ARSÈNE DARMESTETER NÉOLOGISMES
Les néologismes peuvent se diviser en deux classes suivant qu'ils désignent des faits nouveaux, objets ou idées, ou qu'ils désignent autrement des faits anciens.
Les faits nouveaux veulent des noms nouveaux: le néologisme en ce cas est, non-seulement légitime, mais nécessaire: teh sont porte-monnaie, photographie, tramway, socialisme.
Ces noms sont créés par des Français (ils sont alors formés d'éléments français, latins ou grecs), ou ils sont reçus des étrangers. Ils sont étrangers quand l'objet l'est lui-même; ils viennent et s'acclimatent avec lui.
M. Viennet déplore l'invasion anglaise; le français ne sutfirait-il pas à dénommer les objets venus d'outre-Manche? Notre langue
Sera-t-elle plus riche, alors «[ue nos marins Auront du nom de docks baptisé leurs bassins?
Généralisons l'objection: pourquoi ne pas donner un nom français à l'objet étranger? Pourquoi
ne pas dire carré, au lieu de square qui signifie proprement carré? voiture au lieu de wagon qui a absolument le même sens?
Nous touchons ici à un fait de psychologie du langage.
Le jardin anglais, importé en France, est un objet nouveau; on l'importe avec son nom; et ce nom, nouveau comme l'objet, frappe, comme lui, par sa nouveauté. Le peuple apprend l'un en même temps que l'autre; et le signe et la chose signifiée se gravent sans peine dans sa mémoire. A square essayez de substituer carré; ce mot, compris de tous, a des significations multiples; pour en faire le nom de l'objet nouveau, le peuple sera obligé de faire un travail intellectuel qui, par une extension dans la signification, approprie le mot à la chose; il faudra qu'il repasse par l'état d'esprit qui, chez nos voisins anglais, a donné à square sa signification spéciale. Il y a If) un effort inteUectnel inutile, et comme l'esprit d'instinct va droit au plus simple, comme la nature cherche à dépenser un minimum d'effort, le peuple trouve plus facile d'apprendre un mot inconnu avec l'objet nouveau dont il est le nom précis, l'expression adéquate, que d'ajouter à un mot connu et de compréhension déjà large une signification nouvelle.
Passons à la seconde sorte de néologisme: il consiste à substituer à un mot ancien, à une périphrase ancienne, un mot nouveau Ce néologisme est soit littéraire, soit populaire, c'est-à-dire soit créé par les écrivains, soit créé par le peuple.
Le néologisme de l'écrivain est une création littéraire, consciente, et qui tend à une fin esthétique; il relève des lois de la criticjue. Celui qui l'essaye doit pouvoir justifier la liberté qu'il a prise avec la langue. Autrement dit, il faut que le mot soit nécessaire dans la circonstance donnée, qu'il soit l'expression la plus nette ou la plus forte de l'idée à représenter. A cette condition, il sera pardonné; bien plus il méritera de durer et durera: c'est par des audaces de ce genre que nos grands écrivains ont enrichi la langue.
Parfois le néologisme littéraire est amené par l'ensemble de la phrase, l'enchaînement des idées et s'impose de lui-même. M. Villemain, dans la préface du Dictionnaire de V Académie (édition de 1835), parlant des langues qui se constituent, se transforment et périssent suivant les lois qui règlent la vie des choses humaines, écrit la phrase suivante: « Dans une contrée de l'immobile Orient où nulle invasion n'a pénétré, où nulle barbarie n'a prévalu, une langue parvenue à sa perfection, s'est déconstruite et altérée d'elle-même, par la seule loi du changement, naturelle à l'esprit humain. » Déconstruire manque au Dictionnaire de l'Académie; il n'est pas admis par l'usage qui n'en sent point la nécessité permanente; et toutefois ici il est si bien amené par l'ensemble des idées qu'on le trouve tout naturel; c'est le seul terme propre et toute périphrase serait vicieuse. C'est un de ces mots éphémères qui naissent avec le besoin instantané et meurent dès qu'il cesse; ce ne sont pas des mort-nés; ils ont
vécu un moment et peuvent revivre avec la circonstance qui les a créés.
