‹ Philologie françaiseChapitre 5 sur 21 · JOSEPH BEDIER GASTON PARIS · texte numérisé non relu

JOSEPH BEDIER GASTON PARIS

Messieurs,

(jraston Paris me comprendrait, lui qui comprenait tant de choses dans l'ordre du cœur comme dans Tordre de l'esprit, si je vous disais : « Souffrez que je rompe avec l'usage qui m'impose de consacrer à mon maître cette leçon d'ouverture. Souffrez que je m'en tienne à ces quelques paroles, simples et vraies: il fut grand, il fut bon ; je l'ai tendrement aimé, entre tous les hommes ; je lui dois des bienfaits sans nombre ; je saurai vouer ma vie à sauver ici quelque chose de sa tradition. Souffrez donc qu'abordant aussitôt le sujet de mon cours, je vous montie de quel cœur j'entends tenir cette promesse, et que ce soit là ma façon de le louer. »

Mais puisque vous êtes venus, les uns l'ayant aimé, les autres sur le seul renom de sa gloire, pour entendre encore parler de lui, du moins n'attendez de moi rien qui rappelle la leçon, à la

fois si filiale et si critique, que jadis, dans cette chaire, Gaston Paris consacra à Paulin Paris. Il savait, lui, comment, ' continuant l'œuvre de son père, il la modifierait v ; il pouvait en marquer à la fois l'importance et les limites ; il pouvait l'analyser et la juger, en critique ; je ne puis que méditer sur la sienne, en disciple fervent.

Et d'abord, je veux qu'elles soient de lui, les premières paroles que je prononcerai dans cette chaire. Avant de retracer sa biographie, je veux redire les rares passages de ses écrits où, s'interrogeant sur la signification de sa vie et de son labeur, il a défini son attitude intellectuelle. Ces quelques phrases éparses, ces quelques phrases précieuses, je les recueille, et vous y reconnaîtrez l'accent de sa voix et le son de son âme.

Il disait: < Ce qui éveille et soutient l'ardeur du savant dans le cours de ses recherches, qui pourraient parfois sembler peu dignes du temps et de la peine qu'elles exigent, c'est la pensée qu'il concourt à l'édification de ce grand monument, l'histoire de l'esprit humain. » Cette pensée créait pour lui la sainteté de toute besogne d'érudition. En des vers datés du 20 novembre 1856, qui fut le dixième jour après son arrivée à l'Université de Bonn, cet écolier de dix-sept ans déclarait que l'avidité de savoir, la libido sciendi, serait pour lui religion. Et, dès qu'une vocation héréditaire lui eut désigné pour son domaine propre les études romanes, il s'y livra, non par curiosité frivole de bel esprit ou d'érudit, mais en philologue, c'est-à-

dire pour foncier sur l'analyse linguistique et sur l'interprétation des textes littéraires la connaissance vraie du passé.

« Nous nous attachons moins », disait-il, « à apprécier et à faire apprécier le moyen âge qu'à le connaître et à le comprendre. Ce que nous y cherchons avant tout, c'est de l'histoire. Nous rei^ardons les œuvres poétiques elles-mêmes comme étant avant tout des documents historiques . . . Elles sont des faits historiques, des phénomènes soumis à des conditions. Comprendre ces phénomènes dans leurs caractères multiples, assigner à chacun d'eux sa date et sa signification, démêler les rapports, en dégager enfin les lois, telle est la tâche du savant. » Il estimait qu'il ne suffit pas de considérer les productions de l'esprit sous la catégorie du beau, car elles ne valent pas seulement selon qu'elles nous plaisent ou nous déplaisent; qu'il ne s'agit pas de les juger au gré de nos préférences artistiques, ou plus ambitieusement au nom de lois esthétiques universellement décrétées, car c'est toujours, en dernière analyse, notre goût individuel qui les juge; qu'il faut, non pas rapporter les choses à nous, mais nous à elles, nous soumettre, en toute humilité et passionnément, aux faits ; poursuivre, par la connaissance érudite de toutes les manifestations de la vie, la pleine intelHgence du passé. Il disait qu'il faut « apporter à ces études, autant que possible, la disposition d'esprit que demandent les sciences naturelles, cherchant non à juger ni à prouver, mais à connaître et à com-

prendre». Il disait qu' « il n'y a pas de vérités indifférantes, de vérités inutiles >- . Il disait, reprenant une parole de Bossuet, que « le plus grand dérèglement de l'esprit est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient . Il disait qu'il faut accepter en leur rigueur et en leur plénitude les exigences de l'esprit critique, et il est beau de trouver ceci sous la plume d'un tout jeune homme :

« La critique arrive devant l'objet qu'elle étudie sans prévention comme sans arrière-pensée; elle ne cherche qu'en cet objet même les raisons de la sentence qu'elle va rendre et ne se laisse influencer par aucune considération extérieure. Elle ignore complètement les conséquences heureuses ou regrettables que pourra avoir sa décision, et ne se pr^-occupe que de savoir la vérité. D'ailleurs la vérité ne peut jamais être dangereuse. »

