LES JUIF3 SOU? TIBÈRE. — PERSÉCUTION DE SÉJAX
Pendant les sept premières années de Tibère ',1a situation des .Juifs resta telle que l'avaient faite les deux premiers Césars, calme et florissante. La Judée eut un moment d'éclat et de prospérité sous le règne d'Hérode le Grand ; dans tout l'empire le trafic et le prosélytisme d'Israël s'exercèrent sans obstacle; en revanche les synagogues devinrent des écoles de respect et de dévouement envers la famille impériale *.
• Sub Tiberio quies. (Tacit., Hist., liv. V.) ^ PhiloD, Légation à Caïus.
Environ Fan 19 de notre ère, survint à Rome un événement qui eut pour la nation les suites les plus funestes. La protection des empereurs garantissait bien les Juifs des suites de leur impopularité, mais n'était point parvenue à en supprimer les causes ; ces causeSjtoujours agissantes, pouvaient d'un moment à l'autre produire leur effet naturel. Il ne manquait pas de citoyens, attachés aux anciens usages,, qui blâmaient plus ou moins ouvertement la tolérance ou la faveur des Césars, et signalaient comme un signe de dépravation, comme un péril social, les progrès sourds du prosélytisme juif. Un scandale, dont Josèphe * nous a laissé plutôt l'indication que le récit, fournit aux détracteurs des Hébreux l'occasion de nouvelles attaques et de récriminations plus pressantes.
Un Juif, chassé de son pays, était venu se réfugier à Rome. Cet habile charlatan y avait établi une école de Judaïsme, quelque chose d'analogue apparemment, pour l'attrait qu'elle exerçait et le mys'tère dont elle s'entourait, à la loge égyptienne où Gagliostro réunit et fascina les personnages les plus considérables de la fin du dernier siècle. Le nom de ce charlatan nous est inconnu ; car le livre où Philon avait consigné l'histoire de ces événements est perdu. Nous savons qu'il se faisait passer pour un voyant, un prophète, auquel
• Antiq.jud., VIH, 5.
Dieu avait révélé la sagesse renfermée dans les livres de Moïse. Trois suppôts, gens aussi misérables que lui, et qui couvraient l'escroquerie d'un prétexte honnête, le secondaient dans sa tâche de propagateur et dans ses fonctions d'illuminé.
Une dame de qualité, nommée Fulvie, leur tomba entre les mains et fut aisément éblouie. Sa conversion opérée, Fulvie, dans l'ardeur de sa foi nouvelle, ne sut rien refuser à ses initiateurs, et, comme on lui parlait discrètement des présents ou plutôt des aumônes qu'il était d'usage, parmi les frères, d'envoyer en Palestine pour le soulagement des nécessiteux et l'ornementation du temple, elle répondit qu'elle se conformerait avec joie à ce touchant usage et d'une manière convenable à ses richesses et à son rang. Ses largesses furent reçues avec toutes sortes de bénédictions qui mirent le comble à la satisfaction de la dévote matrone.
Combien de temps dura cette exploitation et jusqu'oii furent poussées l'audace des prophètes et la crédulité de Fulvie? Nous n'en savons rien d'une manière précise; mais il est permis de croire que ces dons secrets furent souvent répétés, puisqu'ils finirent par attirer l'attention de Saturninus, mari de Fulvie. Ces" dons ne consistaient pas seulement en or, mais en vases, en coupes, en étoffes de pourpre et autres objets de prix dérobés à la maison. Saturninus surveilla
sa femme et découvrit l'endroit mystérieux où allaient s'engloutir ses trésors. Aussitôt il dénonça la miaison suspecte; une enquête fut ouverte, pendant qu'on faisait le procès aux quatre Juifs. La rumeur publique s'empara de cet événement; les faits révélés constituaient des charges écrasantes; les prophètes furent convaincus de s'être approprié les dons de Fulvie, et cette odieuse escroquerie souleva l'indignation générale *.
Quelques mois auparavant Germanicus, qui commandait' en Orient, avait été appelé à Alexandrie- ^ par une famine subite et cruelle. Le prince avait trouvé les greniers vides, et le peuple, à tort ou à raison ', vivement irrité contre les Juifs chargés de l'approvisionnement de la ville. On accusait de cette affreuse disette leur mauvais vouloir, leur avarice, leur incurie. Germanicus, en portant remède à cette calamité, apaisa ou contint la colère des Alexandrins et sauva peut-être les Juifs d'un massacre. Le souvenir de ce fait encore récent était de nature à aggraver le scandale qui venait de se produire à Rome. L'opinion publique se prononça énergiquement contre les superstitions étrangères : « Pourquoi tolérer, dans une ville policée , les Juifs mis au ban du
* Josèphe, Ântig. jud., XVUI, iv.
^ Tacite, Annal., liv. H. —Suétone, Vie de Tibère^ u\.
3 Contre Apioni liv* Ih
genre humain pour leur hostilité farouche, leur doctrine absurde, leurs mœurs ridicules? Pourquoi souffrir ce prosélytisme coupable qui poussait la femme à trahir la maison, la patrie, les dieux? On laissait ainsi porter le trouble dans les familles et dans l'État. Il fallait en même temps proscrire ces rites égyptiens d'Isis et de ^érapis dont on avait déjà si souvent reconnu le danger. La dignité d'un citoyen offensé et la majesté du sénat exigeaient prompte et pleine justice. »
Tibère était encore dans la première période de son règne où Tacite nous le montre soucieux de maintenir les prérogatives du sénat. Malgré les instances et les supplications des Juifs, qui désavouaient hautement les quatre escrocs, il ne crut pas devoir refuser à l'opinion publique la satisfaction qu'elle réclamait. D'un autre côté Saturninus, qui avait du crédit auprès du prince, pressait celui-ci de le venger. Les faits énoncés au procès fournissaient à tous ceux qui avaient pris parti dans cette affaire pour Saturninus contre les Juifs l'occasion d'alléguer qu'une enquête plus étendue était nécessaire, et qu'elle révélerait des désordregraves qui mettaient la ville et les mœurs en danger.
Le sénat fut saisi de cette enquête et rendit un sénatus-consulte qui portait en substance que la jeunesse juive de Rome serait enrôlée et envoyée au loin dans les provinces, et que le reste de ceux de cette nation
qui n'auraient pas abjuré dans un délai fixé serait chassé de l'Italie *. Les rites égyptiens furent également atteints par ce décret : on rechercha, on saisit les vêtements sacerdotaux, les instruments destinés aux sacrifices, les livres, les offrandes, tout ce qui avait été à l'usage des adorateurs de Jéhovah, d'Isis et de Sérapis, on en fit un aulo-da-fé. Les rigueurs du sénat s'étendaient non-seulement aux Juifs et aux Égyptiens, mais à tous ceux qui avaient embrassé leurs croyances et se refuseraient à les abjurer.
Séjan était alors préfet des prétoriens, tout occupé d'élargir ses attributions et de donner à son emploi une haute importance. Ni Suétone, ni Tacite, ni Josèphe, ne lui attribuent de rôle dans cette affaire ; Philon seul prétend qu'il en joua un, que ce rôle fut considérable, que ses calomnies noircirent les Juifs devant Tibère, qu'il avait juré enfin d'exterminer la nation entière *. Pour expliquer cette assertion de Philon ,nous sommes conduits à penser que Séjan, soit qu'il eût des motifs d'animosité contre les Israélites, soit qu'il voulût faire sa cour à Saturninus, ami du prince, les accusa hautement et fit tout pour leur nuire. Il n'est pas impossible, d'ailleurs, qu'empiétant sur les attributions du préfet de la ville, qui avait la
' Tacite, annales, liv. II, c. lxxxv.
^ Légation à Caïus.
police de Rome et la garde des prisons, il ait exécuté les arrestations qui suivirent ou précédèrent le sénatus-consulte.
Ce qui paraît le plus certain, c'est que Séjan, en vertu de ses fonctions militaires, fut chargé de présider à l'enrôlement de la jeunesse juive, et qu'il y mit du zèle, c'est-à-dire de la cruauté. Non-seulement les jeunes gens, mais encore, aux termes mêmes du sénatus-consulte, tous ceux que leur âge ne rendait pas impropres au service militaire ', furent recherchés avec persistance, arrachés de leurs foyers, entassés dans les prisons. Là on ne leur épargna point les mauvais traitements, en attendant que l'enrôlement fût terminé et que les consuls pussent recevoir d'eux le serment. L'île de Sardaigne était infestée par des brigandages que des montagnes impraticables, des bois marécageux et l'insalubrité de l'air avaient empêché jusqu'alors de réprimer : on résolut d'y envoyer, comme dans une colonie pénitentiaire, sans souci de sacrifier cette canaille, tous les Juifs qu'on pourrait saisir et enrôler *.
La désolation fut grande parmi ces malheureux ; ce n'était pas seulement à l'exil et à la misère qu'ils se voyaient injustement condamnés à cause de quatre
' Quels idonei setas. (Tacite, Annal., liv. Il, c. lxxxv.) 2 Vile daranum si iaterissent! (Tacite, ibid.)
misérables, c'était à toutes les douleurs d'une séparation qui arrachait le père à sa famille et l'enfant à sa mère. « N'était-il pas bien dur à des hommes pacifiques, dévoués à la cause de l'ordre, à la gloire de la maison des Césars, de se voir traités en ennemis publics et en séditieux? Était-ce donc un crime de se montrer attaché aux lois ? Cet attachement, qui aurait dû leur mériter des éloges, ne leur obtiendrait-il pas au moins quelque adoucissement à leurs maux? La calomnie d'impiété dont on les chargeait était si évidemment contraire à la vérité et à l'esprit de leurs institutions, qu'ils pouvaient se vanter d'être les plus pieux des hommes, puisqu'ils étaient les seuls à penser que toute image sensible de la divinité en déshonorait l'idée. Ils n'étaient pas contempteurs des dieux, comme on le disait ; ils ne méritaient pas davantage le nom d'étrangers : ils n'avaient de patrie que le lieu où ils étaient nés, où ils avaient leurs occupations et leur famille. Le soupçon de conspirer était démenti par leur conduite et leurs mœurs pacifiques. »
Telles furent, sans doute, les réclamations que les Juifs persécutés élevèrent sans succès auprès du prince et dans le sénat; telles furent les plaintes qu'ils firent entendre en quittant à regret la ville éternelle.
Cependant Séjan poursuivait sans merci l'exécution du sénatus-consulte. Les vexations dont les Juifs furent l'objet les exaspérèrent, et la plupart résolurent
de refuser le serment militaire qu'on devait exiger d'eux. Ils souffriraient tout plutôt que de faire à leurs persécuteurs cette concession sur leurs usages. La loi défendait de prêter serment qu'à Dieu, et c'était, aux yeux des plus exaltés, manquer à la loi, faire acte d'idolâtrie, que de céder sur ce point, en prêtant serment au prince ou aux consuls. Le plus grand nombre, sous l'influence de ces esprits ardents, se rallia à ce sentiment, et prit la ferme résolution de résister. c( Quel profit, quel soulagement pouvaient attendre de leur soumission ceux qui consentiraient à servir sous les aigles romaines? N'était-ce pas commettre une lâcheté inutile? En refusant le serment, ne se vengeaient-ils pas des humiliations dont on les abreuvait, par un acte de noble indépendance? Ils affirmaient en même temps leur respect pour la loi et leur mépris des usages profanes du paganisme. S'ils encouraient la mort et les supplices, ils échappaient du moins, par une fin prompte, au sort déplorable qu'on leur réservait, à cette longue et cruelle lutte avec la maladie, la faim et la soif qui les attendait sous un climat meurtrier. »
Séjan irrité fit cruellement torturer les mutins; on chassa de Rome et de l'Italie ceux qui survécurent au supplice, en les menaçant d'esclavage s'ils franchissaient jamais les remparts de la ville. Le chef des prétoriens jura d'exterminer dans tout l'em-
pire * cette race fanatique et veilla attentivement à l'exécution des lois qui la frappaient. Il en resta quatre mille qui consentirent à prêter serment et furent déportés. Ce renseignement précieux et certain, puisqu'il nous est donné à la fois par Josèphe et par Tacite % nous permet d'évaluer à quinze ou vingt mille âmes la population de la colonie juive de Rome vers cette époque.
