‹ Philologie françaiseChapitre 8 sur 21 · ANTOINE THOMAS LES LANGUES ROMANES · texte numérisé non relu

ANTOINE THOMAS LES LANGUES ROMANES

Messieurs,

[\n inaugurant aujourd'hui dans cette enceinte l'enseignement des langues romanes, je me sens avant tout un double devoir à remplir: remercier le Ministre qui a bien voulu me confier une tâche aussi importante, — tâche qui, pour être en rapport avec mes travaux antérieurs, n'en est pas moins lourde à mon inexpérience; — remercier aussi, et plus vivement encore, les professeurs éminents de cette Faculté qui, depuis longtemps, avaient reconnu l'utilité de cet enseignement, qui, à plusieurs reprises, en avaient demandé la création, et qui, cette création obtenue, ont fait à leur nouveau collègue un accueil dont il a été touché plus profondément qu'il ne saurait le dire.

Pour ajouter une chaire nouvelle à celles que possédait déjà la Faculté des lettres de Toulouse, chaires si brillamment occupées et qui lui valent une si légitime réputation, il a fallu assurément

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plus d'une raison sérieuse. Je suppose qu'avant de donner ainsi à la philologie romane une place de plus dans les cadres universitaires, on s'est livré à une longue et minutieuse enquête, et j'imagine qu'on a soigneusement interrogé ladite philologie romane, pour savoir quels avaient été jusqu'ici ses moyens d'existence. L'enquête ne se sera peut-être pas bornée à la France. Si, comme tout porte à le croire, on a jeté un coup d'oeil sur ce qui se passe à l'étranger, on aura pu constater un fait qui, au premier abord, ne laisse pas que de surprendre : on aura vu que c'était dans les pays romans que la philologie romane était le moins enseignée. En Allemagne, il n'y a si petite université, — et vous savez que les universités abondent, petites et grandes, dans la docte Allemagne, — il n'est, dis-je, si petite université allemande qui ne tienne à honneur d'avoir sa chaire de langues romanes, si bien que les pays de langue germanique, à eux seuls, contiennent plus de romanisants que le reste de l'Europe entière. En Espagne et en Portugal, sauf quelques brillantes, mais rares exceptions, on paraît trop se désintéresser de ces études, comme, il est vrai, de beaucoup d'autres. L'Italie s'y est mise assez tard; mais enfin elle possède aujourd'hui, sinon des groupes nombreux d'étudiants, au moins des professeurs distingués, — quelques-uns même tout à fait éminents, — à Rome, à Naples, à Florence, à Pise, à Bologne, à Padoue et à Milan. En France, jusqu'à ces dernières années, la philologie romane n'était enseignée qu'à Paris, tout comme le sans-

crit, le zend on le chinois. Là, il est vrai, elle avait pour représentants trois hommes dont le monde savant s'accorde à reconnaître l'incontestable supériorité, et que je suis heureux autant que fier d'avoir eus pour maîtres : MM. Gaston Paris, Paul Meyer et Arsène Darmesteter. (Test au Collège de France, à l'Ecole des Chartes, à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, que j'ai pu profiter de leurs leçons; aujourd'hui, à ces trois établissements on peut. Dieu merci, ajouter la Sorbonne, dont les portes se sont ouvertes toutes grandes à M. Darmesteter. . .

Vous savez, Messieurs, quel est le titre officiel de cette conférence : langues et littératures romanes. Quelques-uns de vous, peut-être, — et cette supposition n'est pas une simple formule oratoire, car j'ai eu la preuve du fait dans plusieurs conversations particulières, — quelques-uns de vous donc ont été étonnés de ce titre, et ne s'expliquent pas très bien le pluriel qu'il renferme. Il y a là un malentendu qu'il importe de faire cesser immédiatement. On a l'habitude ici, comme dans tout le Midi, d'appliquer exclusivement le nom de langue romane aux différents dialectes du midi de la France, que l'on englobe ailleurs sous le nom général de langue d"oc ou provençal; permettezmoi de rechercher l'origine et la raison d'être de cette dénomination; vous verrez tout de suite les défauts qu'elle présente au point de vue de l'étude comparée des langues, et vous conviendrez, je l'espère, qu'il y a avantage à la remplacer par une autre.