Ces lignes, vous pourrez les retrouver au tome II de la Revue Critique, à la fin d'un article où, sachant qu'il blessera le sentiment patriotique de tout un peuple, il démontre que les chants historiques des Slaves de Bohême ne sont que des supercheries, et plusieurs de vous, Messieurs, reconnaissent ce thème : c'est celui même qu'il reprendra en cette chaire pendant le siège de Paris ; c'est cette déclaration, bien digne de servir d'épigraphe à tout son œuvre:

. Je professe absolument et sans réserve cette doctrine que la science n'a pas d'autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette vérité pour-

rait avoir dans la pratique. Celui (jui, par un motif patriotique, religieux, ou même moral, se permet dans les conclusions qu'il en tire la plus petite dissimulation, l'altération la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indisj)ensable que l'habileté. »

Mais voici que cette pensée reparaît encore dans son discours de réception à l'Académie, et, de même qu'à regarder les portraits de Gaston Paris, on voit (jue les lignes et l'expression de son visage se sont embellies à mesure qu'il progressait de la jeunesse vers l'âge mûr, puis vers la vieillesse, ainsi cette pensée, qui donne la note profonde de son àme, s'embellit encore en ce troisième et dernier état : « Il faut, avant tout », disait-il, « aimer la vérité, vouloir la connaître, croire en elle, travailler, si on peut, à la découvrir. Il faut savoir la regarder en face, et se jurer de ne jamais la fausser, l'atténuer ou l'exagérer, même en vue d'un intérêt qui semblerait plus haut qu'elle, car il ne saurait y en avoir de plus haut, et du moment où on la trahit, fût-ce dans le secret de son cœur, on subit une diminution intime qui, si légère qu'elle soit, se fait bientôt sentir dans toute l'activité morale. Il n'est donné qu'à un petit nombre d'hommes d'accroître son empire ; il est donné à tous de se soumettre à ses lois. Soyez sûrs que la discipline qu'elle imposera à vos esprits se fera bientôt sentir à vos consciences et à vos cœurs. L'homme qui a, jusque dans les plus petites choses, l'horreur de la tromperie et même de la

dissimulation est par là éloigné de la plupart des vices et préparé à toutes les vertus. >^

Certes, ces paroles sont belles, et sans doute ce Collège où Gaston Paris enseigna pendant soixantetrois semestres se réjouit de les entendre encore. Mais tel d'entre vous, Messieurs, songera peutêtre : « Sont-elles le propre de Gaston Paris ? En tant qu'elles disent le respect dû à la vérité, la plupart des savants de sa génération n'auraient-ils pu mettre en tête de leurs œuvres des déclarations identiques? En tant qu'elles respirent une foi qu'on peut croire démesurée aux destinées de la philologie, n'y reconnaissons-nous pas ces formules, entendues ailleurs, que « seul le savant a le droit «d'admirer», ou que «jouir c'est comprendre», ou que « la philologie inséparablement liée à la « critique, est un des éléments les plus essentiels « de l'esprit moderne » ? N'est-ce pas là le ton, l'esprit de VAvenir de la Science de Renan, et si Renan a donné à son livre ce sous-titre Pensées de 1848 n'a-t-il pas lui-même indiqué par là que ces idées portent déjà la marque du temps et comme sa ride » ?

Il se peut, en effet, Messieurs, si vous regardez ces idées du dehors ; mais nous tous qui avons vu Gaston Paris les réaliser, les vivre, les traduire en belles œuvres et en bonnes actions ; nous qui savons, grâce à lui, de quelles vertus elles sont génératrices ; nous tous à qui notre maître, selon l'expression de M. Louis Havet, < a découvert, par l'orientation de sa vie de travail, la source de la morale, c'est-à-dire la hardiesse de la pensée à se

contrôler elle-même », nous ne croyons pas que ces idées puissent jamais fléchir ni vieillir. Elles ne forment pas une doctrine abstraite, que l'on critique et que l'on juge ; elles sont pour nous la règle acceptée, en nous incarnée, non pas la règle dure, mais la loi souple et forte, la bonne nouvelle qui confère à notre vie sa part de joie et de beauté . . .

Qu'est-ce donc que Gaston Paris apporte de nouveau? Ceci, si je ne me trompe: le sentiment, inconnu jusqu'à lui, de la largeur avec laquelle le travail scientifique devait être organisé ; l'idée que « la science ne devait pas rester reléguée dans des temples rarement visités où quelques prêtres seuls célèbrent ses rites, mais animer et inspirer toute l'activité intellectuelle d'un pays ^ ; et tandis que Paulin Paris essayait de vulgariser les romans du moyen âge en leur conquérant un plus vaste public de lecteurs et de lectrices, ce qu'il voulut vulgariser, lui, ce fut l'esprit scientifique, en sorte qu'il imprégnât la vie nationale elle-même.

C'est d'abord dans les méditations de son «poêle d'Allemagne » qu'enivré de savoir comme un humaniste du xve siècle, riche déjà d'une diversité de connaissances que peut seule expliquer sa singulière force de mémoire, c'est ensuite pendant son noviciat de l'Ecole des Chartes que Gaston Paris dut former ces vastes desseins ; mais comment les autoriser, sinon par des œuvres ? Un grand exemple est un puissant témoin, et, à sa sortie de l'Ecole des Chartes en 1862, il produisit son Étude sur le rôle de V accent latin dans la langue française, où, précisant une loi reconnue par Diez, il

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en prouve la constance par la réduction des faits qui semblent la contredire. Il songe alors à traduire la Grammaire des langues romanes de son maître et, dès 1863, il en a composé l'introduction. Mais ce n'est pas seulement dans les recherches linguistiques, c'est encore dans l'ordre littéraire qu'il a compris la valeur de la méthode comparative instaurée par Frédéric Diez, et il publie en 1865 son Pseudo-Turpin et son Histoire poétiqne de Charlemagne.