La faveur croissante de Séjan et bientôt son influence souveraine furent de toutes parts sans doute pour les Juifs le signal de nouvelles calamités, que nous ignorons. Des intrigues de cour, et les rivalités qui en furent la conséquence, durent encore raviver la haine du chef des prétoriens. Un prince juif, petit-fils d'Hérode le Grand, frustré par l'ambition de ses oncles et de ses parents, Agrippa, était venu chercher fortune à Rome, en se conciliant la faveur de quelque influent personnage. Adroit, ambitieux, courtisan, il tenait, pour ainsi dire, par son père Aristobule, élevé dans le palais d'Auguste , à la famille impériale; sa mère Bérénice avait été Tamie d'Antonia,
* Philon, Légation à Caïus.
2 d Faclumque patrum consultum ut quatuor millia libertini generis, câ superslitione infecta, in insulam Sardiniam veherentur, coercendis illic latrociniis. » (Tacite, Annales^ liv.
II, C. LXX»r. — TeTfaxt(T-/,iXtcu{ àvôpMTrwv. Josèphc, Ant. jud.,
Uv. XVllI, 5.)
la plus jeune des filles d'Antoine, mariée au premier Drusus'. Antonia avait du crédit, des richesses ; c'était la mère de Germanicus, l'aïeule du futur empereur. Cette princesse avait gardé à Bérénice le plus tendre souvenir; elle reporta cette affection sur Agrippa, dont elle devint l'appui le plus ferme. Son client avait d'ailleurs de quoi flatter l'orgueil de ceux qui s'intéressaient à lui : il était jeune, brillant, magnifique , il aimait le luxe et les plaisirs ; son caractère souple, son esprit ingénieux, le firent rechercher derDrusus, fils de l'empereur, héritier présomptif du trône. On connaît l'inimitié de Drusus et de Séjan ; le ministre ambitieux voyait dans ce prince un obstacle à ses projets : on sait que cette inimitié éclata au point que Séjan fut en public souffleté par Drusus, qui paya de sa vie cette insulte, et périt empoisonné par sa propre femme Livil.la, devenue complice de Séjan. Rieu n'empêche de croire qu'Agrippa, familier de Drusus, prit quelque part à cette querelle, autant à cause de l'affection qu'il avait vouée à Drusus, qu'à cause de la haine qu'il portait à Séjan, le bourreau de sa nation, et que l'animosité de ce dernier contre les Juifs en fut encore augmentée.
* N'oublions pas qu'Antoine avait des liens d'affection avec les Hérodes, et qu'Antipater, le chef de leur dynastie, avait été son frère d'armes en Palestine.
Tant que vécut Bérénice, Agrippa, contenu par les conseils et la prudence de sa mère, se conduisit sagement; sa mère venant à lui manquer, il n'eut désormais plus de frein et s'abandonna à tous les désordres. Après la mort de Drusus, son patron, la situation du prince juif devint difficile : ses ressources étaient épuisées. II avait eu recours à la générosité de Drusus, et en avait reçu d'assez fortes sommes dont il se trouvait redevable au trésor; enfin il était engagé envers d'autres créanciers qu'il se voyait dans l'impossibilité de satisfaire. Tibère venait de frapper d'une disgrâce commune tous les familiers de Drusus, qu'il haïssait et dont il feignait pourtant de déplorer la mort. On signifia à Agrippa que sa présence ravivait les regrets de l'empereur : c'était un ordre d'exil, il le comprit et obéit; cette retraite allait d'ailleurs le dérober aux poursuites des usuriers dpnt il avait réclamé les services. II s'enfuit en Judée et s'enferma dans un château de Tldumée où le découragement le prit ; il songea à se donner la mort. Ici commence la longue série de ses malheurs. La carrière d'Agrippa, succession inouïe de revers et de prospérités , de succès passagers et d'épreuves renaissantes, terminée par une éclatante fortune, est une des plus tourmentées que nous présente l'histoire. Après qu'il eut franchi ce premier pas, on eût dit que sa confiance dans l'avenir s'affermissait à me-
sure que ses maux se multipliaient et que les nuages s'amoncelaient autour de lui. Ce prince mérite une large place dans notre récit : il a pris part aux événements que nous avons à raconter ; il a été l'ami de Drusus, de Caligula, de Claude, et le membre le plus illust)'e de sa famille après Hérode le Grand, le protecteur le plus puissant et le plus dévoué de sa nation pendant les dangers terribles qu'elle devait bientôt traverser.
Tombé soudain d'une vie luxueuse et agitée dans la solitude et la misère, déchu de ses espérances, Agrippa aurait succombé à ses ennuis, sans le dévouement de sa femme Cypros ; elle devina le désespoir de son mari, et supplia Ilérodias *, sœur d'Agrippa, femme du tétrarque Hérode, de venir au secours de son frère. Hérode, cédant aux instances de la belle Hérodias, paya les dettes de son neveu et lui assigna les revenus de Tibériade. Agrippa reçut assez fièrement cette aumône et trouva qu'elle était plutôt faite pour l'humilier que pour le secourir. A quelque temps delàen effet, ayant essuyé à Tyr dans un festin, les reproches d'Hérode, il abandonna Tibériade et la vie désolée qu'il y menait pour se réfugier près du gouverneur romain Pomponius Flaccus, qui commandait alors en Syrie. Là il espérait renouer la
* C'est la même qui, blessée des remontrances de saint Jean- Baptiste, obtint de son mari la mort du prophète.
chaîne brisée de ses intrigues et rencontrer quelque occasion favorable de relever sa fortune. Le prince avait connu Flaccus à Rome ; ce dernier était trèsinfluent auprès de Tibère, riche, élégant, rafliné ^ ; ses goûts et ses liaisons l'avaient rapproché d' Agrippa qu'il aimait et auquel il fit un excellent accueil.
Flaccus avait déjà près de lui Aristobule, frère d'Agrippa; Aristobule détestait Agrippa et parvint à le brouiller avec le gouverneur. Dans une contestation survenue entre deux villes et portée au tribunal de Flaccus, Agrippa, sollicité par des appétits de luxe mal satisfaits, toujours besogneux parce qu'il était insatiable, accepta imprudemment de l'argent de l'une des parties. La corruption fut constatée sur les délations d' Aristobule ; Agrippa se vit chassé honteusement par son hôte.
Cet affront lui était d'autant plus pénible qu'il l'abandonnait sans ressources, presque sans asile, à la misère et à l'abjection. Serait-il réduit à retourner en Judée affronter les dédains d'IIérode et les sarcasmes de ses ennemis? Il y avait bien quelque chance à en-
* « Tibère passa deux jours et deux nuits à boire avec Pomponius Flaccus et Lucius Pison, dans le temps même qu'il travaillait à la réformation des mœurs; et aussitôt après il donna à l'un le gouvernement de la Syi'ie, à l'autre la charge de préfet de Rome, en les appelant, par un billet, ses plus affectionnés. » (Suétone, Fie de Tibère , c. xui.)
Ireprendre le voyage de Rome et à tenter de nouveau la faveur de Tibère : Séjan était tombé, le prince était entouré d'hommes nouveaux parmi lesquels Agrippa allait sans doute retrouver d'anciens amis. Hélas ! les moyens de faire ce voyage, de le faire fructueusement, en s'entourant du luxe convenable, manquaient. Il fallait beaucoup d'argent pour ne pas descendre audessous de la réputation qu'Agrippa s'était faite au sein de la jeunesse dorée de Rome. Marsyas, un de ses affranchis, homme industrieux et dévoué, commença à le tirer d'embarras en empruntant ce qu'il put à Pierre, affranchi de Bérénice. En usurier consommé, Pierre fit porter sur le billet qu'il exigea une somme à peu près décuple de celle qu'il avait versée, et le prince, trop heureux de sortir même à ce prix d'une pareille perplexité, s'élança avec joie sur le navire qui allait le porter en Italie.
On relâcha dans le port d'Anthédon; là, le questeur Ilérennius Capiton, apprenant le passage d'Agrippa et se souvenant de la dette qu'il avait contractée envers Drusus, envoya des soldats réclamer les droits du trésor. Agrippa promit satisfaction, mais, la nuit venue, il mit secrètement à la voile pour Alexandrie.
Échappé à ce péril vulgaire qui pouvait mettre à néant ses grands projets, Agrippa ne songea plus qu'à assurer le succès de son voyage. La tentative était suprême, il fallait réussir ou succomber. L'ac-
cueil qu'il recevrait à Rome dépendait beaucoup du train qu'il afficherait ; l'emprunt qu'il venait de contracter était insuffisant. Son premier soin fut de chercher à Alexandrie de nouvelles sommes plus considérables. Il s'adressa à l'alabarque Alexandre Lysimaque, frère de Philon, qui était puissamment riche. Alexandre refusa d'écouter les propositions d' Agrippa, alléguant sans doute les habitudes de prodigalité qui le réduiraient toujours aux expédients, quelles que fussent ses richesses, et puis le danger d'escompter d'aussi fragiles espérances. Agrippa supplia, certifia le succès, protesta qu'il, se corrigerait, promit de payer exactement : ce fut en vain. Il eût échoué, au début de son entreprise, sans sa femme Cypros qui l'avait accompagné et qui joignit ses instances à celles de son mari. Cypros, dont la vertu et le dévouement conjugal touchaient l'alabarque, obtint que l'on prêtât, sur sa garantie, la somme nécessaire. La moitié de cette somme devait être versée sur-lechamp, le reste serait compté au prince à son arrivée à Putéoli : les biens de Cypros garantissaient cette créance. Ces détails montrent clairement que, dès cette époque, les Juifs traitaient les matières de finance avec une merveilleuse habileté, à peu près à la façon de nos banques modernes, efavec âpre té, môme entre eux.
Après avoir rendu cet immense service à Agrippa,
au péril de sa propre fortune, Cypros, toujours dévouée jusqu'à l'abnégatiou, redoutant de nuire par sa présence au succès de la lutte que son mari allait engager, le quitta pour retourner en Judée avec ses enfants.
A son arrivée, Agrippa écrit à Tibère pour lui demander la faveur d'une audience et l'honneur de grossir sa cour. L'empereur l'accueille favorablement et j'attache à son petit-fils Tibère, le fils de Drusus, ancien patron d' Agrippa. C'était un heureux début. Un coup soudain vint précipiter le prince juif dans des embarras terribles. Quelques jours en effet s'étaient à peine écoulés qu'une lettre de Capiton apprit à l'empereur la fuite nocturne d' Agrippa. Son manque de foi envers le questeur faillit lui devenir funeste :* Tibère irrité bannit une seconde fois de sa présence le petit-fils d'Hérode, ajoutant qu'il ne le re verrait point avant qu'il se fût acquitté envers le trésor. Il fallait ou bien se dépouiller pour faire face à cette nécessité imprévue, ou bien quitter Rome à jamais et abandonner tout espoir de grandeur. Dans cette dure alternative Agrippa eut recours à Antonia qui lui prêta la somme réclamée et le sauva.
Rentré en grâce auprès de l'empereur. Agrippa se trouva en présence de nouvelles difficultés : sous peine de perdre son meilleur* appui, il devait songer à s'acquitter au plus tôt envers Antonia; il fal-
144 INTRODUCÇION.
lait en outre fournir aux exigences journalières de la \ie splendide qu'il menait, satisfaire ses créanciers, calmer leur impatience, étouffer leurs plaintes. Il tomba enfin sur un Samaritain nommé Thallus, affranchi de Tibère, qui consentit à lui prêter une grosse somme d'argent \ Antonia fut désintéressée; Agrippa, sans souci de nécessités trop urgentes, put se livrer tout entier à ses projets.
