‹ Philologie françaiseChapitre 7 sur 21 · A. JEANROY ET L. HA VET FRÉDÉRIC MISTRAL · texte numérisé non relu

A. JEANROY ET L. HA VET FRÉDÉRIC MISTRAL

La mort de Frédéric Mistral, survenue le 25 mars 1914, est un événement qui ne saurait laisser indifférent aucun de nos lecteurs. Nous n'essaierons pas de retracer en quelques lignes cette carrière si pleine, d'une si admirable unité, sur laquelle il nous a fourni lui-même les plus précieux renseignements. Mais nous nous en voudrions de ne pas rappeler l'immense service que Mistral a rendu aux études dialectales par la publication de ce vaste dictionnaire, qui embrasse tous les dialectes méridionaux, de l'Océan aux Alpes, véritable » Trésor « où sont résumées, rectifiées, complétées tant d'ébauches antérieures; seule une lucide intelligence comme la sienne, aidée d'une tenace volonté, pouvait mener à bien cette entreprise gigantesque, comparable à celles de Henri Estienne et de Littré^)

^) On peut lire sur la composition et les caractères du Trésor doii félihriye l'intéressant article de M"'' Minckwitz dans la Germanisch-romanischeMonatsschrift. 1913, p, 527-43.

Sur Mistral poète, on nous j)ermettra de renvoyer an magistral article écrit par Gaston Paris 1(S94^ auipiel il n'a rien été ajonté d'essentiel depuis, et de reproduire les paroles prononcées par M. Louis Havet dans la dernière séance de la Société fondée en l'honneur de ce maître éminent, dont Mistral était membre; la hardiesse et l'originalité de la tentative qui a donné naissance au félibrige y sont caractérisées avec une hauteur de vues et un bonheur d'expression auxquels nous ne nous flatterions pas d'atteindre :

»II n'est rien que la mort épargne: mais à sa bien-aimée lengo mespresado, Mistral aura donné d'abord un soudain renom européen et planétaire, ensuite, dans la mesure qui est à la portée d'un seul homme, ce lustre sérieux, durable et charmant qui naît de la poésie à la fois châtiée et inspirée. Il a magnifié la petite patrie, où notre tendresse s'attache par le souvenir des yeux, et l'autre petite patrie, la langue maternelle, qui est la musique des années naïves et qui a été le premier lien entre les cœurs. Il a redécouvert la vie rurale, et, avec elle, les plus anciens spectacles qui ont initié nos ancêtres à la beauté des mouvements humains. Il a remis en valeur aussi l'amour ingénu, (pii est l'instinct même de la vie et l'éveil spontané de notre noblesse morale; tel l'amour de » l'enfant Gérart<, qui prend Oriour entre ses bras en silence, et l'amour d' Oriour, qui sans mot dire suit Gérart en sa contrée «. C'est que sa chère

^) Bévue de Paris, 1*^' octobre et 1^'^ novembre 1894; reproduit datis Penseurs et poètes, Paris 1896. p. 6:2 ss.

langue paysanne lui permettait d'être primitif et simple, de laisser à d'autres les ambitions de la psychologie et de faire sourdre, dans le pays de Maillane, une Hippocrène qui fût en même temps une fontaine de Jouvence*.

(Annales du Midi. Juillet 1914. P. 409—10.)

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