Faut-il vous redire à mon tour les mérites de ce grand livre. V Histoire poétkpie de Charlemagne, et « ce qu'il y avait de merveilleux dans la science de ce jeune homme de vingt-cinq ans qui possédait le vieux-français et le provençal, l'allemand, le flamand, le Scandinave, l'italien, l'espagnol, et qui savait disposer avec suret»' les textes empruntés à ces divers idiomes ? Faut-il vous redire comment il a su s'orienter à travers le chaos des poèmes étrangers, les comparer, piouver qu'ils pi'ocèdent tous des chansons de geste françaises ; classer ces chansons de geste, deviner leurs prototypes perdus ; décrire la force de création héroïque qui suscite les légendes et la force d'hérédité ininterrompue qui les transmet et les transforme ; débrouiller le travail des siècles qui a fondu dans la figure épique de Charlemagne les traits glorieux de ses prédécesseurs, les traits ignominieux de ses descendants? . . .

C'est au lendemain de la soutenance de cette thèse de doctorat, que s'ouvre, pour se prolonger jusqu'en 1872 environ, la période héroïque de

son activité. Il avait formé avec M. Paul Meyer, dès l'École des Chartes, « dans une émulation (jui ne fut jamais une rivalité », ce compagnonnage que la mort a semblé rompre, mais qui unira à jamais leurs deux noms dans l'histoire de notre renaissance philologique. Avec M. Paul Meyer, avec Gh. Morel et Zotenberg, il fonde en 1866 la Revue Critique, et la librairie Franck où s'assemblaient les quatre directeurs nous est aussi vénérable que cette arrière-boutique de Le Brethon d'où s'élancèrent jadis les Encyclopédistes. Pour réformer l'Université « qui n'était qu'une administration », pour censurer les travaux inutiles, pour répandre et perfectionner les méthodes, pour « renouveler l'atmosphère de toutes les disciplines historiques et philologiques », ce fut une belle guerre. L'appel de ces jeunes hommes groupa autour d'eux, dès la première année, leurs aines, Egger, Thurot, Tournier, MM. Gaston Boissier, Michel Bréal, Henri Weil, leurs contemporains, Brachet, M. Emile Picot, M. Rodolphe Keuss, et quarante-trois autres collaborateurs. C'est chose émouvante de relire ces vieux articles de Gaston Paris, à demi improvisés, et tout gonflés de sève. « Presque toutes les conceptions qu'il développa plus tard », dit M. Paul Meyer, « se retrouvent en germe dans ses articles des quatre ou cinq premières années de la Revue Critique. » C'est, par exemple, dans le premier volume de la Revue, un article sur les AUronianische Glossare, de Diez, qui annonce ses cours futurs sur le Glossaire de Reichenau, et tant de travaux sur VAppendix Probi, sur les Gloses de

Cassel et sur les Serments de Strasbourg; ce sont, dans les tomes I et III de la Revue Critique, à propos des recueils de contes ou de chansons populaires de Bladé et de Bujeaud, des discussions si sûres de méthode qu'au jour où M. Gaidoz fondera Mélusine, comme une des nombreuses filiales de la Revue Critique, il n'aura qu'à reproduire l'un de ces articles en tête de sa revue comme le programme des folkloristes. Sous divers pseudonymes, des numéros entiers, dit-on, écrits par Gaston Paris seul ; sous sa signature, des articles consacrés à Montaigne, aux Nihelungen, au pentamètre ïambique allemand, à Rabelais, à Goethe, à Pascal ; c'est une activité multiple, sans frontières définies ; et, pourtant, dans ce mélange même, on discerne déjà ses trois directions principales, de linguiste, de folkloriste, d'historien de la littérature médiévale, et déjà l'on pressent ce qu'il va devenir: comme linguiste, notre Diez ou notre Ascoli, comme folkloriste, notre Jacob Grimm, comme historien de notre vieille littérature, le grand Paris, Paris absquepari, Paris sans rival. . Tandis que des prophètes de malheur annon çaient la fin des nations romanes, il fait paraître de concert avec M. Paul Meyer, en janvier 1872 la première livraison de la Romania; peu après en 1875, il contribue à fonder la Société des anciens textes français. Alors, peut-on dire, son œuvre d'organisateur est accomplie ; à cette heure, par son enseignement, par son action dans la Société des anciens textes et dans le Conseil de perfectionnement de l'Ecole des Chartes, par les revues qu'il

dirige, par les élèves qu'il forme, il dispose de toutes les forces qu'il avait médité de susciter ou de consolider; les longs espoirs et les vastes pensers conçus aux jours de la jeunesse, il les voit désormais se réaliser peu à peu . . .

