‹ Philippe Pinel et son œuvre au point de vue de la médecine mentaleChapitre 7 sur 14 · ARÉTÉE · texte numérisé non relu

ARÉTÉE

Si Celse, dans l’antiquité, représente les doctrines moyennes, qualifiées du nom élastique d’éclectisme, Arétée y est le représentant du pneumatisme en aliénation mentale.

Pour Hippocrate, la force régulière d’impulsion ne s’altère pas; elle joue dans la maladie le même rôle que dans la santé, réglant et dirigeant toutes choses pour la conservation de l’être. Cette force primitive n’est jamais ni cause, ni principe de la maladie. Cette théorie accuse nettement la tendance à considérer la maladie comme un élément adventice suivant l’opinion qui regardait la nature comme impeccable et infaillible. Les pneumatistes, au contraire, prenant pour base de leur système l’altération de cette force, y rapportent l’origine de tous les actes morbides. Et c’est cette force, cause et agent de tous les phénomènes normaux et anormaux de l’économier, qu’ils désignent sous le nom de pneuma. Toutes les maladies, suivant les pneumatistes, commencent par la souffrance et l’altération du pneuma considéré comme principe de vie. Renfermé dans le corps, s’il iie peut trouver d’issue, il s’y accumule en ébranlant l’économie tout entière. Tournant sur lui-même en cercle, il produit l’épilepsie; subtil et sec, la phrénésie et les vertiges; sec et chaud, il détermine la manie et la mélancolie; froid, il donnerait lieu enfin à la démence sénile. — Dans cette théorie nébuleuse, la doctrine fondamentale d’Érasistrate

se trouve mêlée singulièrement à la vieille hypothèse des éléments, des humeurs et des qualités premières.

Arétée était originaire de Cappadoce, en Asie Mineure. A défaut de données historiques, les conjectures rapportent sa pratique médicale aux premières années du deuxième siècle de l’ère chrétienne. La mélancolie, la manie, le satyriasis, l’épilepsie, l’hystérie forment dans son ouvrage des divisions particulières. Il indique, en outre, le traitement qui convient à chacune de ces affections.

Arétée décrit la mélancolie : « une tristesse de l’âme, une concentration de la pensée sur une idée fixe, sans fièvre. » La manie est un trouble général de l’intelligence. «La mélancolie, dit-il, se reconnaît à des signes évidents. Elle débute sans causes connues. D’abord, tristes, silencieux, abattus, les malades deviennent irascibles et difficiles. Ils dorment mal et se réveillent en sursaut au milieu de leurs rêves. La maladie fait-elle des progrès, leurs craintes augmentent , et ils prennent pour des réalités les visions qui les terrifient. Mobiles d’ailleurs dans leurs résolutions, les mélancoliques sont, suivant le moment^ bizarres, vétilleux, intéressés ou libéraux, généreux ou prodigues. Et cela non par bonté d’âme, mais par l’effet des changements d’impressions que le mal amène. »

La mélancolie avec stupeur n’avait pas échappé non plus à la sagacité d’Arétée. « Il y a beaucoup d’aliénés, dit-il, chez lesquels l’insensibilité morale, l’hébètement arrivent à un tel degré, qu’ignorants de toutes choses, ils s’oublient eux-mêmes et vivent à la manière des brutes. »

Des conséquences de la mélancolie, celles-ci qu’il signale sont dignes de remarque : « Quand la mélancolie

. s’est une fois emparée de tout le corps, et qu’elle a atteint le sentiment, l’intelligence, le sang, la bile, elle se jette sur les nerfs, et elle devient non seulement incurable, mais elle dispose le corps à d’autres affections, convulsions, manie, paralysie, affections d’autant plus graves qu’elles dérivent de la mélancolie. » Parmi les complications, l’état de l’estomac est aussi indiqué : « L’estomac est le promoteur de la gaieté et de la tristesse; c’est de lui que viennent le courage et l’abattement. La gaieté produit les bonnes digestions, tandis que la nutrition est entravée par le chagrin. De là, des dégoûts, des vomissements, des douleurs de tête, des défaillances, des insomnies, de l’amaigrissement. Tristes, taciturnes, irritables, il n’est pas rare que les malades tombent dans la mélancolie. »

