plus grande dépense c'est la moindre ; ils la changèrent toute en noir. L'Illustrissime Pacheco et le prince de Sulmona portaient déjà le deuil, l'un pour don Antonio Pacheco, son neveu, l'autre pour le prince son frère, ils le prirent maintenant d'une manière plus complète. Angelo de Cessis a fait aussi une grande démonstration. Tous ceux de l'Inquisition ont rempli leur obligation, enfin tous les autres et parti-
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arriver ; mais, trois mois après, le Pape, comprenant qu'on le trompait, demandait qu'on lui écrivît la vérité, et le 28 avril, Zuniga écrivait de Rome : • Le Pape veut savoir la vérité par lettre de Votre Majesté • , et don Francisco de Alba, ambassadeur d'Espagne à Paris, mande au secrétaire Zayas : t De Rome, on a écrit assez d'infamies et de méchancetés sur la mort du prince. •
Les papiers que le nonce déclara au Saint-Père avoir été trouvés dans le coffret, achevèrent de confirmer, à Rome, ce que Philippe II cachait et ce qui parvint à se savoir presque miraculeusement, parce que, dans les trente-neuf ans qu'il vécut après son crime, il détruisit toutes les preuves vivantes, fît brûler tous les papiers se rapportant à cette affaire et à don Carlos, fit anéantir tous ceux qui concernaient le duc de Sesa, ceux qui se rapportaient à la destitution qu'il tenta du duc de Parme, et beau-
culièrement les domestiques et serviteurs de l'archevêque de Tolède.
CAROLO HI8PANIARUM PRINCIPI QUO NON ALIUM HESPERlil MAIORl
LETITIA NATUM NEC ME8TITIA MORTUOM PROSBQUITUR.
Tu magna, populusque tuus sorte excedit omnis Carole ; tu, Dominus, Rexque futurus eras.
In tôt regnorum : populus qui te quoque tuus Sub domino et tanto Rege futurus erat Gui tumuli imago tanta surgit, Carolo, Hispaniarum principi, qui fîlius Régis Philippi, Caroli Augusti ncpos iËtatis anno tercio et vigesimo - Decessit, atque christianis omnibus Fletum rcliquit, maximum risum impiis.
ET DON CARLOS laj
coup d'autres documents. Il institua, par testament, une commission chargée de brûler toutes les pièces qu'elle jugerait devoir être détruites, et surtout celles qui regardaient les morts.
Durant sa vie, partout où s'élevait sur cette affaire une rumeur, un soupçon ou une accusation, il arrivait, par sa diplomatie, son or, son poison, l'épée ou le poignard, comme le prouve l'édit qu'il lança contre le prince d'Orange, qui avait osé publier à Anvers, en 1585, un manifeste imprimé, où il était accusé de la mort de son fils et de celle de la reine Elisabeth.
Philippe II fit détruire, pendant sa vie, tous les écrits qui pouvaient le compromettre ou faire découvrir sa manière d'agir, tant en politique que dans les actes de sa vie privée. En 1576, il ordonna de brûler sa correspondance avec le commandeur Luis de Requesens, correspondance qui se conservait au palais d'Anvers; en 1593, les dépêches adressées au duc de Sesa et au comte de Fuentes. Des documents relatifs à don Carlos, il nVn reste aucun. Dans le paragraphe quatorze de son codicile, il nomma, comme nous venons de le dire, une commission de confiance pour brûler tous les papiers qu'il ne lui conviendrait pas de conserver, et spécialement ceux qui se rapportaient à des personnes défuntes.
Le prince d'Orange accusa, dans une pièce imprimée, et à la face de l'Europe, Philippe II d'avoir assassiné son fils. Philippe II ne répondit pas, mais le 16 mai 1586, il publia un éditdont un des para-
aa6 PHILIPPE II
graphes était conçu en ces termes : « Afin que ce qui est ordonné par moi soit accompli plus facilement et plus promptement, désirant punir le vice et récompenser la vertu, nous promettons, sous notre parole royale, et comme ministre du Seigneur, à quiconque aura assez de courage et d'amour du bien public, nécessaires pour exécuter nos ordres et nous délivrer de cette partie de la société (du prince d'Orange), de lui faire donner, en terres ou en argent, ce qu'il aimera mieux, la valeur de vingt-cinq mille écus ; si la personne avait commis quelque crime, si énorme qu'il sotty nous lui pronnettons de lui pardonner, et s'il n'est pas noble, de l'anoblir, lui, et tous ceux qui lui prêteraient aide ou secours. »
Sur cet écrit, Juan Jauregui et Baltazar Gérard tuèrent le prince d'Orange. Gérard déclara que ce qui l'avait poussé au crime, c'étaient les offres du roi d'Espagne. Et en effet, ses parents reçurent les vingtcinq mille écus, trois villages de la Franche-Comté en Seigneurie et la noblesse héréditaire. C'est de cette manière que Philippe II faisait cesser les rumeurs contre ses actes.
Ceux qui espérèrent trouver des papiers dans un petit coffret vert qu'il laissa, dit-on, aux archives de Simancas, quand il vint les visiter, étaient des innocents. Si Philippe II dit, lors de la visite à Simancas, qu'il laissait des papiers dans le coffret, ce fut un acte d'une infernale sagacité. Ce qu'on trouva plus tard dans cette cassette, ce fut la ^ause de don
Rodrigo Caldéron, secrétaire du duc de Lerme, condamné en son temps à la décapitation, et qui ne put être exécuté avec son maître, qui, pour échapper à la mort, revêtit les habits de cardinal et s'échappa ainsi miraculeusement.