Gaston Paris est un érudit, mais qui a nommé l'érudition « la chercheuse avare et aveugle, qui ne jouit pas de ses richesses ». Il est un savant, appliqué à se dégager de l'illusion personnelle, à maîtriser en lui les puissances trompeuses, et qui pourtant a écrit : « Dans tous les ordres de la pensée et de l'activité humaine, c'est la puissance de l'imagination qui fait les grands hommes ; le savant a besoin d'imagination autant que l'artiste.» Il est réfléchi et il est audacieux. Il a le goût du fait, le sens du concret, et aussi des parties d'idéaliste et de poète. Il est libéré de tout dogmatisme héréditaire, et pourtant il a le culte des choses populaires et traditionnelles, l'intelligence passionnée, enfantine et presque mystique de tout ce qui fut de la vieille France. Il semble se confiner dans son moyen âge, et toute la vie moderne retentit en lui. Ses travaux sont d'un spécialiste, mais de lui, comme d'un Scaliger, qui pourrait dire où commence, où finit sa spécialité? Il a la presque universelle curiosité; il est ouvert à toutes les aires des vents de l'esprit. Regardons-le dans l'activité de la recherche érudite, comme tant de fois en ses conférences ses élèves l'ont vu travailler devant eux, avec eux. Il établit le texte du Fierabras ou de la Vie de saint Alexis, et, pour en classer les manuscrits, il faut les confronter tous,

vers par vers, mot par mot. Il étudie la Vie de saint Gilles, et pour en déterminer le dialecte, il faut qu'il dresse la liste de tous les traits de vocalisme et de consonnantisme attestés par la mesure des vers et par les rimes. Il compose le glossaire de ï Histoire de la guerre sainte, c'est-à-dire qu'il commence par recopier chaque phrase de ce poème de douze mille vers sur autant de fiches qu'il y a de mots notables dans chaque phrase. Il étudie la légende de Cymheline, c'est à dire qu'il cherche d'abord dans le trésor dispersé des littératures populaires, quarante versions de ce conte. A toutes ces tâches limitées et concentrées, il apporte la patience et les scrupules d'exactitude qui sont les conditions de la probité scientifique ; il y met aussi la coquetterie de 1 "ouvrier qui aime le bon ouvrage bien fait, que d'autres n'auront pas à recommencer. Mais après avoir considéré l'érudit courbé sur sa besogne, est-ce que vous attendez, Messieurs, que je vous le montre à d'autres jours, en d'autres œuvres, s'évadant hors de l'érudition ? que retournant brusquement la médaille, j'oppose, selon la loi d'un contraste convenu, l'architecte au manœuvre, le philosophe, le poète, le penseur au philologue? Non, c'est ici même, c'est dans ces travaux de philologue qu'il est tout entier, c'est ici l'œuvre de vie. C'est au cours même de ses opérations érudites que son imagination poétique s'ébranle et s'élance. Le brillant article de la Revue de Paris que vous connaissez tous sur la Légende de Tristan est sorti de conférences de l'Ecole des Hautes Etudes, prolongées et reprises pendant

quatre semestres; il est extrait d'un minutieux travail technique ou, pour dire plus vrai, il est ce travail technique lui-même. Tandis que Gaston Paris semble se plier en esclave à des tâches anonymes et presque impersonnelles d'analyste, le généralisateur qui est en lui transmue les faits en idées. Il perçoit entre les faits qui semblent le plus distants des liaisons possibles, il jette de l'un à l'autre le réseau des inductions et des hypothèses, il combine ou dissocie le système de leurs rapports, il pressent la loi qui les enchaîne, et du groupement des faits jaillit enfin la théorie, neuve, hardie, imprévue: tantôt celle qui veut que nos chansons de geste ne soient que le dernier aboutissement d'une épopée mérovingienne, elle-même héritière de l'épopée germanique ^) ; ou bien cette théorie, belle comme un mythe de la Grèce, selon laquelle la poésie lyrique est issue en France, dans le haut moyen âge, des fêtes de mai, en sorte que la poésie serait sur notre sol, en sa plus lointaine origine, une émanation du Printemps. Ainsi sont associés en lui, sans qu'on puisse les disjoindre, l'érudit et le philosophe, l'analyste et le généralisateur, pour composer, par l'équilibre des facultés les plus diverses et par leur harmonie, un rare, un noble type humain.

Ces dons harmonieux, il les répand dans une œuvre multiple, qu'il me faut décrire. Pour vous donner l'impression juste de ses dimensions, il faut,

^) Gaston Paris l'exposa le premier en Jes levons professées au Collège de France, en 1867. (V. la Romania, XIII, 600.)

semble-t-il, déterminer ce qu'il a exclu de son domaine, et, par exemple, remarquer que, comme linguiste, il a négligé les patois, la sémantique, Tes études de syntaxe; que, comme historien des littératures romanes, il s'est plutôt choisi pour son champ d'activité la littérature française des origines à l'avènement des Valois. Pourtant, si je dis qu'il a écarté de ses recherches le moyen âge latin, ses travaux sur l'auteur du Liguriniis, sur Egbert de Liège, sur Siger de Brabant me démentiront aussitôt. Si je dis qu'il a moins étudié le xv® siècle français, il me faut ajouter aussitôt que son édition des Chansons du XV^ siècle, celle du Mystère de la Passion, d'Arnoul Greban, ses études sur les Cent Nouvelles nouvelles, sur Antoine de la Sale, sur Martin le Franc, sur François Villon, suffiraient à représenter chez un autre savant toute une vie de travail. Il a moins étudié les littératures italienne, provençale, espagnole; mais M. d'Ancona a récemment dressé la liste de ses contributions à l'histoire de la littérature italienne ; M. Jeanroy a fait de même pour la provençale, M. Derenbourg pour l'espagnole : et si je vous lisais seulement ces trois Hstes bibliographiques, elles suffiraient à épuiser une bonne part du temps qui me reste. Me restreignant à la langue et à la littérature françaises, si je dénombre ses éditions de textes, Saint Alexis, les Miracles de Notre Dame, la Vie de saint Gilles, les Versions rimées de V évangile de Nicodètne, le Roman de Merlin, la Chronique d'Ambroise, le Roman des Sept Sages, Or son de Beauvais, ce sont déjà seize volumes in-8 ou