Pour la manie, Arétée la distingue d’abord des délires toxiques produits par le vin, la mandragore et la jusquiame. « Les personnes les plus sujettes à la manie sont d’un caractère irritable, emporté, violent, faciles d’ailleurs, joyeuses, agréables. Un caractère inverse expose également à cette affection. Toutefois, les gens tristes, apathiques, qui apprennent avec peine et oublient vite, quoique laborieux, sont plus enclins à la mélancolie. L’âge de la vie où le sang et la chaleur abondent, l’adolescence et la jeunesse, l’âge mûr où les forces ont le plus d’énergie, favorisent le développement du délire maniaque..... Parmi les habitudes, les excès de table, l’ivresse, l’abus des plaisirs vénériens, facilitent T explosion de la manie ; l’arrêt des règles et l’approche de la puberté chez la femme, prédisposent aussi à cette affection, laquelle, en dehors de ces causes, se manifeste

moins aisément, mais sévit en revanche avéc plus d’intensité. Ajoutons que chez l’homme la suppression d’une évacuation habituelle, soit du côté du sang, soit du côté de la bile ou de la transpiration cutanée, est encore une cause occasionnelle de la manie. »

On sait qü’Arétée distingue les maladies en aiguës et chroniques, et que son livre est partagé en deux parties : i° description ; 2° traitement. La partie thérapeutique n’est pas la moins curieuse. Arétée divise le traitement : 1° en traitement de l’accès; 2° en moyens médicaux comprenant les émissions sanguines, les évacuants (vomitifs et purgatifs), les exutoires, les frictions, les calmants,

les spécifiques, etc.; 3° en moyens hygiéniques qui

sont notamment l’habitation, un milieu paisible, le régime, l’exercice soutenu et la gymnastique.

Grâce aux traditions de la diététique, et malgré les empiriques qui avaient multiplié à l’excès les remèdes inutiles, on n’avait point songé à traiter les aliénés tout autrement que les malades ordinaires .

CÆLIUS AURELIANUS

Gælius Aurelianus est, au point de vue de l'aliénation mentale, l’auteur le plus important de l’antiquité, bien qu’il ne soit qu’un compilateur; mais il résume des auteurs excellents et plus particulièrement ceux de l’École

méthodique. Il était Africain, né à Sicca, petite ville de Numidie, située à peu de distance de Zama, au midi de Carthage. On ignore l’année et même le siècle de sa naissance. Ce qu’on sait, c’est qu’il apparut sur la scène après leâ règnes de Trajan et d’Adrien, sous lesquels florissant, à Rome, Soranus d’Éphèse, dont il nous a transmis les doctrines médicales. On pourrait croire qu’il n’a fait que traduire les médecins grecs qu’il résume, tant son latin rappelle les mots et les constructions de la langue grecque, si ce prétendu barbare ne. se montrait en maint passage très judicieux et indépendant. Ce savant compilateur exerçait volontiers son esprit critique.,

Cælius Aurelianus; était un méthodiste. Pour les méthodistes, toutes les maladies aiguës et chroniques sont comprises sous'deux genres principaux, le resserrement et le relâchements autrement dit, le striatum et le laxum. Entre ces deux genres était le genre mixte ou composé qui participait des deux premiers. Dans toutes les maladies, les méthodistes admettaient trois périodes : d’augmentation, d’état et de déclin. Le traitement variait selon les périodes de la maladie. Les moyens thérapeutiques se bornaient, en général, à l’emploi des relâchants et: des débilitants, ou des toniques et des resserrants. Les indications étaient en petit nombre : resserrer ou relâcher, tonifier, ou débiliter. Le striatum et le laxum existant dans le corps entier, toute maladie, aux yeux des méthodistes purs, affectait l’ensemble de l’économie,.et réclamait par conséquent un traitement général.. Le mot rècôrporation, si fréquent dans Cælius Aurelianus, répond bien à la théorie médicale. Voilà en quelques mots toute la méthode.