Mais si Philippe II put faire brûler le procès et tous les papiers relatifs à don Carlos, fermer la bouche de ses sujets, tuer ceux qui osèrent Taccuser, il ne put briser la plume de l'ambassadeur anglais, John Mann, qui écrivait à son gouvernement, le 5 août 1568 : « Il existe un fort soupçon que don Carlos est mort d'un breuvage empoisonné. • Il ne put faire disparaître la lettre qu'il écrivit au cardinal Pacheco, ni détruire l'écrit que le prince d'Orange lança contre lui ; ni la lettre de l'ambassadeur de Florence à Côme de Médicis, du 30 juillet 1568, où se trouvait ceci : c Les dires et les nouA^eautés qui se rapportent sont si indignes que non seulement on ne peut les écouter, mais encore les écrire. Et il ne lui est pas venu à l'idée d'inventer des relations de médecins qui prouveraient sa maladie ou leur assistance, ou Pespèce de sa folie. •
Le poignard, le poison ou le cordon avec lesquels il l'a tué ont disparu, mais la victime est toujours restée hors de la tombe, pour que l'histoire la défende. Pourquoi, trois cents ans après, malgré tant d'obscurité, tant de défenses, tant d'intérêts, tant de crainte qu'inspire le panthéon de l'Escurial et le pouvoir des descendants de ce roi, y a-t-il des écrivains qui, comme don Cayetano Manrique, font
aaS PHILIPPE II
voir au monde les événements tels qu'ils se passèrent, en .découvrant, à travers les siècles, la vérité que projettent les faits, les témoignages, les preuves et les plus simples inductions de la logique?
Je ne suis ni Tami, ni Tennemi du roi Philippe II qui, changé en poussière dans son sarcophage de porphyre, attend là le jugement dernier, si un cataclysme atmosphérique ne vient le priver de sa royale sépulture. Dans cette étude, j'aurais voulu trouver des motifs pour le défendre contre ses accusateurs : je voudrais Tavoir trouvé justicier, pieux, bon père pour avoir le droit de défendre sa mémoire et de chanter sa gloire. Mais, comme le grand poète Quintana, je dois le regarder avec horreur; et comme homme de cœur, je dois le condamner pour que rhistoire n'avilisse plus son malheureux fils, don Carlos, qui avait une âme généreuse, reconnaissante, loyale et chrétienne ; don Carlos que son père abandonna dans son enfance, qu'il tourmenta dans son adolescence, qu'il condamna au célibat dans sa jeunesse, en ne lui permettant pas d'épouser aucune des princesses qui prétendaient à sa main, et que, enfin, il sacrifia, à l'âge de vingt-trois ans, de la manière la plus rusée et la plus infernale que Thistoire puisse enregistrer.
Et pour couronner son crime, non-seulement il fit peut-être mourir la reine Elisabeth et peut-être encore, par jalousie, peu de mois après la mort du prince, mais il se maria ensuite avec dona Anne de Bohême, princesse qui devait épouser don Carlos, si
Philippe II lui-même n'avait empêché le mariage, malgré les demandes réitérées de l'empereur Maximilien» père de la princesse, malgré les désirs des Cortès espagnoles et les prières de son propre lîls.
Je le demande à tous ceux qui sont pères, en est-il un qui serait capable, après s'être marié avec la première fiancée de son fils, de se marier avec la seconde, après avoir fait mourir ce fils en prison, et ravoir empêché, durant sa vie, de contracter mariage?
Quelle dureté et quelle noirceur d'âme ne lui fallait-il pas pour entrer dans le lit de l'infortunée princesse que la politique et la crainte condamnaient à être la qnatrième femme d'un monstre vieux et malade, taciturne, silencieux et fier, qui, comme les loups, ne pouvait vivre que dans l'obscurité ténébreuse et froide de l'Escurial?
Hélas ! je n'ai pu décrire les angoisses et la mort du malheureux prince don Carlos. C'est lui qui aurait pu dire en mourant, comme Socrate : • Moi, je ne m'abattrai pas pour mourir injustement; je ne dois pas craindre l'opprobre pour moi, je le crains pour ceux qui me condamnent. • Son père, Philippe II, ne faisait que trembler, en mourant de la manière épouvantable que nos lecteurs vont voir dans les lignes suivantes. Je les copie sur un écrivain qui connaissait bien l'événement :
Outre toutes les afflictions d'esprit qu'éprouva Philippe II, il eut à souffrir de beaucoup de maux du corps. Dans sa jeunesse, il se laissa emporter en tous points par ses appétits et même pendant une
bonne partie de Tâge mûr. Il paya à la fin Tintérêt et le principal, poursuivi par de grandes et graves maladies, quand la vieillesse lui amena, comme par inventaire, toutes les imperfections et toutes les infirmités de la nature, qu'il mourait pendant sa Aie et qu'il souffrait une mort continuelle, sans avoir besoin d'un page pour lui dire, comme l'on répétait à Philippe de Macédoine ; * Philippe, souviens-toi que tu es homme. * Il avait trop souvent l'occasion de se ressentir des misères et des calamités auxquelles tous les hommes sont sujets, quelque grands qu'ils soient.
Plusieurs fois on lui ouvrit une jambe, avec des douleurs excessives. Quelques jpurs avant sa mort on lui coupa un doigt de la main pour arrêter le cancer. C'était là les intérêts d'une longue hospitalité, la nature se résolvait à ne pas lui accorder pour rien une vie si longue. La mort ne voulut pas l'enlever, avant de lui avoir fait sentir que lies Princes et les Monarques de la terre sortent de la vie d'une manière aussi misérable et aussi honteuse que les plus pauvres. Elle l'envahit à la fin par une désagréable phriciasis et par une armée innombrable de poux dans laquelle il était lui-même le champ du combat, le combattant et le combattu. Mais la misère présente ne lui causait pas autant d'appréhension que la misère future : il se représentait les abîmes de la justice de Dieu, le compte qu'il avait à rendre de tant de jours, de tant d'actions, de tant de peuples,
ET DON CARLOS aj i
de tant de sang versé et perdu ; il aurait voulu être né pauvre berger plutôt que roi d'Espagne, ou être mort dans sa jeunesse ; il regrettait de voir que ce n'est pas une faible preuve que Dieu aime un homme que de Tenlever de bonne heure aux incommodités et afflictions de cette vie.