in-4, l'on en formerait trois ou quatre autres à réunir les textes de moindre étendue publiés en diverses revues. Dois-je énumérer ses mémoires linguistiques sur Vo fermé, sur l'amuissement de Vs devant une consonne, sur le pronom neutre de la troisième personne en français, sur la première personne du pluriel, sur les accusatifs en ain, sur l'altération romane du c latin? ou ses études merveilleuses de littérature comparée sur les légendes de Saladin, du châtelain de Couci, d'Eliduc, de Trajan, du Juif errant, sur le conte de la Rose dans le roman de Perceforest ? Quand je l'aurais fait, et déjà j'aurais pu doubler chacune de ces listes de titres, il se trouve que j'aurais précisément négligé les écrits auxquels il tenait le plus peutêtre, n'ayant rien dit encore de ses mémoires sur chacun des genres littéraires du xii» et du xiii« siècles, rien encore sur les chansons de geste, ni sur l'épopée animale, ni sur la poésie lyrique courtoise, ni sur les romans d'aventure, ni sur les romans de la Table ronde, et l'on reste confondu de l'impuissance où l'on se voit à épuiser ce dénombrement.

Certes, cela même est significatif; mais les romanistes, déjà nombreux, qui se sont faits les biographes de Gaston Paris, éprouvent ici à l'ordinaire un embarras d'un autre ordre et que je veux vous décrire. Parmi tant d'idées et de théories qu'il a semées, lesquelles choisir pour les résumer, sans que ce choix soit arbitraire et semble mesquin? Parmi toutes ces œuvres, lesquelles sont essentielles? Parmi tous ces mémoires, où sont les livres? Si l'on fait la biographie de Taine, par

exemple, elle se découpe nécessairement en quelques périodes qui vont du livre sur La Fontaine à VHistoire de la littérature anglaise, de cette histoire au livre de V Intelligence, de ce livre enfin à VHistoire des origines de la France contemporaine. De même pour un Fustel de Coulanges, voire pour un Renan. Chacun de ces créateurs d'idées s'est enfermé plusieurs années dans un vaste sujet, et de chacune de ces retraites successives, un grand livre est sorti. Gaston Paris, au contraire, n'a jamais écrit qu'un seul livre complet, l'Histoire poétique de Charlemagne, qui est d'un jeune homme de vingt-cinq ans. Et l'on peut hien masquer cette singularité par un dénombrement oratoire des titres de ses ouvrages ; il reste que ces ouvrages sont des mémoires, des notices, des éditions de textes, des comptes rendus critiques, non pas des livres ; et, ce qui frappe dans cette œuvre, c'en est le caractère parcellaire et dispersé. Quand il vivait, des amis le lui reprochèrent, publiquement parfois. Par quel ascétisme scientifique mal entendu, lui demandaient-ils, ou par quelle limitation de parti pris, ou par quelle défiance de lui-même s'en tenait-il à ces travaux partiels? Pourquoi laissait-il sa vie se dissiper et s'user à reviser des ouvrages d'élèves, à corriger les épreuves d'autrui, à faire au jour le jour des comptes rendus critiques pour la Romania, à y dépouiller des périodiques étrangers? Que ne savait-il échapper à ces tâches, se ressaisir, se concentrer, refaire une nouvelle Histoire poétique de Charlemagne, créer une œuvre synthétique? Que ne donnait-il ce que

lui seul aurait pu produire, une grande Histoire de la littérature française au moyen âge ?

Gaston Paris souriait et laissait dire. Il savait mieux le secret de sa grandeur, et qu'elle résultait surtout d'un don merveilleux d'ubiquité. Quiconque l'a connu, ou même entrevu, le reconnaîtra ici : il avait le pouvoir, presque magique, de se donner d'emblée à chacun. Venait-on l'entretenir dune question à laquelle on le supposait presque étranger, qui du moins semblait fort distante de l'ordre actuel de ses travaux; on commençait à la lui exposer, brusquement il s'en emparait ; déjà et comme par sortilège il s'était transporté au centre de vos préoccupations; déjà elles étaient devenues siennes : il semblait n'en avoir plus d'autres ; déjà il possédait votre sujet, il en était possédé lui-même, il le fouillait, l'éclairait jusqu'aux profondeurs. Et si quelque autre interlocuteur vous succédait, par une métamorphose aussi soudaine, il s'adaptait à lui.

