PREMIER TABLEAU
Appartement de la comtesse. A droite, Talcôve; au fond, large fenêtre. A gauche, deux portes.
DON CARLOS
Pour la première fois, j'ai défié mon père, Je Tai tenu à ma merci ; et ma colère Intimidait son cœur et l'emplissait d'effroi . Il a senti la mort le menacer en moi ; U a tremblé, il a prié, je n'ai plus crainte.
A la comtesse.
Dire qu'il me parlait de toi avec des mots tranquilles , qu'il m'attirait vers lui, qu'il me rêvait empereur, qu'il me trom-
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pait avec de la tendresse... Ah I bien-aimée, que n'étais-tu présente lorsque je l'ai flétri !
LA COMTESSE
Il n'oubliera jamais. . . jamais. . .
DON CARLOS
Qu'il se souvienne.
Je suis le seul dans son palais Qui, en ses mains, détienne Un droit égal au sien — et l'avenir !
Puisque sa race en lui ne peut finir, Puisque le Ciel le veut ainsi, personne au monde. Surtout le roi, ne peut troubler.
En son règne de gloire et d'ombre entremêlé.
L'ordre divin que je seconde
Un repos ; prenant les mains de la comtesse.
Qu'as-tu dit au moine ?
LA COMTESSE
La vérité. On me défiait d'être sincère ; je l'ai été jusques au bout — je me suis perdue. Le roi n'ignore plus que j'ai sauvé la marquise, que seule...
DON CAKLOS
Malheureuse I que ne m'as-lu nommé d'abord ?
LA COMTESSE
11 ne faut pas qu'un seul de ses soupçons s'érige Contre son fils.
DON CARLOS
Mais il a peur de moi, te dis-je.
Je l'ai dompté, vaincu, lui, Philippe, le roi; Jamais je n'ai senti un tel orgueil en moi.
Et pour mon entreprise un aussi clair présage.
LA COMTESSE
Ah ! si tu savais quels furent ses outrages ! Sous quels soupçons il me ployait. J'aurais, moi, comtesse de Clermont, espionné la cour, le roi, la reine, toi-même»
DON CARLOS
Tu ne me questionnas jamais. Tu ignores les affaires d'Espagne. Seules celles de Flandre...
LA COMTESSE
Ah ! celles-là sont ta gloire et ta vie 1...
DON CARLOS (la serrant contre lui)
D'ailleurs, ce que le roi pense ou dit :
Que nous importe, à Theure où c'est moi seul qui monte, Où mon impatience, avec fièvre, décompte Les trop nombreux instants qui retardent encor Mon arrivée en Flandre, avec mes clairons d'or. Je te défends, je te protège et je te porte.
Je te verse la fière ardeur que tu versas.
Aux jours de deuil torpide et lourd, en mon cœur las. Ma jeunesse conquise enfin te fait escorte; Je te sauve à mon tour et t'enflamme de moi...
Carlos, comme enivré, penche la tête sur Tépaule de la comtesse . LA COMTESSE (maternelle)
Berce en mes bras ta fièvre et ton triomphe, ô roi I Espère et sois heureux de ta belle folie, Goûte la volupté de tes désirs ; oublie Ton passé morne et prends ton rêve merveilleux Pour un monde réel que t'aurait fait un dieu. Mon âme est trop perdue en toi pour t'en distraire, Tu te chantes vainqueur et dominant la terre. Avec des mots jaillis du fond de ton bonheur. Dût-il passer demain, sa flamme et sa lueur
Illuminent quand même en ce moment ta tête,
Et c'est assez pour ne songer qu'à ce moment...
Allant vers le banc près de la fenêtre, comme pour reposer Carlos /'■-
qui s'abandonne. '.'1
Repose en ton illusion, tranquillement, ^
A la veille d'entrer, front haut, dans la tempête.
DON JUAN (survenant ; Don Carlos à le voir apparaître se réveille et se
dégage vivement des bras de la comtesse.) . ï -:
Tout ce que j'ai promis, Carlos, je le tiendrai. ?
Moi-même, avec mes vaisseaux clairs, je conduirai Ta jeunesse vers tes peuples de Flandre. Un cri De délivrance acclamera notre cortège
En leurs cités dont renaîtront les privilèges. f
Tu seras maître et souverain du beau pays /'
Qui domine le Nord et regarde la France.
Ton heure est là. \ t
DON CARLOS ;
Et qui t'en donnera l'assurance?
DON JUAN '
Le roi. , 4
LA COMTESSE i
J'ai peur. '''\
DON CARLOS
Faut-il qu'il soit dompté par moi, Pour, tout à coup, s'abandonner à un tel choix !