Il étudia le terrain rempli de pièges, hérissé d'obs^ tacles, sur lequel il était placé. Tibère était vieux ; ses penchants impurs l'avaient entraîné à des excès qui, malgré sa robuste constitution, faisaient présager sa fin prochaine. L'empereur préférait le jeune Tibère à Caïus, fils de Germanicus ; mais Tibère était* un enfant sur lequel on ne pouvait fonder de solides espérances. Caliis, au contraire, dans la fleur de l'âge, habile à dissimuler, avait recueilli la popularité qui s'attachait au nom dé Germanicus : il intéressait beaucoup de grands personnages par sa modestie, parles malheurs de sa maison, par la haine même que Tibère lui avait vouée. Ambitieux, jaloux, Tibère, comme on sait, avait fait empoisonner Germanicus dont les succès militaires et la gloire lui por-
^ Ces faits, que nous empruntons à Joscphe, montrent qu'il y avait parmi les Juifs de Rome autre chose que des colporteurs el des marchands d'allumettes : il y avait aussi des affranchis opulents et usuriers.
LES JUIFS SOLS TIBÈRE, ETC. 14o
talent ombrage ; Agrippine, épouse du héros, ayant exhalé sa douleur et son indignation en termes trop libres devant César, celui-ci la fît maltraiter avec la dernière rigueur par un centurion qui lui arracha un œil : la noble femme prit la résolution de mourir de ^ faim. Des trois enfants qu'elle laissait, les deux aînés, .^, Néron et Drusus, furent immolés aux soupçons de leur aïeul et aux intrigues de Séjan, qui avait pris à tâche de faire le vide autour de Tibère. Près de Calus, l'unique survivant, se rangeait secrètement un parti considérable composé de tous ceux qui plaignaient et admiraient l'infortuné Germanicus, qui détestaient l'empereur et songeaient à l'avenir. Aux premiers rangs de ce parti était Macron, chef des prétoriens, successeur de Séjan; sa femme, Ennia Nœvia, l'avait gagné à cette cause. Caïus avait séduit Ennia, qui se flattait de monter sur le trône avec le futur César : elle en avait exigé la promesse écrite et sanctionnée par serment.
Quelque soin qu'on mît à les cacher, Tibère s'aperçut des progrès de Caïus et s'en offusqua. Plusieurs fois il voulut le faire périr, alléguant son caractère sombre et sauvage, ses appétits grossiers et violents, la rancune qu'il gardait à sa famille paternelle, la haine qu'il portait à son cousin, et ajoutant qu'il élevait un serpent pour le peuple romain. Chaque fois la puissante intervention de Macron le sauva.
Agrippa, en homme clairvoyant, eut bientôt trouvé .^ sa direction ; sans déserter ostensiblement le jeune ^ l'Tibère, ce qui eût blessé l'empereur et l'eût exposé lui-même au reproche d'ingratitude, il se rapprocha de Caïus : c'était pour le fils de Germanicus un utile surveillant dans le camp ennemi , un ami discret et dévoué, en même temps qu'un agréable compagnon de plaisir.
Un nouveau coup du sort replongea Agrippa dans l'abîme dont il venait à peine de sortir à force d'énergie, de patience et d'adresse. Un esclave qui conduisait le char dans lequel il se promenait un jour avec Caïus l'entendit souhaiter la mort de Tibère et faire des vœux pour l'élévation de son ami. Tibère l'apprit : ordre fut donné à Macron de jeter en prison Agrippa. Le chef des prétoriens, secrètement dévoué aux partisans de Caïus, feignit de ne pas entendre ; mais quelque temps après, l'empereur ayant aperçu Agrippa dans le cirque^ l'ordre fut réitéré et cette fois exécuté. En vain le prince se précipita aux pieds de César, implora sa clémence, demanda à se justifier;' tout fut inutile* On le garrotta sur^e-champ, sans respect pour la pourpre dont il était revêtUj et on l'attacha au tronc d'un arbre devant le palais.
Couvert de honte , exposé aux ardeurs d'un soleil torride, tourmenté par une soif affreuse , l'infortuné s'abîmait dans de douloureuses pensées, quand un
Les juits sous tibère, etc. 147
hibou vint ' se poser sur l'arbre au-dessus de sa tête. Un soldat germain, également captif, témoin de ce présage, prédit à Agrippa sa glorieuse destinée, et dans les ténèbres où il était plongé fit luire à ses yeux un rayon d'espérance. Pendant les trois mois que dura sa captivité, le prince garda confiance en l'avenir ; il savait qu'il avait jeté les bases de sa grandeur future et attendait patiemment le moment de recueillir le fruit de ses efforts.
Revenons sur nos pas pour reprendre l'histoire des relations des Juifs avec l'Empire durant la faveur de Séjan. Habitués aux revers de celte sorte, les Israélitesparurent s'amollir sous la puissante étreinte du chef des prétoriens; ils se courbèrent pour laisser passer lorage. Ils souffrirent donc, sans oser se plaindre, qu'on empêchât les réunions du sabbat, qu'on souillât les proseuques, qu'on confisquât les prémices. Ils se contentèrent de redoubler de vigilance, de discrétion, d'humilité. L'espoir n'a jamais abandonné ce peuple au sein de la plus extrême détresse.
La Judée même était traitée alors en pays conquis par une créature de Séjan, Pontius Pilatus qui, enl'année 26, avait remplacé le procurateur YalériusGratus. Pontius se montra dur et hautain et laissa en Palestine le
' Voir, pour tout ce qui concerne la vie surprenante d'Agrippa, Josèphe {Antigi jud.,\i\. XVIII, S).
souvenir exécré d'un tyran. Philon dénonce à la postérité * ses sentences vendues, ses rapines, ses dénis de justice, les supplices qu'il infligea à des innocents, la mort d'un grand nombre de citoyens qu'il fit périr sans jugement. Il alla jusqu'à violer, au risque d'un soulèvement, les usages religieux des Juifs qu'on avait jusqu'alors constamment respectés dans leur pays. De Césarée, il envoya des troupes qui avaient ordre de pénétrer dans la ville sainte avec leurs enseignes sur lesquelles se trouvaient les images voilées des Césars. L'enceinte de Jérusalem ne devait pas être souillée de ces images idolâtres. La profanation fut consommée pendant la nuit. Les Juifs envoyèrent une députation au procurateur pour le supplier d'enlever ces images. Pilate refusa. Les députés se jetèrent à terre et restèrent prosternés cinq jours et cinq nuits, selon Josèphe, qu'il nous semble permis de taxer d'exagération. Le procurateur, obstiné dans sa résolution, menaça de mort les importuns et les fit même entourer par des soldats qui, à un signal donné, mirent l'épée à la main pour les égorger. Les Juifs s'écrièrent qu'ils acceptaient le martyre plutôt que l'abomination. Pilate céda enfin en présence de ce désespoir, mais de mauvaise grâce et à regret *.
' Légation à Caïus.
' Jojcphe, Guerre jiul.^ liv. II, 9.
Il prit bientôt sa revanche de cet échec : voulant employer le trésor du temple à la construction d'un aqueduc, il feignit de consulter le peuple, qui refusa son consentement. Pilate avait prévu cette résistance dont il ne se souciait nullement; son intention éUût de braver les Juifs ; il avait aposté parmi la multitude des soJdats déguisés qui tirèrent des bâtons de dessous leurs habits et en frappèrent tous ceux qui s'offrirent à leurs coups. Le peuple poursuivit de ses murmures, de ses railleries, de ses insultes, le procurateur; on alla même jusqu'à lui jeter des pierres quand il paraissait en public.
Néanmoins les Juifs n'osaient trop remuer; ils attendaient avec résignation des jours meilleurs ; de toutes parts ils élevaient au ciel des mains suppliantes et demandaient à Dieu, pour panser leurs blessures, le baume de la vengeance. La vengeance arrivait : Séjan tomba. Le bruit de sa chute fut pour Israël comme la proclamation d'une nouvelle délivrance ; le temple et les synagogues retentirent d'actions de grâces. La nation opprimée put enfin respirer ; ses défenseurs, muets depuis longtemps, apportèrent au souverain leurs félicitations et leurs vœux: Séjan, disaient-ils, n'avait calomnié et persécuté les Juifs * que parce quilles savait attachés à César, parce qu'il redou-
^ PhiloD, Légation à Caxus.
tait la résistance qu'ils opposeraient à ses desseins ambitieux. Tibère, par haine de Séjan, par mesure de bonne politique, par équité peut-être, suspendit les rigueurs exercées contre les Juifs. Il fut mandé aux gouverneurs, dans tout l'empire, de ne pas les traiter en nation ennemie, de n'inquiéter que le petit nombre de ceux qui seraient trouvés coupables d'avoir enfreint les lois. César déclarait qu'il ne fallait rien entreprendre contre les usages de ce peuple dont l'humeur était pacifique et dont les institutions tendaient au maintien de l'ordre '.
Cet édit est probablement de l'année 31 ou 32, et fut rendu peu de temps après la ruine de Séjan. Soit que Pontius fût engagé dans une série de vexations dont il ne pouvait trop soudaincj:nent se départir, soit qu'il n'eût pas encore connaissance du revirement politique accompli en faveur des Juifs, il se trouva environ à cette époque dans la plus grande anxiété. Il avait - consacré des boucliers d'or dans l'enceinte de Jérusalem, dans l'ancien palais d'Hérode. Ils ne portaient aucune image ni rien qui fût expressément interdit par la loi, mais seulement les noms de celui qui les avait dédiés et de celui auquel ils étaient dédiés. Une députation, composée de l'élite de la noblesse, va trouver Pilate,
* Philon, Légation à Caïus.
* Ibid.
LES JUIFS SOUS TIBÈRE, ETC. 15i
qui lui répond par un refus plein de roideur. Le peuple s'indigne: « Le procurateur, se dit-on, cherche des prétextes de guerre, il veut pousser à boutla patience de ses sujets ; s'il lui faut absolument du sang, il en aura.» Ladéputation, grossie d'une foule de citoyens notables, fait une nouvelle tentative. Le langage des Juifs s'affermit: «Tibère ne'veut rien changer à nos usages, son dernier édit le porte. Montre-nous, disent-ils à Pilate, un édit plus récent, une lettre de l'empereur qui t'autorise à nous vexer delà sorte ; en ce cas nous nous adresserons à la justice et à la clémence de César. Ne crains-tu pas de paraître pousser au désespoir et à la révolte une nation malheureuse dont les destinées te furent confiées pour son bonheur, la paix de l'empire et la gloire du nom romain ?» '
Ces menaces, cette assurance, mirent le comble à l'irritation du procurateur, qui était violent. S'il n'eût consulté que son dépit et sa rancune, il eût fait chasser ignominieusement du prétoire la députation qui le bravait ainsi. Mais, contenu par la crainte d'un soulèvement et la conscience de son impopularité , enchaîné par son ambition qui lui faisait redouter une guerre en Judée, une accusation à Rome, enfin une disgrâce, il dévora sa colère et fit une réponse évasive. Les Juifs comprirent que Pontius, se trouvant pris dans ses filets, ne pouvait ni avancer ni reculer. En bravant l'indignation publique, il provoquait la ré-
volte ; c'était pour lui l'exil, la mort peut-être, en tout cas la ruine de sa fortune : car Tibère, désormais caché à Caprée, n'entendait plus prendre souci que de ses débauches et voulait à tout prix la paix. En cédant aux menaces de ses sujets, il encourait le reproche de légèreté dans ses desseins, de faiblesse dans sa conduite, et l'empereur ne lui pardonnerait pas sans doute d'avoir compromis la dignité du commandement. Et puis comment se résoudre à traiter avec le peuple qu'il avait jusque-là gouverné avec tant d'arrogance ?
