ALBERT DAUZAT L'ARGOT DES MALFAITEURS
V oilà déjà plus de trente ans que Brunetière s'inquiétait de la déformation de la langue par l'argot^). Le phénomène n'a fait que s'accentuer depuis cette époque, à tel point qu'il provoque à l'heure actuelle une véritable crise de la langue française, susceptible d'inquiéler, à juste titre, les puristes.
Pour combattre un ennemi, il faut d'abord le connaître. Charles Nodier ne déclarait-il pas, jadis, que pour bien savoir le français, il fallait avoir étudié les patois et l'argot? Ce sont, en effet, d'excellents réactifs qui permettent de mieux pénétrer, par comparaison ou par contraste, le mécanisme de la langue classique — de la posséder plus parfaitement, et de pouvoir apprécier, en connaissance de cause, en quoi consiste sa pureté, quels sont ses traditions et ses vrais principes.
Au point de vue spéculatif, l'intérêt que présente l'argot est plus grand encore. La science
^) Revue des Deux Mondes, octobre 1881.
a tout proiit à rtudier les multiples organismes du langage, qu'elle doit observer, disséquer, comparer — même les plus frustes, voire les plus grossiers, (|ui, par la spontanéité de leur formation, lui donneront souvent les renseignements les plus précieux sur l'évolution des phénomènes. Le botaniste ne préfére-t-il pas à la fleur opulente, mais artificielle, du jardinier, la plante sauvage de la vallée ou de la montagne? Aucune branche du grand arbre national ne saurait être dédaignée — pas même les excroissances et les maladies, si tant est que l'argot, comme on l'a dit parfois, se présente comme une sorte de pathologie du langage.
La réalité est d'ailleurs tout autre. Patois et argots sont, en effet, les uns et les autres, des langages populaires entés sur le tronc commun, et qui se sont formés, ceux-là suivant les régions, ceux-ci en raison des milieux sociaux. Et voilà pourquoi l'Ecole des Hautes Etudes, après avoir ac<ueilli les patois voici une trentaine d'années, a ouvert récemment ses portes à un nouveau «frère inférieur» de la langue française, en consacrant un cours, pendant deux ans, aux procédés de formation de l'argot des malfaiteurs.
Et d'abord' qu'est-ce que l'argot? Bien des significations ont été données à ce mot. Dans l'acception traditionnelle — la plus ancienne et la plus étroite — il désigne le langage des malfaiteurs, supposé plus ou moins conventionnel. C'est là le premier sens français; mais, à l'origine, argot... en argot s'appliquait à la corporation ou à la profession elle-
même des voleurs, qui parlaient jargon: par un procédé fréquent, on a attribué le nom de la personne à celui du langage dont elle se sert. Le mot jargon a eu lui-même différents synonymes: suivant les époques ou les milieux, les «argotiers» ont tour à tour appelé leur langage johelin, Mesquin, narquois, bigorne. L'origine et l'histoire de ces mots nous entraîneraient dans des dissertations étymologiques un peu longues. Disons seulement que, d'après l'hypothèse de M. Lazare Sainéan, argot viendrait de ergot et signifierait le «métier de la griffe-.
Au sens large, on appelle souvent «argots» toutes les langues spéciales, propres à un milieu social restreint — argots des métiers, des théâtres, des sports, de la Bourse, etc. De tels langages sont très nombreux, mais souvent malaisés à délimiter, parce qu'ils chevauchent les uns sur les autres et s'enchevêtrent à l'infini. Encore plus difficile serait-il d'en donner -une liste exacte et complète. . . .
Il existe enfin un troisième sens. De nos jours, on englobe parfois la langue populaire sous le nom d'argot: c'est là confondre des choses sensiblement différentes, bien que l'argot et le langage du peuple se pénètrent de plus en plus. Dans les pages qui suivent, je m'en tiendrai à l'acception la plus étroite: l'argot des malfaiteurs.
Il y a eu de tout temps pénétration réciproque du français et de l'argot. Celui-ci, qui est branché
sur la langue commune, iM'agit h son tour en apjjortant au français son contingent de mots. Le Dictionnaire général, de MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, cite vingt mots qui sont ou paraissent empruntés à l'argot: bagou, cuhoulot, cambrioleur, escarpe, escofper, fiamberge, flouer, frrisquin, gouaper, gourer, guibole, gueux, larbin, maquiller, matois, mioche, narquois, trimer, triicher, voyou. Bien qu'admis, pour la plupart, par l'Académie, ce ne sont pas, on le voit — sauf exceptions — les plus relevés. Cette liste demande d'ailleurs à être revue : il faudrait ajouter un certain nombre d'autres termes déjà anciens comme abasourdir, argot, boniment, chipe, fourbe, polisson, etc.^). Mais le nombre des emprunts serait facilement décuplé si Ton .voulait faire état des termes argotiques qui tendent à pénétrer dans la langue parlée contemporaine.
L'infiltration s'accentue depuis un demi-siècle, par suite de la diffusion de Targot dans le peuple. Cela s'explique facilement. Les malfaiteurs sont moins groupés qu'autrefois, moins isolés du reste de la population: les bandes organisées, qui avaient terrorisé diverses régions de France depuis le moyen âge, ont disparu avec le dix-neuvième siècle. Le bandit de profession se fait rare, tandis que le criminel ou le voleur d'occasion, mêlé au peuple dont il partage la vie et les occupations, constitue le type le plus fréquent. D'autre part
') Par contre hayou, caboitlot et voyou ne paraissent pas avoir appartenu à l'argot des malfaiteurs (Cf. L. Saï- NÉAN, Uargot ancien, p. 270).
les classes et les milieux sociaux sont moins séparés que jadis. . . .
