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LA SOCIÉTÉ DES ANCIENS TEXTES

(EXTRAIT d'un DISCOURS DE PRÉSIDEKCE|

Je reviens, Messieurs, à la Société des Anciens textes. Etudiée dans son ensemble, votre œuvre frappe l'esprit du lecteur par son originalité. Les érudits qui ont consacré leurs veilles à des époques plus rapprochées sont bien placés pour la juger. Retenus à distance par leur spécialité, ils ont le recul nécessaire pour apprécier la hauteur, les proportions, l'harmonie de l'ensemble. Après l'admiration naît, suivant une pente naturelle à l'esprit humain, le désir de tirer de ces élégants volumes les enseignements qu'ils comportent. Les philologues se demandent quel est le genre littéraire qui a rendu les plus grands services à notre idiome. On s'étonne de l'oubli qui, pendant plusieurs siècles, a enveloppé de son linceuil tant de poètes doués d'une inspiration véritable. On voudrait apprendre comment les temps qui nous ont immédiatement précédés et dont nous sommes les élèves, ont apprécié le mouvement littéraire (lu moyen âge.

Pourquoi l'heure de la justice à Tégard de nos vieux écrivains a-t-elie ét«'' si tardive? Le po«^te et l'historien auraient dû, ce semble, comme les héritiers des grandes races féodales, se montrer curieux de leurs ancêtres. Voilà plus de quatre cents ans que l'imprimerie remplit le monde, et, sauf quelques chroniqueurs qui avaient échappé à un oubli complet grâce à la valeur de leur témoignage, la plupart des auteurs du moyen âge n'ont été publiés que de nos jours. Comment étaient-ils donc goûtés par les maîtres de notre jeunesse?

Le propre des grands siècles littéraires est de dédaigner les âges précédents. Les auteurs du siècle de Périclès méprisaient leurs devanciers, et les poètes de la cour d'Auguste n'avaient pas assez d'épigrammes pour ceux de la République. La France a vu les mêmes injustices. Le XVI% le XVIP et le XVIIP siècles n'ont pas seulement dédaigné la littérature du moyen âge, ils ont méconnu ses services et, pour ainsi dire, lutté d'mgratitude vis-à-vis d'elle. Le XVL siècle fut le premier et le plus coupable. Fils du moyen âge, il complète et parfait l'œuvre de son père. Viennent les grands écrivains de la Renaissance et la langue française approche de sa perfection. On y trouve encore des inégalités et des empreintes de rusticité gauloise, mais la phrase a pris l'ampleur dont on fait honneur aux contemporains de Corneille; les mots ont un sens sévèrement délimité; les verbes se conjuguent sans confusion; l'orthographe obéit à des règles déjà presque fixées;

d'heureux emprunts à l'Italie et à l'Espagne enrichissent notre idiome sans lui faire perdre son originalité. Voici dans quels termes l'un des plus illustres, le plus grand peut-être, des prosateurs du règne de Henri III, Michel Montaigne, constate les progrès accomplis:

«En nostre langage je trouve assez d'estofîe, <i mais un peu faulte de façon: car il n'est rien qu'on « ne feist du jargon de nos chasses et de nostre « guerre, qui est un généreux terrein à emprunter; « et les formes de parler, comme les herbes, « s'amendent et fortifient en les transplantant. Je « le trouve suffisamment abondant, mais non pas < maniant et vigoreux suffisamment; il succombe « ordinairement à une puissante conception. Si '< vous allez tendu, vous sentez souvent qu'il « languit soubs vous et fleschit, et qu'à son default « le latin se présente au secours et le grec à d'au- « très. » (Essais, liv. III, chap. V.)

