LVII. — PALINODIE A GAÏUS. — FlaXivwSi'a et; Totiov. Livre
perdu, mentionné par Philon, qui faisait suite au précédent 2.
* Fabricius, loc. cit.
2 Le livre des Antiquités bibliques. Liber de Biblicis antiquitatibus, dont nous n'avons qu'un texte latin, et qui comprend l'Histoire juive depuis Adam jusqu'à la mort de Saûl, est faussement attribué à Philon. Il faut en dire autant d'une composition en trois livres, l'Abrégé des tempsy Breviarium temporum, que le R. Azarias prétend appartenir à un certain Jédidée d'Alexandrie. Le premier livre comprend l'intervalle depuis Adam jusqu'à la captivité, le second va jusqu'aux Machabées, le troisième jusqu'à Agrippa lil, dont l'auteur dit qu'il a régné trente ans, jusqu'à cette dernière année de ma
" Les éditions de Phiion sont nombreuses; elles attestent la valeur du philosophe. La première est de Paris, 1552; nous la devons au savant Turnèbe. Elle est belle, correcte , mais très-incoraplèle. Elle ne contient que 39 traités.
Vingt ans après, D. Hœschelius publie des livres inédits qui complètent les traités sur les Allégories et les Songes; il édite aussi le traité sur la Semaine, et le Changement des noms.
En 1^3, l'édition de Genève reproduit le texte de Turnèbe, y ajoute la publication d'Hœschelius, le traité sur le Monde y et une traduction latine.
Ku 1640 est publiée la belle édition appelée vulgairement l'édition de Parîb. En 1690, elle est rééditée à Wittemberg.
En 1742, Thomas Mangey, à Londres, donne en deux volumes in-fmio une belle édition de Phiion : pour la correction, pour le luxe, pour l'abondance des renseignements philologiques, historiques et philosophiques, elle n'a point été dépassée. Elle est précédée d'une préface qui est un chef-d'œuvre d'érudition simple et précise.
En 1816, le cardinal Angelo Mai publie à Milan le livre apocryphe intitulé : De virtute ejusquepartibus. En 1818, le même savant donne de Phiion un petit traité qui a pour litre : De la fête des corbeilles j De festo cophini; un autre qui appartient à l'exégèse du Décalogue et qui concerne le Culte des parents.
vie décrépite. Cette phrase répugne à ce que nous savons de plus certain sur les événements de celte époque. Elle est l'œuvre d'un copiste ignorant, ou d'un faussaire maladroit.
En 1791, le docteur Zohrab trouve à Lemberg, en Gai licie, un manuscrit arménien contenant des traités exis tant déjà dans les éditions grecques et d'autres traités iné dits. Ce manuscrit est remis au couvent arménien d( Saint-Lazare, à Venise. En 1822, un moine de ce couvent J.-B. Aucher, traduit en latin et publie une partie dei traités inédits. Ce premier volume in-i" contient deu? livres sur la Providence^ et un livre sur la Raison dont lei brutes paraissent douées. En 1826, le second volume d( cette publication donne : quatre livres sur la Genèse, deu> sur l'Exode, un livre sur Samson, un livre sur Jonas, ur livre Sur les trois anges qui apparurent à Abraham.
De 1828 à 1830, M. Richter rassemble à Leipzig, dans huit volumes in-12, tout ce qui a été publié de Philon, C'est l'édition la plus complète et la plus commode, mais elle laisse à désirer sous le rapport de la correction.
En 1587, Pierre Bellier traduit en français, sur l'édition de Turnèbe, une partie des traités de Philon. Frédéric Morel publie, en 1612, la traduction revue et augmentée de P. Bellier : une deuxième édition est publiée en 1619, par le même savant.
Depuis, un seul traité de Philon a passé de nouveau dans notre langue : c'est le livre de la Vie contemplative, traduit du grec en français, et suivi d'une Dissertation sur le christianisme des Thérapeutes, par le P. Bernard de Montfaucon, 1vol. in-12. Paris, 1709. — Choix des œuvres de Philon {Chrestomathia Philoniana) ^ C. G. Dabi, 2 vol. in-8% Hambourg, 1800. — En 1854 et 1855, M. Yonge donne à Londres une traduction anglaise de Philon en 4 vol. petit in-8°, sous ce titre: Works of Philo Judœus translated.
Citons enfin, parmi les auteurs qui ont publié surPhilon des travaux de longue haleine : Denziger {Dissertatio de Philonis philosophiâ et schold Judœorum A lexandrinorum)^ Discours sur la philosophie de Philon et Vécole des Juifs alexandrins; — Goltleber, 7?ema/-^Mg5 historiques et critiquessurla légation àCaïus, 1773; — Grossmann, Questions philoniennes^ in-4°, Leipzig, 1829 ; — Scheffler, Questions philoniennes; sur le caractère et les mœurs des Juifs sous les Ptolémees. M^bourg, 1829; — Gfroerer, Philon et la théologie alexandrine, 2 vol. in-8"'. Sluttgard, 1831, en allemand ; — Daehne, Exposition historique de l'école religieuse des Juifs d'Alexandrie, 2 vol. in-8''. Hall, 1834, en allemand ; — Ritter, dans son Histoire de la philosophie; — Stahl, Essai d'une exposition systématique de la doctrine de Philon d'Alexandrie *; — Planckius, Commentaire sur les ptnncipes et les causes de la méthode allégorique appliquée par Philon à l'interprétation des livres saints , in-4°. Gœttingue, 1807.
Nous rougissons de le constater, la France n'a rien à mettre en face de ces travaux remarquables sur une question si grave de philosophie et d'histoire.
* Bibliothèque générale de la littérature biblique, d'Eichorn, tome IV (en allemand).
tCRtTS HISTORIQUES DE PHILON.
Comme on l'a vu par le catalogue qui précède, la partie historique, la plus précieuse des œuvres de PhiioD, a beaucoup souifert. Cinq livres, au témoignage d'Eusèbe *, avaient été composés par l'illustre alexandrin sur les malheurs et les persécutions des luifs de son temps : de cette vaste composition^ il ie nous reste que des lambeaux.
Un seul livre est complet, c'est le Plaidoyer contre ^laccus. Son second titre, De la Providence, a fait [u'on l'a parfois confondu avec un ouvrage philoso- )hique qui porte aussi ce titre et qu'on a retrouvé j de^
• Eusèbe, Histi ecclésiastiq.y liv. II, c V.
puis quelques années seulement, dans un manuscri arménien \
L'idée d'un Dieu vengeur des crimes, protecteu des faibles et des opprimés , n'était pas une nou' veauté dans le judaïsme. La conception divine n'es pas exempte de faiblesse dans les doctrines hébraï ques. Jéhovah, on le sait, est avant tout le Diei d'Israël : car Israël représente les prémices du genr humain, le peuple prêtre, le vase d'élection. Jéhoval peut être sévère et même dur pour ses fils, il peut le châtier de la manière la plus terrible, mais c'est pa affection ; au jour de l'épreuve il saura les secourir e frappée leurs ennemis ; il comptera leurs blessures e rendra œil pour œil, dent pour dent ; malheurau sacri lége qui aura osé s'attaquer à la nation sainte ! Concep tion dure et étroite, qui supprime le plus noble de attributs divins, la miséricorde, abaisse Dieu au niveai de l'homme en lui donnant des préférences et des pas sions qui déshonorent sa bonté et sa justice infinies N'est-elle pas cependant supérieure à l'idée d'un puissance aveugle, sourde, muette, inflexible, sembla ble à celle que les Grecs ont placée au sommet d leur Olympe? Que manquait-il au Jéhovah hébreu pou devenir l'idée sublime devant laquelle l'humanité s
' Publié en 1822 et 1826 à Venise par J.-B. Aucher, moine c Saint-Lazare.
prosterne aujourd'hui? D'être le père de toutes les races au uiême titre que de la race d'Israël. Comment faire aux Juifs un reproche d'avoir élevé des prétentions pareilles, quand nous voyons tous les peuples de l'antiquité dans la même erreur? S'ils se vantaient d'avoir la protection spéciale de Jéhovah, les Grecs se déclaraient aussi les enfants chéris de Zeus ; les Romains, célébrant leurs triomphes, portaient bien haut l'orgueil de l'empire et demandaient insolemment à la terre asservie de quel côté était la faveur des dieux immortels, du côté des vaincus ou du vainqueur ' ? Il n'y avait rien d'étrange à voir le Romain, maître de l'univers, se proclamer le favori du ciel; mais voir un peuple asservi, dispersé, persécuté, garder au sein de ses malheurs sa dignité et son énergie, affirmer dans la dernière détresse sa confiance en un Dieu dont il aurait pu désespérer, c'est là un spectacle propre à inspirer le respect et l'admiration.
Le malheur est qu'Israël faisait naïvement de Je hovah l'instrument de ses vengeances et le mettait de moitié dans toutes ses haines. On pressent dès lors quelle sombre poésie doit environner le Dieu jaloux.
' « 111a gens... quàm cara diis immortalibus esset docuit, qucd est victa, quod elocata, quod serva. »
(Cicér., P. Flacco.)
Cette poésie des Écritures se reflète avec éclat dans le plaidoyer contre Flaccus. Le gouverneur d'Egypte a lâchement abandonné les Juifs alexandrins aux entreprises d'une plèbe séditieuse; les proseuques ont été profanées par l'érection des statues de l'empereur Caligula; les rues ont été arrosées du sang d'une foule de malheureux immolés à la rage populaire, et qui n'avaient commis d'autre crime que de respecter leurs lois. C'est au milieu d'un festin, parmi les raffinements du luxe et les splendeurs de la richesse, que nous voyons, avec la rapidité de la foudre, la main de Dieu s'abattre sur Flaccus. Le président portait à ses lèvres la coupe joyeuse, quand la salle est soudain envahie, et lorsque le centurion, messager de mort, se présente à lui.