Par l'effet de cette organisation singulière, jamais il ne voulut limiter sa curiosité, ni la fixer en un système d'idées aux arêtes inflexibles, à jamais précisées. » Les synthèses, ces magnifiques sottes ! » a écrit Alfred de Vigny. Il voulait dire ces monuments imposants et caducs dressés dans leur orgueil par les grands systématiques, qui croient que la vérité historique se construit comme un poème. Gaston Paris la concevait plutôt comme « une vaste équation où la variable oscille sans cesse par l'accession de données nouvelles » ; comme la courbe des vérités spéciales découvertes, chacune

dans son ordre, par des hommes spéciaux ; et toujours il s'appliquait à modifier ces lignes souples, jouissant sans fin de la variété renaissante de leurs aspects. Sa science est toujours sujette à correction et à renouvellement, toujours en mouvement, emportée dans un perpétuel devenir. «Cette étude», écrivait-il d'un ouvrage de M. Léopold Sudre, « clôt une époque, et elle en ouvre une autre ^ : c'est le plus bel éloge qu'il sût faire d'un livre. Jamais il ne connut le moment où l'on a son siège fait, où l'on met le point final à une œuvre, où l'on se déprend d'elle, où elle se détache de vous pour vous devenir bientôt indifférente et comme étrangère. Volontiers il publie une étude sans conclusions fermes ; si parfois il croit nécessaire de conclure, dans les articles par exemple où il s'adresse au grand public lettré, c'est par une péroraison qui a quelque chose d'oratoire et qui semble n'être qu'une pièce rapportée. Ses vraies conclusions ont la belle modestie de l'incomplet : elles se bornent d'ordinaire à marquer le juste degré d'indécision où la critique doit provisoirement se tenir, à pressentir les quelques solutions possibles du problème posé, à préciser ce qui manque encore en l'état actuel des connaissances pour faire prévaloir telle ou telle théorie, à dire : « Voici les deux ou trois directions nouvelles où il faut chercher désormais. Je reviendrai quelque jour sur ce sujet. » Un de ses élèves suédois a dressé, dit-on, il y a dix ans, la statistique de ces travaux projetés, et composé une vaste bibliographie des ouvrages que Gaston Paris a promis

et qu'il n'a point donnés. Mais depuis ces dix ans, Gaston Paris a publié plusieurs de ces travaux annoncés, et d'autres que lui, partis à la découverte dans les directions par lui indiquées, réalisent peu à peu ses promesses, et réduisent journellement la liste du bibliographe suédois. Par là, l'œuvre de Gaston Paris n'est pas révolue, comme elle le serait, s'il avait dressé un de ces vastes systèmes qui portent la marque et le nom de leur constructeur, mais qui bientôt datent et se délabrent. Cette œuvre qu'il n'a jamais voulu clore n'est pas close aujourd'hui qu'il n'est plus, mais vivante, et quand la plupart d'entre nous et de nos écrits auront disparu dans l'oubli, elle vivra encore, indéfiniment féconde, et les travailleurs futurs viendront encore lui demander des suggestions.

Cette disposition foncière, qui est peut-être sa maîtresse forme, explique le besoin, qui fut toujours le sien, de rester en communication perpétuelle avec tous les médiévistes, et sa prédilection pour le travail collectif. D'autres, les systématiques dont je parlais tout à l'heure, s'isolent volontiers, ne gardent de liens qu'avec les quelques savants préoccupés des mêmes problèmes. Gaston Paris, au contraire, présent à tout, attendait, guettait le livre nouveau ; sitôt paru, il s'en saisissait, le vidait de ce qu'il apportait de neuf; il en rendait compte soit par une courte note, soit par un long article de la Romania, soit par un mémoire du Journal des Savants; il y montrait comment cet apport d'éléments nouveaux modifiait la forme des vérités réputées acquises, et la question rebondissait;

d'autres la reprenaient et, quelques mois, quelques années plus tard, elle lui faisait retour sous une forme imprévue, plus voisine de la vérité ; un nouveau compte rendu, de nouvelles approximations, une nouvelle synthèse provisoire la renvoyaient vers d'autres travailleurs encore, et des problèmes sans nombre marchaient ainsi peu à peu vers leur solution. Choisissons comme exemple ses études sur les légendes du cycle de Bretagne. La série s'ouvre, dès 1866 et 1867, dans la Bévue Critique, par des comptes rendus des livres de Paulus Cassel sur le Saint Graal, d'Edouard Mail sur Marie de France ; elle se poursuit en 1877 et 1878 par des comptes rendus des éditions de la6'a^a dePerceval et du Brut de Munich. En 1879 il publie dans la Bomania un groupe de lais bretons inédits et trace à ce propos les premiers linéaments d'une théorie sur l'origine celtique de ces légendes et sur le mode de leur transmission aux peuples romans. Ses grands articles de 1881 et 1883 sur Lanceïot du Lac posent ces problèmes dans toute leur ampleur; il leur consacre au Collège de France cinq cours semestriels, de 1879 à 1885, et pendant cette période il rend compte dans la Bomania des livres d'Arthur de la Borderie sur VHistoria Britonum et sur les Prophéties de Merlin, de Martha Cnrey Thomas sur Gauvain, de Joseph Loth sur V Émigration bretonne en Armorique, en 1884, de l'édition de Cligès par Foerster. En 1886, paraissent les deux volumes de son édition du Merlin en prose, en 1888 son vaste travail du tome XXX de V Histoire littéraire de la France sur \esBomans

