I. — Coussin
Liiez (Etym. Wôrt., I, côltricej rattache l'italien cuscino et le fr. coussin à un très hypothétique *culcitinum, ^culçtinum, dérivé de culcita. Il ne fait pas attention que le t, conservé dans coilte, conte, de culcita, devrait se conserver dans le dérivé ; qu'en outre la forme ancienne, en provençal et en français, est coisin, coissin, où la diphthongue oi ne peut venir d'ul. Les étymologies de Diez ont la vie dure, même les plus mal constituées. Celle-ci a été adoptée par Scheler et par Littré, qui l'ont acceptée sans discussion, et pour ainsi dire les yeux fermés. M. Brachet se conforme à l'opinion de ses devanciers, mais il la raisonne. Il enseigne que culcitinum a perdu son t médial dans les conditions où abbatia a perdu le sien pour devenir cibhaye, et, pour le changement d'ul en ou, il
renvoie à agneau. La force de ce raisonnement a frappé M. Skeat, qui l'a reproduit à l'article ciishion de son Etymological Dictionary of the Englisk Language. Enfin c u 1 c i t i n u m a pris place dans le relevé des mots du latin vulgaire, dressé par M. Grœber, d'après la concordance des divers idiomes romans. Seulement, M. Grœber a modifié, peut-être sans s'en rendre compte, l'opinion qu'il a faite sienne. Diez considérait culcitinum comme un paroxyton, la pénultième étant longue, et c'est culcïtïndm qu'enregistre M. G. Kôrting, sous le n» 2314 de son utile, mais peu critique, Lateinisch-romanisches Wœrterhiich. M. Grot^ber préfère culcïtïnum, proparoxyton, et il se persuade que cette forme, que d'ailleurs il n'essaye pas de justifier, peut avoir produit le français coussin, d'où seraient sorties les formes espagnole (coxin, cojin) et italienne (cuscino). C'est une opinion tout à fait personnelle, que je ne crois pas utile de discuter.
Si l'on fait porter l'examen sur l'ancienne forme provençale et française coissin, ou sur le castillan coxin, le catalan coxi, on ne pourra se défendre de reconnaître que le type latin correspondant ne peut être que coxin us, dérivé de coxa, cuisse, le coussin étant, par destination, placé sous les cuisses. Coxa donne en prov. coissa et cueissa, mais la diphthongaison d'o latin en ne n'a guère lieu dans l'ancienne langue avant l'accent; cf. côrium, prov. cuer, et les dérivés coirassa, encoirar. De même coxïnus doit donner coissin. Or coxi nus ou coxin u m est un mot
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très réel. Carpentier, dans son supplément au glossaire de Du Gange, cite coximuni. qu'il propose dubitativement de corriger en cox in um. Mais c'est sûrement coxinum qu'il faut lire. L'exemple cité par Carpentier est tiré d'une charte de 1069 faisant partie du cartulaire de Saint-Victor de Marseille, et dans l'édition de ce cartulaire on lit (n° 160, t. I, p. 188): « Dederunt ei monachi .xlv. solidos et très multones et très agnos et coxiwmn unum et feltrum et cotum. » Le même coxinus ou coxinum reparaît dans le même cartulaire, t. II, p. 29 : « pulvinar sive coxinum. » D'ailleurs, d'autres exemples de coxinus sont encore cités par Carpentier, d'après des textes variés du XlIIe siècle et du XI V«. Enfin Coxinus ou Goxsinus est signalé, dès l'antiquité, comme surnom, et a même déjà été rapproché de l'it. cuscino : Furlanetto le mentionne en ces termes dans son édition du dictionnaire de Forcellini : « Coxinus, cuscino, pulvinus, ita est appellatus « quod coxis subjicitur. Est cognomen romanum. « Inscript, apud MatT. Mus. Ver. 169 : L. Valerius L f. Coxsinus. >^ Que le surnom Coxsinus ait en réalité le sens que lui attribue le savant lexicographe, c'est un point sur lequel on peut différer d'avis. On peut du moins admettre que, dès l'époque romaine, il existait un adj. coxsinus, qu'il est permis de rapprocher du substantif coxinus employé dès le XP siècle, comme on l'a vu plus haut.
C'est donc coxinus que M. G. Kôrting devra introduire dans une future édition de son Latei-
nisch^romanisclies Wôrterhuch, au lieu et place de l'imaginaire culcitinum.
(Romania 189i\ XXI, 83-84.J