‹ Philippe II, tragedie en 3 actesChapitre 8 sur 9 · ACTE · texte numérisé non relu

ACTE

IMtKMIKK TAIU.r.AU

App.'irtemeDt de la comtesse. A droite, Talcùve; au fond, large feii«>lre. A gauche, deux portes.

DO.N CA«L(»S

Pour la première fois, j'ai délié mon père, .l«î l'ai tenu à ma merci ; et ma colère liilimidail son cœur et l'emplissait d'elTroi. Il a sonli la morl le menacer en moi ; 1! a tremblé, il a prié, je n'ai plus crainte.

A la cotntesso.

Dire qu'il me parlait de loi avec des mots tranquilles , qu'il m'attirait vers liii.(jii il me rôvait empereur, qu'il rue trom-

pait avec de la tendresse... Ah ! bien-aimée, que n'étais-tu présente lorsque je l'ai flétri !

LA COMTESSE

Il n'oubliera jamais... jamais...

DON CARLOS

Qu'il se souvienne.

Je suis le seul dans son palais Qui, en ses mains, détienne Un droit égal au sien — et l'avenir ! Puisque sa race en lui ne peut finir.

Puisque le Ciel le veut ainsi, personne au monde. Surtout le roi, ne peut troubler. En son règne de gloire et d'ombre entremêlé, L'ordre divin que je seconde

Un repos ; prenant les mains de la comtesse.

Qu'as-tu dit au moine ?

LA COMTESSE

La vérité. On me défiait d'être sincère; je l'ai été jusques au bout — je me suis perdue. Le roi n'ignore plus que j'ai sauvé la marquise, que seule...

DON CAitLOS

Malheureuse ! que ne m'as-lu nommé d'abord ?

LA COMTESSE

11 ne faut pas qu'un seul de ses soupçons s'érige Contre son (ils.

DON CAULOS

Mais il a peur de moi, le dis-je.

Je l'ai dompté, vaincu, lui. fMiilippe, lo roi ; Jamais je n'ai senti un tel orgueil on moi. Et pour mon entreprise un aussi clair présage.

LA COMTESSE

Ah ! si tu savais quels furent ses outrages ! Sous quels soupçons il me ployait. J'aurais, moi, comtesse de Clermont, espionné la cour, le roi, la reine, toi-même.

DO.N CARLOS

Tu ne me questionnas jamais. Tu ignores les affaires d'Kspagne. Seules celles de Flandre...

LA COMTKSSE

.\h ! celles-là sont la gloire et ta vie I.,

DON G.VRLOS (la serrant contre lui}

D'ailleurs, ce que le roi pense ou dit : Que nous importe, à Theure où c'est moi seul qui monte, Où mon impatience, avec fièvre, décompte Les trop nombreux instants qui retardent encor Mon arrivée en Flandre, avec mes clairons d'or. Je te défends, je te protège et je te porte. Je te verse la fîère ardeur que lu versas. Aux jours de deuil torpide et lourd, en mon cœur las. Ma jeunesse conquise enfin te fait escorte ; Je te sauve à mon tour et t'enflamme de moi...

Carlos, comme enivré, penche la tête sur l'épaule de la comtesse.

LA COMTESSE (maternelle)

Berce en mes bras ta fièvre et ton triomphe, ô roi ! Espère et sois heureux de ta belle folie, Goûte la volupté de tes désirs ; oublie Ton passé morne et prends ton rêve merveilleux Pour un monde réel que t'aurait fait un dieu. Mon âme est trop perdue en toi pour t'en distraire, Tu te chantes vainqueur et dominant la terre, Avec des mots jaillis du fond de ton bonheur. Dût-il passer demain, sa flamme et sa lueur

Illuriiiiient quand même en ce moment la tète.

Kl c'est assez pour ne songer qu'à cv moment...

Allant vers I»; liane près de la fenêtre, comme pour icposer CarKs qui s'abandonna.

Repose en ton illusion, Iranquillonienl, A la veille d'entrer, front haut, dans l.i lempète.

DUN JL'AN survenant; Don Carlos h le voir np|>araitre se réveille et se

Jt'-;»nL'r' vivement ilcs bms <!»• !a cnmtcsse.)

Tout ce que j'ai promis. Carlos, je le tiendrai. .Moi-même, avec mes vaisseaux clairs, je conduirai Ta jeunesse vers les peuples de Tlandre. In (11 De délivrance acclamera notre corlège En leurs cités dont renaîtront les |)rivilèges. Tu seras maître et souverain du beau pays Oui domine le .Nord et regarde la France. Ton lieure est là.

DON CMtl.oS

Et qui l'on donnera l'assurance?

DON JUAN

Lo roi.

LA COMTESSE

J.ii peur.