Guillaume Bouchet, juge à Poitiers, a consigné dans ses Serées de précieux renseignements sur la langue des malfaiteurs qu'il compare « à l'hébraïque, grecque et latine», et se lamente de ne pas mieux la connaître^). « Je voudrois bien, dit-il, entendre leur jargon et sçavoir leur langage, car j'entendrois ce que disent les Mattois, les Blesches, les Contre-porteurs et les Gueux de l'hostière, qui s"en aident usans entre eux d'un mesme langage. » Faut-il rappeler qu'un siècle plus tôt Villon, qui nous laissa des ballades en jargon en grande partie incompréhensibles pour nous, était un parfait ' argotier », de vie comme de langage?
Pendant les deux siècles de l'époque classique, l'argot connut seulement un moment de célébrité. A la suite du supplice du fameux Cartouche, qui fut rompu vif en 1721, en place de Grève, un assez médiocre écrivain, Nicolas Ragot, dit Granval, publia un poème, Cartotiche ou le Vice puni, composé suivant les procédés allégoriques de l'époque, et qui eut un succès considérable, moins par le mérite de l'écrivain ou même par l'intérêt de l'actualité que grâce au lexique du jargon des voleurs qui terminait l'ouvrage. . . .
La vogue de l'argot dura quelques années. Dans Les Pèlerins de la Mecque, opéra-comique en trois actes, de Le Sage et d'Orneval, représenté à la foire de Saint-Laurent en 1726, puis
') Serées, éd. Roybet, III, 129.
au théâtre fin Palais-Royal, on relève ce curieux dialogue:
Arlkquix. — Je m'en vais hellander (mendier) gourdetnent (abondamment) dans toutes les entiffes (églises) et les piolles (tavernes) de la vergue (ville).
Calender. — Comment! vous savez rouscailler bigorne (parler argot)!
Ce tut la mode, quelque temps, de rouscailler bigorne, par jeu, dans la meilleure société. Le roi Louis XV, un peu plus tard, s'amusait encore volontiers à parler argot, ce qui scandalisait fort Mme de Pompadour. Mais cette mode n'eut qu'un temps, et il ne fut plus question de l'argot dans la bonne société jusqu'à l'époque où, un siècle plus tard, Eugène Sue et Victor Hugo le découvrirent à nouveau, à la suite des publications de Vidocq.
L'argot devait séduire les romantiques, qui avaient donné droit de cité littéraire au grotesque en face du sublime, et qui puisaient à pleines mains dans le langage populaire pour rendre de l'énergie et de la couleur à une langue écrite édulcorée et affadie. Ce qu'ils voient dans l'argot — Victor Hugo, Eugène Sue, Balzac, comme Zola et M. Jean Richepin, qui sont un peu de la même lignée, — c'est son énergie rude et sauvage, la vigueur et l'éclat de ses métaphores.
Parfois, il est vrai, l'ignorance des règles étymologiques fit croire à des métaphores imaginaires. J'ai cité ailleurs^) l'exemple de lansqtiiner (pleu-
*) La langue française d'aujourdlini. pp. 23-24, n. 2.
voir) où Victor Hugo avait vu les hallebardes des lansquenets: l'argot ne dit pas — déclarait-il — «il pleut», platement, prosaïquement, mais «il pleut des hallebardes! > Quelle langue énergique! — Malheureusement lansqtiiner est le dérivé très ordinaire du terme argotique lanse, qui signifie «eau». Au lieu de «il pleut», l'argot dit: «il fait de l'eau». Est-ce beaucoup plus imagé?
Que de choses Balzac, rarement aussi imaginatif, a-t-il vues dans pioncer, qui s'est aujourd'hui singulièrement affadi et banalisé^)!
« En argot, écrit-il, on ne dort pas, on pionce. Remarquez avec quelle énergie ce verbe exprime le sommeil particulier à la bête traquée, fatiguée, défiante, appelée voleur, et qui, dès qu'elle est en sûreté, tombe et roule dans les abîmes d'un sommeil profond et nécessaire, sous les puissantes ailes du Soupçon planant toujours sur elle. Affreux sommeil, semblable à celui de l'animal sauvage qui dort, qui ronfle, et dont néanmoins les oreilles veillent, doublées de prudence. »...
D'une façon générale il faut se défier des pages que les écrivains ont consacrées à l'argot et des mots qu'ils ont cités; car la fantaisie leur a joué plus d'un mauvais tour, et ils ont confondu sous le nom d'argot, comme les auteurs de maints dictionnaires argotiques, des choses aussi différentes que le jargon des malfaiteurs, le langage populaire, voire des jeux d'esprit et des créations artificielles de chansonniers mont-
^; La dernière incarnation de Vautrin (1847), éd. 18.55, p. 28.
rnartrois. Il faut excepter toutefois deux poètes qui, aux deux extrémités de l'histoire argotique, nous ont donné, en authentique argot, des ballades en jargon et des « sonnets bigornes » : j'ai nommé François Villon^) et M. Jean Richepin-). Mais en général c'est de documents et de travaux d'un autre genre que la science doit s'inspirer-^),
^) Dans le Grand Testament, sans compter les ballades publiées en 1884 par A. Vitu, d'après un manuscrit de Stockholm, et dont l'authenticité est douteuse.
-j Dans La chanson des gueux.
•^) Les textes et documents sont indiqués presque tous dans la Bibliographie raisonnée de Vargot, de M. Yves- Plessis U901). La meilleure étude linguistique est L'argot ancien, de M. Lazare Sainéan (1907); l'ouvrage sociologique le plus intéressant est Le génie de Vargot. de M. A. Niceforo (1912).
{A. Dausat, La Défense de la Langue Française. Paris, 1912. P. 107 ss.)