Les bons princes qui régnent heureusement sont récompensés au double de la félicité du royaume des cieux. Les méchants sont toujours en peine dans ce monde, sans être exempts des maux qui les attendent dans Tautre* Ces derniers ressemblent à ceux qui, après de périlleuses bourrasques sur mer, abordent chez des populations si inciviles qu'elles les mettent en pièces.
Avant de mourir, Philippe II fit venir devant lui le prince, son fils, pour lui dire qu'il ne se sentait pas la force, ni la capacité de l'informer de ce qui était nécessaire dans le gouvernement de tant de peuples qui lui restaient, mais qu'il laisserait au pouvoir de son confesseur un papier où il trouverait les plus salutaires conseils de son expérience, les plus justes avis de sa conscience : qu'il voulait seulement en sa présence, à ce dernier point de sa vie et dans son dernier adieu, lui faire entendre les dernières paroles du plus grand, du plus saint et du plus juste roi du monde.
Il fit alors lire ce qu'en mourant le roi saint Louis dit à Philippe-Auguste, son fils. Après cela, au lieu de suivre la coutume ancienne, qui était de donner
les plus chers anneaux que les rois portaient aux
doigts, il ordonna qu'on lui apportât un petit cotfret d'ivoire, d'où il voulait tirer le gage le plus cher qu'il avait, et le joyau de sa mémoire auquel il désirait attacher le prince, son fils. C'était un crucifix, et une discipline; en les donnant à son fils, il lui observa que l'Empereur, son père, était mort en tenant ce crucifix dans la main ; qu'il voulait mourir, lui, en le tenant de la même manière, et qu'il priait Dieu de faire à son fils la grâce de pouvoir tenir ce même crucifix, à l'heure de sa mort; qu'il aurait en lui, comme dans le cœur, le triomphe de la victoire sur les hommes ; que, dans la discipline, il pourrait mêler son sang à celui de son père et de son aïeul.
Après cela, il lui recommanda l'infante dona Elisabeth qu'il aimait de l'affecrion la plus tendre. Il ne lui parla pas des enfants de l'infante dona Catalina, duchesse de Savoie, à qui il avait ordonné, quelques jours auparavant, de donner, comme dernier souvenir, une image de Notre-Dame de Lorette.
Dans les plus violents assauts de la maladie, il luttait, en récitant le psaume 43 de David représentant, sous la comparaison d'un cerf poursuivi par des chiens et par le chasseur, l'ardeur excessive d'une âme qui désire arriver à la vigne, source de la vie, qui ne meurt pas et ne se dessèche jamais dans cette ardeur.
Dans les derniers cinquante jours de son existence, il communia quatorze fois, après avoir fait une confession générale, avec l'examen le
ET DON CARLOS ij)
plus étroit et le plus rigoureux possible. Il protestait devant son confesseur, il lui demandait d'ordonner tout ce qui lui paraîtrait nécessaire et juste pour le repos de sa conscience, qu'il était prêt à l'exécuter en tous points. Cette résolution à la mort était si fervente que son confesseur désirait qu'il mourût de cette maladie et dans l'état oii il était, de crainte que, la santé recouvrée, il ne vît se changer ou se refroidir une si profonde et si heureuse résolution.
La fièvre lente qui l'avait combattu pendant trois ans, et la goutte la plus violente qui peut tourmenter un corps humain, l'avaient préparé à la mort, bien avant la fin de ses jours. Il avait son attention tellement éloignée de toute pensée de vivre qu'un gentilhomme de sa chambre, voyant qu'au milieu de la rigueur de ses souffrances il éprouvait parfois quelque trêve, quelque allégement, lui dit que s'il changeait d'appartement, s'il passait dans une autre chambre plus grande et plus agréable, les médecins assuraient quMl pourrait vivre deux ans ; il ne lui répondit que ces paroles : donnez cette image de Notre-Dame à l'Infante, elle a appartenu à ma mère, et je l'ai portée sur moi pendant cinquante ans.
Il parlait de sa mort, comme d'une entrée royale dans la meilleure de ses cités; de sa sépulture, comme il aurait pu le faire de son couronnement; il disait : il faut m'attacher au cou un cordon d'où descendra, sur ma poitrine, une croix de bois ; je
veux mourir avec ce crucifix qui est celui que tenait l'Empereur, mon seigneur, lorsqu'il est mort. Il y a là quelques voiles de Notre-Dame de Monserrat, préparez-m'en un, et tenez-le tout prêt. La caisse où vous devez m'ensevelir aura cette forme. Allez, dit-il à deux religieux; prenez la mesure de la bière de mon père, ouvrez-la, regardez attentivement comment il est enveloppé ; je veux être ainsi. Considérez que je veux être enterré sans autre cérémonie que celle d'un pauvre religieux de ce couvent. Ceux qui se trouvaient avec lui disaient de sa constance ce qu'a dit saint Augustin de l'admirable résolution d'un saint espagnol : la violence de la douleur était grande, mais plus grande était encore l'énergie de son courage : d'un côté, il souffrait ; de l'autre, il chantait ; la chair souffrait, mafe l'esprit parlait.
La seule chose qui vivait chez le Roi, c'était le sentiment de ses péchés, sentiment qui lui causait une douleur si vive que lorsqu'on lui eut ouvert le genou, le prince, son fils, lui ayant demandé si la douleur, que lui faisait éprouver la nouvelle plaie, était bien forte? Je souffre bien plus de mes péchés^ répondit-il. Il se résigna tout entier en la volonté de Dieu. Il répéta un million de fois ces paroles : Mon père, que votre volonté soit faite et non la mienne. Toutes ses plaintes et tous ses soupirs se terminaient par : que ce soit pour la rémission de mes péchés.