Ainsi Montaigne fait ses réserves sur cette langue chaude et colorée dont il usait si heureusement. Il a cependant prouvé qu'il navait pas besoin du grec et du latin pour donner à ses idées les plus capricieuses un relief immortel. Les autres critiques sont plus sévères. D'Aubigné, l'un des plus audacieux, le plus primesautier peut-être des poètes dans un âge qui en a tant fait naître de hardis, regarde comme indigne de son examen « tout ce qui a esté escript en France », dit-il, « auparavant le roy François premier, à cause « de leur barbare grosserie >. Son arrêt final est absolu : - J'ai cogneu, dit-il, plusieurs esprits assez

« cognoissants qui faisoyent profession de tirer « de belles et doctes inventions du Roman de la « Rose et de livres pareils. Je me mis à leur « exemple à essayer d'en faire mon profit. Certes « je trouvay à la fin que c'estoit aurtim légère « ex stercore Ennii. » Pour lui la poésie ne commence qu'à Ronsard, qui, dit-il encore, ^ a coupé « le filet que la France avait sous la langue ». (Œuvres complètes de d'Atibigné, t. I, p. 457, édit. Lemerre.)

Le XVIP et le XVIII^ siècles, absorbé^ par l'étude de l'antiquité ont encore plus mal traité la littérature du moyen âge; ils ne l'ont pas seulement discutée; ils ne l'ont pas connue; ils n'ont pas voulu la connaître. Ils l'ont si bien refoulée dans l'ombre qu'elle n'en est sortie que de nos jours et que le commun des lecteurs a dû croire que la langue de Corneille et de Bossuet avait été forgée de toutes pièces par les grammairiens de Port-Royal. Rollin, le créateur de la pédagogie, Vaugelas, Ménage, le P. Bouhours, les premiers qui se soient occupés de philologie, parlent du moyen âge comme d'une époque obscure, aussi peu étudiée qu'indigne de l'être.

Le XVIIP siècle s'est efforcé d'épaissir les ombres Pour les Encyclopédistes tout doit être nouveau; l'homme ne date que d'hier et toute sa science d'aujourd'hui. Voltaire lui-même, qui résume dans son œuvre immense tout le savoir de son temps, n'a rien lu, ou, s'il a entrevu les précurseurs de la Henriade, il les ridiculise par des railleries. C'est avec la même légèreté qu'il écrit

l'histoire et qu'il déprécie par une compassion méprisante les longues recherches et les in-folio des Bénédictins. La Harpe seul, obligé d'être ou au moins de paraître complet dans son cours de littérature universelle, feint de connaître les troubadours, qu'il représente comme des chevaliers damerets « courant le monde en chantant l'amour « et les dames - . Après les avoir loués d'avoir importé la rime, il se lamente sur leur jargon « aussi dur à goûter que difficile à entendre ». Il excuse la scolastique de ne s'être expliquée qu'en latin parce que « aucun peuple ne se fioit « encore assez à sa propre langue pour la croire

< capable de faire vivre les productions de Tesprit > . Sa conclusion mérite d'être relevée comme l'exemple de l'aveuglement où la prévention peut retenir un esprit distingué: « La poésie seule, dit-

< il, plus audacieuse (que la scolastique), avait

< hazardé quelques essais informes (dans sa propre <' langue), qui ressemblaient au bégaiement de « l'enfance. Deux hommes pourtant, avant que '< l'imprimerie fut connue, furent assez heureux « pour produire dans leur idiome naturel des ou-

« vrages qui contribuèrent à le fixer Ces

« deux hommes furent le Dante et Pétrarque. « L'un, dans un poème d'ailleurs monstrueux et « remph d'extravagances, que la manie paradoxale « de notre siècle a pu seule justifier et préconiser, « a répandu une foule de beautés de style et d'ex- « pression, qui devaient être vivement senties par « ses compatriotes, et même quelques morceaux « assez généralement beaux pour être admirés par

« tontes les nations. » La langue de Joinville « un « jargon aussi dur à goûter que difficile à enten- « dre » ! L'Enfer de Dante « un poème monstrueux « et rempli d'extravagances »! Voilà le dernier mot de la critique littéraire au XVIIP siècle.

