LE COMTE DE FÉRIA
Vous oubliez Que vous êtes dans le conseil où délibèrent...
DON CARLOS (désignant le roi)
Je suis ici, chez lui, mon père ; J'y suis rivé, depuis le front jusques aux pieds : J'y reste. Aucune force humaine.
Puisque j'y suis venu, ne m'en fera bouger.
Aa duc de Féria et à Fray Bernardfo qui regardent avec inquiétude Tépée de Don Carlos.
N'ayez crainte; le roi ne court aucun danger.
Il jette son épée sur la table.
Avant de m'en venir, j'ai muselé ma haine.
PHILIPPE II (à Don Carlos)
Parlez.
DON CARLOS (désignant le duc et Fray Bernardo)
Je parlerai quand ils seront partis.
Sur un signe de Philippe II, le duc et Fray Bernardo disparaissent par la porte de droite. Le duc, sans que Don Carlos le voie, emporte Fépée.Euz partis, Don Carlos s'en va vers la comtesse, et la prenant par la main.
Oh ! ne les suivez pas, Madame, et passez par ici. Il la conduit à la porte de gauche.
J'aime la comtesse de Clermont. Je m'en fais gloire. Tout à l'heure, le duc de Féria s'en est venu l'arracher de chez moi, tandis que je priais à l'oratoire. Il la mena par force ici; pourquoi?
Je ne suis pas de ceux qu'on interroge.
DON CARLOS
Mon cœur est plein de trouble et dévoré d'ennuis. Je veux savoir par vous, quels droits un duc s'arroge...
Il faut quitter ce ton, et songer qui je suis, Et m'écouter plus calmement, comme naguère.
Mon fils. Rien ne s'est fait pour vous déplaire Et vous me comprendrez, voici :
Les princes de Lorraine vous recherchent, vous, infant d^Espagne, pour leur nièce Marie, qui fut reine de France. Déjà, votre choix aurait pu s'arrêter sur l'archiduchesse Anne d'Autriche, ou Marguerite, princesse de Valois. Je ne forme jusqu'aujourd'hui aucun dessein qui troublerait une préférence. Je ne redoute qu'une chose : le dépit de la comtesse de Clermont. Voilà pourquoi je l'ai interrogée.
DON CARLOS
Un prince de mon sang aime les comtesses, mais épouse les reines. La comtesse m'approuvera le jour que je me marierai. Mais je suis jeune et ma tendresse veut rester libre encore.
Songez qu'à votre âge, j'avais choisi la reine.
DON CARLOS
Ni Marguerite de Valois, ni cette Marie d'Ecosse qu'on dit aventurière et belle, ne m'attirent autant que cette naïve princesse d'Allemagne.
Ce choix me platt plus encore que les autres. Assez de liens nous unissent aux Valois. C'est à l'Empire qu'il faut songer ; (bienveillant) dites, si votre union remettait en nos mains la couronne de Charles-Quint !
DON CARLOS
Oh ! si jamais un tel rêve se réalise J'étonnerai le monde autant que mon aïeul, Je serai l'empereur sacré qui symbolise La force, humaine entière et parle à Dieu, tout seul. Je marcherai armé de merveille en merveille ; L'Europe aurait enfin, après mille ans d'efforts. Trouvé quelqu'un pour conquérir la tombe où dort Le souvenir du Christ, sans qu'un chrétien le veille.
Vous êtes bien du sang de Charles V, mon fils, Folie, amour, conquête et gloire — et leurs périls! Mais nous sommes d'accord, mon âme en est heureuse. Dites, s'ils nous voyaient, ceux dont l'esprit se creuse A désunir en nous les liens serrés par Dieu 1 Je te veux fier et grand. Voici ma main.
DON CARLOS (hésitant)
Mon père !
Non pas celle qui frappe et incarcère.
Mais celle qui caressait ton front de feu
Et de fièvre, quand tu étais mon infant triste.
DON CARLOS (retenu)
Nous qui sommes si loin l'un de l'autre !
J'insiste.
Don Carlos lui donne la main.
L'archiduchesse apportera ses vertus graves en notre
cour. Elle parle de tous et yous admire ; elle vous aime déjà. Notre ambassadeur me renseigne.
DON CARLOS
Il faut si peu de chose pour me séduire. J'attends cette enfant douce, comme une amie. Elle comprendra mes humeurs et mes colères, et j'en serai touché, discrètement, sans le lui dire.
Heureuse princesse !