DON CARLOS

Faut-il qu'il soit dompté par moi, Pour, tout à coup, s'abandonner à un tel choix !

DON JUAN

Ce qui l'a décidé, c'est de te voir renaître ; c'est ta jeunesse, c'est ton courage, c'est ton audace. C'est de savoir quelle impatience tu mets à ordonner, et au besoin, à commander, à son insu.

Je lui ai dit...

DON CARLOS

Tu as bien fait de le lui dire

LA COMTESSE (effrayée)

Don Juan !

DON JUAN

Oh ! soyez sans crainte, Madame. J'ai éprouvé le roi avant de m'enhardir. Je n'ai agi que prudemment, alors que luimême avait déjà promis.

DON CARLOS

C'était inutile. lime craint. Il m'accordera tout.

DON JLAN

II avait donné sa parole au duc d'Albe. Ses cavaliers de Lombardie et ses lrou|>es de Naples et de Sicile étaient prêts. Sa sœur, la régente, après mille résistances, s'était rendue à ses raisons: elle se résignait à faire bon accueil au duc. C'était la Flandre mise en péril ; c'était la lutte, le sang, la terreur, le massacre. Philip[»e II l'a compris. Il préfère satisfaire ses peuples et son fils.

LA COMTESSE

Et ce revirement sesl fait soudain .'

DON JLAN

Sur riieure.

LA COMTESSE

Comme il paraît étrange, et quel doute il effleure En moi; je n'y puis croire.

DON JLAN

Eli ! comtesse, pourquoi Aussi violemment suspectez-vous le roi?

Suis-je de ceux qu'on trompe et Philippe, mon frère, N'a-t-il donc plus le droit d'être sincère ?

Je suis quelqu'un qui compte et qu'on n'abuse pas ; Je suis...

DON CARLOS

Dis-moi, Don Juan, quand serons-nous là-bas?

DON JUAN

Le roi l'ordonnera lui-même

DON CARLOS

A quelle date?

DON JUAN

Eh qu'importe !

DON CARLOS

Non pas! je ne veux plus subir le bon plaisir du roi.

DON JUAN

J'ai sa promesse.

DON CARLOS

J'ai mes engagements. Cent cinquante mille ducats gonflent mes coffres et des leltres de créance me réviennent de Séville. Mes aides de chambre les répandent

et le comte de Gelveset Juan Xunes sont mes répondant?. Le duc de Sesa et le marquis de Pescaire me pressent de partir. Et voici la lettre d'adieu et de menaces que j'adresse à mou père.

Il tire une lettre de son pourpoint et la montre & Don Juau. DON JUAN

Tu ne peux exiger qu'en un seul jour FMiilippe 11 change ainsi de conduite et de projets. Quels que soient sa volonté et son pouvoir...

DON CARLOS

Alors, j'agirai seul.

DON JUAN

Mais ce serait folie!

Tout le passé des rois à ton destin te lie. J'entends monter vers toi la voix de ton aïeul.

DON CARLOS

Je ne veux rien entendre, et je partirai seul.

LA COMTESSE

Oui! Oui!

DON JUAN

Oh! quels malheurs présage ta démence.

Une suprême fois, j'ose te supplier, Par tout ce qui réveille en nous Famitié Gardée intacte autour des souvenirs d'enfance, De me laisser le temps de convaincre le roi. Je ne veux pas, Carlos, que tu partes sans moi, Que ma jeunesse ardente abandonne la tienne Et que mon dévouement n'écarte ou ne prévienne Le mauvais sort qui roule ainsi qu'un coup de dé. Le roi peut se résoudre à tout nous accorder; Il me reste à tenter la démarche suprême. Je te suivrai demain, ainsi que tu le veux, Et nous ne vaincrons pas l'un sans l'autre.

DON CARLOS

Tant mieux!

Tu as deux jours pour réussir. Adieu.

Don Juan sort.

LA COMTESSE

J'ai crainte, Carlos. Philippe est plein d'astuce et plein de feinte ;

S'il te berçait d'un faux espoir et si son bras Se redressait dans l'ombre?

DON CARLOS

Il ne le pourrait pas, Tant ma victoire est sûre et ma fuite certaine. Avec ou sans mon père, il n'importe comment, J'accomplirai ce que j'ai dil, superbement. Don Juan m'escortera, comme un beau capitaine Qui m'aime, alors qu'il d<'teste le roi. Son cœur Ne pourra résister au flu.x de mon bonheur Qui largement l'emportera dans sa marée. Jamais je n'ai .senti mon àme aussi dorée...

LA COMTESSE (avec angoiwe)

Restons ici, veux-tu? et ne nous quittons pas.

DON CARLOS (exalté)

J'attendrai l'aube et mon triomphe entre tes bras.

Le rideau toinbo et se relève après quelques instants pour donner l'illusion de la nuit passée...

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