Avec une minutie effrayante Philon trace les moindres péripéties du drame qui commence dans l'âme de Flaccus et va venger la persécution des Juifs. Il sonde les pensées de l'infortuné, analyse et grossit tout ce qui peut aggraver sa douleur et sa honte. Dans son récit il s'attache à lui sur mer, où il semble vouloir ameuter contre son ennemi les flots, jusqu'à Rome où il nous le montre accusé par deux misérables qui jadis rampaient à ses pieds. Derrière l'ancien gouverneur déchu, dépouillé, devenu un spectacle de compassion, un objet de mépris, il nous traîne à travers l'Italie, le Péloponnèse, l'Attique, comme pour
jouir de son abaissement. On s'aperçoit que le lieu d'exil de Flaccus ne le satisfait pas, et qu'il voudrait le reculer aux extrémités du monde, car il nous conduit dans la mer Egée avec des artifices oratoires qui nous feraient croire que nous sommes à cinq cents lieues du continent.
Acharné sur son ennemi terrassé, il se fait son compagnon d'exil ; il fouille le cœur de sa victime pour ainsi dire fibre à fibre, se fait l'écho de ses gémissements, suit ses pas pour épier ses regrets, deviner ses terreurs , s'assied à ses côtés la nuit pour compter les battements de son cœur accélérés par des songes épouvantables. Il le traque enfin au fond de la solitude où le malheureux, devenu presque sauvage, a cherché un abri. Il compte les coups dont Flaccus fut frappé, il se plaît à décrire ses blessures; on dirait qu'il mesure avidement le sang qui s'en échappe.
A travers ce fanatisme horrible, dont il faut avant tout accuser le temps, on entrevoit pourtant une grande âme à l'accent plein d'une âpre ironie, avec lequel Philon parle du monstre qui gouvernait alors le genre humain : « On dit qu'une nuit Caïus, ne pouvant dormir, songea à ces illustres bannis qu'on proclamait malheureux et dont l'empereur enviait le repos î »
Le seul livre historique de Philon qui nous soit parvenu avec le Plaidoyer contre Flaccus, c'est la Le-
galion à Caïus. Philon y rappelle les heureuses promesses données par le successeur de Tibère, au début de son principal ; puis il le montre faisant éclater ses penchants effrénés et criminels; il raconte ses orgies, ses crimes, le meurtre de son cousin, un enfant , de Marcus Silanus , son beau-père, de Macron , son sauveur ; il raconte ses vols , ses rapines , la prodigieuse fantaisie qui le prit de se faire passer pour dieu, les mascarades que cette fantaisie lui inspira, la haine qu'elle lui fit vouer au peuple juif; il résume les troubles d'Alexandrie, dont il a déjà fait le récit. Philon remonte ensuite au gouvernement d'Auguste pour établir que les Césars ont jusque-là consacré le droit des Hébreux au libre exercice de leur culte, que c'est un fait acquis à l'histoire, une tradition politique à suivre, une justice rendue au caractère pacifique de la nation, une récompense méritée de son dévouement inaltérable à la famille impériale. Mais soudain, sans transition , sans qu'on nous ait avertis de la résolution prise par les Juifs d'envoyer une ambassade à Rome, nous nous trouvons au milieu du récit des événements qui marquèrent la légation des Alexandrins. Le désordre de la narration, indice à peu près certain d'une lacune , reparaît dans plus d'un endroit de ce livre, et nous inspire des regrets d'autant plus vifs que ce document, si précieux pour l'histoire, offre des beautés littéraires de premier ordre. Caïus accueille
ÉCRITS HISTORIOUES DE PHILOX. 81
d'abord favorablement les députés, puis les torture et les outrage dans une scène admirablement peinte par Philon. Le soulèvement qui eut lieu en Judée, à cette époque, de 40 à 41, forme un long épisode de la fin de la Légation à Caïus.
Nous ne partageons pas l'avis de ceux qui prétendent que ce livre porte un faux titre * , et qu'il ne contient rien de ce qui concerne l'ambassade des Juifs alexandrins; mais nous reconnaissons qu'il est incomplet et mutilé.
Le troisième ou\Tage historique de Philon avait sans doute pour titre Palinodie à Caîiis. Cette Palinodie n'était autre chose qu'une sorte de mémoire justificatif et une amplification de la requête envoyée par l'entremise d' A grippa à César. Les dernières lignes de la Légation en font clairement mention. Certains critiques ont voulu à tort la retrouver dans le Plaidoyer contre Flaccus; la Palinodie est perdue, et avec elle ont péri peut-être des documents intéressants pour l'histoire des rapports du monde juif avec l'empire romain. Nous n'avons, pour nous consoler de cette perte, que deux lignes de Josèphe, renseignement bien bref et insuffisant, qui nous apprend que dans
' Dictionnaire des sciences philosophiques^ tom. V, Article de M. Franck sur Philon. — Cette opinion est devenue générale : on la trouve dans tous les diclionnaires, même ceux qui sont ordinairement le mieux renseignés.
l'audience, la seconde apparemment *, où César se prononça sur les affaires d'Alexandrie, après qu'Apion eut parlé longuement et avec animosité contre les Juifs, l'empereur ferma la bouche au vénérable Philon qui s'apprêtait à répondre *.
En comparant les renseignements épars dans l'œuvre de Philon avec ceux que nous fournit Josèphe, il n'est pas impossible de se faire quelque idée très-probable de la Palinodie. Selon toute apparence, on y exposait la pureté, la sainteté de la loi religieuse des Juifs, leur attachement inviolable à cette loi, leur humeur pacifique ; on rappelait le secours qu'ils avaient prêté aux Césars dans des circonstances périlleuses, le dévouement dont ils avaient reconnu la protection de ces princes. On racontait la profanation des proseuques, jusque-là toujours respectées, aussi bien sous les Ptolémées que depuis la conquête romaine ; on se plaignait vivement des barbares traitements infligés à des citoyens paisibles et inoffensifs. L'exemple donné par la ville d'Alexandrie pouvait exciter dans tout l'empire des discordes civiles, car il y avait partout des colonies juives que l'on croirait pouvoir impunément persécuter. Il était urgent, il était équitable et nécessaire de rétablir en Egypte la paix troublée
* V. Tillemont, Hist. des Empereurs, lom. I, p. 4:i7. 2 Josèphe, Ànt.jud.^ liv. XVIII, c. x.
par une multitude séditieuse, oisive, méchante, comme l'était celle des Alexandrins.
Du quatrième ouwage il ne reste absolument rien, pas même le titre. Son existence, signalée par Eusèbe, est confirmée d'une manière indirecte par le début du Plaidoyer contre Flaccus : « Le second après Séjan qui persécuta les Juifs fut A\ilius Flaccus. » Il semble que l'auteur poursuit l'exécution d'un plan historique dans lequel Flaccus tient chronologiquement la seconde place. On peut donc supposer avec Fabricius ' que l'écrit dont nous parlons, et qu'il faut, dans l'ordre du temps, placer avant les trois qui précèdent, racontait les tribulations survenues aux Juifs de Rome et d'Italie sous Tibère, comme l'attestent Suétone, Josèphe, Tacite et Philon luimême *.
Du cinquième livre, Y Apologétique, nous ne possédons qu'un fragment curieux sur les Esséniens, conservé par Eusèbe ^ Cet ouvrage, dont le sujet, plus général que celui des écrits purement historiques, devait avoir quelque analogie avec les livres de Josèphe contre Apion, se place, comme nous l'avons fait au catalogue, en tête des œuvres historiques de Philon
^ Bihlioth. Graec, tom. IV, pars i, p. 103 et suiv. Hambourg, 1708.
' Légation à Ca'ius.
^ Préparât, évangélig., iiv. VIII, ch. ii.
et leur sert en quelque sorte d'introduction. Nous ne pouvons former que des hypothèses sur l'économie de \ Apologétique. Vraisemblablement Philon y défendait ses coreligionnaires contre l'imputation de misanthropie farouche , d'exclusion rigoureuse dont les Grecs les chargeaient, contre les attaques calomnieuses dont leurs mœurs bizarres, leur culte austère, leurs croyances étranges étaient l'objet. Sans doute le philosophe y résumait ses travaux d'exégèse sur la loi de Moïse, pour montrer dans les doctrines et la morale des Hébreux, dans leurs institutions, et en particulier celles des Esséniens, une haute sagesse, une science profonde, une vertu parfaite. Nous pensons qu'il ne s'appesantissait pas sur les points purement historiques, sinon, un demi-siècle plus tard, Josèphe ne s'y serait pas attaché avec tant d'insistance, dans son écrit contre Apion. Le Christianisme naissant porta la peine des rancunes provoquées par le Judaïsme; les docteurs chrétiens écrivirent, comme les auteurs juifs, des apologies dont nous retrouvons à peu près toute la matière dans Josèphe et dans Philon.
Revenons à la Légation à Caïus. On a donné une attention spéciale et méritée aux œuvres historiques de Philon en Allemagne ^ ; leur importance est attestée
^ V. le Il« vol. de la Chrestomathia Philonîana, de Dahl, Hambourg, ^800, et Gottleber : Anima dversiones histor. et phil. crit. ad Philonis Legationem. Misniae, 1773.
non-seulement par les savants critiques qui connaissent notre philosophe, mais encore par les éditions qu'on a faites séparément de la Légation à Caïus et du Plaidoyer contre Flaccus. Philon n'écrit pas les événements comme Hérodote , Xénophon , Thucydide, Tite-Live, avec Ite calme sévère qui convient à la |É|ajesté de l'histoire ; c'est un drame qu'il déroule sous nos yeux, dont il a été spectateur ou acteur; on sent circuler dans ces pages un souffle brûlant de passion que les digressions juridiques et philosophiques ne parviennent point à éteindre. Cette passion est une conseillère dangereuse quand il s'agit d'obtenir l'exactitude rigoureuse des faits et la justice des appréciations; mais en revanche elle donne à l'œuvre une vie, un mouvement qui entraînent , émotionnent et captivent.