Il reçut r Extrême-Onction le premier septembre,
à neuf heures du soir, après avoir demandé à Tarchevêque de Tolède la manière et la forme avec lesquelles ce sacrement s'administrait, parce qu'il ne Tavait jamais vu donner.
Il avait résolu d'envoyer le Prince et l'Infante à Madrid pour les délivrer par là du sentiment de sa mort, mais il changea d'idée et il voulut que le prince fût présent quand on lui donnerait l'Extrême- Onction. Ensuite, il ordonna de le laisser seul avec son fils à qui il adressa ces paroles : « J'ai voulu, mon fils, que vous vous trouviez présent à cette heure, afin que vous vissiez comment j'ai reçu le sacrement de l'Extrême-Onction ; d'abord, pour qu'il ne vous arrive pas ce qu'il m'arrive à moimême, et que vous ne soyez pas dans l'ignorance où j'étais moi-même sur la manière dont s'administre ce divin sacrement, ensuite pour que vous voyiez où vont les monarchies de ce monde. Vous voyez, mon fils, comment Dieu m'a dépouillé de la glaire et de la majesté de Roi pour vous donner à vous cette investiture. Moi, on va me revêtir, dans quelques heures, d'une pauvre bière, et on me ceindra avec une pauvre corde; déjà la couronne de Roi tombe de ma tête, la mort me Penlève pour vous la donner. Je vous recommande deux choses ; la première, de persévérer toujours dans l'obéissance de l'Eglise; la seconde, de rendre justice à vos vassaux. Un temps viendra où la couronne tombera de votre tête, comme elle tombe de la mienne. Vous êtes jeune, moi, je l'ai été aussi; mes jours étaient
comptés, et ils sont achevés ; Dieu sait le nombre des vôtres qui s'achèveront aussi. •
Il lui recommanda avec passion, dit-on, la guerre contre les hérétiques et la paix avec la France.
Le prince croyant que tout était déjà fini et désirant installer de bonne heure le marquis de Dénia, son favori, demanda à don Christobal de Mora la clé dorée du cabinet. Celui-ci s'excusa en disant qu'il ne pouvait la donner tant que le Roi vivait. Le prince s'offensa de ce refus, et témoigna immédiatement le sentiment que cet acte lui avait causé. Don Christobal se plaignit au Roi qui, sans louer la demande comme un peu prématurée, ordonna à don Christobal de donner la clé au prince, et de lui demander pardon.
Jusqu'à ce moment, le Roi eut sa part dans les graves affaires du royaume. Le prince, son fils, ordonnait les moins importantes. La maladie ne troublait ni son intelligence, ni l'exécution de ses ordres. Son Conseil jugeait que l'autorité du pouvoir suprême pouvait être, en lui, toujours vivante et sainej jusqu'au dernier soupir. Après l'Extrême- Onction, il tourna, comme Ezéchias, le visage à la muraille et le dos aux affaires. Il ne voulut plus avoir son esprit attaché aux choses d'ici-bas, mais il voulut le tenir élevé vers le ciel.
Il mourut enfin, le dimanche treize septembre, vers les cinq heures du soir. Ce mois a été remarquable par la mort de très grands princes et, en particulier, par celle de Charles-Quint, père de
Philippe II. Ce roi avait accompli soixante-et-onze ans.
Malgré le récit de la mort de Philippe II que je viens de transcrire, la narration qu'en donne le chapelain^ don José de Quevedo, illustre bibliothécaire de TEscurial, est si intéressante, que je ne puis m'empêcher de Tinsérer à la fin de ce livre, pour que, hors de TEspagne, où je le publie, on connaisse exactement les derniers moments de cet homme extraordinaire. Le lecteur sera surpris, comme moi, quand il arrive au moment où, pour garantir le complément de ce qui lui était imposé dans Facte de la confession pour son absolution, il le déclare par écrit devant un témoin, afin qu'il pût en certifier. S'il ne restait que cet acte de Philippe II, il suffirait pour juger de la confiance qu'il avait en ses propres paroles, puisque au tribunal même de la pénitence, il avait besoin d'une personne qui témoignât de son intention, comme si, par elle et au moyen de l'intérêt, il devait acheter la rémission de ses péchés.
a II y avait (i) plus de deux ans qu'une fièvre dévorante, presque imperceptible, le consumait insensiblement, et ses souffrances infinies l'avaient ruiné et affaibli, jusqu'au point de ne pouvoir pas même faire un pas. Seule, la vigueur et l'énergie de son esprit, dune trempe extraordinaire, semblaient sou-
(i) Histoire de VEscurial, par don José deQuevedo. Madrid, 1849, PP* S 1-^9*
tenir ce corps amaigri et cadavérique. Toutefois, les nouvelles de la fête de TEscurial parurent le ranimer un peu et, malgré l'état de prostration où il se trouvait, il résolut de se rendre où il trouvait ses délices. Il fit faire une chaise à porteurs dans ce but, et là, presque couché et porté à bras d'hommes qui marchaient très lentement et également, pour ne produire aucune forte secousse, il partit de Madrid, où il ne devait plus revenir.
Il entreprit le voyage, le dernier jour du mois de i5p8; mais sa faiblesse et sa fatigue étaient si grandes, les douleurs que son corps éprouvait si poignantes et si cruelles, qu'il resta six jours à parcourir ce court chemin. Le cinq juillet, entre cinq et six heures du soir, il arriva à la Fresneda, accompagné de ses enfants. Là, il rencontra le prieur et quelques autres religieux plus décorés qui étaient venus le recevoir; leur vue ranima un peu le visage moribond du monarque qui, aux affectueuses questions des religieux sur l'état de sa santé, leur répondit : Je me trouve très bien^ et fai les mains meilleures qu* autres fois; et, comme pour le prouver, il prit un des livres qu'il portait avec lui et il commença à l'ouvrir et à le fermer avec assez de légèreté; tant est grande chez certains hommes la force de volonté.