DON JUAN
Ce qui l'a décidé, c'est de te voir renaître ; c'est ta jeunesse, c'est ton courage, c'est ton audace. C'est de savoir quelle impatience tu mets à ordonner, et au besoin, à com-r mander, à son insu.
Je lui ai dit...
DON CARLOS
Tu as bien fait de le lui dire....
LA COMTESSE (effrayée)
Don Juan !
DON JUAN
Oh ! soyez sans crainte. Madame. J'ai éprouvé le roi avant de m'enhardir. Je n'ai agi que prudemment, alors que luimême avait déjà promis.
DON CARLOS
C'était inutile. lime craint. Il m'accordera tout.
M,t*ii:'- 1» .:
DON JUAN
Il avait donné sa parole au duc d'Albe. Ses cavaliers de Lombardie et ses troupes de Naples et de Sicile étaient prêts- Sa sœur, la régente, après mille résistances, s'était rendue à ses raisons : elle se résignait à faire bon accueil au duc. C'était la Flandre mise en péril; c'était la lutte, le sang, la terreur, le massacre. Philippe II l'a compris. Il préfère satisfaire ses peuples et son fils.
LA COMTESSE
Et ce revirement s'est fait soudain?
DON JUAN
Sur l'heure.
LA COMTESSE
Comme il parait étrange, et quel doute il effleure En moi; je n'y puis croire.
DON JUAN
Eh ! comtesse, pourquoi Aussi violemment suspectez-vous le roi ?
Suis-je de ceux qu'on trompe et Philippe, mon frère, N'a-t-il donc plus le droit d'être sincère ?
Je suis quelqu'un qui compte et qu'on n'abuse pas ; Je suis...
DON CARLOS
Dis-moi, Don Juan, quand serons-nous là-bas?
DON JUAN
Le roi l'ordonnera lui-même
DON CARLOS
A quelle date?
DON JUAN
Eh qu'importe !
DON CARLOS
Non pas! je ne veux plus subir le bon plaisir du roi.
DON JUAN
J'ai sa promesse.
DON CARLOS
J'ai mes engagements. Cent cinquante mille ducats gonflent mes coffres et des lettres de créance me reviennent de Séville. Mes aides de chambre les^répandent
et le comte de Gelves et Juan Nunes sont mes répondants. Le duc de Sesa et le marquis de Pescaire me pressent de partir. Et voici la lettre d'adieu et de menaces que j'adresse à mon père.
Il tire une lettre de son pourpoint et la montre à Don Juan.
DON JUAN
Tu ne peux exiger qu'en un seul jour Philippe II change ainsi de conduite et de projets. Quels que soient sa volonté et son pouvoir...
DON CARLOS
Alors, j'agirai seul.
DON JUAN
Mais ce serait folie!
Tout le passé des rois à ton destin te lie.
J'entends monter vers toi la voix de ton aïeul.
DON CARLOS
Je ne veux rien entendre, et je partirai seul.
LA COMTESSE
OuilOuil
DON JUAN
Oh ! quels malheurs présage ta démence.
Une suprême fois, j'ose te supplier, Par tout ce qui réveille en nous Tamitié Gardée intacte autour des souvenirs d'enfance, De me laisser le temps de convaincre le roi.
Je ne veux pas, Carlos, que tu partes sans moi. Que ma jeunesse ardente abandonne la tienne Et que mon dévouement n'écarte ou ne prévienne Le mauvais sort qui roule ainsi qu'un coup de dé. Le roi peut se résoudre à tout nous accorder ; Il me reste à tenter la démarche suprême.
Je te suivrai demain, ainsi que tu le veux.
Et nous ne vaincrons pas l'un sans l'autre .
DON CARLOS
Tant mieux !
Tu as deux jours pour réussir. Adieu.
Don Juan sort.
LA COMTESSE
J'ai crainte, Carlos. Philippe est plein d'astuce et plein de feinte ;
S'il te berçait d'un faux espoir et si son bras Se redressait dans l'ombre?
DON CARLOS
Il ne le pourrait pas, .\r|
Tant ma victoire est sûre et ma fuite certaine. *A
Avec ou sans mon père, il n'importe comment, -^
J'accomplirai ce que j'ai dit, superbement.
Don Juan m'escortera, comme un beau capitaine
Qui m'aime, alors qu'il déteste le roi. Son cœur
Ne pourra résister au flux de mon bonheur
Qui largement l'emportera dans sa marée.
Jamais je n'ai senti mon âme aussi dorée...
LA COMTESSE (avec angoisse)
Restons ici, veux-tu? et ne nous quittons pas.
DON CARLOS (exalté)
J'attendrai l'aube et mon triomphe entre tes bras. ;
Le rideau tombe et se relève après quelques instante pour donner .-
rUlusioû de la nuit passée... j