Cælius Aurelianus s’abstient de donner une définition delà folie, mais il définit deux de ses divisions principales, la phrénitis et la manie. Il dit : « Phrenilim esse alienationem mentis celerem , cum febri acuta , atque manuum vano errare, ut aliquidsuis digitis attrectarevideantur , quod Grœci xpo>«§iap.ov sive xap<poXoytav vocant , et parvo pulsuac denso. »

Outre cela, la phrénitis était subdivisée par lui en deux espèces, d’après l’état général de l’économie. Dans l’une, le délire se traduit en dehors par de la joie et une agitation puérile; dans l’autre, par de la tristesse, des cris, de la crainte, un air sombre, taciturne. Dans le premier cas, expansion; dans le second, concentration, mais non diminution des forces. « Le délire apparaît, dit-il, dans les trois premiers jours, ou après la première diatrite. Il est continu ou intermittent, caractérisé soit par de la joie, une joie muette et que trahit seul le visage, soit par des éclats de rire ou des chants ; tantôt il se traduit à l’extérieur par de laHristesse, un air sombre, taciturne, des murmures, des cris ou une espèce de chuchotement léger. D’autres fois, les malades, comme s’ils étaient dans un accès de manie, et sous l’influence de la colère, se laissent difficilement contenir. Tout les irrite, ils crient à tue-tête. On en voit qui se frappent, déchirent leurs vêtements ou ceux des personnes qui les entourent. — D’autres, en proie à un sentiment de frayeur, se cachent, pleurent, refusent de répondre, et parfois s’entretiennent avec des êtres chimériques qui leur représentent des vivants ou des morts. En cet état, ils ne demandent ni à manger ni à boire, et si on leur offre quelque chose, ils s’en emparent avec avidité, l’avalent sans le mâcher, ou, s’ils le mâchent,

ils le gardent dans la bouche pour le rejeter quelque temps après. La lumière ou les ténèbres les gênent. Insomnie ou sommeil de peu de durée et troublé par des songes. Yeux rouges, gonflés, regard fixe, sans mouvement des paupières ou avec un clignotement continuel. Parfois, ils portent la main devant leurs yeux, comme s’ils voulaient prendre des objets arrêtés ou .en mouvement. Affaissement des traits, pendant que les joues restent rouges ou pâlissent par intervalles. Sécheresse brûlante de la tête, au point que le liquide des fomentations s’évapore à l’instant même. Grincements de dents. Épistaxis légères. Jactitation. Ils prêtent l’oreille comme s’ils écoutaient quelque bruit. Décubitus malséant. Mouvement continuel des pieds de haut en bas. Efforts inutiles. Engourdissement prolongé des articulations. Ils attirent à eux les couvertures et les font remonter des pieds à la tête du lit. Relâchement du ventre. Urines aqueuses, jaunâtres, recouvertes de nuages caractéristiques. Enfin, chez quelques-uns, faciès cadavéreux; chez d’autres, gonflement du cou et du visage, tremblement des mains. Pouls très fréquent, petit, inégal, à peine sensible et vacillant, à la manière d’une lampe qui manque d’huile. Tension des hypochondres, hoquets, embarras de la langue, articulation impossible des sons. Puis, résolution des forces, convulsions ou coma. »

Quant a la manie, deux aspects opposés, pour Cælius Aurelianus, étaient également à considérer : l’expansion et la concentration. Remarquons en passant que cette division générale est la même que celle des passions. La manie est continue ou intermittente, avec perte ou non

de la mémoire, perversion des sens, troubles de l’intelligence, fausses sensations.

Le satyriasis est pour lui une maladie aiguë. Les causes les plus actives seraient les médicaments aphrodisiaques, et l’excès dans les plaisirs vénériens. Nous ne mentionnerons l’épilepsie que pour dire que Cælius Aurelianus, lui aussi, regardait cette affection comme une cause d’aliénation mentale. Il la distinguait, chez les femmes, de l’hystérie, en ce que, à la fin de l’accès, les hystériques n’ont pas d’écume à la bouche.

Voilà brièvement résumée la pathologie mentale de Cælius. Passons maintenant au traitement de la folie. Avant tout, il veut « qu’on placé le malade dans un endroit médiocrement éclairé, où règne une douce température, éloigné de tout bruit, dépourvu de peintures murales, et ayant des fenêtres élevées, plutôt au rez-dechaussée qu’à un des étages supérieurs, et cela en prévision dès chutes... S’il y a perte de la raison, on interdit les allées et venues dans la chambre des aliénés, soustraits ainsi aux principales causes de leurs erreurs. Les murs de leur appartement seront unis de même que leurs couvertures, et autres objets de literie; l’éclat des couleurs les frappe péniblement... Pour apaiser la fureur, il est parfois nécessaire de paraître céder à la volonté des malades. » Aussi les . gardiens étaient-ils d’avance soigneusement façonnés à leur tâche, cc Ils devront user d’habileté et-de prudence^ en entrant dans les idées des malades, comme s’ils y ajoutaient foi, afin de pouvoir, semblant acquiescer aux unes, combattre les autres avec plus d’efficacité. On évite par là de les irriter, ce qui aurait lien inévitablement; si l’on n’avait que des contradic-