Malgré cette apparente amélioration, il n'osa pas arriver jusqu'au monastère et il passa cette nuit à la Fresneda, ce qu'il n'avait jamais fait. Le Prince et l'Infante allèrent se retirer à Val de Morillo,
localité distante d'une lieue et demie de TEscurial, pour ne pas arriver à destination, avant leur auguste père, et pouvoir passer la nuit avec plus de commodité. Le lendemain matin, ils se réunirent à lui, dînèrent en sa compagnie et montèrent ensemble, le soir, au monastère. La communauté vint les recevoir avec la solennité accoutumée. Le jour suivant, le Roi se fît porter à Téglise, où il resta longtemps en prière, devant le Très-Saînt-Sacrement. Le huit, il commença, pour ainsi dire, sa dernière revue et le dernier adieu à tous et à chacun de ces grands objets qu'il avait conçus dans son imagination hardie et qu'il avait réalisés par son énergie et sa puissance.
Etendu dans son siège, presque sans mouvement et porté à bras par sqs serviteurs, il parcourait tous les départements ; il les examina avec attention et prescrivit quelques dispositions dans les reliquaires où se mettaient en ordre les nombreuses reliques qu'il avait dernièrement envoyées ; il s'arrêta assez longtemps et contempla avec plaisir les riches voûtes et l'ensemble si beau de la bibliothèque principale qui venait de se terminer ; il passa à la salle des manuscrits, qui est contiguë, et se fit monter à la salle haute, où le P. Siguënza venait de faire une nouvelle distribution dans les dépôts, et où il avait placé les livres avec son intelligence si connue et son savoir. Il parcourut successivement tout l'édifice, inspecta les choses moins importantes qu'on av^t faites de nouveau ou terminées pendant sa
dernière absence ; enfin, durant quatre jours consécutifs, il occupa tous les instants possibles à cet objet, qui le réjouissait et distrayait tant.
Mais, dans son état de faiblesse, cette même distraction, qui lui faisait oublier ses douleurs, et les douces émotions qu'il ressentait, produisirent une altération assez grande dans ses humeurs malignes. Le dernier jour, il se sentit extraordinairement fatigué ; la fièvre se développa beaucoup plus que d'ordinaire, enfin des fièvres tierces se déclarèrent qui, sans être bien fortes, donnèrent beaucoup de soucis à ses médecins. Ces médecins étaient le premier médecin de la chambre, le docteur Garcia de Onate, le second, le docteur Andres Zamudio de Alfaro, auxquels s'était joint le docteur Juan Gomez de Sanabria. La complication des infirmités qui affligeaient le monarque était si grande, qu'ils ne pouvaient combattre directement la fièvre tierce ; ils finirent cependant par la couper, mais avec difficulté, et encore la coupèrent-ils mal, puisque, quelques jours après, le a a juillet, à minuit, la fièvre l'attaqua de nouveau avec plus de force.
Cette nouvelle attaque pouvait avoir de graves conséquences chez un homme de plus de soixantedix ans, d'une nature si déchue et attaquée par tant de maladies, dont une seule suffisait pour l'achever. Il y avait plus de quatorze ans que la goutte s'était notablement développée, et, dans les sept dernières années, où, à cause de son grand âge, on avait cessé
de le saigner, elle l'avait envahi avec tant de force qu'elle lui faisait souffrir de terribles douleurs, presque continuelles, et qu'elle l'obligea d'avoir toujours une petite canne pour s'appuyer. A cette souffrance vint se joindre la fièvre étique, qui le consumait et l'amaigrissait au point de ne lui laisser que la peau et les os^ et d'épuiser entièrement ses forces. Dans les deux dernières années, il fallait le conduire partout dans un fauteuil. En conséquence de cette prostration, il se déclara une hydropisie qui, sans être fort aiguë, l'incommodait beaucoup ; ses jambes et son ventre s'enflaient et il était tourmenté par une soif enragée qu'il apaisait au prix d'horribles souffi^nces. Les humeurs malignes, dont il était plein, firent éruption, un an et demi avant sa mort, par les parties les plus faibles, à l'index et au majeur de la main droite ; trois plaies s'ouvrirent dans le premier et quatre dans le second ; il s'en ouvrit une autre au pouce du pied droit ; ces plaies étaient si sensibles qu'il ne pouvait pas même supporter que le drap du lit les touchât et qu'elles lui causaient des douleurs des plus aigUes, surtout quand on les lui soignait.
Il se trouvait déjà attaqué par de si terribles et si mortelles infirmités, quand la force de la volonté le conduisit pour la dernière fois à l'Escurial. Ce fut peut-être la Providence qui l'y amena pour que, à la vue de cet incomparable édifice, qu'il avait élevé pour la gloire de son siècle et l'admiration des siècles futurs, et dont la réalisation devait tant
Tenorgueillir, il expérimentât toute la misère de la nature humaine ; il expérimentât la faiblesse de la puissance humaine contre les dispositions de Celui qui touche du doigt les montagnes les plus escarpées et les réduit en fumée.
