LE CONFESSEUR, FRAY BERNARDO
L'aveu que vous me fttes à confesse, mon fils, vous sera compté, non comme une faute, mais comme un titre. La prudence vous commande de penser le plus souvent au rebours de vos paroles. Seul importe ce que l'on tait, puisque, seul. Dieu le comprend.
Un repos, Philippe II s'assied.
C'est pour que vous soyez son roi fidèle, qu'il vous fit tel que vous êtes. Ce que les hommes appellent vos vices lui sont nécessaires, peut-être autant que vos vertus.
Le comte de Féria apporte le courrier du roi. H le dépose sur la table et sort.
11 faut sauver le monde, malgré le monde. Un roi serait sans force, si, pour un tel devoir. Il limitait son droit.
Philippe II feuillette lentement sa correspondance, après en avoir rompules sceaux.
En notre siècle, l'idée d'autorité s'ébranle. On oublie que rien ne la doit entamer, pas même la sagesse. Vous seul le comprenez bien, tandis que le Saint-Père n'en tient compte qu'à peine.
Il ignore ce qu'il faut à l'Espagne.
FRAY BERNARDO
A Rome, on se divise, on se relâche, on argumente. L'atmosphère y est mauvaise : le pape la respire. Or, qui raisonncu transige. Qui discute, s'affaiblit. 11 faut croire, affirmer, agir...
Tout à coup, le roi saisit une lettre qu'il ne quitte plus des yeux. Bien que son confesseur s'exalte, il ne prête plus guère attention à ce qu'il dit. Sa main, lentement, se crispe.
Telle est ma foi, c'est la seule qui soit hautaine ; C'est la seule qui soit claire comme le feu, A cette heure des temps, où la justice humaine Divorce indignement d'avec celle de Dieu.
L'Angleterre lest désunie. En nos Flandres, l'Église Dans la bourbe des maux et des sectes s'enlise, Le Saint-Empire est dévoré par mille erreurs, L'ombre s'étend sur le manteau des empereurs, L'Europe est de vertige et de fureur saisie, Peuples et rois n'ont plus la peur de leurs remords Et l'on dirait que tous les vents hurlants des Nords Sont à Satan et déchaînent l'apostasie.
Se calmant et suivant des yeux la lecture que fait le roi.
Heureusement qu'il est dans l'univers une Espagne, la vôtre. La guerre des Maures, pendant des siècles, l'a trempée. Elle n'a crainle ni du sang, ni deâ supplices. Aucun front, quelque haut qu'il soit, n'échappe à ses inquisiteurs. Vous avez fait brûler. Sire, Carlos de Sesse et sa femme Isabelle qui descendait du roi Pedro. Vous avez abattu Domingo de Rojas, de la famille des Posa. Un Cristoval
d'Ocampo fut tué et son cadavre livré aux flammes. Quant à la marquise d'Âmboise...
Au prononcé du mot « Amboise », le roi instinctivement, par un mouvement brusque de dissimulation, cacbe la lettre qu'il tient en main. Son confesseur le regarde fixement. Philippe s'en aperçoit. Après un instant de réflexion.
Voici, mon Père.
Il lui tend Fécrit. A un appel de Phil4)pe II, le duc de Fériaentre.
Duc, allez chercher vous-même la comtesse de Clermont, et amenez-la, devant nous.
FRAY BERNARDO (après avoir lu)
Il y a en cette aventure au moins deux coupables : Don Juan qui laissa s'embarquer la Marquise d'Amboise, et la comtesse de Clermont, maîtresse de Don Carlos.
Relisant Técrit.
Don Juan n'est pas sûr. Rappelez-vous le jour qu'il s'enfuît, sans aucun ordre, combattre au loin les Turcs. Son devoir était de surveiller les côtes et de s'emparer de la marquise. Il y a failli. Arrêtons-le.
Des pirates menaçaient la Corogne. J'ai moi-même enjoint à Don Juan d'y diriger mes navires et mes soldats. Les côtes de Guipuscoa étaient libres, non par son ordre, mais par le mien.
FRAY BERNARDO
Pourtant, une femme, quelque entendue qu'elle soit, ne combine pas elle seule une aussi périlleuse entreprise, et Don Juan...
N'insistez pas, mon Père.
FRAY BERNARDO (relisant le rapport)
Le rapport, il est vrai, n'accuse que la comtesse. Ruy d'Almedo a reconnu deux de ses serviteurs, comme ils arrivaient, le soir, à Renteria. Un autre témoin prétend que le premier des deux appartenait à Don Carlos. Il faudrait ordonner une enquête.
Nous interrogerons la comtesse de Clermont.
FRAY BERNARDO
Elle sait être habile. Les Valois trouvent en elle un précieux auxiliaire, elle est dame d'honneur, et...
PHILIPPE II (à mi-voix)
Espionne... je sais... je sais...
^ FRAY BERNARDO
Don Carlos l'aime. Elle ressemble à la reine, votre compagne. Toutes deux viennent de France; on les croirait sœurs.