Le mot Romanus, qui désignait uniquement à l'origine un habitant de la ville de Rome, ne tarda pas à prendre une extension de sens en rapport avec les destinées de cette ville extraordinaire. Un édit célèbre, que l'on attribue gé néralement à l'empereur Caracalla, accorda le titre de citoyen romain à tous les hommes libres des provinces anciennement conquises qui faisaient partie de l'empire : >/ In orbe Rotnano qui sunt, « dit Ulpien, » ex constitiitione imperatoris Antonini cives Romani effecti stmt. « Dès lors, on peut le dire, tous les habitants du monde civihsé eurent un droit égal à s'appeler Romani. Cette solidarité entre tous les membres de l'empire, où Italiens, Gaulois, Ibères, Daces et autres se trouvaient réunis sous le même nom comme ils étaient gouvernés par les mêmes lois, se resserra encore davantage en présence des éléments étrangers, de tous ces peuples germaniques, confinés d'abord au delà des frontières, mais qui ne tardèrent pas à les franchir en envahisseurs, et que l'on engloba également sous une appellation commune, celle de barbares. Barharus et Romanus sont continuellement opposés l'un à l'autre chez les écrivains latins de l'extrême décadence. On en arriva même à créer un mot nouveau pour exprimer plus nettement encore cette idée nouvelle : le mot de Romania, synonyme de Imperium Romamim, formé analogiquement, d'après les anciens termes géographiques de Gallia, Italia, Britannia, etc. A cette opposition entre les races, les lois et les mœurs, répondait une opposition, plus forte encore

peut-être, entre les langues. Nulle part elle n'est mieux indiquée que dans ces vers souvent cités, où Fortunat, s'adressant au Franc Gharibert, lui dit:

Hinc cui Barbaries, illiiic Roniania plaudit Diversis linguis laus sonat una viro.

La langue officielle de Rome et de l'Empire était le latin, et ce nom de lingna latina lui fut toujours conservé. Mais le latin n'était que la langue littéraire. Depuis longtemps déjà il y avait de grandes différences entre cette langue, la seule que l'on écrivît, et la langue vulgaire, la seule que parlât l'énorme majorité de la population. C'est à cette dernière, sermo vnlgaris, sermo pleheins, comme l'appellent les auteurs classiques, que l'on appliqua le nom de lingua romana, et ce nom servit à la distinguer à la fois et du latin proprement dit et des idiomes tudesques des envahisseurs.

Je n'ai pas à vous exposer. Messieurs, — et la tâche serait trop au-dessus de mes forces, — comment du monde romain et du monde barbare, se pénétrant l'un l'autre, sortirent peu à peu les nationalités modernes. Le nom de Eomanus, au sens politique et social, ne se maintint pas au delà des temps carolingiens; au sens lingui.stique, il vécut plus longtemps. Les Barbares établis dans l'Empire ayant fini par dé.sapprendre leur propre langue, la lingua romana ne se trouva plus en présence que du latin, dont elle s'éloignait d'ailleurs chaque jour davantage. Mais, par un

phénomène d'ordre purement linguistique sur lequel j'aurai à revenir, cette langue qui, à l'origine, était, ou peu s'en faut, la même dans tout l'Empire d'Occident et jusqu'à l'embouchure du Danube, se développa plus ou moins sur les divers points de ce territoire immense, si bien qu'à un moment donné elle ne se trouva plus partout identique à elle-même. Ceux qui la parlaient ne pouvaient se rendre compte d'abord de ce phénomène; car, le plus souvent, ils manquaient de terme de comparaison. Chacun continua donc, pendant longtemps, obéissant à la tradition historique, de donner à la langue qu'il parlait le nom de langue romane, sans se préoccuper de savoir où commençait et où finissait cette langue, ni quels étaient les voisins qui avaient un droit égal à la copropriété de ce nom. Les fameux serments de Strasbourg de 842 furent prononcés, au témoignage de l'historien Nithard, qui nous les a transmis, romana et theudisca lingua; or vous savez que ce précieux texte de romana lingua est le plus ancien texte français. A la fin du douzième siècle, un poète nous déclare qu'il chante » en plana lenga romana. « Ce poète, Jaufré Rudel, seigneur de Blaye sur la Gironde, est un de nos troubadours, et la langue dont il se sert est la langue littéraire du midi de la France. Plus tard encore, au treizième siècle, un autre poète nous dit qu'il écrit » en roman paladino «, c'est-à-dire en roman de cour; ce poète est un Espagnol, Berceo, et la langue qu'il emploie est le castillan.