La fièvre, qui l'avait attaqué le 22 juillet, augmenta extraordinairement, les accès se succédaient l'un à l'autre, et mettaient à chaque moment sa vie en grand danger. Le septième jour, il se déclara à la cuisse droite, un peu au-dessus du genou, un abcès maligne qui grossit prodigieusement, sans que les médicaments appliqués par les médecins pussent parvenir à le résoudre. En conséquence, ils convinrent qu'il était indispensable de l'ouvrir; mais le douloureux de Popération et la trop grande faiblesse du malade faisaient craindre qu'il ne pût résister. Averti du danger où il se trouvait, il en fut convaincu et il commença à se préparer à la mort. Premièrement, il appela son confesseur, Fr. Diego de Yepes, et le supplia de Taider de ses lumières pour faire une confession générale. Il y mit trois jours, et il y manifesta un tel repentir de ses fautes, un si grand désir de les réparer, qu'il protesta non-seulement en paroles qu'il exécuterait tout ce que son confesseur lui ordonnerait pour décharger sa conscience, mais qu'il le transmit par écrit à Cristobal de Mora, et voulut que, devant lui, on lut à son confesseur les paroles suivantes : € Mon père, vous êtes à la place de Dieu, et je proteste devant vous de tout mon respect, je ferai
ce que vous direi être nécessaire pour mon salut ; c'est sur vous que retombera ce que je ne ferai pas^ parce que je suis prêt à faire tout. •
La confession terminée, deux jours avant qu'on lui ouvrît la jambe, il voulut qu'on lui apportât en toute solennité quelques reliques pour lesquelles il professait une dévotion particulière, en prévenant que chacun des ecclésiastiques qui les porterait fût préparé à le faire par une pratique spirituelle. Son confesseur, celui du Prince, qui était Fr. Gaspar de Cordoue, et Fr. Garcia de Sainte-Marie, prieur de TEscurial, revêtus de surplis et d'étoles, prirent, le premier, le genou de saint Sébastien ; le second, la côte de saint Alban, que le pape Clément VIII lui avait envoyée et une indulgence plénière pour le moment de sa mort, avec une autre indulgence pour que tout prêtre, qui dirait la messe à un autel quelconque du monastère, et toutes les fois qu'il le voudrait, fît sortir une âme du purgatoire. Le prieur portait le bras de saint Vincent Ferrier. Tous récitèrent leurs antiennes et leurs oraisons et adressèrent ensuite quelques réflexions spirituelles qui lui servirent de grande consolation. Ensuite, il adora et baisa les saintes reliques, avec une dévotion et une foi admirables, puis il se livra à discrétion aux mains des médecins. Ceux-ci se décidèrent enfin à lui faire l'opération ; le six août, la cuisse lui fut ouverte par le chirurgien de chambre, Juan de Vergara, à qui Dieu avait accordé, selon le P. Siguenza, autant de grâce dans la main que dans la
langue et sur la plume. L'opération s'effectua avec rapidité et succès ; elle n'en était pas moins des plus douloureuses ; mais le parient monarque ne laissa échapper ni une seule plainte, ni un seul soupir ; il semblait entièrement absorbé dans la contemplation des mystères de la Passion selon saint Matthieu, qu'il avait ordonné à son confesseur de lui lire pendant qu'on l'opérait. Quand il vit que l'opération était heureusement terminée, il ordonna à tous ceux qui se trouvaient présents de rendre grâces à Dieu, et à l'instant même tous tombèrent à genoux et prièrent avec ferveur et tendresse.
Indépendamment de la blessure que fit la lancette, il s'ouvrit deux autres fissures qui laissaient couler une si grande quantité de pus qu'il semblait impossible qu'une nature si maigre et si consumée pût fournir des matières à une si grande et si continuelle évacuation. Il en sortait deux pleines écuelles dans les pansements qu'on faisait matin et soir. Ce qu'il souffrait quand on lui seringuait les plaies et qu'on soutirait la matière ne peut s'expliquer.
La main du Seigneur semblait agglomérer les maux et multiplier les douleurs sur ce patient monarque. La faiblesse produite par des maladies si longues, l'ardeur de la fièvre qui le consumait, la soif insupportable de l'hydropisie, les furieuses douleurs des ulcères, tout le mortifiait et l'anéantissait à la fois. Les maux devenaient plus grands de jour en jour ; chaque minute qui prolongeait son existence semblait un miracle, et, malgré tout cela,
on découvrait encore cette âme de fer, cet esprit invincible, luttant face à face et défiant un si grand mal. Il resta cinquante-trois jours dans cet état, toujours dans la même posture, la bouche en Pair, sans pouvoir se remuer d'aucun côté, sans qu'il fàt possible de lui changer le linge qu'il avait sous lui, de sorte que les évacuations naturelles, le pus des abcès, ce qui coulait des emplâtres, la sueur de la phthisie Iç plongeait au milieu d'une saleté des plus dégoûtantes, dans le cloaque le plus immonde qu'on puisse imaginer ; il s'exhalait une odeur insupportable, qui faisait horriblement souffrir un homme qui avait été, toute sa vie, si soigneux et si délicat ; qui n'avait jamais .pu supporter la plus petite tache sur le sol, ni la raie la plus légère sur la muraille. La dégoûtante pourriture où il gisait se communiqua à son corps. Ses épaules et ses reins se changèrent en une plaie énorme, aussi fétide, aussi dégoûtante que la cause qui l'avait produite, de sorte que, depuis le pouce du pied jusqu'au sommet de la tête, il n'avait rien de sain. Après trente-cinq jours de lit, on lui donna un lavement avec du bouillon de volaille et du sucre, qui produisit des évacuations pestilentielles si abondantes et si continues, qu'elles auraient suffi, à elles seules, pour détruire en peu de temps la nature la plus robuste. Ce nouvel accident augmenta ses souffrances d'une manière extraordinaire, parce que ces vapeurs corrompues, qu'il ne pouvait pas ne pas aspirer, ou lui causaient des léthargies des
plus profondes, dont il fallait réveiller, ou des insomnies terribles qui ne lui permettaient pas un moment de repos. En un mot, le tourment qu'il souffrait à toute heure était inappréciable
Il ordonnait continuellement de remettre à son confesseur ou à son aumônier, qui était Garcia de Loaisa, nommé déjà archevêque de Tolède, des sommes considérables pour faire célébrer des messes, doter des orphelines, secourir des pauvres et des veuves, fonder des maisons religieuses, ériger des autels, enrichir des sanctuaires, sans oublier les hôpitaux et les autres œuvres de charité, de sorte que, seulement en argent, les sommes réparties en ces jours-là dépassèrent plus de quarante mille ducats.
