PHILIPPE M
II faut quitter ce ton, et songer qui je suis, Etm'écouter plus calmement, comme naguère, Mon fils. Rien ne s'est fait pour vous déplaire Et vous me comprendrez, voici :
Les princes de Lorraine vous recherchent, vous, infant d'Espîigne, pour leur nièce Marie, qui fut reine de France. Déjà, votre choix aurait pu s'arrêter sur l'archiduchesse Anne d'Autriche, ou Marguerite, princesse de Valois. Je ne forme jusqu'aujourd'hui aucun dessein qui troublerait une préférence. Je ne redoute qu'une chose : le déj)it de la comtesse de Clermont. Voilà pourquoi je l'ai interrogée.
DON CAItl.oS
Un prince de mon sang aime les comtesses, mais épouse les reines. La comtesse m'approuvera le jour que je me marierai. Mais je suis jeune et ma tendresse veut rester libre encore.
Songez qu'à votre âge, j'avais choisi la reine
DON CARLOS
Ni Marguerite de Valois, ni cette Marie d'Ecosse qu'on dit aventurière et belle, ne m'attirent autant que cette naïve princesse d'Allemagne.
Ce choix me plaît plus encore que les autres. Assez de liens nous unissent aux Valois. C'est à l'Empire qu'il faut songer ; (bienveillant) dites, si votre union remettait en nos mains la couronne de Charles-Quint !
DON CARLOS
Ohl si jamais un tel rêve se réalise J'étonnerai le monde autant que mon aïeul, Je serai l'empereur sacré qui symbolise La force humaine entière et parle à Dieu, tout seul. Je marcherai armé de merveille en merveille ; L'Europe aurait enfin, après mille ans d'efforts. Trouvé quelqu'un pour conquérir la tombe où dort Le souvenir du Christ, sans qu'un chrétien le veille.
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Vous êtes bien du sang de Charles V, mon lils, Folie, amour, conquête et gloire — et leurs périls! Mais nous sommes d'accord, mon àme en est heureuse. Dites, s'ils nous voyaient, ceux dont l'esprit se creuse A désunir en nous les liens serrés par Dieu ! Je te veux fier et grand. Voici ma main.
DON CARLOS (hésilant)
Mon père!
Non pas celle qui frappe et incarcère.
Mais celle qui caressait Ion front de feu
Et de fièvre, quand lu étais mon infant triste.
DON CARLOS (retenu)
Nous qui sommes si loin l'un de l'autre !
J'insiste.
Don Carlos lui donne la main.
L'archiduchesse apportera ses vertus graves en notre
cour. Elle parle de vous et tous admire ; elle vous aime déjà. Notre ambassadeur me renseigne.
DON CARLOS
Il faut si peu de chose pour me séduire. .J'attends cette enfant douce, comme une amie. Elle comprendra mes humeurs et mes colères, et j'en serai touché, discrètement, sans le lui dire.
Heureuse princesse !
DON CARLOS
Et puis, elle sera, après la reine, la plus haute d'entre les femmes. On l'entourera d'hommages magnifiques. Sa présence rajeunira la cour. Je serai fière d'être une majesté pour elle; nous gouvernerons ensemble une province de nos royaumes; nous...
PHILIPPE II (interrompant)
La comtesse de Clermont l'étonnera peut-être, mais les reines d'Espagne doivent être indulgentes, elles l'ont été toujours. Au reste, la comtesse séduit ceux mêmes qui d'abord lui sont hostiles. Tout à l'heure, nous causions
ensemble de ses amis, de la France. Nous avons même parlé de V(jns.
l'endant ce temps, Itou Carlos se promèDC Jaas la chambre et s'arrête d'abord, sans y prendre garde, devant le pupitre où Fray Bemardo, dans sa fuite, a laissé à découvert l'interrogatoire de la coml''sse.
DON CARLOS (confiant)
Si VOUS la connaissiez, vous 1 aimeriez, mon père. Elle m'exalte ou me contient, à volonté. Je sens qu'elle m'est siire, et lière et nécessaire Pour l'œuvre que je rôve et dont je veux doter Un jour, par ma bravoure et ma ferveur, l'Kspaj^'ne. Elle m'est la santé claire et vive. Elle accompagne. Sur des cbemins nouveaux, mes pas cncor tremblanls. MAme, si je l'osais, je vous parlerais d'elle Avec des mots profonds, tendres et violents...
FHILIPPK 11
Mais pourquoi craindre, à cette heure si belle, Où nous sommes l'un pour l'autre, comme jadis, Un père émerveillé de voir vivre son fils, De l'entendre rêver son destin sur la terre De préparer poui- lui r;iv<'iiir...
Don Carlos depuis un instant regarde fixement l'interrogatoire qu'il a devant les yeux. Tout à coup, le lacérant d'une main crispée.
DON CARLOS
Ah ! mon père , C'est à douter de la foudre des cieux ! Comment, tandis qu'avec des mots astucieux Et tortueux, ici, dans cette chambre même, Vous appeliez la femme admirable que j'aime. Des pourvoyeurs du Saint-Office enregistraient, Sous les yeux que voilà (il désigne le roi), sa perte et son arrêt.
Carlos I
DON CARLOS
Et vous osiez parler de cette femme !
Vous osiez la nommer en même temps que moi ! Son nom ne glaçait point votre bouche d'effroi. Et vous ne trembliez pas d'être à tel point infâme !
PHILIPPE II (se levant)
Silence, infant. Vous outragez en moi... ,
DON CARLOS (exupéré)
Tant mieux 1 Depuis toujours vous m'entourez d'intrigues, Vos paroles me sont un trousseau vénéneux Kt enlaçant de serpents noirs. Toutes se liguent Pour fasciner d'abord et |)our broyer après. Le mal atteint en vous je ne sais quel excès. Lorsque je songe à lui, je songe à vous, mon père; Que je gouverne un jour, j'oublierai tout, bormis L'horreur que j'ai de vous, et la colère D'être quelqu'un de votre sang.
PHILIPPF: Il (ébranlé)
.Mon fils, mon fils.
11 va, comme chancelant, s'abaUre sur le prie-Dieu.
DO.N CAHLOS ^lo rejoignant)
Non pas, je vous rejette, et je ne veux plus r»Mre ; Vous n'êtes plus qu'un roi fourbe (ju'il faut punir, Qui désbonore en lui son fils et ses ancêtres. Votre règne sera reliroi de l'avenir ; On vous liait en Kspagne.on vous maudit en Flandre, Votre pouvoir lionleux et bas — il est à prendre.
Je sens un projet sombre en mon âme germer ; Le chrême est effacé dont vos tempes sont ointes Et vous pouvez remercier à deux mains jointes Le Ciel, qu'en cet instant, je me sois désarmé.
Il sort à reculons et cherchant des yeux son épée. PHILIPPE 11 (douloureux)
Le malheureux, le malheureux. L'idée Du meurtre a traversé sa tête ; ô Dieu ! Et c'est ma perte, et c'est ma mort qu'il veut 1 Sur quel crime sa vie était échafaudée 1 Sur quel espoir épouvantable et fou !
Encor, si je pouvais, en son esprit qui bout. Trouvera son erreur une excuse suprême; Mais il vient d'attenter à l'Espagne, à lui-même, A ce qui les résume, à mon pouvoir, à moi ! 0 Dieu qui dispensez la force aux rois. Contre leur cœur qui pleure et redoute sa haine, Abolissez en moi toute faiblesse humaine. Pour maintenir mes droits, fût-ce en perdant mon fils.