‹ Philippe II, tragedie en 3 actesChapitre 9 sur 9 · DEUXIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

DEUXIÈME TABLEAU

M)hne décor. La comtesse de Clermonl assise au bord du lit, en peignoir. Don Carlos rajuste ses vêtements et la veut quitter. L'aube se lète.

LA COMTESSE

Plus n'est besoin de mois, après de tels serments; Adieu mon roi, mon maître, et mon amant. Adieu nos éhins fous, nos soifs inassouvies, Adieu le doux martyre de nos deux corps brisés, El ces roses de joie et ees roses de vie, Touchers mystérieux et merveilleux baisers, Qu'en délaissant ma chair, tes deux lèvres emportent.

Toute coup tressaillante.

Dis-moi, ne crois-tu pas qu'on écoule... la porte?

Rumeurs à la porte.

DON CARLOS (ne prenant garde)

Oh! donne tes doigts, tes mains, ton front, tes yeux! Ouvre encor le jardin d'or de tes cheveux Où des lueurs brillent et bougent.

Donne ta bouche à ma bouche, ta bouche rouge Et saine et vivante comme le feu, Pour que ma bouche, enfant, en dévore l'adieu.

Il l'embrasse follement, puis il veut s'en aller. Elle le retient plus fort.

Il faut rester, rester encore.

J'ai peur, sais-je pourquoi? de cette aurore Que des barres en noir lignent à l'horizon. Répète-moi que j'ai ton cœur, que j'ai raison De m'abîmer en toi pour ne plus me reprendre.

DON CARLOS (comme s'il priait)

Ce n'est plus que ta voix que je voudrais entendre Pendant l'éternité ;

Ce n'est plus qu'en tes yeux et tes regards Que mes désirs hagards Voudraient descendre,

Pendant l'étemilé;

El ce n'est plus, qu'en ton àme profonde, Que je voudrais me retirer du monde Pendant l'éternité.

LA COMTESSE (passionnée)

Encor! encor I «Micor I

DON CARLOS (s enlaçant à la comteite}

Tu m't's la Vierge Triomphante parmi les forêts d'or des cierges, Qu'à Guadelou|)e, on adore do[)uis cent ans; Tu m'es la force et la ferveur et l'éclatant Bonheur qui coule, avec mon sang, dans mes arlères; Tu m'es l'ivresse et la splendeur donl vil la lenw Et je me sens indigne et malheureux vraiment De ne t'avoir encor, par un tourment Fun/?bre et volontaire, Pu conquérir aux vimix du ciel : Je voudrais tant soullrir pour mériter nos joies!

LA COMTESSE

Ahl le rêve insensé dont te voilii la proie I L'amour, ami, l'amour jeune ri torrentiel

Bondit, par des pays si rayonnants de tlamme,

Qu'ils absorbent en eux l'ombre qu'y fait la mort.

Quand nous serons tous deux en Flandre et que le sort,

Avec d'autres pensers incendiera nos âmes,

Et brûlera nos cœurs d'un feu plus résolu,

Nous aimerons l'amour, pour lui-même, sans plus.

Bruits au dehors.

DON CARLOS

Tu fus bonne, tous les autres étaient serviles. Ils se traînaient, rampants, entre mon père et moi; Nous détestant tous deux avec de douces voix Et louant tout, depuis mes coups jusqu'à mes rages. Tu m'as guéri un peu de mes humeurs sauvages Avec de simples mots aimants que seule au monde, En regardant mes yeux fiévreux, tu me dis bien.

LA COMTESSE

Oroi, Si quelqu'une jamais d'entre les femmes. Sentit son corps heureux d'avoir en lui une àme, Pour l'engloutir dans un suprême amour, c'est moi, Que tu nommes ta reine, et qui pourtant se vante D'être, à tes genoux, ta radieuse servante, Pour t'obéir et te chérir plus fortement.