Les Juifs adressèrent une lettre remplie d'humbles supplications à Tibère, qui, apprenant l'audace et la dureté de Pontius, entra, contre son ordinaire, dans une violente colère. Sur-le-champ il écrivit au procurateur, en termes très-vifs, qu'il eût à enlever de Jérusalem les boucliers, objet du débat, pour les transporter à Césarée, dans le temple d'Auguste ; que sa conduite méritait le blâme le plus sévère et compromettait la paix; qu'il était juste et nécessaire de ne pas blesser le sentiment national des Juifs \
L'issue donnée à cette querelle, par l'intervention
favorable de Tibère, nous autorise, en l'absence
d'indications chronologiques chez Philon, à la placer
après la ruine de Séjan, c'est-à-dire l'an 31 ou 32.
* Philon, Légation à Caïus. '
LES JUIFS sors TIBÈRE, ETC. 153
Cette circonstance explique l'attitude impartiale et même embarrassée que les évangiles attribuent au procurateur dans le procès de Jésus, qui eut lieu l'an 33. Si Pilate n'eût pas récemment subi cet échec au tribunal de César, il n'aurait pas adouci les allures hostiles que Josèphe et Philon s'accordent à lui donner dans ses rapports avec le peuple juif. Il eût suffi, au contraire, qu'on lui demandât, au nom de la loi religieuse du pays, de ratifier la condamnation de Jésus pour qu'il s'y refusât obstinément. Il se contenta de déclarer, après avoir interrogé le prophète, qu'il ne trouvait en lui rien qui méritât la peine capitale. Sur les instances des prêtres, il le renvoya au prince de son pays, le tétrarque Hérode, qui se prononça contre Jésus. Avant de céder, Pilate essaya vainement de désarmer la populace par la flagellation de l'accusé. Les instances devinrent plus vives et se mêlèrent de menaces : « D'après la loi, Jésus devait mourir; il fallait exécuter la loi, c'était la volonté de l'empereur. Jésus avait d'ailleurs voulu se faire roi des Juifs, et il n'y avait d'autre roi que César. C'était trahir César que de refuser ou de différer la punition de cet attentat. » Cette raison parut décisive au courtisan , il eut peur d'être accusé de manquer de zèle. Néanmoins, sachant que Jésus avait un parti nombreux, et dans la crainte que son supplice ne provoquât des désordres ultérieurs, il prit soin de dégager
ayec éclat sa responsabilité de l'acte qu'on le forçait de ratifier ; il se fit apporter de l'eau et se lava les mains devant le peuple, déclarant qu'il ne voulait pas se charger du sang de cet innocent.
La foule en délire et fanatisée lui répondit par des cris d'ironie : « Que son sang retombe sur nous et sur nos fils ! » Le crime du Golgotha devait s'ajouter à tous les griefs dont la nation juive était déjà chargée aux yeux du genre humain. Depuis près de vingt siècles, le souvenir ineffaçable du gibet de Jésus poursuit comme une malédiction la race d'Israël partout proscrite, partout persécutée, objet d'horreur ou de mépris, et paraissant porter le poids de son engagement devant le procurateur Pontius : «Que son sang retombe sur nous et sur nos fils ! »
Jl y a cependant quelque chose de plus étonnant pour nous que cette prodigieuse destinée accomplie à travers l'outrage et la persécution : c'est l'attachement inviolable d'Israël à la tradition des ancêtres et sa constance à travers de si terribles épreuves, c'est son immuabilité au milieu des secousses politiques qui ont bouleversé l'Asie et l'Europe, et qui entraînent races, peuples, dynasties, institutions dans un tourbillon dévorant. Le Juif ne s'est jamais mêlé aux autres races, il a résisténon-seulementauxsupplices, maiSjCequiestplus admirable, à cette action absorbante des milieux que l'histoire nous montre partout ailleurs victorieuse; il
s'estperpétuéparminous comme un monument vivant, un débris merveilleux d'un monde disparu.
La chute de Séjan ouvrait aux Juifs une ère nouvelle de prospérité. Ils affluèrent bientôt en Italie et à Rome ; dix ans plus tard Claude les y trouva en tel nombre * qu'il jugea impossible de les chasser sans tumulte.
Cependant la fin de Tibère approchait : le vieillard luttait avec une sombre énergie contre le mal. Il eut une défaillance : on le crut mort. A peine le bruit de cet événement se fut-il répandu qu'une joie immense éclata; Caïus se vit tout-à-coup entouré d'une foule empressée de saluer le nouveau César. Marsyas recueille avec transport la nouvelle et court la porter à son maître. Il arrive haletant, ivre de bonheur, et, se jetant dans les bras d'Agrippa, lui dit à l'oreille en hébreu : a Le lion est mort » ! Le centurion qui avait la garde du prisonnier cède à l'entraînement des
* Dion Cassius, liv. LV.
deux Juifs. Les fers d'Agrippa tombent ; mais, tandis qu'assis à table avec Marsyas et le centurion il fête sa liberté, un autre messager survient : la défaillance de l'empereur était feinte, il est debout à cette heure, il sera le lendemain à Rome ; Caïus, abandonné, flotte incertain de l'attitude qu'il doit prendre et tremble pour sa vie. Le centurion, furieux de se voir ainsi compromis, se jette sur Agrippa qu'il veut égorger. On le désarme avec peine en lui jurant de tenir secret ce qui s'est passé.
Le 16 mars de l'an 37 Tibère eut une nouvelle défaillance ; Caïus impatient, assuré du concours de Macron, l'étouffa de ses propres mains. Le testament de l'empereur fut ouvert : il instituait Caïus et Tibère ses héritiers par moitié et les substituait l'un à l'autre. Le sénat donna l'empire à Caïus.
Salué à son avènement par l'allégresse la plus vive, le nouveau César justifia cet accueil par une série de mesures généreuses ; il restitua le droit de suffrage au peuple et certaines prérogatives abolies au sénat, publia de nouveau les comptes de l'empire, rapporta des décrets injustes ou rigoureux de Tibère, réhabilita la mémoire de ceux que son aïeul avait injustement flétris, proclama une amnistie générale et brûla publiquement les pièces qui compromettaient bon nombre de grands personnages dans la persécution infligée sous le règne précédent à sa famille et surtout à sa
mère Agrippine. Agrippa, tiré de prison, reçut des mains de l'empereur, en témoignage d'amitié, en récompense des maux qu'il avait soufferts pour lui, une chaîne d'or égale au poids de celle qu'il avait portée durant sa captivité. Plus tard, de retour à Jérusalem, Agrippa suspendit cette chaîne dans le temple en souvenir de ses infortunes et de son triomphe. Philippe le tétrarque, frère d'Hérode le Grand, étant mort, l'empereur saisit avec joie l'occasion d'honorer son cher Agrippa : il lui conféra la tétrarchie de son oncle avec le titre de roi et les insignes de la préture romaine. En attendant qu'il prît possession de son trône, Caïus, voulant le Retenir près de lui pour célébrer son avènement, envoya Marullus gouverner ses Etats.
La joie éclatait dans tout l'empire : des victimes innombrables tombaient chaque jour sous la hache des sacrificateurs; ce n'étaient, de toutes parts, que fêtes et chants d'allégresse ; les autels fumaient jour et nuit d'un encens qui portait au ciel la reconnaissance du genre humain. On croyait tenir avec Caïus la plénitude de tous les biens publics et privés.
Les plus clairvoyants ne partageaient point cette ivresse ; à leurs yeux Caïus jouait de ruse, il n'avait pas oublié les ennemis de sa maison et attendait l'occasion de se venger; les pièces qu'il avait publiquement brûlées n'étaient que des copies dont il gardait soigneusement les originaux, pour s'en servir au be-
soin contre ceux qu'il paraissait amnistier *. Il venait de déclarer au sénat qu'il adoptait le jeune Tibère, mais cette démarche hypocrite, qui jouait l'intérêt, couvrait une trahison : il rejetait ainsi au second rang celui que leur aïeul avait fait son égal et son cohéritier ; il supprimait les droits de son cousin et mettait un obstacle insurmontable à ses prétentions légitimes. Le but de cette conduite était d'obtenir une popularité qui le mît à l'abri du blâme et lui permît de tout oser.
Ces inquiétudes, ces soupçons, étaient confirmés par l'expérience du règne précédent; Tibère avait commencé son principat en philosophe pour finir en tyran impur et sans entrailles. Les nobles personnages qui avaient vécu à la cour et connaissaient le caractère violent et vindicatif de Caïus, ses appétits de débauche, ses orgies secrètes du vivant de Tibère, n'étaient pas suffisamment rassurés par ces allures calculées et cet étalage de dispositions généreuses.
Depuis cinq ans Avilius Flaccus, probablement un parent du gouverneur de Syrie, administrait l'Egypte ; sa présidence devait durer une année encore. L'élévation de Caïus lui fit concevoir des craintes mortelles : Flaccus était l'un de ceux qui avaient contribué avec Séjan à persécuter la maison de Germanicus ; on
' Dion Cassius, liv. LV.
croyait même qu'il n'avait pas été étranger par ses délations à la fin tragique d'Agrippine. Plus tard, voyant les deux fils aînés de Germanicus, Néron et Drusus, supprimés, pensant que l'aversion de Tibère pour Caïus ne laissait à celui-ci aucune chance de régner, Flaccus s'était attaché à la fortune du fils du second Drusus, le jeune Tibère.
Il avait tout à redouter du ressentiment de Caïus. Il s'appliqua à le désarmer par l'enthousiasme qu'il afficha, par les discours pleins de basses flatteries et de louanges outrées qu'il adressait en toute occasion en son honneur au peuple d'Alexandrie. Il s'étudia à gagner la faveur de la multitude, pour éviter les accusations qui assaillaient fréquemment les gouverneurs sortant de charge et qui offriraient à l'empereur un prétexte d'assouvir sa haine.
Jusque-là il avait dirigé les affaires d'une main ferme ; son administration vigilante et sévère, en portant l'ordre dans l'armée, les finances, la police, lui avait valu l'estime des bons citoyens, la haine des démagogues et des fonctionnaires infidèles. Les ennemis de Flaccus exploitèrent habilement son désir de popularité, ses hésitations, sa terreur.
Comme dans beaucoup de villes d'Orient il y avait à Alexandrie des hétéries ou confréries qui couvraient le désordre, la débauche, l'oisiveté, du manteau de la ^ bienfaisance ou delà religion. Ces (iorporations deve--™
naient souvent des foyers de conspiration, des écoles de démagogie : elles furent proscrites dans l'empire par des lois sévères qui atteignirent quelquefois les réunions du sabbat des Juifs et celles des chrétiens *. Isidore , l'un des clinarques * les plus influents d'Alexandrie, s'était d'abord insinué dans les bonnes grâces de Flaccus , puis, voyant diminuer son influence, avait ameuté la plèbe contre le gouverneur. La fermeté de ce dernier déjoua les tentatives d'Isidore et mit au jour ses manœuvres coupables ; il eût payé cette entreprise de sa tête, s'il ne se fût dérobé à la mort par un exil volontaire. Rien n'empêche de penser que, du sein de cet exil, le clinarque garda des rapports avec les hétéries alexandrines, que ses conseils et la haine contre Flaccus, qu'il avait léguée à ses nombreux amis, furent la première source des embarras du gouverneur et des désordres qui ensanglantèrent bientôt la ville.