La Légation à Caïus rappelle en plus d'un passage, par l'éloquence des pensées et la poésie des peintures, les plus belles pages de Tacite : on en conviendra après avoir lu la scène touchante de la mort du jeune Tibère, lé récit de la fin de Macron et deMarcus Silanus, du soulèvement de Judée et de la première audience accordée aux ambassadeurs alexandrins. Philon n'a pas l'énergique concision de Tacite : la langue grecque s'y refuse ; mais aussi sa lecture est* attrayante et aisée. Son récit, richement coloré, ressuscite à nos yeux un monde disparu. Autour
de César vous voyez s'agiter une tourbe infâme d'affranchis et d'esclaves, d'histrions et de cochers, et sur ce fond obscur se détacher les fils des Camille, des Scipion et des Caton, transformés en courtisans corrompus, en magistrats sans foi, en fonctionnaires cupides ; ils ont tous le front dans la poussière devant le maître. Alors un sentiment de honte et de douleur vous saisit en présence de cette abjection, au souvenir de tant de grandeur passée î
Le cœur se serre involontairement devant le tableau où Couture a peint les Romains de la décadence; Philon mériterait d'inspirer à nos artistes un digne pendant de cette^toile : on y verrait Caïus César Caligula avec sa face blêmie par les excès et son front dénudé, portant dans la jeunesse les stigmates du vice et les flétrissures d'une décrépitude prématurée ; on nous le montrerait avec ses yeux louches et hagards, déguisé en Apollon pour mieux faire ressortir sa laideur et la gaucherie de sa haute taille *, en-
^ « Il avait , dit Suétone (IV, 50), la taille haiite, le teint pâle, le corps énorme, les jambes extrêmement menues, ainsi que le cou^ les yeux enfoncés, les tempes creuses, le front large et menaçant, peu de cheveux, et presque point sur le devant de la tétCj le reste du corps velu. Son visage était naturellement affreux, et jj le rendait plus effrayant encore, s'étudiant dans le miroir à donner à sa physionomie les mouvements faits pour inspirer l'effroi et l'horreur. » (Traduct. de Laharpe.) — « Qu'on se figure, dit Sénèque {De Constantiâ soinent.., 18), celte hi-
ÉCRITS HlSTORlQrES DE PHILOX. 87
touré d'un brillant cortège de pantomimes et de mignons, traînant sans pudeur à travers les jardins de Mécène la députation d'Alexandrie. Le peintre pourrait rassembler dans ce tableau Claude, l'oncle de l'empereur et son successeur futur, ignorant la grande fortune que l'avenir lui réservait, occupé à défendre sa vie en jouant rimbécillité ; Vitellius, l'ancien gouverneur de Syrie, vil flatteur, mais le seul peut-être de cette cour qui sût assaisonner d'esprit la servilité ; Agrippa, roi de Judée, renard habile, compagnon de débauche du prince ; Apelle, l'Ascalonite, le comédien favori de l'empereur; Mnester, le pantomime, auquel Caïus prodiguait publiquement des caresses * ; Hélicon, esclave égyptien devenu chambellan, véritable singe pour la méchanceté et l'adresse; Apion, le charlatan littéraire de l'époque. Il faudrait surtout, au milieu de cette foule, poser comme une protestation vivante et mettre en lumière Philon, un noble vieillard de quatre-vingts ans, silencieux, indigné, l'âme navrée de cette farce indécente qui avilissait l'humanité et osait jouer Dieu !
deuse pâleur qui décèle la folie, ces yeux louches, cachés sous un front de vieille, la laideur de ce crâne pelé et parsemé de cheveux d'emprunt, le derrière de cette tète hérissé de soies rudes, et ces jambes grêles et ces pieds énormes. » V. Sénèque, De ira. — De beneficiis, IV, 51 . (CoUect. Nisard.) * Suétone, lV,'oo.
Le second titre sur les Vertus, que Philon a donné à la Légation, renferme, suivant Eusèbe ', une ironie. On peut, avec plus de vraisemblance, ce semble, alléguer que l'auteur a voulu parler des vertus que déploya la nation juive persécutée par Gaïus, et du courage héroïque avec lequel elle osa seule, quand tout le genre humain applaudissait à la déification du jeune fou, résister, défendre le temple de la profanation et braver la démence d'un empereur absolu.
Eusèbe accompagne cette interprétation d'un récit ^ qui paraît invraisemblable au premier abord, et . qu'un examen attentif nous montre comme un tissu d'allégations mensongères '. Suivant l'évêque de Césarée, Philon, parvenu à une extrême vieillesse, revint à Rome sous Claude et lut en plein sénat, aux applaudissements des auditeurs, le livre de la Légation à Caïus; et telle fut l'admiration que l'auteur alexandrin inspira, qu'on déclara ses ouvrages dignes d'être placés comme des monuments dans les bibliothèques publiques.
Ne trouvera-t-on point étrange que cette tradition se soit fait jour pour la première fois à trois siècles de distance de l'événement, et que l'écrivain qui la pro-
* Hist. ecclésiastiq,
* Hist. ecclésiastiq.^ liv. II, c. xvni.
8 Jos. Scaliger, De emendatione temporum, lib. VI, p. 251, Paris, 1583. — Th. Mangey, Préf. des œuv. de Philon.
duit, après un tel intervalle, n'ait pas eu la précaution ou ridée d'en indiquer la source? N'est-il pas plus étrange encore que rien dans Josèphe, qui relève pourtant avec beaucoup de minutie tout ce qui peut donner du lustre à sa nation, que rien dans les auteurs contemporains ou dans ceux qui ont écrit l'histoire de cette époque, ne vienne confirmer le récit d'Eusèbe?Il y a d'ailleurs ici une grande invraisemblance : le polythéisme grec et romain est flétri dans la Légation en termes énergiques ; la lecture supposée de Philon, au lieu de lui attirer des honneurs, lui aurait plutôt valu la prison ou la mort. C'est donc, ou bien une invention maladroite, ou bien une tradition dénuée de fondement, en tout cas de probabilité. Ce triomphe littéraire, qui ramène Philon à Rome sous Claude, sert à Eusèbe de prétexte pour mettre saint Pierre en présence du phk| losophe et faire opérer sa conversion au christianisme. Nous répéterons avec saint Augustin*, après beaucoup d'autres, et en connaissance de cause, qu'il ne se trouve dans les œuvres de l'illustre Juif aucun vestige de christianisme. Cette conversion, dès lors, fût-elle probable ou même démontrée, devient pour nous un fait sans portée. La fable d'Eusèbe, qui veut que Philon ait rencontré saint Pierre à Rome, sous Claude, est du
< In Faustum, lib. XII.
reste inconciliable avec les dates les plus certaines ' qui établissent que l'apôtre est venu en Italie seulement sous le principal de Néron, vers l'an 65, à une époque où notre philosophe, plus que centenaire, eût été apparemment incapable de supporter les fatigues d'un long voyage. Ajoutons que le livre de la Vie contemplative, dans lequel Eusèbe cherche les marques évidentes du christianisme de Philon, nous parle d'une institution qui a des caractères tranchés de doctrine et de réglementation, des tendances propres et une telle antiquité qu'il faut fermer les yeux à la lumière pour la confondre avec l'église fondée plus^tard par saint Marc à Alexandrie. Nous examinerons plus amplement cette grave question en son lieu *.
La date précise de la composition du Plaidoyer contre Flaccus nous est inconnue : elle est postérieure, ççoyons-nous, à l'an 40. La Légation a été écrite sous Claude, puisqu'on y fait mention d'événements survenus durant le règne de ce prince.
Si un archéologue, fouillant le sol d'une antique cité d'Assyrie, de Judée ou d'Egypte, découvrait les débris d'un bel édifice, son premier soin ne serait-il pas de restituer à l'architecture mutilée les parties absentes et de mettre par ses descriptions, autant qu'il le pour-
* V. l'Art de vérifier les dates, tom. 1 (Chronologie du Nouveau-Testament) .
* Introduction de la Vie contemplative, tom. II.
rait, l'œuvre complète sous les yeux de ses contemporains? C'est pour obéir à un même sentiment et satisfaire à un besoin analogue que nous essayerons, avec l'aide de Josèphe et des historiens grecs et latins, de reproduire le plan général de l'œuvre historique de Philon. Cette restauration réparera tant bien que mal la perte du livre qui concernait la persécution deSéjan, et complétera la Ugation à Caïus, interrompue peutêtre par la mort du philosophe. La tentative en vaut la peine. Malgré ses proportions modestes, notre esquisse pourra plaire et servir au lecteur : elle le mettra à même de suivre sûrement la narration à laquelle elle servira non-seulement de complément, mais encore de commentaire en y introduisant un élément capital et négligé par Philon, la chronologie.
Nous touchons à une époque bien connue; néanmoins on trouve dans Philon des détails précieux, une étude fine et nerveuse du caractère de Caligula, la peinture animée de sa cour, des renseignements nombreux qui intéressent l'histoire juive et corrigent Josèphe. La publication du livre Contre Flaccus, et de la Légation à Caîus, dans l'état actuel de la science historique en France, comble une lacune; en effet nous avons seulement sur le principal de Caïus trois passages de quelques lignes de Sénèque S le recueil d'anecdotes
* Cités plus haut, p. 86 et 87.
de Suétone, un livre mutilé de Dion Cassius présentant le même caractère anecdotique, enfin un mot sanglant de l'orateur Passiénus rapporté par Tacite \ car les livres du grand historien, qui concernaient cette époque, ne nous sont pas parvenus.
Le cadre de notre narration est petit; mais dans ce court intervalle de graves événements s'accumulent : on fit l'expérience la plus terrible du pouvoir sans contrôle et sans limite que la conquête romaine avait remis aux mains des Césars; on vit le scandale le plus prodigieux que l'histoire dût enregistrer. La débauche sans frein , l'ambition la plus monstrueuse et la plus cruelle, la folie toute-puissante, traînèrent dans la boue et dans le sang la pourpre d'Auguste ; l'impudeur, la lâcheté, le crime incarnés dans Tibère et Caligula, s'assirent sur le trône du monde et reçurent les adorations du genre humain consterné. Telle est l'histoire, féconde en enseignements, dont nous voulons retracer quelques épisodes.
Jetons d'abord un coup d'oeil sur la situation générale des Juifs à cette époque dans l'empire romain ; voyons par quelles péripéties ils avaient passé, l'habileté et la persévérance dont ils avaient fait preuve.
* Annales j VI, 20.