Cependant, quelques érudits tentèrent des reconnaissances dans les anciens manuscrits. En 1756, Barbazan publia des Fabliaux et contes, dont Méon devait, un demi-siècle plus tard, donner une version accommodée au goût du temps. Lacurne de Sainte-Palaye voulut faire plus et mieux, mais il n'arriva point à mettre en œuvre les immenses travaux de copie et de compilation qu'il avait faits ou dirigés. Les travaux d'érudition en général subirent un temps d'arrêt pendant la période révolutionnaire, et le XIX^ siècle, en ses premières années, ne se montra pas plus favorable à l'étude de notre vieille langue et de notre vieille littérature que l'époque précédente. L'école classique était composée de fils de Voltaire ou de Rousseau, dont la généalogie littéraire ne remontait pas au delà de Malherbe. Un petit nombre de bibliophiles se disputait obscurément dans les arrière-boutiques des bouquinistes les beaux exemplaires du Roman de la Rose, les éditions originales des œuvres de Christine de Pisan, d'Alain Chartier, de François Villon, de Gringore, des poètes de la Pléiade, et les faisaient relier, sans les lire, par les artistes à la mode. Il faut arriver à Raynouard et à Roquefort pour trouver, en faveur des anciens monuments de notre langue, un essai d'exploration sérieuse, mais gâtée par

des hypothèses, qui prouvent combien l'éducation des savants, et à plus forte raison du grand public, contenait de lacunes. Après 1830 les publications de Paulin Paris, qui vécut assez pour être l'un des fondateurs et le premier président de notre Société, de Francisque Michel, de Le Roux de Lincy, marquent un progrès très sensible dans l'appréciation et l'étude critique de nos anciens auteurs: mais les tentatives si méritoires de ces savants ne dépassèrent pas les limites des cabinets des curieux et furent découragées par l'indifférence générale. C'est à peine si la collection des anciens poètes de la France, commencée et poursuivie avec ardeur pendant quelques années par Guessard, obtint plus de faveur. Je fais appel aux souvenirs des hommes de ma génération, qui ont commencé ou terminé leurs études vers le milieu de ce siècle. Ont-ils jamais entendu parler dans leurs classes d'humanités des chansons de geste, des romans d'Arthur, de l'épopée carolingienne, des chansons des trouvères, de cette immense littérature, éclose à l'ombre des cloîtres ou des donjons?

C'est à vous, Messieurs, c'est à la Société des Anciens textes qu'appartient l'honneur d'avoir repris ces études, qui trouvaient plus de faveur hors de notre pays. Guidés par de savants philologues, vous avez feuilleté avec courage les manuscrits des bibliothèques de France et de l'étranger. Vous en avez tiré des romans en prose et en vers, des chansons de geste, des fabliaux, des mystères, qui transportent le lecteur dans un

monde inconnu à force d'avoir cté oublié et qui le font vivre de la vie du moyen âge. Plus heureux que vos prédécesseurs, vous avez pu procéder avec méthode, dédaigner la faveur des éditeurs intéressés, donner dans vos recherches la première place à la science, planer au-dessus de cette popularité vaine qui s'attache souvent aux sottises imprimées, suivant le mot de Beaumarchais, et jamais aux bons ouvrages. Votre œuvre infuse un sang nouveau. Est-ce trop dire qu'elle nous fait espérer le rajeunissement de notre production intellectuelle? L'avenir donnera peut-être raison à ces espérances. Quoi qu'il en soit, vous avez bien mérité d'autre part la gratitude de vos contemporains. Vous avez initié les indifférents à un mouvement littéraire dont ils ne soupçonnaient pas l'existence, et démontré, par des exemples, les origines diverses de la langue française. Enfin vous nous avez donné les moyens de juger, depuis le règne de Charles le Chauve jusqu'à celui de Louis XII, les progrès de cet idiome qui, en servant à l'interprétation de tant de sentiments héroïques, a rendu d'aussi grands services à la gloire de la France que les victoires de nos armées.

(Bulletin de la Société des Anciens textes. Dix huitième année. Paris 1895. P. 45—51.)

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