Le découragement de Flaccus se faisait sentir de plus en plus, car les nouvelles de Rome aggravaient chaque jour ses alarmes. Caïus, à peine délivré du joug que la peur lui imposait du vivant de Tibère, s'était abandonné avec une sorte de frénésie à ses hideux penchants; on eût dit qu'il cherchait à se démon-
^ V. la, lettre curieuse de Pline à Trajan. * C'est le titre que portait le chef d'une hétérie ( Philon, Contre Flaccus). ,
trerson affranchissement. Il ne courait plus comme jadis les mauvais lieux, de nuit, sous un déguisement ; il étalait au jour son impudeur avec l'insolence d'un maître absolu, avec la brutalité d'une nature impé-
tueuse et sans frein. Ni la vertu, ni le rang, ni le sang, n'arrêtaient ses infâmes désirs ; les matrones les plus respectables, les femmes des plus hauts personnages, ses propres sœurs, furent immolées à sa lubricité. Il se livrait à la gloutonnerie et au vin comme le plus vil esclave. Ces excès, que la nature outragée vengeait souvent par des vomissements, étaient suivis de nouveaux excès; des orgies se succédaient sans interruption, 011 le vice et la somptuosité rivalisaient de prodiges. Dans les intervalles de ces honteux plaisirs, Caïus, oublieux de la dignité du commandement, portait au théâtre, devant les mimes, les chanteurs ou les danseurs, la même passion, la même indécence : il accompagnait la danse de ses gestes, la musique de son chant. Cela dura environ sept mois. Temps heureux en comparaison de celui qui suivit!
Il fallait une vigueur peu commune pour résister aussi longtemps à de telles monstruosités. Caïus enfin tomba malade ; un philtre que lui donna une femme qui voulait fixer son inconstance en fut, dit-on, la cause. Le mal, s'il est permis d'en juger par la nature des excès qui l'avaient précédé et par ses suites, était surtout nerveux. La nouvelle du danger de
l'Empereur changea partout la joie en tristesse ; ce fut un concert universel de vœux et de supplications pour la guérison du prince bien-aimé. César guérit, pour le malheur de l'humanité, aux acclamations de l'Empire.
Son caractère, à partir de ce moment^ devint ombrageux et féroce. Son cousin Tibère, qui l'inquiétait, fut accusé de conspirer, d'avoir souhaité la mort à l'Empereur, de vouloir s'emparer de Rome. Le malheureux enfant fut contraint de se tuer : par un raffinement barbare, Caïus^ alléguantla majesté inviolable de la famille des Césars, défendit que personne portât sur la victime une main sacrilège. C'était insulter la pitié; c'était, par une odieuse ironie, attester dans le crime môme le respect dû aux choses saintes.
Macron essayait en vain d'arrêter Caïus sur cette pente fatale. Appuyé sur la double autorité de l'âge et des services rendus, il rappelait librement l'Empereur à la dignité du pouvoir suprême; à table, il le réveillait ou contenait ses éclats de rire; au théâtre, il le poussait du coude et lui recommandait la décence. Marcus Silanus, chef d'une des plus nobles familles patriciennes, et dont Caïus avait épousé la fille, morte depuis peu, joignait parfois ses remontrances à celles de Macron. Tous deux payèrent de leur vie leur courage et leur amitié. Son amour coupable pour Ennia Naevia, cause première de tous ces crimes, ne laproté-
gea pas : instrument désormais inutile et embarrassant^ Caïus la brisa sans pitié !
Flaccus avait espéré que le parti du jeune Tibère, qui était le sien, profitant de l'indignation soulevée par ces saturnales, conspirerait pour donner le trône au fils de Dru sus. Quand il apprit l'assassinat du jeune prince, il vit qu'il était sans ressource entre les mains de son ennemi. Un appui lui restait dans l'amitié de Macron : cet appui lui manqua bientôt. Flaccus vécut dès lors d'incertitude et d'angoisse. Les Hétéries ressaisirent leur ancienne influence et s'en servirent d'abord pour faire ressentir aux Juifs les effets de la haine séculaire qui subsistait contre eux à Alexandrie. La cité fut à la merci d'une populace séditieuse, oisive, ayant ses chefs, ses réunions, son mot d'ordre. Le gouverneur, dans un but de popularité, consentit à servir les passions de la foule et se montra hostile aux Juifs.
Une circonstance malheureuse vint précipiter les événements. Agrippa partit de Rome vers le mois de juin de l'année 38, pour aller prendre possession de ses États. Il passa par Alexandrie, sur le conseil de l'Empereur, dit Philon\ qui cherche à justifier le roi du reproche d'insolence et n'y parvient pas complètement. Notre auteur ajoute qu'il arriva de nuit
' Légation à Caïiis.
chez son hôte, probablement Alexandre Lysimaque, car il voulait éviter tout éclat. Le président fut blessé au vif : le passage d' Agrippa à Alexandrie n'était pas nécessaire ; quel était son but, sinon d'humilier le gouverneur, de jouir de ses craintes, d'insulter à ses espérances déçues, de l'avilir par la splendeur d'une dignité qui éclipsait la sienne? Flaccus dissimula : Agrippa, roi de Judée, ami de César, fut traité par lui avec toute sorte de respects ; mais la multitude, excitée en secret, poursuivit de ses quolibets et de ses sarcasmes le prince juif; on le joua même sur le théâtre. On prit un fou nommé Garabas, on l'affubla de guenilles qui figuraient le manteau royal, on le couronna d'un diadème de papier, on l'arma d'un sceptre de roseau, on l'éleva enfin sur un tréteau, on le salua du titre de MarÎ7i^ qui dans la langue syriaque signifie roi ; on l'entoura d'une escorte grotesque et chacun lui fit sa cour. Flaccus, feignant d'ignorer ce qui se passait, ferma les yeux sur cette farce injurieuse. Agrippa partit ulcéré, emportant le désir et presque la certitude de la vengeance.
Les Juifs cependant murmuraient; Flaccus, irrité, importuné, les rudoya. Quelques séditieux, obéissant à un mot d'ordre, ayant crié dans la place publique qu'il ïallait dédier des statues à César dans les proseuques, la foule s'y rua aussitôt. Flaccus, d'après Philon, aurait été prévenu de cette entreprise; on
lui avait promis, s'il voulait la souffrir, les faveurs du peuple d'Alexandrie. Les Juifs, placés dans une situation terrible, entre le respect dû à César et leur attachement à la Loi, couraient, en résistant, le danger de se faire traiter en ennemis publics. Ils résistèrent néanmoins avec courage, mais sans succès, à cause de l'hostilité sourde du président.
Flaccus, trop habile pour assumer la responsabilité de ces désordres (car, s'il craignait la multitude, il redoutait aussi les délations des Juifs), parut s'occuper de rétablir la poix. Il manda l'alabarque et son conseil; une sorte d'enquête fut faite qui eut pour résultat de recommander aux deux partis la modération. Les Juifs indignés protestèrent ; les statues placées dans les proseuques en furent enlevées; la foule recommença ses vexations, les scènes de tumulte devinrent fréquentes et prirent un caractère de plus en plus violent; on en était venu à des rixes sanglantes.
C'était au mois de juillet de l'an 38, peu de temps après le départ d'Agrippa. L'Empereur venait d'ordonner un deuil dans tout l'empire à cause de la mort de Drusilla, sa sœur favorite ; les boutiques des deux quartiers juifs étaient fermées à l'occasion de ce deuil. Ce fut le moment qu'on choisit pour attaquer les Juifs à l'improviste. Flaccus, dans un édit rendu quelques jours auparavant, les avait quahfiés d'eV;Ym-
gers * : on ne crut plus devoir garder avec eux aucune mesure. La multitude envahit les quartiers Israélites, les boutiques furent enfoncées; ce fut un pillage comme on en voit dans une ville prise d'assaut. Les Juifs, traqués de toutes parts, se retranchèrent dans le quartier le plus étroit et le plus facile à défendre et ils y soutinrent une sorte de siège, résolus pour la plupart à mourir*. L'entassement et la famine en firent périr un grand nombre : ceux qui furent surpris tentant de s'évader subirent les plus atroces supplices.
Flaccus débordé se repentait peut-être d'avoir lâché la bride à ces passions funestes. Il intervint de nouveau pour rétablir la paix ; et, au mépris de toute équité, n'ayant qu'un but, apaiser la fureur populaire, il fit battre de verges en pleine place publique les membres du sénat juif : cette flagellation fut accomplie non par les spathéphores ^, comme c'était un privilège des
' On sait que dans le Droit romain les peregrini ou étrangers sont soumis à une juridiction spéciale et qu'ils ne jouissent point des privilèges des indigènes.
* Les quartiers juifs étaient situés au sud-est d'Alexandrie, près du Bruchiura, sur les ports formés par le lac Maréolis, près du canal qui reliait le Nil à la ville. 11 ne faudra donc pas s'étonner de lire dans le Contre Flaccus qu'on assassinait les Juifs sur tes quais du fleuve. — V^ dans Vjperçu historique sur les embouchures du liMne, de M. E. Desjrudins, la carte d'Alexandrie et l'indication des atterrissemonts modernes.
^ C'était le nom que perlaient les licteur? d'Alexandrie, à
SOUFFRANCES DES JII*S SOtS CAIUS. 167
citoyens d'Alexandrie, mais par les bourreaux qui châtiaient les esclaves. Israël, subissant la peine du talion, souffrait le supplice et les humiliations du juste mis en croix sur le calvaire, cinq années auparavant; il était, comme lui, battu de verges, livré aux tourments, et bafoué dans la personne du roi national. On était arrivé aux derniers jours du mois d'août, époque de la naissance de Caïus. Les réjouissances auxquelles donnait lieu cette fête, l'usage de faire grâce aux criminels, ou du moins de surseoir à leur exécution, n'arrêtèrent pas les rigueurs de Flaccus. Les Juifs toutefois ne manquèrent pas de présenter au président une adresse qui contenait leurs vœux pour la prospérité du prince et un édit de leurs magistrats, faisant mention des honneurs qui lui avaient été rendus.. Ils demandèrent qu'on les autorisât à envoyer une députation à Rome. Flaccus, effrayé des suites funestes qu'une telle démarche pourrait attirer sur lui, parut revenir à des sentiments plus justes ; il loua les Juifs de leur modération, les félicita de leur zèle, ajouta qu'il voulait porter lui-même aux pieds de César l'expression de leur piété et, le témoignage de leur sagesse; puis, satisfait d'avoir pour le moment conjuré le péril, il garda l'édit, et se tut sur l'adresse:
.cause des baguettes longues dont ils étaient armés (Philon, Contre Flaccus).
il voulait se préparer contre les Juifs des arme^ et les rendre odieux à la cour.
Bientôt après l'hostilité du président reparut : il accusa les Juifs de conspirer. Ils s'armaient, disait-on, en secret, et n'attendaient plus qu'un signal de leurs chefs pour se venger; accusation mensongère, ajoute Philon, qui servit à Flaccus de prétexte pour commettre de nouvelles vexations. La suite des événements montra que les Juifs savaient combattre et se venger à l'occasion, et que les défiances du gouverneur pouvaient avoir plus de fondement que notre auteur ne veut leur en reconnaître. Flaccus fît ordonner des perquisitions qui n'eurent d'autre résultat que de porter aiu comble l'irritation des Israélites.
Sur la fin de sa présidence, Flaccus commençait à se rassurer; il se flattait d'avoir par ses manœuvres conquis la popularité ; il comptait se faire un titre à la faveur ou au pardon de César des persécutions infligées aux Juifs, contempteurs des dieux et de Caïus lui-même, enfin il s'imaginait avoir affaibli ou détruit par ses adulations le ressentiment de son ennemi. Vain espoir ! Caïus ne savait pas pardonner. Agrippa, soit par lettres, soit par ses amis, intriguait à Rome contre le président. L'arrestation de Flaccus fut ordonnée en secret et exécutée au milieu d'un festin. Le peuple, comme toujours, abandonna son favori de la veille.
Isidore et ses partisans coururent au tribunal souverain accuser leur ennemi tombé.