Si le néologisme littéraire relève de la critique et lui doit compte de ses créations, le néologisme populaire ne relève que de lui-même, et c'est à la science à en rendre compte.
Les anciens l'avaient déjà reconnu: le peuple est souverain en matière de langage; Populus in sua potestate, singuli in illius^), disait Varron, et avant lui Platon: Le peuple est en matière de langue un très-excellent maitre. Voltaire le constate en le regrettant: « Il est triste qu'en fait de langues, comme en d'autres usages plus importants, ce soit la populace qui dirige les premiers d'une nation. »
Le suffrage universel n'a pas toujours existé en politique; il a existé de tout temps en matière de langue; là le peuple est tout-puissant, et il est infaillible, parce que ses erreurs, tôt ou tard, font loi. Le langage en effet est une création naturelle et non une construction rationnelle et logique. Les hommes, pour communiquer entre eux leurs idées, recourent d'instinct à un ensemble, à un système de signes naturels qui se modifient sans cesse, dans le temps et dans l'espace, sous l'action de lois physiologiques et de lois psychologiques; mais du moment que la plus grande partie des hommes .se comprennent à l'aide de ce système, celui-ci a rendu les services qu'on est en droit de lui demander. Voilà pourquoi
^) De lingua latina, IX. 6. Et plus loin: Ego populi consueludinis non sum ut dominus; at ille meœ est.
même les erreurs de logique, les anomalies, du moment qu'elles sont acceptées de tous, cessent d'être anomalies, et deviennent formes légitimes de la pensée. Tel est le fondement du principe qu'au pouvoir de l'usage seul est la règle du langage:
(Juem pênes arbitrium est et jus et uorma loqnendi.
Mais cet usage varie sans cesse: Consuetudo Joquendi in motu est^). Ainsi notre langue, depuis les origines, a obéi à certaines tendances qui ont transformé sa phonétique, ses formes grammaticales, sa syntaxe, son lexique: sa phonétique, sous l'influence permanente qu'a exercée le besoin d'une prononciation plus rapide; ses formes grammaticales et sa syntaxe, sous l'action d'un esprit d'analyse qui lentement a désorganisé sa vieille construction à demi synthétique, héritage du latin, pour lui substituer une construction plus logique et toute raisonnée; son lexique, sous l'action de cette vie, toujours mobile et changeante, de l'esprit acquérant sans cesse des idées nouvelles, apprenant des faits nouveaux, voyant et percevant les choses sous de nouveaux aspects. Les transformations de ce dernier ordre, celles du lexique, autrement dit les néologismes, ont des causes aussi multiples, aussi infinies que les faits innombrables qui constituent la vie intellectuelle d'un peuple. Pour nous en tenir aux néologismes qui substituent de nouvelles expressions à d'anciennes qui tombent en désuétude, pourri Varron, L. L. IX, 17.
quoi, par exemple, ains a-t-il disparu devant mais, nioidt devant heaiicotip, planté devant abondance, choir devant tomber, heur devant événement, huis devantpor^e, chère devant visage, veer devant défendre, ost devant armée, restor devant restauration, navrer devant blesser, etc.? Pourquoi clore disparaît-il à présent devant fermer, faillir devant manquer, chaloir devant importer, fonder devant baser, aviver devant activer, etc.?
Bien que chacun de ces faits ait sa cause spéciale et déterminante, toutefois, si l'on embrasse l'ensemble de ces transformations dans leurs successions historiques, on voit dominer une ou deux causes générales, dont les applications varient à l'infini, mais dont Faction paraît constante.
Le peuple veut une langue à la fois expjvessive et claire.
