DEUXIÈME TABLEAU
Même décor. La comtesse de Glermont assise au bord da lit, en peignoir. Don Carlos rajuste ses vêtements et la veut quitter. L*aabe se lève.
LA COMTESSE
Plus n'est besoin de mots, après de tels serments: Adieu mon roi, mon maître, et mon amant.
Adieu nos élans fous, nos soifs inassouvies^ Adieu le doux martyre de nos deux corps brisés, Et ces roses de joie et ces roses de vie, Touchers mystérieux et merveilleux baisers, Qu'en délaissant ma chair, tes deux lèvres emportent.
Tout à coup tressaillante.
Dis-moi, ne crois-tu pas qu'on écoule... la porte?
Rumeurs à la porte.
DON CARLOS (ne prenant garde)
Oh! donne tes doigts, tes mains, ton front, tes yeux! Ouvre encor le jardin d'or de tes cheveux Où des lueurs brillent et bougent.
Donne ta bouche à ma bouche, ta bouche rouge Et saine et vivante comme le feu, Pour que ma bouche, enfant, en dévore Fadieu.
Il Tembrasse follement, puis il veut s*en aller. Elle le retient plus fort.
LA COMTESSE
Il faut rester, rester encore.
J'ai peur, sais-je pourquoi? de cette aurore Que des barres en noir lignent à l'horizon.
Répète-moi que j'ai ton cœur, que j'ai raison De m'abîmer en toi pour ne plus me reprendre.
DON CARLOS (comme s'il priait]
Ce n'est plus que ta voix que je voudrais entendre Pendant l'éternité ;
Ce n'est plus qu'en tes yeux et tes regards Que mes désirs hagards Voudraient descendre,
Pendant Féternité ;
Et ce n'est plus, qu'en ton âme profonde,
Que je voudrais me retirer du monde
Pendant l'éternité . \j
LA COMTESSE (passionnée) - ''^
Encor! encor! encor!
DON CARLOS (s'enlaçant à la comtesse) A
Tu m'es la Vierge Triomphante parmi les forêts d'or des cierges , Qu'à Guadeloupe, on adore depuis cent ans ; Tu m'es la force et la ferveur et l'éclatant Bonheur qui coule, avec mon sang, dans mes artères; Tu m'es l'ivresse et la splendeur dont vit la terre, Et je me sens indigne et malheureux vraiment De ne t'avoir encor, par un tourment Funèbre et volontaire.
Pu conquérir aux yeux du ciel :
Je voudrais tant souffrir pour mériter nos joies 1 ;
LA COMTESSE '
Ahl le rêve insensé dont te voilà la proie I . ' -■.
L'amour, ami, l'amour jeune et torrentiel ■
Boudit, par des pays si rayonnants de flamme,
Qu'ils absorbent en eux Tombre qu'y fait la mort.
Quand nous serons tous deux en Flandre et que^ le sort,
Avec d'autres pensers incendiera nos âmes,
Et brûlera nos cœurs d'un feu plus résolu,
Nous aimerons l'amour, pour lui-même, sans plus.
Bruits au dehors.
DON CARLOS
Tu fus bonne, tous les autres étaient serviles. Ils se traînaient, rampants, entre mon père et moi; Nous détestant tous deux avec de douces voix Et louant tout, depuis mes coups jusqu'à mes rages. Tu m'as guéri un peu de mes humeurs sauvages Avec de simples mots aimants que seule au monde. En regardant mes yeux fiévreux, tu me dis bien.
LA COMTESSE
Oroi, Si quelqu'une jamais d'entre les femmes, Sentit son corps heureux d'avoir en lui une âme. Pour l'engloutir dans un suprême amour, c'est moi^ Que tu nommes ta reine, efqui pourtant se vante D'être, à tes genoux, ta radieuse servante, Pour^t' obéir et te chérir plus fortement.
DON CAIU.OS
Tu m'as été, et sœur, et mère, autant qu'amante ; Tu m'as montré, avec tes tendres mains ardentes, La lutte et ses dangers, comme une guérison.
Réjouis-toi, car aujourd'hui les horizons Brûlent des éclats d'or qu'y projettent mes rêves. Je marche environné de drapeaux et de glaives ; Un sang vainqueur emplit mon être à le briser ; Tout mon destin devant les cieux se renouvelle, Tout m'est orgueil et joie et vision nouvelle : Je suis ivre de moi ainsi qu'un insensé.
Bruits violents à la porte.
LÀ COMTESSE (très angoissée)
Écoute, écoute donc.
DON CARLOS (tout à coup comme égaré)
Et qu'ils entrent I
LA COMTESSE
Folie! '
DON CARLOS (protégeant la comtesse)
Je suis ton défenseur et mon âme est remplie De ton ivresse, enfant, jusqu'à tenter la mort !
LA COMTESSE
Carlos, ô mon aimé.