La captivité de Babylone marque le commencement de la dispersion du peuple juif. Jusqu'à la conquête d'Alexandre cette dispersion paraît s'être exclusivement dirigée vers l'Orient. Après les édits favorables de Cyrus, qui rendit la liberté à la nation et permit la reconstruction du temple, les Hébreux, de retour dans leur pays, demeurèrent toujours jusqu'à l'arrivée des Macédoniens les sujets des rois de Perse. « Même après cet événement * ils semblèrent regarder comme une seconde patrie ces rives de l'Euphrate, autrefois arrosées de leurs pleure. » Sous l'influence du Mazdéisme et de la réforme religieuse récemment * opérée par Zoroastre, au milieu d'ardentes recherches et de débats passionnés se forma le fameux Talmud de Babylone. Il y eut dans cette ville une synagogue renommée pour la science de ses docteurs, et qui concourut avec celles de la Palestine à l'organisation dé-
* La Kabbale, 3^ partie.
- 11 y a là-dessus deux opinions opposées entre lesquelles nous n'avons pas à décider.
finitive du judaïsme rabbinique. Sora, Pombéditah, Néhardéa et beaucoup d'autres villes de la Babylonie eurent des écoles juives non moins llorissantes que celles de la métropole '.
Nous ne pouvons dire oii les Hébreux s'arrêtèrent en Orient, encore moins les dénombrer. Ils dépassèrent certainement les provinces de la Haute- Asie ; au commencement du dernier siècle nos missionnaires découvrirent en Chine, au Petchéli, une colonie juive: une ancienne tradition, transmise de génération en génération, la faisait venir des frontières de la Perse. Le respect exclusif de ces Juifs chinois pour le Pentateuque a fait supposer qu'ils étaient Samaritains d'origine : leur histoire nous les montre, comme leurs frères de tous les pays, passant par les phases de la fortune la plus diverse : les Israélites du Céleste Empire devinrent lettrés, mandarins, grands propriétaires, puis, on ne sait par quel revers, tombèrent daus un état d'abjection dont ils ne se sont pas relevés. Ils n'en ont pas moins gardé un attachement inviolable à la loi et le plus profond respect pour les li^ vres qui la contiennent *.
* Jost, Histoire générale des Israélites, liv. X, ch. xi et XII. — Jost, Histoire des Israélites depuis les Macchabées^ tom. IV, liv. XXIV.
- V. Rabelleau, Histoire des Hébreux, tom.I, notex, p. 462. — ./nnales dePhilosophie chrélienne, t. IX, .'J'séric, p. 8aetl6ii.
LES jyilS SOl'S l'UMPÉE, J. CÉSAR, ETC. 95
Revenons aux Juifs de la Haute- Asie. Les Actes des Apôtres * attestent qu'au premier siècle de l'ère chrétienne ils étaient répandus chez les Parthes, les Mèdes, les Élamites ou Persans et les Babyloniens. Deux faits historiques, se rattachant à cette époque, nous permettent d'affirmer l'immense développement que les colonies Israélites avaient pris dans ces contrées. Josèphe * raconte que, vers la dernière année de Tibère, chez les Parthes, deux frères juifs artisans, Asinéus et Aniléus, s'étant affranchis du joug d'un maître qui les traitait outrageusement, parcoururent le pays, appelant à la révolte et à l'indépendance ceux de leur condition et de leur race. Ils devinrent chefs d'une bande puissante et redoutée, ils fondèrent même une sorte de royauté militaire. Le roi des Parthes, Artaban, sur le bruit de leur réputation, voulut les voir et leur accorda son amitié. Durant quinze années la fortune leur sourit; mais Asinéus fut empoisonné par la femme de son frère ; Aniléus subit un échec et perdit son prestige; les habitants du pays, qui exécraient les Juifs, se soulevèrent contre eux et en firent un grand carnage.
Philon' nous montre un légat impérial, Pétro-
' V. mon édition, p. 42 et 43.
2 Guerre jud.,\y\\\, 12.
^ « Pétronius redoutait aussi les troupes d'au-delà de l'Eu-
96 INTRODUCTlOrif.
nius, envoyé par Caligula en Judée, à la tête de forces considérables, pour y imposer la volonté de César, et arrêté par la crainte d'un soulèvement des Juifs dans la Haute-Asie.
Nousavons des renseignements moinsprécisetmoins abondants sur l'origine des établissements hébreux en Asie Mineure. Josèphe * nous apprend toutefois que les Séleucides continuèrent d'abord à leur égard la politique amie d'Alexandre, et leur accordèrent dans leurs Etats, notamment à Antioche et à Séleucie, le droit de cité ou ce que les Grecs appelaient Visopoliteia, c'est-à-dire le privilège d'être traités comme les indigènes. Il est vrai que plus tard, après que la Palestine eut passé des Ptolémées aux successeurs de Séleucus, les Juifs furent dans leur pays en butte à
« phrate ; Bubylone et beaucoup d'autres satrapies ont des colo- « nies de Juifs. Il le savait aussi bien par le témoignage de ses « yeux que de ses oreilles : chaque année les Hébreux de ces « pays envoyaient des messagers porter des sommes considéra- « blés en or et en argent au temple, recueillaient des prémices « et des offrandes. Loin d'être arrêtés par des routes longues et tt impraticables, ils les trouvaient courtes et commodes, car « elles conduisaient au service de Dieu. Pétronius craignait avec « raison que la nouvelle de celte dédicace inouïe ne les poussât « à une expédition soudaine; et que, se soulevant de toutes « parts, ils n'enfermassent, comme dans un cercle, les troupes « romaines pour les tailler en pièces. » [Légation à Caïus.) * Contre Apîon. Liv. 11.
une persécution terrible ; mais ils avaient eu le temps de s'étendre et de prospérer en Syrie, en Cilicie, en lonie, en Galatie, en Asie, en Cappadoce, en Troade et jusque dans le Pont. Toutes les grandes "villes de ces contrées, Séleucie, Antioche, Damas, Ephèse, Tarse, Laodicée, Pergame, possédaient un quartier juif et des synagogues. Les Israélites avaient presque partout, à force de patience et de souplesse, obtenu le libre exercice de leur culte. Dans le siècle qui précède l'ère chrétienne, sous le consulat de Cicéron, un préteur romain ayant confisqué les prémices des Juifs à Apamée, Laodicée, Pergame et Hadrumète, la confiscation se monta à plusieurs centaines de livres d'or *. Ces quatre villes n'étaient pas cependant de premier ordre, et rien ne nous fait supposer que les établissements des Juifs y eussent pris un développement extraordinaire ; ce fait montre assez à quel degré de prospérité étaient parvenues les juiveries d'Asie Mi-' neure.
Au témoignage de Strabon, cité par Josèphe ', les Juifs de cette contrée avaient mis en sûreté dans l'île de Cos une somme considérable % destinée aux
* Cicer., Pro Flacco.
» Antiq., Jud., XIV, 42, et Guer. Jud., I. 6. — Annales de Philosophie chrétienne.
3 800 talents, environ quatre millions et demi (Josèphe, Ant. Jud., XIV).
prémices, que le roi Mithridate s'appropria dans un pressant besoin.
Les Actes des Apôtres^ confirment et complètent ces témoignages ; ils nous montrent les Hébreux partout, à Iconium, à Derbé, à Lystres, en Pamphylie, en Pisidie, dans les îles de Chypre et de Crète, dans la Péninsule hellénique, en Macédoine, à Philippes, en Thessalie, à Thessalonice, enfin àBéroé, à Athènes % à Gorinthe \ Cette dernière ville avait une synagogue florissante; nous connaissons même le nom du rabbin qui la gouvernait, lors de la prédication de saint Paul, gui eut lieu vers Tan 43 après Jésus- Christ *.
Nous ignorons la date certaine de l'établissement des Juifs en Italie; mais nous savons que 163 ans
* V. dans les .4ctes le dénombrement des Juifs dispersés, p. 42 et 43, et les prédications de saint Paul.
2 Nous voyons dans Josèphe ( AnL Jud., XIV, 8 ) que les Athéniens, environ 46 ans avant J.-C», envoyèrent une couronne d'or à Hyrcan, en honneur de l'amitié qu'il témoignait aux citoyens de cetie ville. — V. Annales de Philosophie chrétienne, tom. IX, 5" série, p. 288 ^
3 Jonathas Machabée (Josèphe, Ant. Jud.^ XIU, 5; Machab.^ XII, 1-3; Krebsius, Décréta Romanorum, p. 7) envoie des ambassadeurs à Lacédémone et à Rome pour renouveler les alliances de son frère. Il n'est donc pas improbable qu'il y eût des Juifs, même à Sparte, 143 ans avant Jésus-Christ.
* V. Actes des Apôtres, p. 152.
avant Jésus-Christ ' il intervint pour la première fois un traité d'alliance entre les Juifs et le peuple romain. Josèphe nomme les ambassadeurs qui le conclurent, "Vingt-quatre ans plus tard, en 139, nous avons la preuve que ce traité, renouvelé par Jonathas Machabée, avait créé un courant d'émigration de la Palestine vers Rome, car à cette époque, Cornélius Hispalus, préteur des étrangers, sur un édit des consuls, M. Popilius Lff-nas et Cn. Calpurnius, obligea les Juifs, qui s'efforçaient de corrompre les mœurs romaines par le faux culte de Jupiter Sabazius, de rentrer dans leur pays *. Ce Jupiter Sabazius n'est autre que le dieu Sabaoth. Ce fait, solidement établi par Valère-Maxime et ses deux abréviateurs , montre que le prosélytisme juif était déjà très-ancien à Rome quand l'apostolat chrétien y vint faire ses conquêtes '.
' Polybe, liv. XXXI, 12 ; Liv. des M<ichabéeSy XI, 34 ; Josèphe, Ant. Jud., XII, 10.
* «... Qui Sabazii Jovis cultu simulato mores Romanos inficere conatisunt. » (Valère-Maxime, liv. 1, c. m, no2). — Deux auteurs latins, abréviateurs de Valère -Maxime, découverts par le cardinal Angelo Maï (f^eteres Scriptores, tom. III, pars m, p. 7 et 98), nous ont appris que ce Jupiter Sabazius, confondu d'abord avec le Bacchus et le Jupiter grecs, n'était autre que le dieu Sabaoth.
