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cheurs étranges. Le pcrc Toinoz, haletant d'émotion, s'était assis sur les brancards de la charrette. Sonnerat, lui, plus calme et nonchalant que jamai.«, continuait à musarder et semblait prendre plaisir à irriter l'impatience de son beau-père. Il dissertait sur la récolte qui promettait d'être magnifique, regardait le ciel constellé, les profils des montagnes, et prédisait du beau temps pour le lendemain.
— Jacques , grommelait Toinoz, dépêche un peu, tu me fais bouillir, mon camarade'.
— Voilà, voilà, bcaupère!
ricanait il en se hâtant lente-
A la fin, il se déchaussa, ôta son pantalon et, comme il enlevait sa chemise, minuit sonna. Il n'y prit point garde et descendit en se dandinant dans son bateau.
— Attention ! s'ccria-t il.
Une, deux, trois !...
Et il plongea.
Assis maintenant parmi les menthes du talus, le père Toinoz frissonnait d'impatience tandis que Philomène, peu rassurée , joignait les mains. Tous deu.x avaient les yeux fixés sur les cercles concentriques qui s'élargissaient à la surface de l'eau. Les grillons chantaient dans les vignes, et leur mélopée faisait paraître le silence de la nuit
plus solennel. Philo aperçut la première les légers globules d'air qui annonçaient la remontée du plongeur; puis dans un bouillonnement et un rejaillissement d'eau, Jacques reparut, — les mains vides.
— Comment! s'exclama le ciseleur stupéfait, tu ne rapportes rein ?
— Rien, père Toinoz, répondit Jacques en se secouant comme un chien mouillé ; coquin de sort, la vaisselle a disparu !
— Disparu? balbutia le bonhomme ; impossible, tu te seras trompé de place!
— Je ne me suis pas trompé, répliqua Sonnerat , j'avais marqué l'endroit avec une
grosse pierre et je n'ai pîus trouvé que des cailloux... Il y a du sortilège là-dessous.
— Laisse-moi tranquille ; quel diable de sortilège veuxtu qu'il y aitV
— Je Tignore, répondit il flegmatiquement.
Puis il ajouta d'un air candide :
— Est-ce que par liafard minuit serait îonné?
— Oui, le dernier coup tintait comme tu t'enfonçais dans l'eau ; mais le lac cît encore éclairé par la lune...
Replonge, mon ami, je t'en prie!
— Le dernier coup tintait?
répéta Jacques sans sourciller ; par ma foi, ça explique tout !...
Le trésor, vous le savez bien, disparait' dès que minuit a sonné... j'aurais beau plonger maintenant, j'en serais pour mes frais, et la fée du lac a resserré la vaisselle au fin fond de son coffre... En voilà pour jusqu'à la pleine lune prochaine.
— Il n'y a pas de fée, et tu te fiches de moi ! hurla Toinoz exaspéré... J'aurais dû m'en douter et ne pas me fier à un filou de ton espèce ! Tu m'as volé ma fille, brigand, rends-la-moi... Je ferai casser
En même temps il avait empoigné le bras de Philomène et la tirait vers le milieu de la route; mais la jeune
femme se dégagea vivement de l'iltreinte paternelle :
- — Non, papa, dit-elle d"iin ton décide, j'aime Jacques, vous me l'avez donné, je suis sa femme et je reste avec lui.
— Merci, Philo! cria Jacques en l'embrassant ; tu es la crème des femmes ! Et maintenant père Toinoz, venez me la prendre !
— Ali ! mauvaise fille, tu renies ton père!... geignait le ciseleur; vous ne valez pas mieux l'un que l'autre et vous vous êtes entendus comme larrons en foire pour me dépouiller et me vexer!
— Mais non, père Toinoz, ripostait Jacques en riant, personne ne veut vous vexer.
Soyez donc raisonnable et souvenez-vous de ce que prêchait hier mon oncle le curé : l'argent ne fait pas le bonheur.
— Allezvous-en au diable, toi et ton oncle ! murmurait Toinoz en poussant sa charrette vide ; je vous renie à mon tour, et il n'y a plus rien de commun entre nous.
— Vous avez tort, beaupère, nous ne demandons qu'à vous satisfaire et à vous aider à exploiter le minerai.
— Ce n'est pas le minerai, c'est moi que tu veux exploiter, vaurien !...
Ainsi se chamaillant, ils regagnèrent Angon où ils s'enfermèrent chacun dans
leur chambre, sans avoir fait la paix.
Pourtant, deux jours après, quand je revins au village pour chercher le plateau et la buire que le ciseleur venait de terminer, le bonhomme commençait à s'amadouer. Il avait réfléchi qu'en se brouillant avec son gendre, il se séparerait forcément de sa fille, et que la maison serait du coup bien maussade et bien vide.
Et puis, tout en frottant son plat d'argent avec un vieu.x chiffon de laine, il conservait au fond du cœur un peu d'espoir : malgré tout, il croyait encore au trésor enfoui au fond du lac, et il se disait que si la séparatiori^vait lieu,
Jacques Sonnerai était capable de le repêcher pour lui tout seul...
Ce fut Jacques qui, le lendemain, se chargea de nous voiturer à Annecy, et comme le bruit de la trouvaille du plat était venu jusqu'à nous, je profitai de l'occasion pour tirer la chose au clair :
— Voyons, Jacques, lui demandai-je, est-ce vrai que vous avez repêché une pièce d'argenterie dans le lac, près de la Madeleine?
Le sourire familier du cocher s'accentua sur ses lèvres narquoises :
— Je vas vous dire, monsieur, répliqua-til en clignant de l'œil ; j'étais très amoureux