CELSE
Asclépiade fut chef d’école; il avait réuni autour de lui de nombreux disciples ; Gelse, avec une prédilection visible, l’appelle : multarum rerurn auctor bonus , et le suit docilement; Cælius Aurelianus ne cesse d’invoquer son autorité en la combattant quelquefois. Cependant plusieurs doctrines rivales se partageaient la scène, au moment où Gelse parut : le dogmatisme, qui, tout en cherchant par le raisomiement l’essence des maladies et leurs causes occultes, recommandait l’étude de l’anatomie et de la physiologie ; l’empirisme, qui, bornant la médecine aux faits observés et ne lui reconnaissant d’autre base que l’expérience, rejetait l’anatomie et la physiologie comme inutiles ; le pneumatisme, d’obscure origine, rapportant la cause des maladies à l’action du pneuma, esprit aérien qui modifiait les solides et les liquides ; le méthodisme enfin, qui faisait consister toutes les maladies dans le resserrement et le relâchement des
pores. C’était la doctrine même d’Asclépiade, modifiée par son disciple Thémison.
Celse déclare n’appar tenir à aucune de ces doctrines ; il passe pour éclectique, du nom d’une secte alors nouvelle.
« Il est inutile d’exposer, disait-il, les idées auxquelles nous reconnaissons le plus grand degré de vraisemblance. Dans cette manière de voir, on n’adopte exclusivement aucune opinion, de même qu’on n’en rejette aucune d’une manière absolue ; mais on conserve un moyen terme entre les sentiments contraires, et c’est en général le parti que doivent prendre dans les discussions ceux qui recherchent la vérité sans ambition. » — Dans ces mots, il ne faudrait pas voir le désir de ne se brouiller avec aucune secte ; Celse cherchait la vérité de bonne foi, et il (savait qu’elle ne se trouve pas dans les doctrines absolues; Aussi recommande-t-il aux médecins de ne rien négliger, non pas même les pratiques des empiriques.
Divisant, comme l’École méthodique, les maladies en aiguës et chroniques , il les partage de plus en deux groupes principaux, savoirles maladies générales qui affectent l’économie tout entière, et les maladies locales qui n’en intéressent qu’une partie. Parmi les affections générales, totius corporis, Celse, en première ligne, range les fièvres tierces, quartes, pernicieuses, etc.; pour la phrénitis, il la classe avec les autres espèces mentales. Contrairement à Aselépiade, qui avait adopté la dénomination générale à’aliénatio mentis, notre auteur préfère celle d Hnsania, qu’il applique aux trois genres de folie dont sa classification est formée.
Lafrénésie, qui est le premier genre de Celse, est caractérisée par (le- la lièvre et un délire continu. Le second
genre, sans autre désignation, répond à la mélancolie, à peü près telle qu’on la conçoit de nos jours. La tristesse, mêlée de terreurs et d’angoisses, est le fond prédominant de l’affection. Le troisième genre se subdivise en deux espèces : 1° le délire hallucinatoire gai ou triste; 2° le délire général et partiel. Dans la première variété, le malade est obsédé par des imagés, tandis que l’intelligence paraît intacte ; dans la seconde, au contraire, c’est l’esprit lui-même, le jugement qui est affecté. Cette division est essentielle : lésion des sens, lésion du sensorium commune.
Le traitement devait différer en raison de chaque espèce suivant l’aphorisme auquel Celse s’est conformé : « Naturam morborum ostendmit curationes, » ce qui signifie que l’étiologie est démontrée, confirmée par la thérapeutique. « Les personnes atteintes de folie feront beaucoup d’exercice et seront frictionnées' souvent; elles ne prendront ni viande grasse ni vin ; seulement, après avoir été purgées, elles choisiront les aliments les plus légers de la classe moyenne, 11 ne convient pas de les laisser seules ou avec des inconnus, non plias qu’avec des gens qu’elles dédaignent ou qui leur sont indifférents. Elles doivent changer de pays, et, si la raison leur revient, voyager tous les ans. » On aperçoit dans ces prescriptions générales les germes du traitement qui consiste à isoler les malades en les déplaçant, en les arrachant au milieu habituel. Celse déclare inutiles les moyens coercitifs « pour ceux dont le délire ne s’exhale qu’en paroles, ou qui sont faiblement agités » ; mais, poursuit-il, « il convient d’attacher ceux qui-témoignent plus d’emportement et de les mettre hors d’état de se nuire à eux-mêmes, ou de
nuire à ceux qui les entourent ». A l’emploi des liens, il faut ajouter un mode de coercition : l’isolement dans une chambre séparée, soit éclairée, soit obscure. « Ce qu’il y a de mieux à faire, dit-il, c’est d’éprouver l’une et l’autre méthode, de rendre à la lumière celui qui redoute l’obscurité, et de tenir dans les ténèbres celui que la clarté épouvante. » Les frénétiques ne devaient rien avoir sous les yeux qui pût devenir pour eux un sujet d’effroi, et il était de principe commun que les murs de leurs chambres fussent unis et sans peintures.