PHILIPPE II (agacé)
Je sais, je sais.
FRAY BERNARDO
La comtesse s'est emparée du cœur de don Carlos, il n'écoute plus qu'elle. Les inquisiteurs s'en sont aperçu, ils le surveillent. Son orgueil, autant que sa faiblesse, les inquiète. S'il n'était votre fils... (Tout à coup.) Peut-être est-ce lui, lui, infant d'Espagne, qui sauva la Marquise?
Folie 1
FRAY BERNARDO
Don Carlos est dangereux. Onne saitpas... il aurait pu...
Folie, vous dis-je...
FRAY BERNARDO
Un homme nouveau s'éveille en lui. La santé lui revient; des idées inquiétantes Tassiëgent. Il espère beaucoup, il espère trop.
Don Carlos n'est fort que par une femme. C'est elle qu'il faut perdre.
FRAY BERNARDO
Puis-je, Sire, comme tout à l'heure, à confesse, vous dire toute ma pensée ?
Je la devine.
Se rapprochant de Fray Bernardo,et lui parlant les yeux dans les yeux.
Oui, Don Carlos me hait, oui. Don Carlos s'exalte, s'aveugleetse trompe; oui, Don Carlos n'apu ignorer le crime de la comtesse, mais ce Don Carlos-là, quoique imprudent et peut-être dangereux, n'en reste pas moins le futur roi d'Espagne, celui qui ne peut songer à me trahir, qu'en se perdant lui-même, celui, enfin, qui toujours, quoi qu'il rêve, respectera en ma personne cet absolu pouvoir qu'il incarne comme moi. Nous sommes une même pensée de Dieu. S'il l'oubliait... Mais à quoi bon supposer l'impossible.
FRAY BERNARDO
Le Ciel vous entende I
Et maintenant, que tout ceci soit dit, comme je vous ai dit tout à l'heure mes fautes, devons à moi, devant l'Éternité.
Un long repos.
Prenez place ici, mon Père.
Il lui indique un pupitre, à guuche.
La comtesse va venir. Le duc de Féria l'est allé chercher.
Vous l'interrogerez, vous noterez son interrogatoire — et nous le communiquerons au Saint-Office.
La comtesse est introduite par le comte de Féria, qui, dès ce moment, se tient debout, à la droite du roi.
LA COMTESSE (& Philippe II, désignant le duc et Fray Bemardo)
Sire, tant de juges me troublent et m'intimident. Et je ne sais vraiment...
Chassez de votre esprit toute crainte, Madame. Ma présence seule la doit dissiper.
LA COMTESSE
J'étais venue à votre appel. Ce que je pourrais vous dire ne regarde que votre fils...
PHILIPPE II (à Fray Bemardo)
Interrogez Madame.
FRAY BERNARDO
La marquise d'Amboise a quitté l'Espagne, sans l'ordre du roi. C'est vous, Madame, qui l'avez sauvée.
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LA COMTESSE (arec fermeté)
La marquise et moi étions amies. Elle s'était rendue librement en Espagne — elle pouvait librement la quitter.
FRAY BERNARDO
Personne ne peutgagner,ni quitter, sans ordreje royaume. Quand la marquise s'en vint de France, elle était catholique. Nous l'avons accueillie. Elle s'est faite hérétique chez nous. Noire juslice devait l'atteindre. Vous ne pouviez l'ignorer-
LA COMTESSE
La marquise ne se doutait pas...
FRAY BERNARDO (brusquement)
Ce n'est pas vrai.
LA COMTESSE (se tournant vers le roi)
Sire... l'hostilité de votre confesseur m'effraie... je ne sais pas...
J'étudie votre gêne et votre trouble. Je lis dans votre attitude ce que vous nous cachez.
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LA COMTESSE
Mais...
FRAY BERNARDO
C'est à bon escient que la reine Catherine de France vous envoya auprès de nous. Vous la servez ici, mieux que personne.
LA COMTESSE
Mais, Sire...
FRAY BERNARDO
Votre intelligence est fine, les secrets l'attirent. Où les autres regardent, vous surveillez. Vos lettres renseignent la France sur ce que, seul, le roi veut savoir.
LA COMTESSE (se tournant vers le roi)
J'agis sans fard, et je pense tout haut, Sire. Je suis à votre cour une des compagnes et des dames de la reine; je ne suis rien d'autre. Mon amitié pour la marquise d'Amboise, je l'ai montrée au grand jour. Qu'elle me perde, si vos lois l'exigent. Mais, quant aux lettres viles et coupables que j'aurais écrites, je les ignore, et je me deniande si vous les connaissez vous-même.
Mes soupçons ne me trompent jamais.
Je défends devant vous mon honneur. Je vous jure que jamais je n'écrivis une ligne que vous ne puissiez lire. Je borne ma défense à ce serment.
FRAY BERNARDO
Vous ne seriez ni la brillance comtesse de Clermont que i . recherche la reine, ni Thabile et séduisante amie qu'a dis-
tinguée un prince, si vous n'étiez coupable...