Cependant il gouvernait toujours ; il donnait toujours quelques ordres à son favori Cristobal de Mora. Lorsqu'il apprit que les bulles étaient arrivées pour liarchevêque élu de Tolède, il voulut le faire sacrer immédiatement; à cet effet, il fit appeler le nonce de Sa Sainteté, Camilo Cayetano, don Andrès Pacheco, évêque de Ségovie, l'évêque d'Osma, et, le ï6 août, la cérémonie eut lieu, avec toute la solennité et la pompe possibles, dans la grande chapelle du temple, afin qu'il pût la voir de
son lit.
Quand le sacre fut terminé, il appela le Nonce et lui demanda de lui accorder, au nom du Pontife, la bénédiction apostolique, l'indulgence plénière pour l'article de la mort, et toutes les indulgences
et grâces que Sa Sainteté avait coutume d'accorder, rassurant que toute son ambition se bornait à mourir en état de grâce et à obtenir le pardon de ses fautes. Le Nonce le fit ainsi ; il expédia immédiatement un courrier à Rome, et le Saint-Père confirma tout ce que son légat avait accordé, même avant la mort du Roi.
Cette vie, toutefois, s'éteignait sensiblement ; on entendait à peine ce qu'il disait parce qu'il avait à peine la force de parler. Elle semblait même tenir du miracle, cette vie difficile et horrible, qui se prolongeait au mépris d'une nature dissolue et exténuée. Lui-même, connaissant que le terme de sa pérégrination ne pouvait tarder d'arriver, et voulant recevoir dans la plénitude de son jugement le sacrement de l'Extrême-Onction, demanda instamment qu'on le lui administrât. Il n'avait pas une connaissance parfaite des cérémonies qui devaient se pratiquer, parce qu'il ne l'avait jamais vu administrer, et, afin de le recevoir dignement, il ordonna à son confesseur de lui lire, dans le rituel romain, tout ce que l'Eglise avait coutume de faire dans ^administration de ce sacrement. C'est ainsi qu'il s'instruisit de tous les détails ; il demanda ensuite aux médecins s'il était déjà dans le cas où on pourrait le lui administrer ; ils convinrent que oui et on avertit le Roi. Alors il ordonna de lui laver les mains et de lui couper les ongles; il appela don Cristobal de Mora et lui dit qu'il voulait que le Prince son fils se trouvât présent à cet acte ; de plus,
le prieur et quelques religieux, et les officiers de sa maison. Dès que tout fut préparé, à neuf heures du soir du premier jour de septembre, Parchevêque de Tolède, don Garcia de Loaisa, lui administra le sacrement ; près du lit se trouvaient le Prince et l'Infante, ses enfants et les autres personnes déjà nommées. Il se montra si courageux, il vit s'effectuer toutes les opérations avec tant de calme et de fermeté, qu'à part la faiblesse, il ne paraissait avoir aucun mal ; au point que le P. SigUenza, qui était présent, crut qu'on lui avait donné trop tôt le sacrement que l'Eglise veut ne voir administrer qu'au dernier moment.
La cérémonie terminée, il resta seul avec le prince son fils et héritier de sa couronne à qui il dit alors : t fai voulu, mon fils ^ que vous vous trouvie^ présent à cet acte, afin que vous vissiez où tout aboutit, » Il le chargea ensuite de veiller surtout pour la religion et la défense de la foi, pour l'observation de la justice, et de travailler à vi\Te et à gouverner de manière qu'arrivé au même point il se trouvât avec la conscience tranquille. Il ajouta quelques instructions particulières pour le gouvernement des royaumes dont il allait hériter, quelques conseils comme roi et comme père. Le prince sortit extrêmement attendri et son père continua, sur ce lit de douleur, ses longues souffrances.
A partir de ce jour, il abandonna presque entièrement les affaires du gouvernement, et il commença à s'occuper minutieusement de sa mort et de sgs fu-
nérailles. Premièrement, il ordonna d'ouvrir et d'examiner la caisse qui contenait le corps de Fempereur et roi, son père. Ensuite, il fit une solennelle profession de foi, d'après celle que Ludovico Blosio expose au livre deux de ses œuvres. Quelques jours après, il ordonna à Ruiz de Velasco de lui apporter une caisse dont il lui avait spécialement confirmé la garde, six ans auparavant, à Logroho, et dans laquelle se conservaient deux voiles et un crucifix consacré, crucifix qui était le même que l'empereur son père avait tenu, dans ses mains, au moment de sa mort. Il voulut qu'on le suspendît aux rideaux de son lit, devant ses yeux. Il disposa que sa bière fut faite du bois qui restait de la croix où était placé le crucifix du grand autel, bois extrait de la quille d'un galéon portugais appelé cinco chagas^ les cinq plaies, galéon qui, depuis plus de vingt ans, était démoli dans le port de Lisbonne, lorsqu'il alla prendre possession du royaume de Portugal. Le bois de ladite quille venait d'un de ces arbres énormes qui croissent dans les Indes orientales et que les naturels appellent angeli.
La bière fut faite de ce bois, doublé intérieurement de satin blanc et à l'extérieur d'une toile d'or noire, avec une croix de satin cramoisi dessus et des clous dorés. On la porta près de son lit pour qu'il la vît, et lui-même comprenant Pétat de putréfaction où il se trouvait, l'odeur insupportable qu'il exhalait, il voulut qu'on fît pour l'intérieur de cette caisse une autre caisse en plomb et qu'on l'y dépo-
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skt sans Fembaumer. C'est admirable et presque incroyable, paraît-il, que se trouvant dans cet état de martyre et d'anéantissement, puisque les liquides qu'on lui donnait ne passaient qu'avec une extrême difficulté, il pût s'occuper si minutieusement de ce qui regardait son enterrement, sans négliger entièrement les affaires du royaume. En effet, don Cristobal de Mora répétait souvent qu'il était surpris de voir la facilité avec laquelle tl passait des choses les plus graves de son gouvernement aux détails les plus insignifiants de son enterrement, comme s'il se trouvait en pleine santé.