DON CARLOS

Tu m'as été, el sceur, et mère, uutant qu'amante ; Tu m'as montré, avec les tendres mains ardentes, La lutte et ses dangers, comme une guérison. Réjouis-toi, car aujourd'hui les horizons Brûlent des éclats d'or qu'y projettent mes rêves. Je marche environné de drapeaux et de glaives; Un sang vainqueur emplit mon être à le briser: Tout mon destin devant les cieux se renouvelle. Tout m'est orgueil el joie et vision nouvelle : Je suis ivre de moi ainsi qu im insensé. Bruits violents à la porte.

LA COMTESSE ftrès &ngoiïsée)

Écoute, écoute donc.

DON CARLOS (tout à coup comme égaré'

Et qu'ils entrent !

LA COMTESSE

Folie !

DON CARLOS 'protégeant la comtesBc)

Je suis ton défenseur et mon hme est rem|)lio De ton ivres.s<\ rnfaiit. juscjti'à tcnlor la mort I

LA COMTESSE

Carlos, ô mon aimé.

DON CARLOS

Je n'ai plus peur du sort, Je n'ai plus peur de rien.

LA COMTESSE

Carlos ! Carlos !

DON CARLOS

Qu'ils entrent 1

Don Carlos court ouvrir la porte largement. Fray Bernardo suivi de soldats envahissent la chambre. Rapidement ils entourent Don Carlos. Le moine s'avance et lit.

FRAY BERNARDO

Au nom du Saint-Office et du Saint-Patrimoine De l'Église...

DON CARLOS (protégeant la comtesse)

Je suis Carlos d'Espagne, moine.

Jeté défends d'oser...

FRAY BERNARDO

Défendez-le à Dieu, C'est lui, lui seul qui parle ici, lui seul qui veut.

DON CARLOS

Je suis ton roi.

FRAY BERNARDO

Dieu est le vôtre, et Dieu vous parle. Écoutez-le parler, et taisez-vous, Don Charles.

Un silence.

La mort en cet instant vous ouvrirait l'enfer.

DON CARLOS (étonné)

L'enfer...

FRAY HFFINAHDO

J'arrive à temps pour vous faire la grâce De bien mourir, apr»''!^ avoir longtemps souiïort.

DON CARLOS

Comment, moi, moi, mourir!..

FRAY HKRNARDO

Prinre, nul ne surpasse, Si haut soit-il, les jugemonts dv D'ww.

DON CARLOS (prostré)

Mourir...

Mourir... moi, moi, mourir.

FRAY BERNARDO

Au nom du Saint-Office et du Saint-Patrimoine de l'Église, Carlos, prince des Asturies, fils de Philippe, deuxième du nom, a été déclaré coupable d'avoir soustrait, par son aide et secours, la marquise d'Amboise, ennemie de la foi et de l'Espagne, à la justice de Rome et du roi. En foi de quoi, le tribunal du Saint-Office l'a condamné aux peines prescrites qu'il subira sans retard, lui épargnant, en sa qualité d'infant, le garot ouïe bûcher.

DON CARLOS

Mourir! mourir !

FRAY BERNARDO

Et maintenant, il faut songer au repentir. Prince d'Espagne, à qui Jésus-Christ fera grâce. Il n'est crime si grand que le pardon n'efface. Votre cœur se repent-il ?

DON CARLOS (machinalement)

Oui.

FHAY UEHNARDO

Sincèrement ?

DON CAKLOS

Oui.

FRAY BEHNARDO

Je VOUS laisse prier.

LA CO.MTFSSii: (couimese réveillant)

Oh les moines terribles !

Ainsi, ce n'est pins moi qu'ils dt'signent pour cible, Ce u'eslplus moi qu'ils punissent et tuent, c'est lui. Le pauvre enfant en qui je réveillais la vie. 0 cieux, dont la justice est asservie Par ceux mAme qui s'en disent les serviteurs, 0 cieux pâles et flamboyants, dont les hauteurs S'illuminent de héros clairs qui furent Sur la terre, des rois, n'en tendez- vous donc rien Des voix de désespoir et des cris de torture nn'un fMiilip|n' d'Kspagne arrache au sol chrrlion !