LA COMTESSE (se tournant vers le roi)
Vous me laissez accabler et je suis sans défense. Sire, ce n'est pas d'un gentilhomme.
PHILIPPE 11 (aigre)
Madame...
LA COMTESSE (ne s'adressant qu'au roi)
Don Carlos m'a choisie, il m'aime. Je lui donne ce que je peux donner de plus profond: ma vie. Si j'étais l'intrigante
que vous dites, il me haïrait ; si j étais l'espionne, il me chasserait.
FRAY BERNARDO
Don Carlos est aveugle.
LA COMTESSE
Vous savez comme moi son violent passé, Ses jours dans la èolèi^e et dans l'ennui versés. Mais vous ne savez pas combien un rien l'apaise. Mon cœur jamais ne ment, ma main jamais ne pèse. Quand je le vis pour la première fois.
C'est lui qui vint à moi.
J'ai retenu sa plus douce parole Et dans cet instant même où vous me iorturez, Avec des mots sournois et acérés, Sire, c'est elle encore qui me console.
Un silence ; le roi semble attendre.
LA COMTESSE (continuant à s'adresser au roi)
J'ai pour son infortune une tendresse ardente. J'aime son cœur tour à tour morne ou triomphant,
Que m'importe Texcès de ses haines mordantes
Et ses abattements et ses fureurs d'enfant! .
Je Taime tel qu'il est, et suis fière qu'il m'aime.
Je ne raisonne point combien cet amour même
Touche parfois à la pitié, combien...
PHILIPPE II (tout à coup sévère)
C'est outrager mon fils que de l'aimer ainsi.
LA COMTESSE (révoltôe)
Oh ! Sire, Sire.
Soyez calme, Madame, et répondez mieux.
LA COMTESSE
Je ne puis plus répondre; je pie vois environnée de pièges, vous dénaturez toutes mes paroles. Si je donne à Don Carlos ma tendresse attentive et soumise, :>, "
Je lui montre aussi le courage qu'il faut aux rois. Je le grandis et je le gagne Au bel orgueil de se sentir infant d'Espagne, D'avoir créance et confiance en soi,
Le roi acquiesce.
D'être celui qui veut, s'instruit et juge, Qui trouve en son pouvoir son droit ou son refuge, Qui se découvre enfin, après vingt ans d'ennui, Un cœur d'accord avec ses rêves d'aujourd'hui.
Très bien, très bien... Mais, en ce moment même, vous vous perdez. IVioi seul et des hommes choisis par moi forment le cœur et l'esprit d'un futur roi d'Espagne. Vous êtes étrangère, vous êtes dangereuse ; vos conseils, vos adresses, votre amour, tout est nuisible.
LA COMTESSE (révolté e)
Oh!
Dieu sait vers quelles erreurs vous l'entraînez. Ce que vous lui dites, la nuit, quand vous me croyez absent. Les hérétiques que vous sauvez ensemble...
LA COMTESSE (comme surprise)
Non, non, votre fils ignorait tout...
C'est donc bien vous seule?,..
LA COMTESSE
Eh bien, oui, seule, je suis coupable, seule, je savais à quoi je m'exposais.
PHILIPPE II (à Fray Bemardo qui consigne)
Voici l'aveu complet.
LA COMTESSE
Et je n'en rougis pas. Ma conscience...
Assez, Madame. Sauver une amie n'est rien, quand je songe à ce que vous faites chaque jour, à ce que vous êtes, vraiment ici, une espionne.
LA COMTESSE
Je nie, je nie.
Nier n'est rien, lors que j'affirme.
LA COMTESSE
Jamais ! jamais !
FRAY BERNARDO
Nous en avons les preuves, nous vous les montrerons, mais avouez d'abord.
LA COMTESSE
Ce n'est pas vrai. Ce ne peut être.
FRAY BERNARDO
Jj'aveu est rédempteur, il amortit la faute, il vous gagne le ciel. Confessez-vous.
LA COMTESSE
Non ! non !
FRAY BERNARDO
Avouez, puisque c'est le salut.
LA COMTESSE
Non! non!
FRAY BERNARDO
Puisque le roi sait tout.
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LA COMTESSE
Non ! non !
FRAY BERNARDO
Puisque le roi Tordonne.
Non I non !
PHILIPPE II (se levant)
Puisque le roi le veut!
LA COMTESSE
Non ! non ! Jamais ! jamais I
FRAY BERNARDO
Vous avez avoué tout à l'heure. Vous avouerez encore.
A cet instant, un violent tumulte à la porte. Don Carlos, Téiiéo brandie, bousculant la garde du roi, apparaît.
DON CARLOS (sur le seuil)
Je veux passer, je veux aller au roi, vous dis-je.
Carlos I
DON CARLOS
Je veux parler, moi seul, et sans témoins, A Philippe, le roi des Espagnes, du soin De ma grandeur qu'on méconnaît et qu'il néglige.
PHILIPPE II (à Don Carlos)
Retirez-vous.
DON CARLOS
Jamais, jamais.