PREMIERE SECTION HOMMES ET OEUVRES
GASTON PARIS
FRIEDERIGH DIEZ
F rédéric Diez est né à Giessen (Hesse-Darmstadt) en 1794. Au gymnase ou collège de cette ville, il eut pour maître Welcker, qui devait par la suite être l'un des plus illustres savants de son temps. Non seulement Welcker l'initia aux secrets des langues et des littératures antiques; ce fut lui aussi qui le mit le premier en rapport avec celles des nations romanes. Il revenait alors d'Italie, où il avait passé deux ans, et il se plut à faire connaître et aimer au jeune Diez la langue et les écrivains du pays qui l'avait enthousiasmé. Diez devait retrouver à l'université que possédait aussi sa ville natale son maître devenu professeur, et suivre de nouveau ses leçons. Plus tard encore, il devait l'avoir pour collègue à l'université de Bonn. . .
L'année 1813, si critique et si glorieuse pour l'Allemagne, enleva Diez à ses paisibles occupa-
Philologie française. 2^ éd. 1
lions. II s'engagea connme volontaire dans les troupes hessoises et fit la campagne de France. A son retour, après avoir commencé à faire son droit, il se décida à se consacrer aux études qui l'attiraient davantage, et s'occupa spécialement, en 1816, à l'université de Gœttingue, des littératures espagnole et portugaise. En 1817, il publia à Francfort la traduction en vers d'un certain nombre de romances espagnoles.
Au mois d'avril 1818, Diez fil le pèlerinage qu'accompfissaient alors tous les écrivains de l'Allemagne : il alla visiter le grand Goethe, qui se trouvait en ce moment à Jena. Gœthe n'était indifférent à aucune des manifestations littéraires qui venaient à sa connaissance. Il avait lu en 1817, ses Annales nous en ont conservé la remarque, les ouvrages où Raynouard révélait au monde savant la littérature provençale. Gœthe entrevit dans ces premiers fragments toute une poésie nouvelle, et dans cette langue un sujet de féconde étude. Il en parla à son visiteur, auquel ces travaux étaient complètement inconnus, et l'engagea à leur accorder son attention, persuadé qu'il était capable d'en tirer parti. Diez, en effet, lut avec le plus grand intérêt les ouvrages de notre célèbre compatriote, qu'il ne tarda pas à dépasser sur son propre terrain Jamais cependant il n'a méconnu les services que Raynouard avait rendus à la science et à lui personnellement. Il a, au contraire, saisi plus d'une fois l'occasion de rendre publics le respect et la reconnaissance qu'il a conservés pour sa mémoire.
Les fruits du conseil de Girtlie furent les deux meilleurs ouvrages que nous possédions sur la littérature provençale. Le premier, la Poésie des Troubadours (Zwickau, 1826), a ét<' traduit en français par M. de Roisin (Paris 1845); le second, plus considérable et plus important, Vies et œuvres des Troubadours (Zwickau, 1829), mériterait bien de passer à son tour dans notre langue, où il servirait puissamment les travaux de tous ceux qui s'occupent de cette branche de notre histoire littéraire. Ces deux livres assurèrent dès lors, en Allemagne, la réputation de leur auteur.
Reçu docteur à Giessen en 1821, Diez était venu à Bonn en 1822 comme privat-docent. On sait ce qu'est dans les universités allemandes cette position modeste, premier et nécessaire échelon de l'enseignement supérieur. On donne au docteur qui veut suivre cette carrière une salle à l'université et le droit d'annoncer ses cours avec ceux des professeurs dans le programme officiel. D'appointements, point : le seul profit que fasse le privatim docens consiste dans la rétribution que payent, comme jadis en France, les étudiants qui veulent suivre un cours. Au bout d'un temps plus ou moins long, si le cours se fait remarquer soit par le nombre de ceux qu'il attire, soit par le mérite de l'enseignement, le privat-docent reçoit le titre et les appointements de professeur extraordinaire. Le plus haut rang est celui de professeur ordinaire, qu'on n'obtient, sauf de très rares exceptions, qu'après avoir passé par les deux premiers Diez fut nommé professeur extra-
ordinaire dès 1823; il est professeur ordinaire depuis 1830.