^ Januarius Nepotianus, l'un des abréviateurs de Valère- Maxime, dit formellement que le préteur Hispalus détruisit les
Un incendie du Capitole ayant détruit les livres sibyllins, le sénat romain ordonna (70 ans avantJ.-C.) une recherche générale de tous les livres prophétiques qui avaient cours en Orient *. Nul doute que les Juifs, attentifs à toute sorte de gain % n'aient offert alors comme authentiques les faux oracles des Sibylles alexandrines , écrits en grande partie sous Ptolémée Philométor ^
Les guerres de Pompée eurent pour résultat de grossir la colonie qui se trouvait déjà à Rome, attirée sans doute par le trafic. Beaucoup de prisonniers affranchis se fixèrent dans la ville éternelle *. S'il en faut croire un passage curieux d'un discours de
autels que les Juifs avaieat élevés dans les lieux publics : et arasque privatas publicislocis abjecit. » {Scriptor. veter., loc. cil.) — V. Annales de Philosophie chrétienne, tom. V, 5^ série, p. 13, iU, IS.
* Varron, texte conservé dans Laclance, Divinœ InstitutioneSy lib. I, c. 6j — Fenestella, écrivain du siècle d'Auguste, également conservé par Lactance; — Denys d'Halicarnasse, Antiq. Rom., IV; — Tacite, Annal., VI, 12.
» M. Alexandre, Oracula Sybillina^ tom. II, p. 177; Didot,
' C'est à cette époque qu'Aristobule le Péripatéticien écrivait ses ouvrages ; il n'est pas invraisemblable qu'il ait coopéré à cette pieuse fraude ; ces oracles contiennent plusieurs traditions bibliques.
* Philon, Légation,
LES JUIFS SOUS POMPÉE, J. CÉSAR, ETC. lOl
Cicéron *, le nombre des Juifs à Rome, de son temps, était considérable ; on redoutait leur caractère mutin, leur entente, leur fanatisme religieux. Gabinius, qui avait succédé à Scaurus, lieutenant de Pompée dans le gouvernement de la Syrie, fit 30,000 prisonniers juifs qui accrurent encore la colonie romaine. « Est-ce trop conjecturer que de soutenir qu'il y avait beaucoup de Juifs parmi ces esclaves armés, à l'aide desquels Clodius faisait les élections, chassait de la tribune Caton et même Pompée, blessait et tuait ses adversaires ' et parvenait ainsi à gouverner la république ' ? » Nous les retrouverons, après l'assassinat de Jules César, parcourant les rues de la ville avec des cris de colère *, puis veillant pieusement auprès des cendres du Dictateur qui les avait protégés *. Leur quartier était dans une belle situation, au-delà du Tibre ^ près des jardins de César.
Auguste recommanda, raconte Philon \ de ne les
^ « Scis quanta manus, quanta sit concordia, quantum valeat in concionibus. » Cicer., Pro Flacco.
2 Cicer., in Pisonem^ Ix.
3 Annales de Philosophie chrétienne, tom. VII, 5* série, p. 193.
* Cicéron, 1^" Philippique ; Lettres à Jtticus, liv. XIV, IS. 5 Suétone, I, 84.
■ ® Philon, Légation.
' Ibidem. C'est au-delà du Tibre, près des Jardins de César, qu'Horace (salir, IV, v. 1/|2, etsatir. IX, v. 17) rencontre Fus-
point oublier dans les largesses faites en son nom au peuple ; il voulut même que, si la distribution tombait un jour de sabbat, elle fût remise en leur faveur. Nous verrons plus loin que les témoignages de Tacite et de Josèphe s'accordent pour nous faire évaluer la population de la colonie juive de Rome, sous Tibère, à environ dix-huit mille âmes *. Il y avait aussi des Juifs à Putéoli *.
Les Actes des Apôtres ' font mention des Juifs romains ; ils parlent même des Juifs arabes. La partie de la Palestine, limitrophe de l'Arabie, le Hauran, avait été en quelque sorte envahie par les Hébreux. Un signe certain de leur prospérité matérielle dans cette contrée, c'est l'influence morale qu'ils y avaient conquise ; le nombre de leurs prosélytes y était sans doute considérable, puisqu'ils comptèrent des adeptes jusque dans les familles royales *. La dynastie des
eus Arislius, que l'on croit prosélyte, puisqu'il s'excuse de ne pouvoir entretenir le pocte ce jour-là, qui est un jour de sabbat! — V. Stace, Silva 1, 72; — Martial, 1, Epigr. XLIII, 3; — Juvénal, satir. III, 10-20 et 296; satir. VI, S43 ; satir. XIV, 96.
* Voir pour les éléments de ce calcul le tome XII, 5* série, des yinnales de Philosophie chrétienne, p. 15.
2 Le prêt qu'Alexandre Lysimaque, Talabarque alexandrin, fit au prince Agrippa, lui fut remis en partie en Egypte, en partie à Putéoli, sans doute par un parent ou un ami de l'alabarque (Josèphe, Guerre judaïque, liv. 11).
" ^ctes des apôtres. V. mon édition, p. 42 et 43.
< Parmi les princes des Adiabènes.
Hérodes, qui succéda à celle des Asmonéens dans le gouvernement de la Judée, était originaire de l'Idumée.
L'Egypte et la Cyrénaïque furent certainement avec la Babylonie les contrées où les Israélites se fixèrent en plus grand nombre. Péluse, qui était la ctef de l'Egypte du côté de la Syrie, avait une colonie juive très-importante : sur les instances d'Antipater, les Juifs de Péluse ouvrirent le royaume à un général romain, Gabinius \ Le pays d'Onias , région voisine du Delta, était rempli de Juifs; la ville de Memphis en comptait un grand nombre. Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit du développement et de l'histoire de la colonie juive d'Alexandrie : on sait quelle fut son importance numérique et commerciale, son rôle politique, son influence morale. Les Juifs pénétrèrent dans la Cyrénaïque à la suite des armées victorieuses de Ptolémée Lagus; ils s'y établirent sous la protection du roi d'Égj-pte, et, grâce aux privilèges qui leur furent sans doute conférés, atteignirent rapidement la réputation de richesse en possession de laquelle nous les voyons dans le siècle qui précède l'ère chrétienne. Comme ceux de Rome, les Juifs de Cyrène se montrèrent d'humeur séditieuse. Sylla fut obligé d'envoyer un de ses lieutenants, Lucullus, pour y apaiser une
1 Josèphe, Ânt. Jud., XIV, 10.
révolte. « Il y avait, dit Strabon % dans la ville de Cyrène des bourgeois, des laboureurs, des étrangers et des Juifs : car ces derniers sont répandus dans toutes les villes, et il serait difficile de trouver un lieu en toute la terre qui ne les ait reçus et où ils ne sotient puissamment établis... On voit aussi dans l'Egypte plusieurs colonies de Juifs, sans parler d'Alexandrie, où ils occupent une grande partie de la ville, et où ils ont des magistrats..., comme dans la république la plus absolue. » Les Juifs de Cyrène avaient, comme ceux d'Alexandrie, une synagogue à Jérusalem ^.
Après ces témoignages, il ne faudra pas s'étonner de- trouver dans Philon ^ chaque fois qu'il parle de la dispersion des Juifs, des expressions qui trahissent l'enthousiasme; il n'y a pas de pays, à l'en croire, assez vaste pour contenir la multitude des fils d'Israël ; c'est à peine si les îles et le continent, si l'Europe et l'Asie lui suffisent ; partout où se trouvent des Juifs, ils ne sont pas loin d'égaler en nombre les habitants du pays. Il faut se tenir eu garde contre ces exagérations;
* Cité par Josèphe, Ânt. Jud., XIV, 2; Guerre Jud. \, 6. Il est vrai que nous n'avons pas ce texte de Strabon dans sa Géographie, mais il devait se trouver dans l'un des 47 livres de ses Mémoires historiques.
* V. ^ctes des Apôtres, p. 82.
^ Surtout dans la Légation.
mais quand on les aura ramenées, comme il convient, à la vraisemblance, on restera étonné de cette prodigieuse dispersion accomplie sans affaiblir le sentiment national, et on se demandera si, de toutes les races méditerranéennes, Israël n'était pas la plus puissante par le nombre comme par l'idée ?
Les Juifs se livraient partout au trafic et au négoce ; très-rarement ils se faisaient artisans. Ils pratiquaient toutes les industries, depuis les entreprises les plus considérables jusqu'aux métiers les plus infimes: mendiants, magiciens, colporteurs, usuriers, brocanteurs, banquiers, négociants, nulle part ailleurs qu'en Palestine ils ne demandèrent leur vie à la culture du sol. On les voit dans l'antiquité, avant l'ère chrétienne comme après, jadis comme maintenant, aller, venir, passer, séjourner, sans s'attacher par des liens trop étroits au théâtre de leur trafic.
Il ne faudrait pas se les représenter d'une manière générale sous les traits de négociants luxueux et opulents; le plus souvent leur négoce était timide et mesquin, mais exercé avec une ténacité, avec une patience qui, à la longue et à défaut de grandes entreprises, rendaient le gain assuré et considérable. Le Juif venait-il à s'enrichir ? Ce n'était pas pour lui une occasion de repos, mais matière à redoubler d'activité. Au milieu de ses trésors, il restait austère et frugal; un vêtement sale, en guenilles, dont il traînait les
lambeaux et l'ordure avec une sorte d'ostentation, comme l'Arabe, son frère, une alimentation chiche, des pratiques rigoureuses et bizarres, le faisaient vivement trancher sur le fond si égayé delà vie grecque. Les quartiers juifs étaient des agglomérations malsaines, des amas de constructions humides et ténébreuses, percées de rues étroites, dont le Ghetto romain et les anciennes villes d'Orient peuvent nous donner quelque idée.
Malgré les basses conditions auxquelles les soumettait leur genre de vie, ils n'en avaient pas moins conservé une sorte de morgue aristocratique cachée sous d'humbles dehors : la race d'Abraham se croyait le pivot de l'humanité, se proclamait investie par Dieu de la mission providentielle d'éclairer le monde, et de lui imposer son dogme monothéiste *.
Dans la dispersion, les Hébreux menaient la vie de famille, vie modeste et retirée, dont leur organisation patriarcale leur faisait une habitude et un devoir. Ils considéraient comme une bénédiction du ciel une nombreuse lignée ; les prescriptions rigoureuses dont leur code entourait * les relations des sexes avaient assuré leur multiplication et aminé leur nombre à des proportions énormes. Cet amour
^ Israël, tu seras la lumière des peupleSf avait dit Dieu par les prophètes.