Nous ne savons rien des charges qu'on éleva contre lui; le grief le plus réel et le plus formidable était la haine du maître. Flaccus fut dépouillé de ses immenses richesses"; César se réserva son mobilier opulent et ses esclaves, renommés pour leur habileté et leur beauté. L'intervention de Lépidus, mignon de l'Emperenr, et qui avait conservé, grâce à son infamie, une haute influence, valut à Flaccus de ne pas perdre immédiatement la vie, et d'être exilé dans l'île d'Andros. Il y vécut quelques mois dans l'isolement et la terreur, jusqu'au jour où, Lépidus n'osant plus prier pour lui, Gaïus, insatiable de vengeance, le fit assassiner.
A la nouvelle de l'arrestation de Flaccus, les Juifs se répandirent sur le rivage de la mer (car depuis la profanation des proseuques ils n'avaient plus de lieux saints); là, en plein |iir, sous la voîite du ciel, ils chantèrent à Dieu un cantique d'actions de grâces. Cela se passait en automne, pendant la Scénopégie ; comment ne pas reconnaître dans cette punition subite, dans cette coïncidence, le doigt de Jéhovah, protecteur des Hébreux? Il avait accordé cette vengeance aux prières et aux larmes de ses fils ; des jours meilleurs allaient luire enfin pour la colonie juive d'Alexandrie ; le nouveau gouverneur aurait à cœur de paci-
fier la cité ébranlée par les coupables faiblesses de Flaccus.
Nous ignorons quel fut son successeur, mais nous savons que les Juifs n'obtinrent pas la protection qu'ils attendaient. Les événements de Rome les tinrent constamment sous le coup des entreprises de leurs ennemis. On savait que Caïus ne trouvait pas suffisants les honneurs jusque-là décernés a^x Césars qui l'avaient précédé. Ayant entendu dans un souper^ quelques mois auparavant, les rois Agrippa et Antiochus de Comagène, flatteurs bien connus pour leur servilité, disputer sur leur noblesse et leur prééminence respective, il s'écria: «Une doit y avoir qu'un roil» Il voulait prendre ce titre et porter le diadème; mais, comme on lui représenta qu'il était autant audessus des rois que ceux-ci sont au-dessus des peuples, que sa dignité le rendait supérieur à toute condition humaine, il se persuada que sa nature, sa race, sa position, lui méritaient les adorations de la terrcl
Il se montra d'abord jaloux des honneurs qu'on rendait auX demi-dieux et usurpa leurs insignes. On le vit paraître en public couvert de la peau du lion de Némée, portant la massue d'Hercule; il se coifla du bonnet phrygien, s'assit entre les statues de Castor et de Pollux et joignit leur temple à l'un de ses palais; il finit par se moquer des honneurs de ces divinités subalternes et s'attaqua aux grands dieux. Il prit
l'arc et les flèches d'Apollon, l'armure de Mars, le caducée et les talonnières de Mercure, se couvrit la face d'une barbe d'or pour figurer Jupiter; il parlait bas à l'oreille de ce dieu et lui prêtait l'oreille à son tour. Il voulut qu'on l'entourât du cérémonial divin, qu'on lui donnât les noms des immortels ; il eut son temple, ses prêtres, ses autels, ses victimes. L'honneur de sacrifier au nouveau dieu s'achetait ; les animaux qu'on lui off'rait étaient des plus rares, des poules de Numidie et des phénicoptères.
La foule, avide de spectacles, courait joyeusement à ces mascarades pour jouir du luxe inouï que leurs pompes étalaient. La noblesse se courbait épouvantée devant cette folie toute-puissante ; elle acclamait le tyran qui éclatait de rire en songeant que d'un geste il pouvait abattre uiîe tête^ et qui dans un moment d'humeur s'indignait quele peuple romain n'eût pas. une seule tête pour en venir plus aisément à bout. Vitellius, ancien gouverneur de Syrie, n'avait échappé à la mort qu'en prodiguant à Caïus les flatteries les plus exagérées. L'Empereur lui demanda un jour trèssérieusement s'il n'avait jamais été témoin de ses embrassements avec Diane; Vitellius, jouant le respect etla terreur, répondit d'une voix altérée'par l'émotion : « Seigneur, il n'y a que les immortels qui se voient entre eux! » Le jeune Sénèque, plaidant une cause avec éloquence dans le sénat, avait excité l'envie de
Caïus, qui résolut sa mort : une femme dévouée le sauYa en assurant qu'il était atteint d'une maladie mortelle.
La fin tragique du jeune Tibère, de Silanus et de Macron avait porté l'effroi dans tous les rangs et glacé les plus intrépides ; chaque jour le bruit courait de la mort de quelque grand personnage , bruit timidement colporté aux oreilles. Si c'était un crime de parler, c'était un danger de se taire ; aussi ne manquait-il pas de gens qui cherchaient à justifier les scélératesses de Caïus : la mort de Tibère assurait la paix de l'Empire, la raison d'État voulait ce sacrifice; celle de Macron vengeait la dignité du prince et supprimait un ambitieux ; Silanus était un radoteur plutôt fait pour exciter le rire que pour inspirer la pitié.
Glorifié par les uns, flatté par les autres, redouté de tous, Caïus poursuivait sans obstacle le cours de ses extravagances. Après avoir épuisé les enivrements de l'oiiÇie, les plaisirs du ventre, les caprices de la débauche, les jouissances de l'orgueil, cherchant un remède à son ennui et à son dégoût, il se jeta dans les raffinements de la férocité la plus monstrueuse. « Frappe, disait-il au bourreau, frappe de façon que le patient se sente mourir. » Il força un père qui venait d'assister au supplice de son fils de le divertir de ses plaisanteries ; à un autre père, qui s'excusait sur sa santé de ne pou-
voir assister à un tel spectacle, il envoya sa litière.
Las d'imiter les dieux, il leur déclara la guerre; il fit venir de Grèce les statues les plus célèbres et leur coupa la tête qu'il fit remplacer par la sienne. Il avait une machine qui lançait des pierres et produisait un bruit analogue à celui du tonnerre; on l'entendit dans un orage défier Jupiter et s'écrier : « Enlève-moi ou je t'enlève! » Fatigué des adulations, excédé de tant d'honneurs, il lui parut piquant de se faire traiter de grand fou par un cordonnier qui le vit singeant Jupiter; il voulait proclamer son cheval Incitatus, auquel il avait donné une mangeoire d'or, un râtelier d'ivoire , une housse de pourpre et des licteurs, son collègue dans le consulat.
Si nous devions juger Caïus d'après nos mœurs et nos idées, sa conduite nous semblerait porter tous les signes de la démence ; mais il faut tenir compte de son tempérament brutal, de sa santé altérée, de ses passions avivées par un milieu corrompu ; d'ailleurs ses actes sont relevés par une malignité qui implique de la finesse, je dirais de l'esprit, si je ne craignais de prostituer le mot. On pourrait peut-être ^er de manie la persistance qu'il mit à se faire passer pour dieu ; mais que dira-t-on d'Alexandre? Notre siècle lui-même ne nous a-t-il pas fourni en Napoléon l'exemple de ce que peut la gloire sur l'imagination populaire pour opérer la divinisation d'un homme ? On l'a vu invincible, on l'a cru surhu-
main, on l'a dit immortel. Que dira-t-on de Xerxès qui prétendait commander à la nature ?
Dans l'antiquité, en Orient surtout, ce rapprochement des dieux et des rois était chose acceptée ; les monarques d'Asie s'entouraient de mystère et de majesté ; la vénération de leurs sujets les mettait audessus de l'homme ; la distance du peuple au roi était immense, infranchissable. Le roi était une sorte de mythe; sa présence était redoutable, sa colère donnait la mort. Les grands eux-mêmes n'abordaient cette idole qu'en tremblant, en rampant : cela se nommaif adorer. L'adoration faisait partie du cérémonial des cours.
Les princes n'eurent pas assez de ces génuflexions, ils voulurent des colonnes, des inscriptions, des temples; ils prirent enfin le titre de dieux. Les Ptolémées le portèrent constamment * .L'Orient transporta à Rome ces mœurs avilies. Le peuple mit avec enthousiasme J. César au rang des immortels. La fortune inouïe d'Auguste fit renouveler ces honneurs excessifs. Malgré le sérieux de son esprit et sa répugnance pour les flatteurs, il craignit de diminuer le prestige du principat en refusant de tels hommages; vainement d'ail-
' Philon, Légat. àCaïus. — V. les papyrus récemment publiés par MM. Brunet de Presle et Egger, tom. XVIII, 2« partie des Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
SOUFFRANCÉé DES JUIFS SOUS CAIUS. 17S
leurs s'opposait-il à ce qu'on l'appelât seigtieiir [domi- 7ius), à ce qu'on l'assimilât aux dieux, oti lui dressa néanmoins des statues, on lui bâtit des temples, on lui voua un culte. Le caractère cauteleux et jaloux de Tibère n'était pas fait pour s'épanouir à ces adulations : il les toléra parfois, ne les provoqua jamais. Enfin, ces apothéoses devinrent banales et ridicules, au point que Vespasien, aux atteintes de la maladie à laquelle il succomba, disait : « Je sens que je deviens dieu ! »
Aulieu d'unprofond politique, maître de lui, comme Auguste, au lieu d'un vieillard^ ambitieux de pouvoir et non de popularité, comme Tibère, supposez un jeune homme de vingt-cinq ans, aux passions d'autant plus fougueuses qu'elles avaient été longtemps comprimées, n'ayant qu'à former des désirs, sollicité dans ses caprices, prévenu dans ses moindres fantaisies, était-il étrange qu'il réclamât d'abord, comme faisant partie de son héritage, les honneurs rendus aux membres de sa famille? D'ailleurs les Césars se prétendaient issus des dieux. La puissance enivre et donne le vertige : celui de Caligula doit moins nous étonner que l'assurance de ceux qui demeurent fermes en pareille situation. Aussi Dion Cassius et Suétone rapportent, sans manifester trop d'étonnementj les prétentions surhumaines de Caïus ; Philon, dont le dogme religieux répugne à ces idées,
en parle avec plus de sévérité et d'indignation, mais à l'insistance qu'il y met, on s'aperçoit qu'il remonte un courant et proteste contre des mœurs reçues.
L'occasion était belle dans tout l'empire de persécuter les Juifs ; la nation entière allait être en proie aux plus cruelles vexations', car les Hébreux étaient généralement détestés '. L'année suivante , en 39 , Agrippa, revenant à Rome et passant par Alexandrie, y trouva les Juifs dans la dernière désolation ; il promit de les secourir.
Il semblait que la destinée ne se lassait pas de poursuivre ce prince, ,et ne l'avait élevé que pour lui susciter de nouvelles épreuves. Des intrigues et des rivalités de famille étaient sur le point de remettre en question sa faveur et de compromettre son influence auprès de Caïus. Sa sœurHérodias, qui l'avait secouru dans la détresse, le jalousa dans la prospérité; cette femme ambitieuse ne cessait de tourmenter son mari, lui reprochant sa lâcheté et sa maladresse : « pourquoi n'imitait-il pas l'exemple d'Agrippa et n'allait-il pas chercher à Rome le titre que son neveu en avait rapporté? Refuserait - on au tétrarque ce qu'on avait accordé au simple particulier? Était-il donc si difficile d'alléguer des services, de promettre le
• VhWon, Légatio7i à Caïus.
2 Ibidem. .
dévouement, d'accuser un parent plein de morgue et dont le passé prêtait tant à la critique? » Hérode céda à ces conseils et s'embarqua pour l'Italie. Agrippa le suivit, le rejoignit en mer, ne le perdit pas de vue, débarqua presque en même temps que lui et le prévint près de César par une lettre. Lorsque Caïus reçut le tétrarque, il lisait celte lettre : Hérode y était accusé de connivence avec Tes Parthes ; ses préparatifs et ses armements secrets y étaient dévoilés. Cette accusation imprévue^ et dont nous ignorons quel était le fondement, accabla Hérode, qui se troubla, ne sut pas se justifier, et fut exilé en Espagne ou à Vienne, dans les Gaules. En considération d'Agrippa, dont la faveur fut au comble et qui reçut la tétrarchie de son oncle, composée de la Galilée et de la Trachonitide, Caïus rendit à Hérodias les biens de son mari. Elle refusa fièrement et dit qu'elle était prête à partager l'infortune de celui dont elle avait partagé les grandeurs. A partir de ce moment. Agrippa semble n'avoir plus quitté la cour et avoir accompagné Caïus dans les Gaules.