On linit cependant, la formation des nationalités s'accentuant de plus en plus, par renoncer à ce terme générique de roman et par employer des termes plus précis et plus spéciauxpour les langues auxfjuelles on les appliquait : on dit le français, l'italien, l'espagnol, le portugais. On fut plus embarrassé pour la langue du midi de la France, car elle ne correspondait à aucune nationalité distincte en dehors de la grande nationalité française; d'ailleurs, pendant longtemps, comme l'on n'avait guère occasion d"en parler, peu importait qu'elle s'appelât d'une façon ou de l'autre. Enfin Raynouard vint, et il ressuscita, en faveur de la langue des troubadours, cette appellation de langtie romane, dont j'ai expliqué plus haut l'origine : ce nom, qui se rattachait à des souvenirs encore vivants du moyen âge, fit rapidement fortune. En le choisissant, Raynouard avait d'ailleurs une raison; il le justifiait par tout un .sy.stème sur la formation des langues dérivées du latin. D'après lui, cette lingua roniana, que l'on trouve mentionnée si souvent dans la première partie du moyen âge, n'était autre que la langue des troubadours. Seul, le midi de la France, par un privilège incompréhensible, avait conservé intact ce précieux dépôt que lui avait confié l'Empire romain, et qui, dans les autres pays, avait été diversement modifié et déformé, de façon à produire ici le français, là l'italien, plus loin l'espagnol et le portugais. C'est là une théorie que l'on ne saurait plus accepter aujourd'hui. La langue des troubadours dérive de la lingua romana primitive,

c'est-à-dire du latin vulgaire, tout comme le français, l'italien, l'espagnol, le portugais et le roumain; c'est une des langues romanes, et non la langue romane par excellence. Il faut donc, dans l'intérêt de la science, lui donner un nom spécial, analogue, autant que possible, à celui de ses sœurs. On peut, comme on le fait souvent, l'appeler langue d'oc, et l'opposer ainsi au français, désigné fréquemment sous le nom de langue d'oïl. C'est Dante qui paraît avoir eu le premier, dans son traité latin De vidgari Eloquentia, l'idée de distinguer ainsi les trois langues vulgaires qu'il connaissait, par la façon dont elles expriment l'affirmation. Mais son horizon était trop restreint, et il ne voyait pas que le nom de langue de si pouvait être également revendiqué par l'italien, l'espagnol, le portugais et même le roumain. On a encore donné à la langue des troubadours le nom de langue limousine, et M. Chabaneau expliquait récemment ce nom d'une façon fort ingénieuse. D'après lui, ce serait le dialecte limousin qui aurait été élevé par les premiers troubadours à la dignité de langue littéraire de tout le midi de la France; la même fortune, vous le savez, est échue au toscan en Italie, au castillan en Espagne. La supposition de M. Chabaneau me paraît assez vraisemblable; mais elle n'est pas encore scientifiquement démontrée. D'ailleurs ce sont les Catalans seuls qui se sont servis de cette expression de langue limousine, et elle n'a pas la notoriété nécessaire pour s'imposer à notre choix. Il vaut mieux s'arrêter au nom de provençal,