En traitant les égarements de l’esprit, il est nécessaire de se plier aux diverses formes qu’ils présentent. Il y a chez les uns de vaines terreurs à dissiper. « Il y en a d’autres dont il faut maîtriser l’audace, et qu’on ne peut dompter que par des châtiments physiques. C’est par la réprimande et la menace qu’on arrête parfois des éclats de rire insensés ; parfois aussi, pour arracher ces malades à leur mélancolie, on a recours à la musique, au son des cymbales et à d’autres moyens bruyants. En général, il vaut mieux entrer dans leur folie que de la combattre ouvertement et les ramener par degrés, sans qu’ils s’en doutent, de la déraison à des idées plus saines. Dans certains cas, on doit tâcher de captiver leur attention : aux gens de lettres, par exemple, on fera des lectures, soit d’une manière correcte, s’ils y prennent plaisir, soit avec des incorrections calculées, s’ils en paraissent choqués, parce qu’en voulant les relever, ils sont obligés déjà d’exercer leur jugement; on peut même les contraindre à réciter les passages dont ils ont gardé le souvenir. Il y a de ces frénétiques auxquels on a pu rendre le goût des aliments en les plaçant à table au milieu des convives. »
Pour le mélancolique, éloigner toute cause d’épouvante, et lui redonner, autant que possible, bon espoir, s’efforcer de le distraire, par les récits et les jeux qui lui plaisaient le plus en l’état de santé; vanter, s’il est auteur, ses écrits avec complaisance, et les lui remettre sous les yeux; opposer à ses tristes imaginations de douces remontrances, en cherchant à lui faire sentir qu’il devrait, dans les choses qui le tourmentent, trouver plutôt un sujet de satisfaction que d’inquiétude ; voilà les prescriptions dont l’emploi semble offrir le plus de chances de guérison.
Malheureusement, une ombre obscurcit ce tableau : « Dès que ses actes ou ses paroles attestent sa déraison, il faut, pour le dompter, employer le jeûne, les chaînes et les châtiments. » En résumé, diversion morale puissante, intimidation, surprise, exercices variés, tant physiques qu’intellectuels, voyages, choix scrupuleux des gardiens, surveillance attentive, tels sont les éléments dont se compose le traitement moral de Celse. Quant à sa thérapeutique physique, s’il ne proscrit pas d’une manière absolue, comme Asclépiade, la phlébotomie dans la phrénitis, il en limite l’application avec prudence, ne saignant qu’autant que les forces du malade l’y autorisent, et choisissant, pour y avoir recours, le moment où la fièvre cesse de croître. Il saignait aussi dans la mélancolie. La tête des aliénés était rasée, et le cuir chevelu mis à nu; on le fomentait avec de l’eau de verveine, et l’on y répandait ensuite de l’huile rosat. Afin de provoquer le sommeil, il était d’usage d’appliquer sur la tête un onguent spécial, formé de safran et d’iris. Le pavot et la jusquiame étaient administrés en tisane, ou à défaut,
et comme agents soporifiques, on plaçait sous l’oreiller des malades des pommes de mandragore.
Le balancement du malade dans un lit suspendu, le transport en litière après le repas, et le bruil monotone de l’eau tombant par intervalles réguliers d’un tuyau posé dans' le voisinage, étaient encore utilisés à cet effet. Tous ces moyens sont empruntés à l’ingénieuse thérapeutique d’Asclépiade. « Rien ne fait tant de bien à la tête, dit Cèlse, que l’eau froide; aussi, pour remédier à sa faiblesse, il faut, pendant l’été* l’exposer chaque jour un certain temps à la chute d’un large courant d’eau. » Il recommande aussi les bains d’eau et d’huile. En présence de l’insomnie opiniâtre, et si le malade n avait pas été saigné, il regardait encore comme utile une application de ventouses scarifiées à l’occiput- « mais personne, avait-il ditysi ce n’est afin de réprimer une hémorrhagie par révulsion, n’appliquera des ventouses ailleurs qu’au siège du mal, et sur le point même
qu on veut guérir. » Un mot enfin, sur l’ellébore : ses deux espèces, l’ellébore noir et l’ellébore blanc, avaient cours dans la thérapeutique des Latins. En général, on purgeait avec le noir, et l’on donnait le blanc pour faire vomir.