Jusque-là, l'auteur de la Poésie des Troubadours n'avait sérieusement étudié que l'histoire des littératures romanes. Il avait dû cependant, en s'occupant de leurs plus anciennes productions, être frappé de l'insuffisance des travaux existants sur les langues elles-mêmes, et surtout de l'absence d'unité et de méthode dans les travaux dont elles avaient été l'objet. De là à essayer de combler cette lacune il n'y avait pas loin pom* un esprit comme le sien. Ce furent les travaux de Jacob Grimm sur la langue allemande qui le décidèrent à se livrer à la philologie romane, et lui indiquèrent en même temps la voie à suivre. « Ce qui m'a poussé à entreprendre mes travaux philologiques, m'écrivait-il, et ce qui m'a guidé dans leur exécution, c'est uniquement l'exemple de Jacob Grimm. Appliquer aux langues romanes sa grammaire et sa méthode, tel fut le but que je me proposai. Bien entendu, je n'ai procédé à cette application qu'avec une certaine liberté. »
Ce qui distingue, il me semble, Diez de l'auteui- de la Grammaire allemande est tout à l'avantage du premier, bien que rien ne doive diminuer pour Grimm l'honneur d'avoir révélé à celui-ci la méthode qu'ils ont tous deux suivie. Jacob Grimm, qu'une érudition immense, une grande pénétration, une haute intelligence du génie des nations et des langues, ont fait placer à bon droit au premier rang des philologues, pèche quelquefois par trop d'imagination et de subtilité, plus
souvent par la confusion et par un entassement d'idées et de faits qui rend la lecture de ses livres extrêmement pénible. Diez a porté plus d'ordre dans la disposition de ses matériaux; il a mieux digéré sa science et l'a rendue plus facilement abordable; enfin il a plus sévèrement subordonné son imagination à son observation, et n'a jamais demandé qu'aux faits eux-mêmes leur explication logique. Je cite encore ses propres paroles: « Les faits sont mon seul sujet; je les rassemble et je les juge aussi bien qu'il m'est possible, voilà tout. J'ai expressément évité toute recherche qui n'aurait pu donner que des résultats hypothétiques; ainsi j'ai renoncé à expliquer la manière dont les langues romanes se sont formées du latin. » Ce parti pris de ne jamais se laisser aller à des idées séduisantes, mais seulement probables, donne aux travaux de Diez une sûreté et une solidité qui en font la base inébranlable de la philologie romane. Il serait peut-être difficile de s'y conformer rigoureusement en France, où l'attrait des vues d'ensemble, des considérations brillantes, des découvertes nouvelles, se joint au souci constant de la forme et du public pour entraîner l'écrivain hors du cercle étroit de la science, et où nous sommes tentés d'accorder à un paradoxe ingénieux, habilement soutenu, la préférence sur une sèche vérité exposée simplement.
{F. Diez^ Introduction à la grammaire des langues romanes. Traduite par G. Paris. Paris & Leipzig, 1863, P. XIV-XVII.)
Le 3 mars, 1" Université de Bonn célébrera par une fête intime le centième anniversaire de la naissance d'un de ses plus illustres professeurs, mort le 29 mai 1876, Frédéric Diez. Les pays où se parlent des langues romanes ne peuvent rester indifférents à l'hommage rendu au savant auquel ces langues doivent d'être connues et comprises dans leur évolution historique comme elles le sont aujourd'hui. Raynouard avait entrevu la possibilité d'écrire une grammaire comparée des langues néo-latines, il en avait tracé les premiers linéaments, et cela suffit à sa gloire ; mais Diez a écrit cette grammaire, et malgré les études acharnées et minutieuses dont il a été l'initiateur, son livre, d'une ordonnance simple, d'une clarté lumineuse, dune érudition solide et vaste, reste toujours la base des travaux qu'accomplissent ses disciples. Le troisième volume, notamment, consacré à la syntaxe, atteste chez cet Allemand, qui n'avait guère mis le pied dans la « Romania », et qui ne parlait facilement aucune des langues romanes, une merveilleuse pénétration du génie de ces langues et une attention dont un labeur aussi immense n'affaiblit pas lintensité et n'émousse pas l'acuité : on dirait vraiment que, comme le fameux Fine-Oreille d'un conte populaire, il entende l'herbe pousser. A la Grammaire des langues romanes, Diez donna bientôt pour pendant le Lfctionnaire étymologique des langues romanes, la contribution la plus précieuse qu'on ait