Il aime à s'exprimer par images; les mots qu'il emploie doivent parler à V imagination et représenter les objets par quelque caractère sensible, parce que c'est par quelque caractère sensible qu'il les perçoit. Une pièce d'or devient chez lui un jannet, une pièce d'argent un blanc, une grosse montre un oignon, le balayeur des rues est un peintre. Mais la métaphore s'use à la longue. L'esprit ne voit plus dans le nom de la chose l'image où elle se peignait, mais la chose elle-même; la tête n'est plus le tesson dépôt, testa-, c'est la tête, le chef. Le terme, ayant cessé d'être expressif,
ne désignant plus une qualité s})éciale, devient général, abstrait, et donne la représentation complète, adéquate de l'objet. Il faut donc que la métaphore usée se renouvelle; le tesson fait place à la houle, h la trogne.
Dans la langue commune, même besoin de l'image, quoique plus effacée et plus discrète; elle aussi aspire à la couleur et passe sans cesse de l'expression où elle s'est ternie, à celle où elle éclate et reluit; et cela même dans l'expression des idées abstraites. Autrefois on disait exprimer sa pensée; à présent, on commence à \a. formuler. Pourquoi? C'est que dans exprimer on ne sent plus la force première, étymologique du mot. Exprimer sa pensée, n'est plus la presser, la faire sortir par pression et la condenser dans des mots; c'est simplement la faire connaître par des mots: le terme énonce le fait sans image, dans une nudité abstraite. Au lieu de Vexpri'tner, on la formule, c'est-à-dire qu'on la jette dans le moule d'une forme rigide, mathématique. La phrase où la pensée se formule, se détache devant l'imagination comme une ligne d'équation sur le tableau noir de l'algébriste. Mais il est évident que si l'expression est admise, elle finira peu à peu par s'user, deviendra le synonyme exact d'exprimer sa xjensée, et fera place à une image nouvelle, sans fin et sans terme.
D'un autre côté, le langage doit exprimer les choses d'une façon claire, imposant peu de travail à l'esprit. Jl arrive sans cesse que des mots, parents par l'étymologie et par le sens, et dont
la parenté est visible par les ressemblances de la forme, se trouvent inégalement et diversement usés par l'action des lois phonétiques, de sorte que le lien réel qui les unit ne se marque plus dans le lien apparent de la forme. Par exemple, le rapport de clore à clôture, de coiirhattre à courbaturer, de émouvoir à émotion, ne paraît plus dans la forme d'une façon assez immédiate; le peuple abandonne le verbe usé et le refait sur l'analogie du substantif: clore est remplacé par clôturer, courhattre par courbaturer, émouvoir par émotionner, etc.
C'est à ces causes qu'il faut, croyons-nous, rapporter les néologismes populaires: ils ont donc leur raison d'être, puisqu'ils reposent sur des besoins naturels de l'esprit. Mais, comme tout ce qui a vie, le langage est soumis à deux forces contraires, la force qui innove et celle qui conserve; la marche du langage consiste à céder graduellement à la première en se laissant contenir par la seconde; autrement les transformations seraient trop promptes et les langues n'auraient plus d'unité.
C'est ce qu'on voit dans le passage du latin populaire aux langues romanes. Lors des invasions barbares, toute civilisation, toute tradition disparaît, les forces conservatrices du langage comme le reste; et l'idiome populaire, que rien ne contient plus, se précipite, si bien qu'en l'espace de trois ou quatre siècles il aboutit à des idiomes absolument nouveaux. Or cette transformation rapide est l'anarchie; puisqu'une langue ne peut
se fixer, il faut du moins qu'elle change aussi lentement que possible. C'est à la langue littéraire qu'est réservé le rôle de conservatrice. Elle doit s'opposer aux néologismes populaires et ne les accepter que quand ils deviennent un fait universel. On disait autrefois: il me souvient, le peuple a dit: je me souviens, et la langue littéraire Ta répété après lui; aujourd'hui la langue littéraire se rappelle le passé; la langue populaire se rappelle du passé. La langue littéraire doit-elle l'imiter? Non jusqu'au jour où l'académicien lui-même, dans l'abandon de la conversation familière, aura dit; je m'en rappelle.»
{A. Darmesteter. De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue française. Paris, 1877. P. 132—37.)