qui est aujourd'hui employé par tous les savants qui s'occupent de l'étude des langues romanes, et qui a une base historique assez large pour l'emploi que la science moderne lui a définitivement assigné. Le mot Provlncia, nom de la première conquête romaine dans les Gaules, s'est aujourd'hui localisé dans le nom de la Provence, région située sur la rive gauche du Rhône, et qui ne comprend que trois ou quatre départements. Mais il avait originairement un sens bien plus étendu, et le moyen âge, où les divisions géographiques étaient si instables, l'a longtemps employé dans ce sens. Le comte de Toulouse, Raymond IV, qui prit une si grande part à la première croisade, est appelé fréquemment par les historiens cornes Provincialnim: l'évêque du Puy, Adhémar, episcopusProvincialis: enfin le chroniqueur Raoul de Gaen nous rapporte un dicton qui avait cours dans l'armée des croisés, et où l'esprit différent du nord et du midi de la France est mis en opposition sous une forme piquante, sinon complètement exacte : » Les Français à la guerre, disait-on, les Provençaux à la table : Franci ad hella, Provinciales ad victualia. « Il n'y a donc rien d'excessif à appliquer ce nom de provençal au Midi tout entier, et, pour ce qui concerne la langue des troubadours, nous y sommes d'autant plus autorisés qu'eux-mêmes l'ont plus d'une fois désignée sous le nom de langue provençale. Ce nom est le seul qu'ait connu l'Italie, où notre littérature du Midi a joué, comme vous le savez, un rôle considérable, et où s'en con-

servent aujourd'hui des manuscrits nombreux et importants. Ainsi donc, il y a tout avantage à adopter le nom de langue et littérature provençales pour désigner la langue et la littérature des troubadours; c'est ce que nous ferons désormais, et nous réserverons le nom de langues romanes à l'ensemble des idiomes dérivés du latin que l'on appelle aussi quelquefois, à cause de cela, langues néo-latines. . .

L'étude des langues, comparée ou non, se divise naturellement en quatre parties : la phonétique ou étude des sons, la morphologie ou étude des formes, telles que la déclinaison et la conjugaison, la syntaxe, et enfin le vocabulaire. Ces différentes branches de la philologie romane seront successivement l'objet de notre étude, et nous définirons alors avec toute la précision possible le but et la portée de chacune d'elles. La phonétique suffira amplement à nous occuper cette année ; permettez-moi de vous en parler avec quelques détails et d'ajouter ensuite un mot sur le vocabulaire.

La phonétique recherche les lois d'après lesquelles les sons latins se sont modifiés dans leur passage aux langues romanes; ces lois sont purement matérielles et trouvent leur explication dans une étude attentive de l'organisme de la voix; toutefois, comme la voix humaine n'est pas seulement le produit inconscient de l'organe qui sert à son émission, mais qu'elle obéit aussi à l'intelligence, les lois matérielles de la phonétique se trouvent souvent contrariées par les lois, ou.

si l'on veut, par les caprices de l'analogie. La loi capitale de la phonétique est la loi de l'accent tonique : les langues romanes conservent toutes l'accent tonique sur la syllabe qui avait cet accent en latin. » L'accent, « a dit justement Diez, « est le pivot autour duquel tourne la formation des mots. « Il ne s'agit, bien entendu, que des éléments latins qui ont passé aux langues romanes dans la période de formation, et les lois de la phonétique ne sont pas applicables aux mots savants, qui ont été empruntés après coup aux langues anciennes, comme aux langues modernes étrangères. Le français, une fois formé, a de bonne heure perdu le sens de l'accent latin, et la façon déplorable dont on nous a appris, dans les lycées, à prononcer cette dernière langue n'est certes pas faite pour le lui rendre de sitôt. De là une différence capitale entre les mots savants et les mots populaires, ces derniers toujours fidèles à la loi de l'accent, les premiers la violant d'ordinaire outrageusement. Il est arrivé plus d'une fois que le même mot a été introduit dans la langue et par la voie populaire et par la voie savante; alors on a ce qu'on appelle des doublets ou doubles formes. Porche et portique constituent un doublet du latin porticiis: au premier abord, la seconde forme, portique, est bien plus voisine du latin que la première. Il en est ainsi, en effet, sur le papier, mais non aux yeux du linguiste. Celui-ci sait que les Latins prononçaient pôrticus, tout comme les Italiens d'aujourd'hui prononcent pôrtico, et ceux qui connaissent le rôle capital de

l'accent dans la prononciation penseront que le mot porche aurait paru moins étrange à l'oreille de Cicéron que celui de portique. Il y a, vous le savez, une ville d'Italie dont le nom est précisément le pluriel de ce mot latin pôrticus; les habitants de cette ville, fidèles à la tradition, l'appellent Pôrtici, et si nous autres Français, reprenant la tradition interrompue de notre vieille langue, et nous conformant à la terminaison italienne, nous l'appelions Pôrchi, ils auraient assurément moins de peine à la reconnaître sous cette forme que sous notre prononciation légèrement ridicule de Portici.