S'adres^nl aux moines.

Du |)lus profond de mon Ame, je vous hais, prctrcs

D'un Dieu sauvage et fou qui n'est plus Jésus-Christ, Moines cruels, moines déments, moines flétris.

DON CARLOS (inquiet)

Prenez garde, comtesse.

LA COMTESSE

0 toi qui fus mon maître, 0 triste et malheureux infant que j'adorais, 0 pauvre front rempli de gloire déjà morte !

DON CARLOS

J'aurais dû t'écouter quand hier tu me parlais, Et c'était bien la mort qui frappait à la porte.

LA COMTESSE (s'avançant vers le moine)

Moine, assassinez-moi avec l'infant Carlos; Sachant ce qu'il a fait, je veux ma part entière, Dans ce que vous nommez sa faute et son complot. Ce sera mon seul vœu, mon unique prière ; Notre amour est de ceux qui traversent la mort.

FRAY BERNARDO

Le roi Philippe est seul maître de votre sort.

LA COMTESSE

Kt que VOUS faul-il donc pour me frapper sur l'heure? Seule, j'ai tout conduit ; seule, ici, je demeure, Debout, pour vous braver et pour sauver, la nuit, Quand vous dormez, vos condamnés et vos proscrits. L'infant Carlos m'aimait ; ma ferveur imprudente A semé, dans son cœur, les semences ardentes : Amour, lutte, révolte et la pitié pour ceux Dont vous noyez les cris en vos brassins de feu.

FRAY BERNA HDO froidement)

Priez ! Priez !

LA COMTESSE

Non, non I Le sang rougit vos crosses; Ma foi s'en est allée et mon plus grand tourment Sera de n'avoir pu crier publiquement :

Eli»» crie.

Que j'arrachais mon Ame à vos dogmes féroces.

KRAY UKRNMil) ' lent.aux soldat-. <

Elle esl (liumiée ! «'lu- < >i tiamnée ! .\ment'Z-la.

L'ae partie des soldalit !>Viniiareut du Ia cumtf'sse.

LA COMTESSE

Carlos ! mon pauvre infant Carlos !

DON CARLOS (haletant)

Non pas ! non pas .

Une suprême fois, je veux, je veux, j'ordonne... La mort, la mort entre tes bras me sera bonne ; Nous partirons ensemble avec des mots d'espoir.

FRAY BERNARDO

Amenez-la !

Les soldats saisissent les bras de la comtesse coniine pour les lier.

LA COMTESSE (se débattant)

Bourreaux ! Bourreaux !

Mais qu'on la lie !

DON CARLOS (à bout de forces)

Non pas ! non pas ! je veux, je veux, je vous supplie !

La comtesse est entraînée par la porte du fond à gauche.

FPAT BERNAKDO (aux «oldatsqui rtstent) Et désignant Don Carlos.

Emparez-vous de lui et faites votre devoir.

Les soldats poussent Don Carlos, qui se débat, dans l'alcdve, d'où l'on entend sortir nn grand cri. Ils l'étranglent.

Puisque vous vous êtes repenti, je vous absous de vos péchés anciens, de ceux que vous avez commis avec celte femme (il désigne la porte par laquelle la comtesse est sortie), de ceux que vous commette/ f)oiil-être, en ce moment de révolte et de rage. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

Les soldats réapparaissent ; le corps de Don Carlos est étendu en désordre sur le lit.

FHAY BEKNAHUo

Étendez-le, tout de son long. Mette/ en croix Les mains sur la poitrine.

Au chef des gardes.

Allez chercher 1»* roi.

Au moment même où le mot « roi » est prononcé, Philippe II ourre lui-même la porte du cAté de la scène, et parait sur le seuil. Il s'avance lontciuent vers le lit, tombe à genoux, la tête entre les maiu!*.

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