en vers de la Table ronde, en 1890 son Manuel de Vhistoire de la littérature où un important chapitre est consacré aux romans bretons: dans l'intervalle, il a critique dans la Rornania l'édition de la version portugaise de la Quête du Saint Graal, le livre de Heeger sur la légende de l'origine trovenne des Bretons, les travaux de Kaluza et de Mennung sur le Bel inconnu, d'Alfred Nutt sur la légende du Saint Graal. Mais, dans son étude du tome XXX de V Histoire littéraire, il a hasardé cette hypothèse que la matière de Bretagne est galloise d'origine et qu'elle a été transmise aux trouvères de France par les Anglo-Normands, sous la forme de poèmes aujourd'hui disparus; et cette théorie a soulevé un débat multiple que mènent contre lui MM. Zimmer, Golther, Foerster. En 1901, dans un compte rendu cVErec, Gaston Paris demande à ses adversaires un répit, comme il se faisait souvent entre chevaliers dans les romans arthuriens. Pourtant il ne se retire guère de la lice : il ne cesse de suivre la polémique engagée entre MM. Zimmer, Ferdinand Lot, Brugger ; il rend compte des travaux de MM. Wechssler sur Robert de Borron, Schofield ^uYGuingamor, Friedwagnersur Raoul de Houdenc. En 1901 — 1902, cinq articles du Journal des Savants sur le Cligès de Chrétien de Troyes prouvent comment cette collaboration incessante à tout ce qui se faisait autour de lui l'a enrichi, et sa dernière leçon au Collège de France, en janvier 1903. consacrée au roman de Horn, reprenait sous une forme nouvelle son hypothèse, si vivement contestée, de l'existence des romans anglo-nor-

mands. Or, si Ton suit cette longue série de travaux, on constate que les plus importants ont été parfois provoqués par de modestes comptes rendus, que toutes ces études s'appellent les unes les autres, s'ajustent merveilleusement ' entre elles, qu'elles composent comme un tissu riche et souple dont les fils, vingt fois repris, ont été vingt fois tramés, assortis, nuancés à nouveau ; on voit que les comptes rendus ne forment pas dans son œuvre une part négligeable, mais caractéristique et essentielle ; et l'on comprend que cette Romania, où il critiquait les livres nouveaux, il l'ait appelée « son œuvre de prédilection », etquil ait consacré le dernier effort de sa vie à sauver de la ru'me \e Journal des Savants.

Encore ne se contentait-il pas d'attendre que le livre eût paru: souvent, il le suscitait, le surveillait, entretenant avec presque tous les médiévistes une correspondance si multiple qu'elle n'a d'analogue que celle d'un Peiresc ou d'un Voltaire; dirigeant, de près comme de loin, des équipes entières d'érudits, non pas à la manière de ces savants qui font travailler des sous-ordres, mais pratiquant au contraire le beau précepte :

Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière!

heureux de l'originalité d'autrui, indifférent à ses propres trouvailles, donnant encore et donnant toujours. De la sorte son œuvre est comme mêlée à celle d'un nombre indéfini de romanistes. On peut le constater matériellement au fait qu'on formerait une bibliothèque des livres ou des brochures qui

lui furent dédiés par tant d'ériulits conscients d'un service rendu. Ainsi son œuvre a des prolongements et des ramifications sans fin. Il n'a pas écrit, comme M. Meyer-Lûbke, une grammaire des langues romanes : demandez pourtant à M. Meyer- Liibke de vous nommer ses maîtres préférés, le nom de Gaston Paris se présentera bientôt dans sa liste ; posez pareille question à M. Antoine Thomas, bien que Gaston Paris n'ait point accompli de travaux lexicographiques suivis ; ou à M. Gilliéron, bien que Gaston Paris n'ait pas conduit d'enquête personnelle sur les patois de France ; ou à M. Tabbé Rousselol, bien que Gaston Paris n'ait point fait de phonétique expérimentale ; ils vous répondront : c'est lui, Gaston Paris, notre initiateur et notre maître.

Et c'était une forme de vie très grande, qui rappelle celle d'un Diderot. Lorsqu'on lui répétait : « Limitez-vous, concentrez-vous, donnez-nous quelque ouvrage d'ensemble»: il répondait: Quand je serai devenu tout à fait aveugle», et c'est le signe qu'il aimait ce mode d'activité, et que, s'il avait dû y renoncer, il en aurait souffert comme d'une sorte de diminution. Mais loin de se concentrer, prodigue, acceptant au jour le jour, comme elles venaient, les tâches nouvelles, sans désordre pourtant, et sans que l'on sentît jamais chez lui l'excitation cérébrale, mais avec une sorte de sérénité puissante et harmonieuse, il allait semant sans cesse les idées et les bienfaits, et sans cesse élargissait sa vie.

