‹ Philippe le BelChapitre 140 sur 242 · LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE IV

mais il exigea encore soixante mille livres pour les frais de la procédure *.

En abandonnant à des commissions spéciales le soin d'instruire celte immense procès, Clément V s'était réservé Tinformation des faits reprochés au grandmaître et à quelques hauts dignitaires de Tordre. Il s'adjoignit trois cardinaux, qui procédèrent aux interrogatoires, et devant lesquels Jacques de Molay et les commandeurs d'Aquitaine et de Normandie firent, on ne sait comment, des aveux complets sur chacun des griefs relevés à leur charge. En récompense de cette franchise, au moins apparente, ils ne furent d'abord condamnés qu'à une détention perpétuelle. Mais ces aveux qu'on leur avait arrachés dans l'ombre de la procédure secrète, ils ne lardèrent pas à les rétracter publiquement sur le parvis Notre-Dame, où ils avaient été conduits pour assister à la lecture qu'on devait faire au peuple des motifs de leur condamnation. Alors la voix de la conscience fut plus forte que toutes les intimidations inquisitoriales; les trois condamnés s'écrièrent, avec un accent rendu plus solennel encore par la publicité du lieu, qu'ils étaient innocents, et que l'ordre du Temple était pur et saint. Après celle protestation inattendue, ils furent immédiatement reconduits en prison. On informa le roi de ce qui venait de se passer, et on attendit ses ordres. Philippe le Bel n'hésita pas et donna pleine carrière à son ressentiment.

Le soir même, à la nuit tombante, trois bûchers s'élevèrent dans l'île de la Cité, en face des Augustins, et les trois prétendus relaps y montèrent, pour y

* FÉLiBiEN, Histoire de Paris, t. III, Preuves, n» 320.

subir le dernier supplice, avec le même courage que

leurs devanciers.

Les historiens sont à peu près unanimes pour rappeler qu'au moment de mourir, Jacques de Molaj jeta un grand cri et prédit à ses juges, à Philippe le Bel et à Clément V, qu'ils comparaîtraient dans Tannée au tribunal de Dieu. Quelques-uns toutefois ont nié cette parole, qu'ils ont simplement considérée comme le résultat d'une exagération populaire. Il faut cependant admettre que dans la bouche d'un homme comme Jacques de Molay, et dans les circonstances qui ont élevé sa mort à la hauteur d'un grand fait historique, une telle menace n'a rien d'invraisemblable et a elle-même un tel caractère de grandeur, qu'on regretterait d'être forcé de ne plus croire à sa réalité.

Personne, en tout cas, n'a pu contester l'admirable courage et la piété vraiment chrétienne dont ûi preuve le dernier grand-maltre des Templiers pendant son horrible supplice. Le spectacle de sa mort fit plus assurément, pour réhabiliter tout son ordre aux yeux de la population, témoin de sa noble attitude, que tous les souvenirs des bienfaits de chacun de ses chevaliers. Il attesta son innocence, celle de ses compagnons, celle du Temple tout entier, avec cet accent de conviction qui va droit aux consciences, et, sans appeler la vengeance du ciel sur ses persécuteurs, il fit solennellement entrevoir la responsabilité terrible qu'ils avaient encourue. Pour montrer une dernière fois que, loin d'être coupable d'hérésie, il avait au fond du cœur la flamme de la foi catholique, il demanda qu'on lui laissât les mains libres pour encore prier Dieu avant de mourir; et lorsque la mort vint

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