DON CARLOS
Je n'ai plus peur du sort, Je n'ai plus peur de rien.
LA COMTESSE
Carlos ! Carlos !
DON CARLOS
Qu'ils entrent 1
Don Carlos court ouvrir la porte largement. Fray Bemardo soin de soldats envahissent la chambre. Rapidement ils entourent Don Carlos. Le moine s'avance et lit.
FRAY BERNARDO
Au nom du Saint-Office et du Saint-Patrimoine DeFÉglise...
DON CARLOS (protégeant la comtesse)
Je suis Carlos d'Espagne, moine, Jeté défends d'oser...
FRAY BERNARDO
Défendez-le à Dieu , C'est lui, lui seul qui parle ici, lui seul qui veut.
DON CARLOS
Je suis ton roi.
FRAY BERNARDO
Dieu est le vôtre, et Dieu vous parle.
Écoutez-le parler, et taisez-vous, Don Charles.
Un silence.
La mort en cet instant vous ouvrirait l'enfer.
DON CARLOS (étonné)
L'enfer...
FRAY BERNARDO
J'arrive à temps pour vous faire la grâce De bien mourir, après avoir longtemps souffert.
Comment, moi, moi, mourir !..
FRAY BERNARDO
Prince, nul ne surpasse, Si haut soit-il, les jugements de Dieu.
PON CARLOS (prostré)
Mourir...
Mourir... moi» moi, mourir.
FRAY BERNARDO
Au nom du Saint-Office et du Saint-Patrimoine de rÉglise, Carlos, prince des Asturies, (ils de Philippe, deuxième du nom, a été déclaré coupable d'avoir soustrait, par son aide et secours, la marquise d'Amboise, ennemie de la foi et d« l'Espagne, à la justice de Rome et du roi. En foi de quoi, le tribunal du Saint-Office Ta condamné aux peines prescrites qu'il subira sans retard, lui épargnant, en sa qualité d'infant, le garot ou le bûcher.
DON CARLOS
Mourir! mourir I
FRAY BERNARDO
Et maintenant, il faut songer au repentir.
Prince d'Espagne, à qui Jésus-Christ fera ^ce . Il n'est crime si grand que le pardon n'efface. Votre cœur se repent-il ?
DON CARLOS (machinalement)
Oui.
FRAY BERNARDO
Sincèrement ?
DON CARLOS
Oui.
FRAY BERNARDO
Je TOUS laisse prier.
LA COMTESSE (comme se réyeillant)
Oh les moines terribles !
Ainsi, ce n'est plus moi qu'ils désignent pour cible, Ce n'est plus moi qu'ils punissent et tuent, c'est lui. Le pauvre enfant en qui je réveillais la vie. cieux, dont la justice est asservie Par ceux même qui s'en disent les serviteurs, cieux pâles et flamboyants, dont les hauteurs S'illuminent de héros clairs qui furent Sur la terre, des rois, n'entendez-vous donc rien Des voix de désespoir et des cris de torture Qu'un Philippe d'Espagne arrache au sol chrétien!
S'adressant aux moines.
Du plus profond de mon âme, je vous hais, prêtres
D'un Dieu sauvage et fou qui n'est plus Jésus-Christ, Moines cruels, moines déments, moines flétris.
DON CARLOS (inquiet)
Prenez garde, comtesse.
toi qui fus mon mattre, triste et malheureux infant que j'adorais, pauvre front rempli de gloire déjà morte 1
DON CARLOS
J'aurais dû t'écouter quand hier tu me parlais. Et c'était bien la mort qui frappait à la porte.
LA COMTESSE (s'avançant vers le moine)
Moine, assassinez-moi avec l'infant Carlos; Sachant ce qu'il a fait, je veux ma part entière. Dans ce que vous nommez sa faute et son complot. Ce sera mon seul vœu, mon unique prière ; Notre amour est de ceux qui traversent la mort:
FRAY BERNARDO
Le roi Philippe est seul maître de votre sort.
LA COMTESSE
Et que VOUS faut-il donc pour me frapper sur l'heure? Seule, j'ai tout conduit ; seule, ici, je demeure, Debout^ pour vous braver et pour sauver, la nuit, Quand vous dormez, vos condamnés et vos proscrits. L'infant Carlos m'aimait ; ma ferveur imprudente A semé, dans son cœur, les semences ardentes : Amour, lutte, révolte et la pitié pour ceux Dont vous noyez les cris en vos brassins de feu.
FRAY BERNARDO (froidement)
Priez ! Priez I
Non, non 1 Le sang rougit vos crosses ; Ma foi s'en est allée et mon plus grand tourment Sera de n'avoir pu crier publiquement :
Elle crie.
Que j'arrachais mon âme à vos dogmes féroces.
FRAY BERNARDO (vu)lent,aux soldats)
Elle est damnée ! elle csl damnée ! Amenez-la.
Une partie des soldats s'emparent de la comtesse.