LES JUIFS àOUS POMPÉE, J. CÉSAR, ETC. 107
de la génération, comme dit Tacite ', trait caractéristique des mœurs judaïques, est également attesté par les Grecs et les Romains . Les Juifs habitaient dans des quartiers séparés *, fuyaient avec horreur les pompes des idoles ', construisaient des synagogues, des cours ou proseuquesj à l'imitation du parvis du temple, pour leurs réunions religieuses, plantaient des jardins consacrés *, où ils célébraient leurs mystères loin des regards profanes *. Ils chômaient le jour du sabbat *, se refusaient obstinément à partager la table des gens du pays ', ne les fréquentaient pas sans répugnance et n'épousaient que les femmes de leur race *. Ils avaient contracté l'habi-
' Augendae mullitudini consulitur : nam et necare quemquam ex agnatis nefas... hinc generandi amor. (Hist., lib. V.)
* Discreti cubilibus. [Ibid.)
3 Nec quidquam prius imbuuntur quam contemnere Divos. {Ibid.)
* La loi ne défendait ces plantations qu'autour du lieu destiné aux sacriGces ; mais on ne sacrifiait qu'à Jérusalem. V. la Légation à Caïus.
5 Parfois les proseuques étaient au sein de la ville. Si des difficultés survenaient, lorsque le culte juif n'était pas autorisé dans la cité ou dans le pays, on les transportait hors des murs, en quelque endroit solitaire et caché. V^ Actes des Apôtres, p. 143 de mon édition.
® Cet usage faisait qu'on leur attribuait le culte de Saturne* V. Dion Cassius, liv. XXXVllI, c. 16, et Tacite, Hist., liv. V.
^ Separati epulis. (Tacit. Hist., liv. V.)
* Aiienarura concubitu abslinent. [Ihid.)
tude de visiter le plus souvent possible, surtout aux grandes fêtes, la Pâque et la Scénopégie ou fête des Tabernacles, la Palestine et la ville sainte ; c'était pour eux une pieuse obligation d'y envoyer chaque année un tribut, appelé prémices ou offrandes, destiné i\ enrichir le trésor du temple, ou à soulager leurs frères nécessiteux *.
Ces mœurs étranges, cette exclusion ', cette attache à une patrie lointaine ', cette soif du lucre, avaient rendu le Juif odieux et suspect. Mais aussi cette fraternité si généreusement comprise, si obstinément pratiquée *, ce dévouement à la tradition des ancêtres, ce développement numérique immense, cette puissante organisation fondée sur un noble sentiment, la charité, sur une communauté d'occupations et d'intérêts, le trafic et le gain, enfin sur les douleurs
V Nam pessimus quisque... tributaet stipes illuc congerebat< (Tacite, /^/5f.,liv.V.)Quuraaurum,Judœorumnomine,quotannis ex Italia et ex omnibus provinciis Hierosolyma exportari soleret. (Cicer., Pro Flacco.) Remarquez l'expression ea? omnibus 'provinciis, de toutes les provinces, qui atteste la dispersion des Juifs dans tout l'Empire. Les prémices constituaient l'impôt sacré, une sorte de capitation.
2 Adversus omnes alios hostile odium. (Tacit., Hist.^ liv. V.)
" Exuere patriam. ( Ibîd. ) — V. Philon , Contre F/accus; notre philosophe ne parvient pas à justifier ses coreligionnaires de cette accusation.
* Apud ipsos misericordia in promptu, fides obstinata, moriendi contemptus. (Tacite, loc. cit.)
et les humiliations partagées de la persécution, faisaient d'Israël, malgré sa dispersion, une race forte, réservée à un glorieux avenir.
Israël résolut le problème, en apparence impossible, de conserver son autonomie, son union, dans l'éloignement de son centre politique et religieux, Jérusalem, dans l'absence d'un gouvernement national, puisque le sien ne vécut que de servitude, passant de la tyrannie des Perses à la domination d'Alexandre, de celle-ci à l'empire des Ptoléraées, pour tomber dans les mains des Séleucides, puis de là sous la puissance de Rome. Les annales defThumanité- ne nous offrent pas deux exemples pareils d'une si grande énefgie. Un livre, la Bible, servit à cette rate proscrite, asservie, dispersée, de défense, de ralliement, de prince et de patrie.
Dès que la conquête romaine se heurta en Orient à la Judée, elle mit en œuvre les sages principes politiques qui lui ont assuré la domination du monde: la suite dans les desseins, la lenteur, la modération, la persévérance. Pompée, maître de Jérusalem, pénétra dans le temple, mais en respecta les richesses, et se contenta de préparer l'asservissement du pays en favorisant l'un des deux partis qui se disputaient le pouvoir *.
* Dion Cassius, liv. LV. — Josèphe, Guerre Jud., liv. 1. — Cicéron, Pro Flacco.
La religion des Juifs parut aux Romains comme aux Grecs un culte abject et déraisonnable *; elle fut enveloppée dans le mépris et la proscription qui atteignirent les superstitions égyptiennes^ le culte d'Isis et de Sérapis. « Ce sont des rites barbares, disait un illustre consul *, qui déshonorent la majesté de nos institutions et la grandeur du nom romain. » Ce sont des pratiques dangereuses et vaines, ajoutait-on, qui servent de manteau à la débauche, ou de pâture à la crédulité des esprits faibles.
Ces calomnies venaient de l'Egypte ; la Grèce les avait accueillies et grossies. Un grand nombre d'historiens et de philosophes, mal renseignés ou passionnés, avaient ridiculisé, avili le peuple juif, ses mœurs et ses croyances. Il nous suffira de citer, d'après Josèphe ', Manéthon, Posidonius, Théopompe, Polycrate, l'auteur anonyme du Tripoliticon, Chœrémon, Lysimaque, enfin Apion, pour donner une idée de la persistance avec laquelle les Juifs avaient été attaqués et de la note d'infamie qu'on leur avait injustement imprimée. *
Néanmoins on redoutait leur nombre et leur ubi-
' Mos absurdus et ridiculus. (Tacit. Hist., liv. V.)
2 Barbara superstitio... quse ab inslitutis raajorum, gra- Vitate nominis, majestate hujus imperii abhorrebat.
(Cicer., Pro Flacco.)
3 V. Contre Jpion, Uy. 1.
LES JUIFS sots POMPÉE, J. CÉSAR, ETC. 111
quité ; on craignait tout de leur fanatisme, de leur entente merveilleuse, de leur attachement inviolable à leurs lois. Bien qu'ils fussent méprisés et impopulaires, ils tenaient, par leur trafic, des intérêts considérables et des capitaux auxquels il est permis d'attribuer une part de l'influence secrète qui les avait toujours, en dépit de la réprobation générale, protégés contre les entreprises de leurs ennemis.
Les Romains toutefois virent dans les réunions du sabbat, dans le culte du temple de Jérusalem, dans les relations si bien établies avec la Palestine, dans ces ressources accumulées, l'indice d'une organisation souterraine capable de leur susciter de graves embarras. Il fut défendu, sous les peines les plus sévères , de laisser sortir des provinces Y or juif. Le sénat renouvela ce décret rigoureux sous le consulat de Cicéron *. .
Peu de temps après, en Asie, le préteur Flaccus confisqua les prémices, ou, pour parler plus exactement, ce qu'il put en dérober à la vigilance des Juifs. Flaccus fut accusé de concussion ; l'affaire ayant traîné en longueur, les Israélites affluèrent à Rome et vinrent grossir la colonie juive de la capitale. Le jour oii la cause devait être entendue, ils remplirent
* Tum saepius antea, tum me consule gravissirae senatus judicavit, aurum Judaïcumnon oportere cxportari. {P. Flacco.)
le forum '; leurs cris séditieux furent sur le point de provoquer une émeute. Les adversaires de Flaccus avaient, paraît-il *, compté sur cette manifestation pour porter un coup décisif à l'accusé. Ce plan échoua ; mais Gicéron, en nous le révélant, parle du nombre et de l'attitude menaçante des Juifs avec une frayeur peu dissimulée.
La politique romaine à l'égard des religions étrangères consistait à les envelopper toutes dans le même mépris, à les tolérer toutefois autant qu'elles n'étaient point contraires aux lois de l'empire, à les respecter dans les contrées oii elles dominaient, enfin à ne pas permettre que les sectateurs des diverses religions troublassent la paix par leur rivalité et leur intolérance, a A chaque peuple sa religion; quant à nous, gardons la nôtre y> , telle fut la devise qui servit de règle au sénat dans cette grave question '. Les Juifs surent habilement se plier à cette nécessité : sentant qu'ils étaient en face d'un pouvoir fortement organisé, ils tâchèrent, à force de souplesse,
' Et surtout les Degrés Auréliens, endroit fameux par Icî émeutes. C'était là que venaient s'asseoir les gens désœuvrés pour entendre juger les causes; c'était là que se plaçaient les entrepreneurs de succès que l'on recrutait dans la lie du peuple
2 Cicéron, Vro Flacco.
3 Sua cuique civitati relligio est, nostra nobis. (Cicéron Pro Flacco.)
de l'intéresser à leur cause; ils obtinrent, bientôt après ces vexations, le libre exercice de leur culte.
Au milieu des factions qui déchirèrent la république, ce fut d'abord le parti de Pompée qui domina en Palestine. Vers ce temps-là, un Tduméen, rempli d'audace et d'astuce, Antipater, gouvernait la Judée sous le nom du dernier des Asmonéens,- le faible Hyrcan, de concert avec les lieutenants de Pompée, Scaurus et Gabinius. Le pays était d'ailleurs peu tranquille; il fallut, à plusieurs reprises, arrêter les tentatives d'Aristobule * et de ses partisans pour ressaisir le pouvoir. Antipater, dans ces campagnes, devint le frère d'armes de Marc- Antoine, et rendit à Gabinius des services signalés. Le général romain ayant reçu de Pompée l'ordre de faire la guerre au roi Ptolémée, Antipater lui fournit du blé, des armes et de l'argent; il persuada en outre aux Juifs de Péluse, qui avaient en quelque sorte les clefs de l'Egypte dans leurs mains, de faire alliance avec Gabinius *. Plus tard, nous voyons Antipater se distinguer, sous les ordres de Cassius, dans la guerre contre les Parthes.