Deux jours avant sa mort, sentant qu'elle approchait, il voulut dire adieu à ses enfants et les bénir. Le prince et l'infante se présentèrent, il les embrassa tendrement, leur dit quelques paroles, pas longues, son extrême faiblesse et son état de prostration ne le lui permettaient pas, toutes relatives à l'observation de la foi et à la conservation de la ^•eligion. Il dit en particulier à l'Infante que puisqu'il n'avait pas plu à Notre Seigneur qu'il la vît mariée, comme il l'eût désiré, avant qu'il se retirât de cette vie, il lui demandait de se gouverner avec la prudence dont elle avait fait preuve jusque-là et de chercher à augmenter la foi dans les Etats qu'il lui laissait. Telle avait été son intention principale en les lui donnant, espérant d'elle qu'elle ferait comme il lui en laissait la charge, et qu'elle le dirait aussi à son cousin, et le lui demanderait de sa part quand
elle le verrait (i). Ensuite, livrant à son confesseur un papier où était écrite une instruction que saint Louis, roi de France, avait donnée à son héritier à rheure de sa mort, pour qu'il la lût au prince, sans manquer une parole, il leur présenta à baiser sa main décharnée et presque inerte ; il leur donna ensuite la bénédiction, avec un singulier courage et force d'âme,et il les congédia, les yeux pleins de larmes et le cœur rempli d'amertume.
Le lendemain, quand son confesseur dit la messe à Tautel qui était au pied du lit, il manifesta les plus vifs désirs de recevoir la Sainte Communion qu'il avait déjà reçue deux fois depuis TExtrême- Onction. Mais les médecins avaient prévenu qu'il ne pourrait avaler l'hostie à cause de son extraordinaire faiblesse, et le confesseur dut lui refuser sa demande. Enfin l'heure arriva où devait se terminer cette si longue et si pénible agonie, quoique la tranquillité du patient semblait faire croire que toutes les douleurs avaient cessé. Les médecins avisèrent
(i) Philippe II mourut en exprimant le désir de voir sa fille unie à Tarchiduc Albert^ son cousin germain, à qui il cédait les Pays-Bas en fief perpétuel, dépendant des rois d'Espagne. A la suite de son dernier codicile, octroyé à Saint-Laurent, le 23 août 1597, et de la même main et écriture que ledit codicile, se trouve un papier dont voici la teneur : c Les conditions par lesquelles Sa Majesté a bien voulu disposer des Etats de Flandres en faveur de la Senora lofante et de l'archiduc Albert avec qui elle doit se marier. » Elles se composent de neuf articles ou paragraphes, sans signature. — Archives du monastère.
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don Cristobal de Mora pour qu'il lui fît connaître que sa dernière heure était arrivée. Il entendit cet avis sans trouble aucun ; il fit appeler son confesseur, les deux Altesses, Tarchevêque de Tolède, le prieur du monastère pour l'aider dans ce pas. L'archevêque lui adressa une longue et dévote exhortation qui dura plus d'une demi-heure; il l'exhorta à confesser sa foi et à protester pour elle ; il y répondit d'une voix assez claire et assez intelligible : t Oui^ je confesse et je proteste, • Il demanda ensuite qu'on lui donnât lecture de la Passion selon Saint- Jean, ce que fit Tarchevêque de Tolède lui-même, en mêlant à sa lecture des réflexions dévotes que Sa Majesté écouta avec des marques de tendresse et de regret. A une heure de la nuit, son confesseur lui adressa un autre discours non moins saint et tendre. A peine ces exhortations cessaient-elles que le malade répétait : Père^ dites encore^ dites encore^ de sorte qu'il s'écoula quelques heures pendant lesquelles il entendait, sans cesse, des paroles spirituelles et affectueuses. Le docteur Juan Gomez craignant de le voir par là finir plus tôt, lui conseilla de se reposer un moment pour prendre haleine, mais il lui dit : // n'est déjà plus temps.
En effet, peu d'instants après, et une heure et demie avant de mourir, il fut pris d'un évanouissement mortel ou d'un^ syncope qui fit croire à tous qu'il avait cessé d'exister, parce qu'elle dura assez longtemps ; mais tout à coup il ouvrit les yeux avec vivacité et les fixant sur don Fernando de Tolède qui
tenait dans ses mains le crucifix que son père baisait au moment où il expira, il le prit et le baisa plusieurs fois. Le même don Fernando lui présenta ensuite le voile de la Vierge de Monserrat ; le roi le regarda, le prit en souriant tranquillement et lui dit : € Donne:{4e ici qu'il est déjà l'heure. » Alors le prieur du monastère lui lut la recommandation de Fâme selon le rituel romain, il montra qu'il l'entendait et qu'il recevait une consolation dans ses paroles pleines d'onction. Il resta plus d'une demi-heure avec le voile dans une main et dans l'autre le crucifix qu'il baisait fréquemment, jusqu'à ce qu'enfin à cinq heures du matin, aux premières lueurs du jour, il protesta qu'il mourait catholique ; il éprouva un petit tressaillement, entr'ouvrit deux ou trois fois la bouche, et cette âme si énergique et si forte abandonna le corps déjà consumé, corrompu et dis* sous, le 13 septembre 1598.
Ce grand monarque était né le 21 mai 1527. Il avait commencé à régner par suite de l'abdication de son père, l'empereur Charles-Quint, en 1556. Il commença la construction du monastère de Saint- Laurent, monastère qui n'a jatnais été assez apprécié, en 1563 ; il en vit poser la dernière pierre le 13 septembre 1584; et quatorze ans après, ce même jour, mourut à l'âge de soixante-onze ans, trois mois et vingt-deux jours, Philippe II, après une maladie des plus longues, des plus terribles, remplie des plus cruelles souffrances et qui peut servir de puissant exemple, afin de prouver que le monde entier vaut
bien peu pour soulager la desrinée d'un homme durant la maladie et dans la tombe.