Une autre loi purement physique, dont il est intéressant de rechercher les applications dans le domaine de la phonétique, est ce qu'on appelle la loi du moindre effort. L'organisme vocal se fatigue peu à peu de la prononciation des mêmes sons, et il cherche tous les moyens de diminuer cette fatigue en simplifiant ces sons qu'on l'oblige à émettre. S'agit-il des consonnes? La forte se changera insensiblement en une douce, et celle-ci finira même souvent par disparaître. Le t primitif, isolé entre deux voyelles, s'affaiblit en d, et ce d lui-même n'a qu'une existence précaire; mais jamais nous ne verrons un d se transformer en t. Ainsi le latin muata, participe passé féminin de amare, qui, en italien classique, reste tel quel, est devenu aniada dans la plupart des dialectes de la péninsule; la même forme avec un d est celle de l'espagnol, du portugais et du provençal; mais à l'extrême nord des pays de langue d'oc

comme des pays de langue italienne, nous trouvons la forme amaa, où le d a disparu. Le français possédait encore ce cl au milieu du onzième siècle, comme le montre le Poème de saint Alexis: mais dès le commencement du douzième, il l'a laissé tomber et dit amée, forme remplacée plus tard, sous une influence analogique, par la forme actuelle aimée. Les voyelles n'échappent pas à l'action de cette même loi : nous voyons des triphtongues se réduire à des diphtongues, et ces diphtongues à leur tour passer au son de simples voyelles. Il n'y en a pas d'exemples plus curieux que dans nos mots français qui se terminent par le suffixe -eau = lat. 'elhitn. L'ancien français prononçait certainement les trois lettres qui composent ce suffixe, et en formait une triphtongue réelle : ce son eau, qui paraît si étrange à notre oreille, s'est maintenu dans plus d'un de nos patois. Peu à peu Va et Vu, se combinant plus intimement, produisirent un son simple, celui de o ouvert; il n'y eut donc plus qu'une diphtongue composée de e et de o: l'existence de cette prononciation est attestée par tous les grammairiens du seizième siècle. La langue actuelle à son tour, et depuis longtemps déjà, a supprimé le premier élément de cette diphtongue, et n'a plus gardé que le son o: mais par une sorte de compensation, la chute de l'e a été atténuée par l'allongement de Vo, qui, du son bref et ouvert qu'il avait originairement, a passé au son long et fermé qu'il possède aujourd'hui, au moins dans la prononciation correcte du français.

L'étude du vocabulaire des langues romanes nous révèle un fait dont je n'ai pas parlé jusqu'ici, mais que je ne saurais passer sous silence, ne fût-ce que pour repousser les conséquences exagérées que l'on en a quelquefois tirées : il est avéré qu'en dehors du latin, ces langues ont emprunté un certain nombre de mots à des idiomes étrangers. Je ne sors pas, bien entendu, de la période de formation, et pour mieux me limiter, je ne parlerai que du français et du provençal. Quelques-uns de vous auront trouvé peut-être qu'en regardant le français et le provençal comme des transformations toutes naturelles de la lingua romana primitive, jai oublié deux facteurs importants de ces langues, l'élément celtique, qui existait dans la Gaule avant la conquête romaine, et l'élément germanique, qui y a été apporté par les invasions barbares. C'est qu'en effet ces deux facteurs sont tout à fait négligeables, et qu'ils n'ont pas dans la formation de nos deux langues l'importance qu'on leur a quelquefois donnée. Le celtique cessa d'être parlé en Gaule vers le sixième ou le septième siècle, sauf dans l'Armorique, où d'ailleurs de nombreuses immigrations venues de la Grande-Bretagne contribuèrent à le maintenir; quant aux Germains, non seulement ils n'imposèrent pas leur langue aux Gaulois romanisés parmi lesquels ils s'établirent, mais ils finirent par l'oublier eux-mêmes pour parler la langue romane qu'ils entendaient autour d'eux. Toutefois, pendant cette cohabitation assez longue du latin vulgaire avec le celtique d'abord, puis avec les