Si l'on veut prendre une idée juste de sa production scientifique, il ne suffit donc pas de par-

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courir les fiches pourtant si nombreuses de sa bibliographie ; il faut feuilleter ou bien le Grnndriss der romani schen Philologie publié par M. Groeber; ou bien ces annuaires critiques dirigés par M. Vollmoeller où l'on expose périodiquement l'état des questions de la philologie romane : à tous les chapitres, on y lira le nom de Gaston Paris. Ainsi son œuvre n'est pas contenue tout entière dans ses nombreux ouvrages linguistiques, philologiques ou littéraires ; elle est aussi dans sa puissance de suggestion, de direction et de rayonnement, et qui voudrait la décrire, ce qu'il lui faudrait décrire, c'est l'histoire de la philologie romane pendant quarante années, c'en est le rythme et le mouvement.

Dès lors on comprend qu'au jour de sa mort, ce fut dans le monde des médiévistes un désarroi, une stupeur, la sensation d'un arrêt brusque. Tant d'hommes savaient que leur travail partait de lui, reviendrait vers lui ; tant d'hommes se sentaient vivre sous son regard, comme sous celui même de leur conscience scientihque ; tant d'hommes pouvaient dire : In eo vivimus, movemur et sumus.

Est-ce donc que je voudrais annexer à son œuvre et absorber en elle l'œuvre de ses émules et de ses disciples? Rien ne saurait être plus contraire à son esprit, car il fut toujours attentif à mesurer l'apport d'autrui, à reconnaître ses propres dettes, et il est admirable qu'ayant ainsi inséré son œuvre dans celle de ses rivaux, jamais ne se soit posée à son propos aucune de ces mesquines questions de propriété ou de priorité d'idées. Faire

le départ de ce qui est le propre de son génie et de ce qu'il doit à des influences subies, ce serait faire l'histoire de l'érudition médiévale au siècle dernier, et personne n'y serait présentement habile ; mais il est vrai de toute vérité de dire que nul plus que lui ne fut à la fois, au grand sens que Rabelais donne à ces mots, emprunteur et préteur. Par là, il est un beau type français. Si la France le chérit entre ses fils, ce n'est pas seulement parce qu'elle retrouve en lui quelque chose de sa raison et de sa grâce, de sa force, de son entrain et de son harmonie ; ce n'est pas seulement parce que « nul désormais ne pourra plus étudier l'âme française dans son évolution historique et dans les œuvres où elle s'est manifestée, sans rendre hommage au grand amour qu'il lui a porté et au labeur admirable qu'il lui a consacré ') » ; si la France le chérit et se reconnaît en lui, c'est qu'il fut, à son image, accueillant et gén(''reux, prêt à recevoir et prêt à donner; c'est ((u'il a toujours avoué sa dette envers son grand maître Diez ; c'est qu'il a travaillé pour sa part à « constituer sur la terre cette cité de Dieu qu'aucune guerre ne souillera, qu'aucun conquérant ne menacera » ; c'est que, partout où brille un foyer de science, des étrangers ont aimé ce Français, et le pleurent.

Mais ceux-là entre tous le pleurent, étrangers ou français, les jeunes et les vétérans, ceux-là qu'il appelait ses élèves. Quand il mourut : «0 mon plus

M Maurice Croiset, Notice sur la vie et les travaux (le Gaston Paris, lue à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

que père ! » disait l'un, et cet autre « 0 et praesidium et diilce dectis meum ! » et cet autre : « Nous sommes tous comme des orphelins ! >^ Ils se cherchaient les uns les autres, eux tous qui s'aimaient en lui. Ils se redisaient ce qu'il avait fait, non seulement pour le bien de leurs travaux, mais pour la formation de leur vie morale ; comment chacun d'eux tour à tour, en telle crise de sa vie, s'était confié à lui, et s'était cru alors le disciple bien aimé, et l'avait été, en effet, au jour de sa souffrance. Ils se redisaient les heures de leur jeunesse où il leur avait appris comment et pourquoi l'on travaille. Et moi, ne dirai-je rien à mon tour de ce qu'il fut pour moi? Ne devrais-je pas les décrire devant vous, ces heures chères, ces heures sacrées, et n'est-ce pas ce qu'attendait de moi mon ami, M. Alfred Jeanroy, lorsqu'il m'écrivait, il y a quelques jours : < Je m'associe aux paroles que vous allez prononcer ; laissez-y seulement parler votre cœur ...» ? Oui, au lieu de cette image comme officielle et comme publique du philologue et du savant, j'aurais préféré, moi qui pendant dix-sept ans ai vécu de ses bienfaits, en retracer une autre, plus intime, et plus riche, et plus tendre, au gré de mon émotion et de mes souvenirs personnels ; et je souffre à considérer que d'une existence si diverse et si complexe, de la magnificence de son âme, de ma reconnaissance et de mon amour, je n'aurai montré que le peu que j'en ai laissé transparaître pendant cette heure. Mais j'ai été contraint aujourd'hui, comme lui-même l'avait fait pour son père, à « ne rien dire ici qui ne dût être dit par tout autre à ma place». Je dirai

donc seulement: si la meilleure leçon que j'ai apprise de lui est qu'il faut travailler de toute son honnêteté intellectuelle, de tout son cœur aussi, selon ce que l'on est, selon ce que Ton peut, à chercher la vérité et à en répandre le culte, cette leçon, je lai bien retenue, et par là, par là seulement, mais par là du moins, sa chaire du Collège de France ne sera pas diminuée.

(Hommage à Gaston Paris, leçon d'ouverture du cours de langue et littérature française du moyen âge, prononcée au Collège de France par Joseph Bédier. Paris, 1904.)

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