apportée dans ce siècle à la connaissance intime des nations qui ont fonde la civilisation moderne, à la connaissance historique de leurs mots, c'està-dire de leuis idées, de leurs sentiments, de leurs mœurs, de leurs coutumes, de leur façon de vivre. Ses découvertes purement étymologiques sont moins admirables encore que le commentaire dont il les acconq)agne, et qui, dans sa sobriété parfois excessive, fait voir en lui un penseur, et souvent un poète, autant qu'un érudit. Poète, il l'avait été dans sa jeunesse, et combien il avait l'âme poétique, c'est ce que montrent des lettres intimes que vient d'imprimer l'université de Bonn, et qui charment par la fraîcheur de leur romantisme exalté et sérieux. Aussi ne se contenta-t-il pas d'analyser les idiomes néo-latins : encore en cela émule de Raynouard, qu'il dépassa vite, il étudia avec amour la vie et la poésie de nos troubadours, traduisant en beaux vers leurs chansons les plus attrayantes; il consacra des pages excellentes à l'ancienne versification française, à la première poésie portugaise, aux vieilles romances espagnoles; car il avait gardé du romantisme l'amour du moyen âge, non plus pour l'imiter, mais pour le connaître et le comprendre. De sa petite chambre de Bonn, il refaisait ainsi l'histoire des langues et des littératures de la France, de l'Espagne et de l'Italie, longtemps presque inconnu dans ces pays qui lui doivent tant et où son nom est aujourd'hui révéré de tous ceux qui ne sont pas absolument ignorants du passé intellectuel de leur patrie. Du moins la France lui avait, de son vi-
vant même, témoigné sa reconnaissance : notre Académie des Inscriptions l'avait nommé son correspondant, et cet honneur, qu'il avait dû, je pense, à Littré, lui était particulièrement cher.
Peu de personnes ont connu Diez autrement que par ses livres. J'ai eu ce privilège, et je ne l'oublierai jamais. J'ai passé en 1856 — 57 un an à l'université de Bonn, et j'ai été l'objet de son exquise bonté. Je ne puis pas dire que j'aie pu beaucoup l'apprécier comme professeur. D'abord, quand j'arrivai, je ne savais pas un mot d'allemand; puis, quand, au bout de six mois, je pus suivre à peu près ses leçons, je fus plutôt déçu. Diez n'avait pas le goût ni le don de l'enseignement oral ; ses leçons relatives aux langues romanes (car il professait aussi les langues germaniques) attiraient peu d'auditeurs : je n'ai suivi qu'un privatissinmnt, comme on dit là-bas, qu'il tenait chez lui, et où il faisait lire à quatre ou cinq étudiants la Gerusalemme liherata. Ses cours ne l'intéressaient guère ; quand l'affiche n'avait pas, pour l'un d'eux, attiré le nombre réglementaire de trois auditeurs inscrits, il ne dissimulait pas son contentement d'être débarrassé d'une corvée et d'avoir plus de temps pour son travail. Mais c'est dans ses entretiens, dans les promenades qu'il voulait bien faire avec moi que j'ai pu apprécier, non seulement les trésors de son savoir et la portée de son esprit, mais la beauté de son âme candide, qu'une timidité sans pareille empêchait presque toujours de s'épanouir. Il était d'une simplicité et d'une modestie qui surprenaient
déjà alors et ({ui sembleraient incompréhensibles aujom-d'hui ; mais il avait conscience de la valeur de ses travaux, et il était heureux de voir un jeune Français qui semblait en comprendre l'intérêt et lui promettait d'aider à les faire connaître en France. Je l'ai revu depuis lors, en 1866, à Giessen, sa ville natale, dans son cercle intime de famille, et il m'a fait le même accueil paternel. Depuis quarante ans bientôt, il n'est pas de jour où je ne me sois servi des beaux livres du grand philologue; il en est bien peu où je n'aie pensé avec une reconnaissante affection au vieux maître (jui me fut si doux. Je n'ai pas voulu laisser passer, sans lui dire encore une fois adieu et merci, le jour qui va renouveler son souvenir dans cette jolie ville de Bonn où il a si longtemps vécu heureux, n'interrompant son travail que pour aller, vers la tombée du jour, s'asseoir sur une colline dominant le tleuve, et admirer la splendeur du soleil couchant en se récitant des vers de quelqu'un de ses poètes favoris.
(Journal des Débats. Vendredi matin. 2 mars, 1894.)