idiomes germaniques, le premier emprunta aux deux autres un assez grand nombre de mots, comme il nous arrive tous les jours d'en emprunter à l'anglais ou à l'italien. Ces emprunts sont d'ailleurs peu considérables : le nombre des mots français ou provençaux d'origine germanique ne s'élève guère au delà de cinq cents, et je ne crois pas que ceux que l'on peut, d'une façon certaine, rapporter au celtique atteignent le chiffre de cent. Voilà donc, en somme, à quoi se réduisent à peu prèS; sur le français et le provençal, l'influence celtique et l'influence germanique. On peut dire qu'elles sont tout à fait insignifiantes, car elles ne portent que sur le vocabulaire; et la linguistique nous apprend que le vocabulaire d'une langue est ce qu'il y a de moins essentiellement lié a la constitution interne et à l'essence même de cette langue. L'anglais a emprunté au français du moyen âge une foule de termes; mais ces emprunts, fussent-ils cent fois plus nombreux, n'empêcheront jamais l'anglais d'être une langue germanique. Le vocabulaire du roumain renferme certainement beaucoup plus de mots slaves, magyars ou autres que de mots d'origine latine, et pourtant personne ne songerait à contester au roumain sa qualité de langue romane. C'est qu'en effet l'élément constitutif d'une langue réside dans les formes grammaticales : c'est là ce qu'il y a en elle d'essentiel, ce qui permet de lui assigner sa place dans la famille linguistique et d'établir les liens de parenté qui l'unissent aux autres langues. Comme nous le montrerons en

son temps, ni le celtique ni l'allemand ne sauraient prétendre, à ce point de vue, à la moindre influence sur le français ou sur le provençal.

Par l'étude de la phonétique et du vocabulaire, nous arriverons à découvrir la forme originaire de la plupart des mots dont se servent les langues romanes : c'est à ce résultat, dont la recherche est souvent passionnante, que l'on donne le nom d'étymologie. L'étymologie, vous le voyez donc, ne constitue pas une science proprement dite. A plus forte raison ne saurait-on donner ce nom à toutes les fantaisies auxquelles beaucoup de gens d'esprit, à la suite de Ménage, se sont laissés entraîner, en croyant sincèrement faire de l'étymologie. Toutes les mémoires sont pleines des épigrammes qu'on leur a décochées. C'est des étymologistes de cette trempe que voulait parler Voltaire, quand il a écrit : » L'étymologiste tient peu de cas des consonnes et néglige toutes les voyelles. « On connaît, d'autre part, l'épigramme du chevalier d'Aceilly, à qui l'on voulait faire croire que le mot alfana, nom donné par l'Arioste à la jument de Gradasse, venait du latin equus:

Alfana vient d' equus, sans doute, Mais il faut avouer aussi Qu'en venant de là jusqu'ici 11 a bien changé sur la route.

L'étymologie, telle qu'on l'entendait alors et l'étymologie telle qu'on la comprend de nos jours, n'ont pas plus de rapports que l'alchimie du moyen âge et la chimie moderne depuis Lavoisier. Il

est à craindre cependant que quelques personnes ne conservent contre les résultats les plus assurés de la science contemporaine des préventions trop bien justifiées par la fausse science des siècles derniers. A ces préventions, si elles existent encore, il n'y a qu'un moyen de répondre : de même (jue le philosophe antique démontrait l'existence du mouvement en marchant, de même, en exposant dans tous leurs détails les principes de l'étymologie moderne et en les appliquant, nous arriverons, je l'espère, à convaincre les incrédules de leur justesse et de leur vérité. Nous étudierons minutieusement, et d'après des documents assurés, l'histoire de chaque mot depuis son point de départ jusqu'il son point d'arrivée; nous constaterons, en effet, suivant la parole du chevalier d'Aceilly, que la plupart de ces mots » ont bien changé sur la route. « C'est qu'aussi la route est longue, des premières années de l'ère chrétienne jusqu'à nos jours; mais en en fixant soigneusement et rigoureusement toutes les étapes, la science peut échapper, soyez-en sûrs, au risque de se fourvoyer.

(A. Thomas. Conférence de langues et littératures romanes. Leçon d'ouverture prononcée le 17 décembre 1881, Toulouse 1882.)

Philologie fraïK/aise 'i" éd.

GASTON PARIS

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