lions à opposer à leurs chimères. Le lit doit avoir la tête tournée contre la porte, de façon que la vue des personnes qui entrent et la diversité de leurs physionomies ne puissent accroître leur excitation. Au besoin, il sera solidement fixé. Sans cela, les maniaques et les phrénétiques, dans les. écarts et les mouvements qu’ils font pour briser leurs liens, seraient exposés à le renverser. Sa position enfin, sera telle-que la lumière ne tombe pas directement sur les yeux des malades. »

Dans les cas où il lui semblait nécessaire d’user des liens, il recommandait de recouvrir de laine ou d’autres tissus mous les parties sur lesquelles doit porter la constriction ; on réunissait alors plusieurs gardiens qui s’emparaient du malade, en l’abordant, pour ne pas lui inspirer de méfiancej comme s’ils voulaient le frictionner. On sait que les frictions faisaient partie de la diététique et qu’il y avait au besoin des frotteurs ou iatraliptes chargés de les appliquer. L’opération du massage était pratiquée dans les établissements de bains. Pénétrant plus avant dans le traitement moral, Cælius Aurelianus ajoute : « Les aliénés ont-ils conçu de la crainte ou du respect pour quelqu’un, que les entrevues avec cette personne soient rares; des visites.trop rapprochées feraient mépriser ses conseils. Pourtant, reprend-il, si les circonstances le demandent impérieusement, les soins prodigués ayant échoué, on essayera avantageusement d’une rencontre, dans l’espoir de les dominer par ces deux sentiments, la crainte et le respect.... Si des fous ont pris un des leurs en aversion, on interdira à celui-ci l’entrée de leur logement, sa vue seule étant capable de les exciter. »

Contre la manie en particulier, quels moyens convientil de mettre en pratique? Ce sont, concurremment avec le traitement physique dont nous allons parler, la lecture à haute voix, la conversation, les spectacles, la composition, les discussions philosophiques, les jeux, les voyages. Le traitement physique consistait dans l’abstinence jusqu’à la première diatrite, intervalle pendant lequel on pratiquait sans relâche des fomentations ou des onctions sur tout le corps. Au troisième jour, si les forces le permettaient, on ouvrait la veine. Une alimentation légère était alors permise; on posait sur l’épigastre des cataplasmes émollients, et l’on administrait des lavements laxatifs. A la période d’état, on revenait, à moins d’une trop grande débilité, aux émissions sanguines, mais locales : ventouses scarifiées ou sangsues en divers endroits. Des éponges imbibées d’eau tiède ou d’une infusion calmante étaient promenées sur la peau. On combattait l’insomnie au moyen de la gestation, dans un lit suspendu, une litière ou une voiture à bras. Frictions, bains. Au déclin, nourriture variée pour réparer les pertes de l’économie.

La maladie menaçait-elle de se prolonger, de passer à l’état chronique, Cælius Aurelianus avait alors recours, pendant une période déterminée, à un ensemble de moyens empruntés pour la plupart au régime et à la diététique. Chaque période d’environ neuf jours était désignée sous le nom de cycle, et chaque cycle avait une appellation particulière : résomptif, récorporatif. Les aliénés, comme les autres malades, passaient successivement par l’un et l’autre de ces cycles. Le cycle résomptif ou analeptique, destiné à réconforter le corps affaibli par

les remèdes, ne comportait que des aliments légers, doux, et des exercices de même nature. Le cycle récorporatif ou métasyneritique comportait un régime plus nourrissant et des agents thérapeutiques plus actifs.

C’est seulement après avoir essayé en vain cet ensemble de moyens qu’on recourait à l’ellébore qui était la ressource extrême. L’elléborisme était une grosse affaire. Envoyer un malade à Anticyre, c’était l’envoyer au salut ou à la mort.

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