PREFACE
La question qui fait l'objet de cet ouvrage a été mise pour la première fois au concours, il y a quelques années, par l'Académie de3 sciences morales et politiques, avec un programme conçu en ces termes :
c Examiner quels furent le caractère, les desseins, « la conduite de Philippe lY, dit le Bel , dans ses c actes législatifs, politiques, administratifs et mili- « taires;
t Quelles en furent l'influence et les conséquences, c soit en bien, soit en mal, sur les destinées de la f France, tant pour la condition des personnes, le i mouvement des esprits, que pour les intérêts matéi riels;
c Comment et en quoi les effets de ses institutions
t et de son gouvernement furent continués, détournés
f ou interrompus par les événements arrivés pendant
i les trois règnes de ses fils. >
Un programme aussi nettement tracé me parut con-
tenir le germe d'une étude intéressante sur un règne» jusqu'à ces derniers temps, peu connu dans son ensemble, sur un prince qu'on ne peut véritablement juger comme il le mérite, qu'en faisant abstraction de nos idées modernes, en matière de gouvernement et de souveraineté. Malgré l'importance du sujet et les obstacles que je pouvais craindre de rencontrer sur ma route, je me mis à l'œuvre, en appelant à mon aide les divers documents relatifs à l'époque dont je voulais résumer la physionomie générale. Je me sentis ainsi tout naturellement transporté par la pensée, au milieu de cette société des treizième et quatorzième siècles, si différente de celle qui nous environne, et j'oubliai volontiers, pendant quelque temps, et nos institutions, et nos révolutions, et nos réformes, et nos progrès, pour ne voir, en remontant les siècles, que les efforts successivement faits par les générations écoulées, en vue de donner à la France son unité, sa force et sa grandeur.
Dans les jugements que je portai sur les hommes et sur les événements, je compris le devoir d'être impartial, tout en reconnaissant combien un tel devoir est difficile à remplir pour un historien. Si ferme que soit sa résolution de sacrifier momentanément ses sentiments personnels, soit en politique, soit en morale, soit en religion, celui qui prend à tâche de raconter et déjuger des choses qui, le blessent ou le flattent dans ses convictions les plus intimes, peut difficilement s'abstenir d'exprimer comme il les éprouve, ou son blâme ou son admiration. 11 me parut d'autant plus difficile de
PRÉFACE m
garder une impartialité complète dans Texamen spécial auquel je me livrai, que Tbomme qui en faisait Tobjet principal, Philippe le Bel, s'est incontestable* ment fait remarquer par des actes qui, dans un sens ou dans Tautre, ont toujours eu le privilège d'agiter les consciences et de passionner les esprits. En pré* sence d'actes de cette nature, je dus en rechercher d'abord l'exactitude aux sources les plus certaines, pour en apprécier ensuite le caractère avec la droiture de cœur et l'indépendance de jugement, qui seules donnent à l'historien sa véritable autorité.
L'époque dont j'entreprenais l'étiide étant une de ces époques transitoires qui ne sont bien comprises que lorsqu'on met en lumière les faits qui les ont précédées et qui les expliquent, avant d'aborder le règne de Philippe IV, je crus devoir m'arréter un instant, comme au vestibule de l'édifice, au régime féodal. Un coup d'oeil sur ce régime, de nos jours encore si diversement apprécié, me parut être l'introduction la plus naturelle et le point de départ le plus logique, des développements destinés à expliquer successivement les causes de sa décadence et les premiers symptômes de sa ruine. Je ne devais pas aller au delà dans mon étude rétrospective; et pourtant toutes les parties de notre histoire sont tellement liées entre elles, qu'il semble qu'on ne puisse en étudier une seule à l'exclusion des autres, sans s'exposer à rester obscur ou incomplet.
Une phrase d'un de nos plus éloquents historiens me parut résumer parfaitement le caractère général de
rëpoque dont j'entreprenais Tétude : je pris cette phrase pour épigraphe, et c'est encore sous son égide que je présente mon livre au public, parce que j'y trouve, non-seulement l'expression exacte de ma pensée sur les événements que j'ai successivement passés en revue, mais encore la justification de certains jugements, en apparence contradictoires, que j'ai portés sur les desseins» la conduite et les actes de Philippe le Bel. Mon travail fut présenté en 1864 au concours sous le numéro 1. J'ai tout lieu de croire qu'il fut jugé avec quelque bienveillance; j'en ai même la preuve dans la partie imprimée du rapport fait à la commission en 1865, et dont je crois devoir citer ici textuelement les termes :
< Deux mémoires recommandables et distingués à des titres divers ont été adressés à l'Académie.
< Le mémoire inscrit sous le numéro i a pour devise cette phrase de M. Michelet : c On croirait volontiers que ce temps est le règne du diable^ n'étaient les belles ordonnances qui y apparaissent par intervalles et y font comme la part deDieu. » Ce mémoire trèsétendu comprend 434 pages in-folio. Il a deux mérites fort remarquables : d'abord c'est un travail complet et bien ordonné ; ensuite L'auteur, en portant ses recherches sur le règne de Philippe le Bel, semble avoir oublié les temps modernes et s'être transporté en esprit au treizième et au quatorzième siècle. Ce mérite du mémoire est diminué toutefois par un esprit d'exagération qui s'y montre souvent. L'auteur, ne restant pas toujours