Et puis, elle sera, après la reine, la plus haute d'entre les femmes. On Tentourera d'hommages magnifiques. Sa présence rajeunira la cour. Je serai fîère d'être une majesté pour elle; nous gouvernerons ensemble une province de nos royaumes; nous...
PHILIPPE 11 (interrompant)
La comtesse de Clermont l'étonnera peut-être, mais les reines d'Espagne doivent être indulgentes, elles l'ont été toujours. Au reste, la comtesse séduit ceux mêmes qui d'abord lui sont hostiles. Tout à l'heure, nous causions
ensemble de ses amis, de la France. Nous avons même parié de Vous.
Pendant ce temps, Don Carlos se promène dans la chambre et s'arrête d'abord, sans y prendre garde, devant le pupitre où Fray Bernardo, dans sa fuite, a laissé à découvert Tiaterrogatoire de la comtesse.
DON CARLOS (confiant)
Si VOUS la connaissiez, vous l'aimeriez, mon père. Elle m'exalte ou me contient, à volonté.
Je sens qu'elle m'est sûre, et fîère et nécessaire Pour l'œuvre que je rêve et dont je veux doter Un jour, par ma bravoure et ma ferveur, l'Espagne. Elle m'est la santé claire et vive. Elle accompagne, Sur des chemins nouveaux, mes pas encor tremblants. Même, si je l'osais, je vous parlerais d'elle Avec des mots profonds,, tendres et violents...
Mais pourquoi craindre, à cette heure si belle. Où nous sommes l'un pour l'autre, comme jadis, Un père émerveillé de voir vivre son fils, De l'entendre rêver son destin sur la terre De préparer pour lui l'avenir...
Don Carlos depuis un instant regarde fixement l'interrogatoire qu*il a devant les yeux. Tout à coup, le lacérant d'une main crispée.
DON CARLOS
Ah I mon père , C'est à douter de la foudre des cieux !
Comment, tandis qu'a\ec des mots astucieux Et tortueux, ici, dans cette chambre même, Vous appeliez la femme admirable que j'aime.
Des pourvoyeurs du Saint-Office enregistraient, Sous les yeux que voilà (il désigne le roi), sa perte et son arrêt.
Carlos !
DON C4RL0S
Et vous osiez parler de cette femme 1 Vous osiez la nommer en même temps que moi !
Son nom ne glaçait point votre bouche d'effroi, Et vous ne trembliez pas d'être à tel point infâme !
PHILIPPE II (se levant)
Silence, infant. Vous outragez en moi...
DON CARLOS (exaspéré)
Tant mieux !
Depuis toujours vous m'entourez d'intrigues, Vos paroles me sont un trousseau vénéneux Et enlaçant de serpents noirsy Toutes se liguent Pour fasciner d'abord et pour broyer après.
Le mal atteint en vous je ne sais quel excès. Lorsque je songe à lui, je songe à vous, mon père ; Que je gouverne un jour, j'oublierai tout, hormis y L'horreur que j'ai de vous, et la colère D'être quelqu'un de votre sang.
PHILIPPE II (ébranlé)
Mon fils, mon fils.
Il va, comme chancelant, s'abattre sur le prie-Dieu.
DON GABLOS (le rejoignant)
Non pas, je vous rejette, et je ne veux plus l'être ; Vous n'êtes plus qu'un roi fourbe qu'il faut punir, Qui déshonore en lui son fils et ses ancêtres. Votre règne sera l'effroi de l'avenir ; On vous hait en Espagne, on vous maudit en Flandre, Votre pouvoir honteux et bas — il est à prendre.
Je sens un projet sombre en mon âme germer ; Le chrême est effacé dont vos tempes sont ointes Et vous pouvez remercier à deux mains jointes Le Ciel, qu'en cet instant, je me sois désarmé.
Il sort à recalons et cherchant des yeux son épée. PHILIPPE II (douloureux)
Le malheureux, le malheureux. L'idée Du meurtre a traversé sa tête ; ô Dieu 1 Et c'est ma perte, et c'est ma mort qu'il veut ! Sur quel crime sa vie était échafaudée 1 Sur quel espoir épouvantable et fou !
Encor, si je pouvais, en son esprit qui bout, Trouver à son erreur une excuse suprême; Mais il vient d'attenter à l'Espagne, à lui-même, A ce qui les résume, à mon pouvoir, à moi !
Dieu qui dispensez la force aux rois.
Contre leur cœur qui pleure et redoute sa haine. Abolissez en moi toute faiblesse humaine.
Pour maintenir mes droits, fût-ce en perdant mon fils.