L'Empereur entendait répéter autour de lui que l'Orient l'attendait avec impatience pour lui adresser ses adorations. Avant d'aller . cbercher à Alexandrie ' les honneurs qu'il ambitionnait, il voulut les mériter
' Suétone {P^îe de Caïus, xlix) atteste aussi que Caligula avait formé le projet de se retirer à Antium ou à Alexandrie.
en se couvrant de gloire. Il rassemble à la hâte une armée, court en Gaule, séjourne à Lyon, simule une expédition en Germanie, une autre du côté de TOcéan. Ce fut la continuation, sur un autre théâtre, des mascarades de Rome. Cela dura environ un an. Vers le milieu de l'année 40, on apprit que César se rapprochait de l'Italie. Ce fut une grande épouvante : le dieu revenait, disait-on, irrité, ïurieux; le sénat ne lui ayant pas décerné assez d'honneurs , il songeait à le massacrer.
Une guerre était imminente en Orient, et celle-là menaçait d'être sérieuse. Sur la fin de l'année 39, une ville frontière de Judée, lammia, avait été le théâtre d'événements analogues à ceux d'Alexandrie. Les étrangers nombreux qui s'y trouvaient avaient construit, pour insulter les Juifs, un autel à César : l'autel fut renversé. Capiton avait grossi l'affaire dans ses lettres. Voulant venger dignement cette insulte, Caïus donna ordre à son légat, P. Petronius, de prendre la moitié de l'armée d'Euphrate et'H'entrer avec elle en Judée; il commanda qu'on lui dressât une statue dans le sanctuaire du temple de Jérusalem, que le temple lui-même lui fût dédié avec cette inscription : Au nouveau Jupiter^ r illustre Caïus; qu'au moindre signe de résistance on mît le pays à feu et à sang.
L'Empereur avait à ses côtés un esclave égyptien, devenu chambellan, qui joua dans ces événe-
ments un rôle obscur 'tnais considérable. Hélicon avait été donné à Tibère ; les esclaves d'Orient étaient recherchés à Rome pour leur corruption, leur adresse, la connaissance des pratiques mystérieuses et des arts magiques de leur pays. Hélicon avait reçu une éducation soignée : langue dorée, esprit vif et fécond en saillies, il sut se rendre agréable et nécessaire. Il ne quittait pas Caïus, l'accompagnait au bain, à la palestre, à la promenade, l'assistait au coucher et au réveil, l'intéressant, l'amusant par la fécondité et l'imprévu de ses inventions. Hélicon avait puisé à Alexandrie la haine des Juifs; il tournait en ridicule leurs mœurs bizarres, leur fanatisme religieux. C'était pour lui une matière «jjè plaisanteries réitérées, parce qu'elles flattaient la manie de divinisation de Caïus. Un comédien, Apelle d'Ascalon, également favori du maître, également hostile aux Juifs, avait contribué à les rendre odieux à César : c'était une nation immonde, obstinée, ennemie des hommes et des dieux; il fallait écraser cette tourbe séditieuse.
L'Empereur, blessé de la résistance des Juifs, entraîné par ces conseillers haineux , excité jusqu'à la fureur par l'obstacle imaginaire que lui opposait, disait-il, l'injuste insolence du sénat, ne rêvait 'plus que meurtres et carnage.
Encouragés par les événements de Judée, enhatdis par l'impunité, les Alexandrins avaient repris le cours
de leurs vexations contre les Juifs; on convint de porter cette querelle interminable au tribunal de César. Cinq députés furent choisis de part et d'autre; la légation juive avait pour chef Philon, bien que l'alabarque son frère en fît partie ou l'accompagnât ; celle des Alexandrins comptait parmi se*s membres les plus illustres Apion et Isidore. Dans cette circonstance solennelle, sur le point d'entamer une lutté d'où dépendaient la liberté et l'existence de la nation entière, les Juifs alexandrins, sur Tordre de Philon, célébré-* rent un grand jeûne et appelèrent de leurs vœux les plus ardents la protection du ciel sur leurs courageux défenseurs \ Les députés mirent à la voile au commencement de l'année 40, au milieu de l'hiver ', et attendirent à Rome le retour de Caligula, qui n'eut lieu que six mois plus tard, vers la fm d'août*.
Ilclicon se laissa aisément aller aux espérances que lui donnèrent les députés alexandrins, ennemis des Juifs; il reçut d'eux, pour prix de sa faveur, d'assez fortes sommes, en attendant qu'oû'le comblât d'honneurs, lors du voyage que l'Empereur projetait en Orient. Les Juifs à leur tour essayèrent de corrompre Hélicon, sans y réussir; ils derfteurèrent avec
' R. Azarias.
* MÉTO'j x.E'[>.wv&î (Piiilon, Légation à Càlus).
'^ Suétone, Vie de Caïus^ 49.
l'unique appui d' Agrippa. Par son entremise ils adressèrent à l'Empereur un mémoire détaillé où ils établissaient leurs droits , leur fidélité , leur zèle ; ils suppliaient qu'on les arrachât des mains de la plèbe d'Alexandrie, dont ils avaient eu tant à souffrir. C'était la répétition de toutes les plaintes qu'ils avaient élevées depuis près de deux ans. Leurs adversaires les accusaient à leur tour d'être une cause de discorde dans la ciié, d'inspirer le mép/is et la haine par leur isolement et leur misanthropie, dinsulter les dieux, de refuser d'admettre les statues de l'Empereur dans les proseuques.
Un jour, au Champ de Mars, en sortant des jarSinS de son aïeule Antonia, Calus, ayant remarqué les députés juifs, leur fit un signe amical et envoya Honmlus, introducteur des légations, leur dire qu'il entendrait leur cause à loisir et le plus tôt possible. Les courtisans s'empressent autour de ceux que la faveur du maître honore , pour les féliciter ; les Juifs sont au comble de la joie. Philon seul, instruit par une longue expérience, conserve des soupçons. Toutefois Caïus était peut-être en ce moment dans les dispositions favorables qu'il manifestait; peut-être faut-il placer à cette époque une scène sur laquelle Josèphe insiste avec force, et qui nous paraît suspecte, parce qu'elle a été omise par Philon '.
' Le récit des deux écrivains offre sur quelques autres points
Agrippa avait repris à Rome la vie splendidé de . sa jeunesse. La magnificence du prince juif, sa prodigalité, son faste, charmaient l'Empereur. Dans un banquet, où Agrippa s'était surpassé, Caïus vantait un jour le luxe de son hôte et l'amitié qu'il lui témoignait en le traitant de la sorte. Le vin rendait l'Empereur facile ; il déclara qu'il n'entendait pas être vaincu en luxe et en générosité ; il voulut qu'Agrippa exprimât sur-le-champ un désir, et promit de le satisfaire. L'amphitryon répondit avec modestie que Caïus l'avait comblé, que, loin de songer à former des vœux, il ne se sentait au cœur que la passion de la gratitude et le besoin du dévouement. Caïus insiste : douterait-on de sa puissance ou de sa sincérité? Agrippa paraît céder à regret, et s'écrie qu'il ne veut ni honneurs ni richesses, qu'il supplie uniquement l'Empereur de s'illustrer par sa piété, en renonçant à l'intention de faire ériger sa statue dans le temple. Caïus ne pouvait reculer; il écrivit à Petro-
de notables divergences, difficiles ou impossibles à concilier. L'autorité de Philon nous paraît plus considérable : il joint à la qualité de témoin oculaire la réputation la plus intacte de véracité; son exactitude nous semble donc assurée pour des événements auxquels il a pris part et des personnages avec lesquels il a vécu. Nous n'hésitons point à donner à ses assertions la préférence sur celles de Josèphe, quand il y a désaccord entre lui et cet historien.
son- Fit ANGES DES JUIFS SOLS CAIUS. 183
ni US que si la dédicace de la statue était accomplie, il fallait la maintenir, sinon qu'il ramenât l'armée * .
Josèphe ici nous paraît se tromper ; Philon, qui était à Rome à cette époque et y vivait sans doute dans la familiarité d'Agi'ippa, atteste que cette lettre fut écrite par Caïus, non pas à l'issue d'un festin, mais après les éloquentes supplications qu'on lira plus loin.
Petronius, parti d'Antioche avec les troupes, était entré en Judée par Ptolémaïs ; l'affaire était grave, il résolut de ne précipiter rien. La statue fut commandée à d'habiles ouvriers qui durent y mettre le temps et le soin nécessaires. Ce délai laissait aux Juifs le loisir de la réflexion et offrait à Petronius quelque chance d'éviter une guerre affreuse et d'un succès incertain ; car les Juifs de la haute Asie pouvaient profiter de la diminution de l'armée d'Euphrate pour se soulever, s'unir aux Parthes et enfermer dans un cercle infranchissable les forces romaines.
Le légat convoqua les principaux d'entre les Juifs pour leur signifier l'ordre de César et les exhorter à la soumission. Il les engagea à calmer le peuple et à épargner l'effusion du sang. Les Juifs, se frappant la
' Josèphe, Antiq. Jud., liv.XVllI, 10. — Nous rapportons cet incident, mentionné par Josèphe, bien qu'il ne nous paraisse pas authentique, mais il peint fidèlement les mœurs d' Agrippa et la nature de ses relations avec l'Empereur.
poitrine, s'arrachant les cheveux, répondirent avec toutes les marques du plus profond désespoir qu'une telle profanation ne s'accomplirait que par le massacre de la Judée entière.
Quand on sut à Jérusalem la volonté de Caïus, la marche du légat, sa tentative auprès des grands, le pays se leva comme un seul homm'e. Une multitude innombrable, éplorée, composée d'hommes, d'enfants, de vieillards, vint subitement en Phénicie et enveloppa le camp romain. Une clameur lamentable s'échappa de toutes les poitrines de cette foule en deuil ; clameur si prolongée, si intense, qu'on croyait encore l'entendre alors qu'elle avait cessé. Une députation de vieillards vint à Petronius : ils avaient les cheveux en désordre, les vêtements souillés, la face baignée de larmes, les mains liées derrière le dos ; les Juifs s'offraient au supplice, ils voulaient s'entr'égorger eux-mêmes plutôt que d'être témoins de cette abominable profanation.
Petronius vit qu'il était téméraire de braver ce désespoir ; sans leur permettre d'envoyer une députation en Italie, ce qui aurait enflammé davantage encore Caïus, il écrivit à Rome que le retard de son expédition tenait aux statuaires ; que ce délai du reste tombait heureusement, car on était au mois des semailles (novembre); qu'il ne fallait pas s'exposer à laisser inculte le sol d'une contrée que l'Empereur
devait prochainement traverser et trouver dans Tabondance; que la Judée était en proie à une terrible agitation; que le peuple entier était debout dans l'attente, préparé à tout souffrir, à tout oser; que, grâce à ce retard, le danger d'un soulèvement général diminuerait sans doute.
L'Empereur, à ces nouvelles, s'abandonna à des transports de rage ; il comprit que l'hésitation de Petronius n'avait d'autre motif que la crainte de réduire les Juifs au désespoir. Révolté à la pensée que ce vil peuple tenait en échec la majesté 3es Césars et la grandeur de sa fortune, il devint furieux, frappa ses mains l'une contre l'autre, et proféra des menaces terribles contre la lâcheté de Petronius et l'insolence des Juifs. Il jura d'immoler à son courroux la nation rebelle et le général irrésolu.