Survient la grande lutte qui doit renverser Pompée et rendre Jules César maître du monde. Pendant que
* Arislobule, roi des Juifs, avait été détrôné par Pompée et remplacé dans le gouvernement du pays par le grand-prêtre Hyrcan.
2 Josèphe, Ant, Jud., liv. XIV, 10.
Métellus Scipion pressure durement la Syrie et y enrôle des troupes pour Pompée, César délivre le roi juif Aristobule et l'envoie soulever la Judée. Aristobule est empoisonné par Pompée, et son fils Alexandre a la tête tranchée à Antioche *. Antipater réussit à se tenir neutre. Après la bataille de Pharsale, il se rallie avec 3,000 Juifs à Mithridate de Pergame, que César avait envoyé recueillir des secours en Cilicie et en Syrie. Sans les renforts de Mithridate César était perdu ; arrivé à Alexandrie avec 4,000 hommes, il s'était vu assiégé, dans le quartier voisin du Bruchium, par la multitude que le roi avait ameutée. Les quartiers juifs étaient situés près de celui où César se fortifia *, et les faveurs qu'il accorda bientôt après aux Juifs alexandrins semblent indiquer qu'il trouva en eux quelque appui. Il les combla d'éloges, leur reconnut des droits politiques considérables, éloges et droits que le sénat confirma et amplifia. La faveur des Juifs en Orient paraît avoir été mise à haut prix par les deux rivaux qui se disputaient alors l'empire; dans le temps où Pompée, suivi du sénat et des consuls, venait de passer en Grèce, un décret, dont nous trou-
< Dion Cassius, Uv. XLI ; — Josèphe, Guerre Jud., \, 7.
2 V. dans V Aperçu historique sur les embouchures du Rhône, de M. E. Desjardins, la carte d'Alexandrie. Paris, 1866, iD-4".
vons quatre variantes dans Josèphe ', fut rendu pour exempter les Juifs asiatiques du service militaire, et signifié à la ville d'Ephèse, comme étant la première de la contrée, et aux habitants de Cos et de Délos, qui entravaient les réunions du sabbat *.
Cependant Mithridate et Antipater étaient venus mettre le siège devant Péluse '. A la sollicitation du lieutenant d'Hyrcan, les princes d'Arabie et de Syrie envoient des renforts qui assurent le succès aux partisans de César. Péluse est emportée d'assaut ; Antipater monte le premier sur la brèche et remporte l'honneur de cette victoire. L'armée triomphante s'avance vers Alexandrie pour joindre César; les Juifs du pays d'Onias s'opposent d'abord à son passage, puis lui deviennent favorables, par l'entremise d'Antipater, qui leur montre des lettres d'Hyrcan ; enfin les Juifs de Memphis se joignent* aux deux généraux alliés *. Mithridate et Antipater sont arrêtés à la pointe du Delta par le roi Ptolémée qui leur offre ba-
' Josèphe, y/nf/y. Jud.'Ws. XIV^ 10.
- Josèphe, ibidem.
3 Hirtius, De bello Âlexandrino^ 26. -- Josèphe {Antiq. Jud. , XIV, 8) cite trois auteurs grecs, Strabon, Asinius, Hypsicrate, qui confirment ce qui est dit ici du rôle d'Antipater dans cette guerre, et en prêtent un pareil à Hyrcan. Nous ne pouvons contrôler cette citation : les écrits allégués par Josèphe sont malheureusement perdus.
* Josèphe, Antiq. Jud., XIV, 8.
taille. Le nom du lieu, qui s'appela depuis Camp des Juifs, a conservé le souvenir de ce qui se passa en ce jour mémorable ; l'aile droite que commandait Mithridate, enveloppée par l'ennemi, fut dégagée par le général juif, qui sauva ainsi une seconde fois le \ainqueur de Pharsale.
Le dictateur se montra reconnaissant : il rendit, probablement à Alexandrie *, des décrets qui instituèrent Hyrcan et ses fils, à perpétuité, ethnarques et grandsprêtres des Juifs, remirent aux Hébreux une partie des impôts delà seconde année, les exemptèrent de corvée et de tribut. Une colonne de bronze * fut érigée à Alexandrie par les soins de César ; elle mentionna ces décrets et le droit de bourgeoisie qu'avaient les Juifs dans la cité des Ptolémées. La faveur d'Antipaterfutau comble : en vain Antigone, le dernier fils du malheureux Aristobule, vint se jeter aux pieds de César et lui redemander la couronne de ses pères. Antipater l'emporta et obtint le gouvernement de la Judée.
Rentré en Italie et sur le point de passer en Afrique,
^ M. Bonnetty, Annales de philosophie chrétienne, t. IX, 5» série.
2 Josèphe, Contre Àpion, liv. 11. — M. Bonnetty (^«ncr/ec de philosophie chrétienne, t. IX, 5^ série) pense que celte colonne portait les décrets qui concernaient Hyrcan; sans combattre cette opinion, nous pensons pouvoir ajouter qu'elle devait concerner surtout les faveurs accordées aux Juifs alexandrins.
le dictateur donne aux Juifs de nouvelles marques de sa bienveillance et de sa gratitude ; il reçoit une ambassade d'Hyrcan et y répond par un décret qui exempte les Juifs du tribut dans l'année sabbatique, fixe leurs frontières, maintient Hyrcan et sa postérité dans le pontificat, et lui donne, à Rome, le droit de s'asseoir parmi les sénateurs aux spectacles. Ce décret est signifié aux Sidoniens, avec ordre de le mettre dans leurs archives, gravé sur une plaque de cuivre, en grec et en latin *.'
L'année de son triomphe (45 ans avant Jésus-Christ) il rend de nouveaux décrets en faveur des Juifs : « César, dit Suétone *, dissout les confréries , excepté celles dont la fondation était ancienne. » Or nous avons la preuve, dans le décret d'un préteur romain adressé au peuple de Paros-', que celte exception s'appliquait
' Nous savons que rauthenticité de ces décrets est révoquée en doute par quelques érudits. Us contiennent, il est vrai, des erreurs de noms et de faits; toutefois, et bien que nous n'ayons pas dans les allégations de Josèphe une confiance absolue, nous nous rangeons à l'avis du savant Krebsius [Décréta Romanorum pro Jicdxis facta, Leipzig, 1768) et du judicieux M. Bonnelty, pour reconnaître qu'ils présentent des caractères graves de vérité, et qu'ils s'accordent parfaitement avec l'ensemble de la politique suivie par César envers les Juifs. — V. Annales de 'philosophie chrétienney loc. cit.
' Suétone^ Fie de César, xlii. CoUegia, prœter antiquitus instituta, dissolvit.
3 11 y est dit que « Caïus César, dans le décret qu'il a porté
aux Juifs. Vers la même époque, des décrets rendus par les villes d'Halicarnasse et de Sardes, sur Tinvitation des Romains, assurent aux Juifs le libre exercice de leur culte, leur accordent un quartier séparé et l'autorisation de construire des synagogues *.
Une protection aussi constante fut payée d'une fidélité à toute épreuve. Antipater se joignit aux lieutenants de César pour venger l'assassinat de Sextus César, gouverneur de Syrie, et combattre la révolte que Bassus avait soulevée. Les Juifs demeurèrent attachés au dictateur, même après sa mort; ils furent sans doute au nombre de ces hommes perdus que Cicéron
pour défendre toutes les assemblées ( UxMaitxi ) dans la ville, en a excepté celles des Juifs. » A son exemple, le préteur déclare qu'il permet aux Juifs de Parcs de se réunir, de recueillir les prémices, suivant leurs anciens usages (Josèphe, ^nt. Jud., XIV, 10). On voit que le droit de réunion n'est pas chez les gouvernements une préoccupation récente.
* V. dans Josèphe ( Jnt. Jucl., XIV, tO) le Décret de la ville d'Halicarnasse, qui déclare, qu'à l'exemple du peuple romain, et eu égard à sa lettre, le libre exercice de leur culte est accordé aux Juifs ; — le Décret de la ville de Sardes, qui constate que les Juifs se sont rendus au sénat et ont demandé, puisque le peuple romain leur a rendu la liberté de vivre selon leurs lois, qu'il leur soit permis de reprendre à Sardes le cours de leurs anciens usages, qu'on leur assigne un lieu dans lequel ilss'asscmblerontavecleurs femmes et leurs enfants pour prier. Toutes. ces demandes sont accordées; — \e Décret de Publius Servilius, adressé au peuple de Milet qui ordonne de traiter avec égard les Juifs.
LES JUIFS SOUS POrPÉE, .1. CÉSAR, ETC. 119
nous montre , le lendemain de l'ass^assinat du grand capitaine, parcourant la "ville avec des cris de colère et des menaces de vengeance, et qui élevèrent sur le forum un autel surmonté d'un trophée avec cette inscription : Au Père de la Patrie '. Ils veillèrent pieusement plusieurs nuits autour des cendres de leur protecteur, et marquèrent ainsi publiquement le deuil qu'ils ressentaient de sa perte, dans un moment où ces témoignages de sympathie pouvaient leur devenir funestes-, et leur attirer de nouvelles persécutions.
L'influence d'Antipater, devenu par la faveur de César Procurateur de toute la Judée, passa en héritage à Hérode, le plus intelligent de ses fils. L'amitié d'Antoine le soutint contre le parti aristocratique des Juifs qui demandait un roi national et désignait Antigone. En l'an 39, les Parthes, poussés par un réfugié romain, Labiénus, appelés en Judée parle parti d'Antigone, s'emparent de Jérusalem, déposent Hyrcan, le mutilent, font prisonnier Phasaël, frère d'Hérode, et mettent Antigone sur le trône. Hérode, échappé à grand'peine des mains de ses ennemis, accourt à Rome, et intéresse Octave et Antoine aux événements
' Ouum serperet in urbe infinitum malum... iidemque bustum in foro fecerent... et quotidie magis magisque perditi homines, cum suî similibus servis, tectis ac templis urbis minarentur. (Cicéron, T® Pkilippîg.)
