LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE
Quand Tun de l'autre partira, Chacun d'eux s'en ressentira *.
Philippe le Bel avait eu le tort d'oublier ce dicton populaire, qui, sous sa forme naïve, recelait une grande vérité, non-seulement pour les treizième et quatorzième siècles, mais encore pour tous les siècles à. venir. Tous les princes qui ont eu l'imprudence de se mettre en hostilité avec le chef suprême de l'Église en ont tôt ou tard subi la peine, soit dans leur personne, soit dans leurs États. Philippe ne le comprit pas assez, malgré les avertissements qui lui furent donnés par tous ceux qui avaient à cœur la dignité du saint-siège et la prospérité de la France.
Il est vrai que d'autres l'encourageaient à poursuivre ses intrigues et ses entreprises, en vue d'inaugurer en Europe cette politique césarienne dont le despotisme était tout à la fois le moyen et le but. Il fallait, aux yeux de ces flatteurs, que le pape s'effaçât devant César; le monde hésitait encore entre ces deux pôles de ses éternelles attractions, et le roi de France, oubliant les traditions de sa famille et les leçons de son aïeul, cherchait à profiter de cette hésitation pour, à l'exemple des empereurs d'Allemagne, mettre la royauté avant l'Église et faire de l'Église un satellite de la royauté. Il rêvait au profit de la France, ou plutôt à son profit personnel, une domination universelle et absolue. La papauté, gardienne de la liberté des peuples, s'élevait contre cette prétention dominatrice. Il voulut vaincre l'obstacle et employa tous ses efiorts à rester maître de la situation. Non content d'avoir accompli contre la papauté,
' Baillkt, p. 188.
dans la personne de Bonîface YIII, Tacte le plus violent et le plus brutal qui puisse s'imaginer, il s'en prit encore à la mémoire elle-même du malheureux pape et eut le courage inouï de solliciter la condamnation canonique de cette mémoire dont la tombe, à défaut d'autre considération, aurait dû lui commander le respect. En présence d'un tel parti pris, le nouveau pape se trouvait entre ces deux alternatives, ou de continuer contre la royauté la résistance énergique de son prédécesseur, ou de paraître oublier le passé et de répondre par un pardon général aux bruits de malveillance contre le saint-siége qui se manifestaient encore chaque jour. Il choisit ce dernier moyen de pacification, et, dès lé 2 avril 1304, il publia sa bulle Quanta wo^S où il déclara au roi de France qu'il l'absolvait de toutes les excommunications et autres censures contre lui prononcées par suite de ses démêlés avec le dernier pape, et que, si cette absolution venait le trouver sans qu'il l'eût sollicitée, c'était pour lui prouver une fois de plus combien l'Église avait à cœur le salut de son âme et la gloire de son règne, t Ne sommes-nous pas, » ajoutait Benoit XI, dans cette bulle remarquable par le sentiment de charité évangélique qui la domine tout entière, c ne « sommes-nous pas le vicaire de Celui qui, donnant « un festin, dit à ses serviteurs : t Allez par les chef mins et forcez-les d'entrer pour que ma maison « soit remplie! » Nous avons aussi accompli la parole < du bon pasteur, qui court après la brebis égarée et « la rapporte sur ses épaules. Comment ne te con- « traindrais-je pas d'entrer, et quelle ouaille est
• Baillet, p. 310; Ddpuy, p. 207.