* Suétone, Vie de César, lxxxiv.
d20 INTRODUCTION.
de Syrie. Sur la proposition des deux triumvirs, Hérode est proclamé par le sénat roi des Juifs, et Autigone déclaré ennemi du peuple romain \
Dans la querelle qui s'éleva bientôt entre Octave et Antoine, Hérode, ayant embrassé le parti de ce dernier, se trouva après la bataille d'Actium dans une situation très-périlleuse. Sans hésiter, il partit pour l'île de Rhodes oii se trouvait Octave, l'aborda avec franchise, osa rappeler les services qu'il avait rendus à Antoine, et offrit au vainqueur de lui prouver quel ami il savait être. Octave accueillit favorablement Hérode et le maintint roi de Judée. Il lui témoigna même tant d'amitié qu'il voulut faire élever, dans son palais, deux des enfants du roi juif, Alexandre et Aristobule, que leur père avait confiés d'abrd aux soins d'Asinius Pollion.
Auguste traita les Juifs avec toutes sortes d'égards, car il se souvenait de leur dévouement à son oncle. Il permit notamment à ceu* d'Alexandrie de garder un ethnarque ou magistrat national, qu'on appelait aussi l'alabarque. Il écrivit à ce sujetàManius Maximus, président désigné d'Egypte, une lettre où il traçait les bases d'une organisation politique spéciale aux Juifs alexandrins * : l'alabarque
^ Josiphc, Jnt. Jud., XIV, 20.
2 Philon, Contre Flaccus.
devait être assisté d'iin Conseil d'anciens ou Sénat, composé d'environ quarante membres ; ce sénat était l'intermédiaire de l'autorité romaine. La colonie juive de Rome eut une large part, comme nous le savons, aux bienfaits de l'empereur: les réunions du sabbat se pratiquèrent librement ; les prémices furent recueillies sans entraves ; on respecta même le repos du septième jour, observé par les Juifs, dans la distribution des largesses impériales.
Ces marques de paternelle sollicitude furent rehaussées par des témoignages plus éclatants et qui atteignirent presque au niveau de démonstrations politiques. La Judée fut honorée de la visite d'un des familiers d'Auguste, Marcus Agrippa. Agrippa séjourna quelque temps à Jérusalem à la cour d'Hérode-le- Grand, et manifesta hautement son admiration pour la ville sainte, la pureté des habitants, la gloire du temple et les pompes majestueuses du culte. L'envoyé d'Auguste s'en retourna après avoir, selon Josèphe, fait un sacrifice de cent bœufs, chargé des bénédictions d'un peuple enthousiaste, qui, de Jérusalem à Césarée, l'escorta eh chantant ses louanges et jonchant le chemin de branchages et de fleurs *.
S'il faut en croire Philon, le temple reçut de l'empereur lui-même les plus grandes marques lie respect ;
< Josèphe, Ânt. Jud., XIV, 26.
il y fonda à perpétuité un sacrifice journalier composé d'un taureau et de deux agneaux '. L'auteur juif voit dans ce fait le triomphe de la saine religion sur l'idolâtrie, et signale cette pieuse offrande imitée, ajoute -t-il, par presque tous les familiers d'Auguste, comme une "victoire du dogme monothéiste. Nous croyons qu'il serait plus conforme à la vérité d'attribuer à la conduite d'Auguste un mobile politique, sans proscrire absolument, dans un esprit aussi clairvoyant et aussi cultivé, toute espèce de tendance libérale et de pressentiment philosophique.
Ce qui nous paraît moins contestable que ces sympathies de doctrine, c'est la protection dont Auguste couvrit les Juifs dans tout l'empire : il retira les sénatus-consultes que nous avons vus rigoureusement exécutés par Flaccus en Asie. Le texte de l'édit ne nous a pas été conservé ; mais Philon * nous donae celui de la lettre du proconsul Norbanus Flaccus qui signale cet édit aux magistrats d'Éphèse :
« Caïus Norbanus Flaccus, proconsul, aux magis- « trats d'Éphèse, salut. <
« César m'a écrit de permettre aux Juifs, en tous « lieux, de se réunir selon leurs anciens usages, et de « recueillir des sommes d'argent pour les envoyer à
' Légation à Caïus.
2 Ibidem.
« Jérusalem. IJ veut qu'on ne leur suscite aucune « entrave. Je vous fais savoir que j'ordonne qu'il « en soit ainsi. »
A l'ombre d'une protection aussi décidée, aussi efficace, le Judaïsme s'épanouissait par toute la terre; le prosélytisme juif faisait chaque jour des progrès. Sous des dehors faciles et humbles, il était animé d'une rare ardeur et d'une persévérance admirable; il s'insinuait et triomphait dans tous les pays, dans tous les rangs. Par les esclaves et les affranchis, il s'était glissé chez les plus hauts personnages et jusque dans le palais des Césars ; sur les vaisseaux des trafiquants, il avait franchi les mers et fait le tour du bassin méditerranéen ; par le brocanteur, qui parcourait avec son éventaire les rues de la cité et les sentiers des faubourgs, il agissait sur le menu peuple ; il pénétrait la société du bas jusqu'au faîte. D'ailleurs il était commode : il y avait plusieurs catégories de prosélytes*; les uns, admis à l'initiation complète, engagés à l'observance rigoureuse de la loi, étaient dits prosélijtes de justice; les autres, obligés seulement à ne plus faire acte d'idolâtrie, à ne point pécher contre la loi naturelle, à s'abstenir du sang des animaux étouffés, s'appelaient T^rose/y^es rfe laporte'^. Tel fut le cen-
* Bulletin d'archéologie de M. de Rossi, décembre i865. 2 Orelli, n°* 2322 et 2523, le Bulletin d'archéologie précité.
turion Cornélius \ désigné par la formule ordinaire d'homme pieux et craignant Dieu. Cornélius fut la première conquête de l'apostolat chrétien parmi les gentils. La religion nouvelle, en s'affranchissant des pratiques spéciales du mosaïsme, en s'élevant à une conception plus humaine, acquit une puissance d'action incomparable, substitua son prosélytisme à celui des Juifs qu elle dépassa, et dont elle mita profit les efforts antérieurs. Mais n'anticipons pas sur les événements.
A l'époque où nous sommes, la religion juive, par ses doctrines élevées, son culte austère, ses rites symboliques et mystérieux, surtout par l'enthousiasme de ses sectateurs, exerçait, plus que les autres cultes de l'Orient, un vif attrait sur les esprits curieux et les âmes tendres. Il nous suffira de rappeler ici ce que noijs avons déjà dit 'de la demi-conversion du jeune Sénèque.
Les Romains virent dans le prosélytisme des Juifs et des Égyptiens un danger pour lés mœurs de la république. Quand on y voulut porter remède, on s'aperçut que le "mal était général et profond ; presque toutes les femmes avaient prêté l'oreille aux apôtres des superstitions étrangères. Le plus grand éloge qu'on
et l'épitaphe d'un cimetière juif, récemment découvert à Rome sous la voie Appienne dans la vigne Randanini. ' V. ^ctes des apôtres^ p. 106.
LES JllES SOUS POMPÉE, J. CÉSAR, ETC. 125
put faire d'une femme consistait à dire qu'elle était restée pure de superstition *. Les dames du plus haut rang donnaient l'exemple de 'cet entraînement vers' le Judaïsme : Julie, fille de l'empereur, cédant aux sollicitations de son entourage , d'une de ses femmes ou peut-être de quelque esclave, envoya au temple de Jérusalem en présent ' des vases précieux, des coupes d'or, et beaucoup d'autres objets. c( Pourquoi ? ajoute l'historien, qui tient àjustifier Julie du reproche de superstition . Il n'y avait pourtant en ce lieu nul simulacre, et les esprits relativement faibles des femmes ne peuvent concevoir que ce qui tombe sous les sens.... C'est qu'elle s'était formé une raison* virile, et en était arrivée à ce point de lucidité qu'elle percevait plutôt les choses de Tintelligence que les choses sensibles, considérant celles-ci comme les ombres des premières. »
S'il fallait prendre à la lettre les témoignages de Josèphe et de Philon sur l'admiration et le respect d'Auguste envers la religion et lé peuple juifs, nous pourrions, sans hésiter, mettre l'empereur au nombre des pi'osélytes de la porte^ et il y aurait là une exagération notoire. Dans l'impossibilité absolue où nous sommes
• Relligio sine superslitione (Oraison funèbre deTuria, I, lig. 30, 31). — Traité de la superstition^ de Plutarque. — M. Renan, Apôtres, p. 335 et 336.
2 Philon, Légation à Caïus.
de contrôler les assertions des auteurs juifs, il nous reste, pour nous éclairer sur ce point, un curieux passage de Suétone \ qui constate qu'Auguste « avait beaucoup de respect pour les religions étrangères anciennes et approuvées * chez les Romains; qu'il méprisait toutes les autres;.... qu'il ne daigna pas se dé- J;ourner un moment de son cliemin pour visiter le temple d'Apis; qu'enfin il loua son petit-fils Caïus de ce qu'en passant près de Jérusalem il n'avait point sacrifié au dieu des Juifs. »
En comparant ce langage à celui de Philon et de Josèphe, en tenant compte du point de vue tout différent et des idées propres de Suétone, on arrive à conclure qu'Auguste protégea les Juifs par politique, par tradition, par reconnaissance pour leur fidélité à sa famille, mais que cette protection n'alla point jusqu'à ces témoignages de piété et de ferveur qui l'eussent rendu odieux et ridicule aux Romains. Il nous semble donc permis de soupçonner d'exagération les historiens juifs, surtout si l'on songe que leurs allégations, bien affaiblies par le témoignage de Suétone, ne se confirment pas entre elles. Philon en effet raconte avec détail la visite d' Agrippa à Jé-
' ne (TAuguste, xciu.
2 Remarquons toutefois que nous avons déjà trouTCoans celte exception une faveur accordée aux Juifs.
LES JUIFS sors TIBÈRE, ETC. 127
rusalem, et omet de parler du sacrifice de cent bœufs que fit, selon Josèphe, ce noble personnage. Josèphe, à son tour, garde le silence sur la fondation pieuse attribuée par Philon à Auguste dans le temple. Comment expliquer, sur des faits aussi importants, supposé qu'ils soient réels, ce défaut de concordance, entre deux écrivains également préoccupés de faire valoir les titres de leur nation au respect et à l'admiration du genre humain ?