Toutefois la prudence commandait de feindre : Caïus n'était pas assez fou pour insulter et menacer un gouverneur qui, dans un pays lointain, mal soumis, prêt à la guerre, disposait de forces considérables. L'Empereur répondit qu'il goûtait les raisons de Petronius, et comptait sur son zèle et sa promptitude pour exécuter ses premiers ordres ; que les semailles seraient terminées quand on recevrait sa réponse ; que tout délai n'aurait plus désormais ni motif ni prétexte, et deviendrait un outrage au prince. Soit que l'inclémence de la saison eût rendu la traversée très-longue, soit
qu'une intrigue secrète eût gagné et retenu les messagers, ils ne parvinrent en Syrie que trois mois après leur départ, c'est-à-dire en février de l'an 41 : depuis vingt-sept jours on y connaissait déjà la mort de Caïus. Josèphe veut que cet accident, œuvre du hasard ou d'une manœuvre habilement concertée, ait sauvé la Judée. La version de Philon, qui a plus d'autorité à nos yeux, est autre.
Agrippa, ignorant la lettre de Petronlus, vint à son ordinaire faire sa cour à l'Empereur. Caïus l'accueillit avec un visage courroucé ; ses yeux étincelaient, ses lèvres frémissaient de colère. Pâle et tremblant, le roi restait interdit : « Je vais te tirer d'inquiétude, lui dit Caligula, l'indignation que tu vois dans mes yeux est causée par l'insolence de tes bons compatriotes. Ils se refusent à m'accorder les honneurs que le monde entier me décerne. Ils sont venus trouver Petronius dans une attitude en apparence humiliée, mais en réalité la haine dans le cœur et l'amertume aux lèvres. Je leur réserve un châtiment exemplaire...» Agrippa n'en put entendre davantage ; il tomba terrifié, presque sans vie, dans les bras de ceux qui l'entouraient. On le porta chez lui où il fut près de deux ours sans reprendre connaissance.
Revenu à lui et envisageant la situation. Agrippa jugea qu'il était perdu. Mieux que personne, il connaissait Caïus et savait que sa disgrâce était un arrêt
de mort. Il ne fallait pas songer à fléchir un tel monstre ; même s'il y parvenait en désertant la cause des Juifs, comment oserait-il reparaître dans son royaume, chargé de la malédiction de ses sujets ? Braver César, c'était courir au supplice ; l'applaudir, l'apaiser, c'était trahir son pays, sa foi, son Dieu, se rendre impossible en Judée, accepter pour l'avenir une vie d'opprobre et d'infamie. Il n'y avait point d'issue : de quelque côté qu'il se tournât, il voyait ses projets de grandeur anéantis, pour prix de son dévouement l'exil et la pauvreté, en punition de ses basses flatteries la ruine et la mort. Il tomba dans un découragement profond.
En de telles circonstances, l'âme passe rapidement par des états divers et oscille de la décision à l'incertitude, de la terreur à l'audace. Le vil courtisan, le prince ambitieux, voyant crouler l'édifice qïi'il avait si laborieusement élevé à travers tant d'obstacles et de périls, tourna sa pensée vers le sacrifice ; il voulut du moins finir noblement. Les instincts de sa race à cette heure suprême se réveillèrent en lui ; le fils des héros Machabées * se redressa, fort de son dévouement et de sa confiance dans le Très-Haut. Il écrivit à l'Empereur une lettre éloquente que nous a conservée Philon.
' Agrippa descendait par sa mère, la belle Marianne, des princes Asnionéens.
Il y rappelait habilement le grand nombre des colonies juives répandues dans le monde entier. La profanation du temple causerait une révolte immense, insurmontable ; en le respectant, Caïus S'attirerait une reconnaissance profonde, un concert de louanges universel. Ce temple avait traversé les siècles entouré de la vénération des princes et des peuples ; Dieu avait toujours inspiré aux plus téméraires une crainte salutaire qui avait protégé le lieu saint. La nation juive , autant pour son attachement à la famille des Césars que pour ses mœurs pacifiques et ses vertus, avait obtenu la bienveillance de Jules César, d'Auguste et de Tibère : tous ces grands hommes sollicitaient pour elle; Téquité, le respect des droits acquis, les traditions politiques, demandaient que Caïus revînt à des sentiments plus doux. Agrippa voulait mourir si l'Empereur lui retirait son amitié ; il lui devait la liberté, la royauté, la vie ; il lui rendrait tout sans murmure plutôt que de voir le temple souillé, sa patrie désolée, sa mémoire flétrie des noms de traître et de renégat \
' Il nous semble à peu près certain que les récits si différents de Josèphe et de Phiion sur le soulèvement de Judée et l'intervention d'Agrippa ne se complètent pas l'un l'autre, mais qu'ils nous offrent deux versions des mêmes événements. Si nous n'avions qu'à peser les vraisemblances, et si, comme nous l'avons déjà dit, l'autorité et la véracité de Phiion n'étaient pas supé-
Caïiis aimait sincèrement Agrippa ; il admira son courage ; ce qui aurait dii le perdre le sauva. Néanmoins cette lettre n'apaisa pas sur-le-champ le courroux de l'Empereur : il se sentait vaincu ou près de l'être. Comment espérer que les Juifs se soumettraient, quand un familier, un ami fidèle, comblé par lui de présents et d'honneurs, osait lui résister? Il manda à Petronius de suspendre l'exécution des ordres précédents, d'épargner le temple de Jérusalem; il ajouta qu'il voulait qu'on demeurât libre dans toutes les autres villes de Judée de lui sacrifier et de lui rendre les honneurs divins. C'était détruire l'effet de ses concessions et livrer les Juifs à la merci de tous leurs ennemis.
Cependant les députés juifs d'Alexandrie désespéraient non-seulement du succès de leur cause, mais de
rieures à celles de Josèphe, nous aurions encore à donner la préférence au philosophe sur l'historien : la scène du festin nous paraît apprêtée dans Josèphe, tandis que le récit de Philon porte un caractère de simplicité et de franchise. Notre auteur était à Rome, sur le théâtre même des événements, dont il a dû avoir une connaissance parfaite. Nous pensons donc qu'il faut remplacer la scène théâtrale du festin par la lettre que mentionne Philon. Ce serait par conséquent à la suite de cette lettre, et non à l'issue du festin, que Caïus aurait envoyé à Petronius des ordres moins sévères , et aurait conjuré ainsi le soulèvement inévitable de la Judée. Ce dénoùment nous paraît plus facile à admettre que celui de Josèphe qui repose sur le retard extraordinairement prolongé des courriers.
leur propre salut. En proie à toutes les angoisses, ils suivaient la cour dans ses excursions, attendant le bon plaisir de César et redoutant le jour oi^i il daignerait les appeler: ce serait sans doute le dernier de leur vie. Ils apprirent à Putéoli les événements de Syrie. De retour à Rome à la suite de Caïus, ils furent reçus par lui pendant une visite qu'il faisait aux jardins de Mécène et de Lamia, non loin de la ville : César ordonnait des constructions nouvelles et s'occupait d'une galerie d'anciens tableaux. Les Juifs se prosternent à ses pieds et le saluent des noms à'Imperator et à! Auguste. Caïus, grinçant des dents comme une bête fauve, leur répond : « N'êtes-vous pas ces gens, ennemis des dieux, qui me méprisez et préférez au mien le culte de votre Dieu sans nom ? » Il joint à ces paroles un geste d'emportement et un horrible blasphème.
Isidore prend la parole-: « Seigneur, tu haïrais encore davantage ces gens-là si tu connaissais leur impiété et leur mépris envers toi. Seuls, quand tout le genre humain t'offrait des sacrifices, ils t'ont refusé cet honneur. » Les Juifs protestent de leur dévouement : ils ont sacrifié à l'avènement de l'Empereur, ils ont sacrifié lors de sa maladie, ils ont sacrifié lors de ses triomphes en Germanie. « Soit, dit Caïus, vous avez sacrifié, mais ce n'était pas à moi. » Le reproche était sans réplique; les Juifs restent muets, glacés
SOUFFRANCES DES JUIFS SOUS CAIUS. I9l
d'épouvante, croyant entendre donner l'ordre de les traîner au supplice.
Caïus jouit de cette anxiété qu'il s'amuse à prolonger ; il leur tourne le dos et continue sa visite. Les députés le suivent consternés, honteux, en butte aux quolibets des courtisans et aux sarcasmes de leurs adversaires. Tout à coup César se retourne, et sur un ton de plaisanterie : « Pourquoi, leur dit-il, ne mangez-vous pas de porc? » Cette question, accueillie comme un trait d'esprit, provoque les rires de l'assemblée et augmente la confusion des Juifs : on les bafoue, on les bouscule, tandis que l'Empereur reprend sa visite et continue d'indiquer les améliorations qu'il désire.
Pensant avoir suffisamment égayé cette scène, Caïus paraît se souvenir de son rôle de juge, il prend un air sévère : « Quelles sont, dit-il aux Juifs, les bases de vos lois et de votre gouvernement? » Il commence à écouter, puis soudain se ravise et se précipite en courant pour changer ou renouveler un ordre. Il revient à pas lents, pareil au tigre qui joue avec sa proie, et s'adresse d'un ton radouci aux députés interdits : « Que disiez-vous ? » leur demande-t-il. Les explications à peine commencées sont de nouveau interrompues : Caïus se rend à la galerie de tableaux ; il finit par congédier les Juifs avec un dédain mêlé de pitié : «Ces gens-là, dit-il, qui me méconnaissent, sont plus à plaindre qu'à blâmer. »
Cette odieuse comédie ne laissa aux Juifs d'autre espoir que dans le secours du ciel. Tout appui humain semblait les abandonner. Agrippa n'osait plus parler. Celui qui allait prononcer leur sentence n'avait pas daigné les entendre, il n'avait pas même conservé la décence et la gravité d'un juge.
Nous n'avons sur ce qui suivit cette audience que des données confuses ; Philon semble indiquer qu'une nouvelle audience fut accordée, puisqu'il parle d'écrire la défense dont on se servit devant Caïus. Cette conjecture expliquerait ici la divergence du récit de Josèphe', suivant lequel Apion ayant longuement parlé contre les Juifs, Caïus ferma la bouche au vénérable Philon qui voulait lui répondre. Il reste certain que les Juifs n'obtinrent ni le droit de cité, ni la protection qu'ils imploraient. L'alabarque fut condamné comme séditieux à la prison.
Sur ces entrefaites, le 24 janvier 41, le poignard du tribun Chaereas délivra l'empire du monstre qui l'avait étonné de ses débauches, épouvanté de sa férocité et s'apprêtait à le couvrir de ruines. Agrippa, courageux et fidèle en cette circonstance, releva le cadavre de son ami, le plaça sur un lit, le voila et sortit, annonçant que l'Empereur respirait encore, que ses blessures ne paraissaient point mortelles. Il assu-
• Jntîq. Jud., XVIII, 9.
rait ainsi sa propre sécurité. Tandis que la ville s'emplit de tumulte, que la garde germanique menace de tout massacrer, qu'une partie de l'armée salue empereur Claude, qu'on vient de découvrir tapi derrière un rideau et tremblant, le sénat, convoqué par les consuls, déclare qu'il est lassé de la tyrannie, qu'il reprend le gouvernement et que la république est rétablie; trois légions se rangent autour de lui.
Agrippa cependant ne reste pas oisif; il y va pour lui de la vie, de son trône. Attentif à tout ce qui se passe , il court près de Claude et lui confirme la mort de Caïus ; il lui offre ses services, gourmande ses incertitudes, l'encourage à tenir ferme, et l'assure du succès, s'il veut le laisser agir et lui prêter confiance. Agrippa vient au sénat en habits de fête, les cheveux parfumés, comme s'il sortait d'un festin. Cette manière de porterie deuil de Caïus dispose les sénateurs à l'écouter favorablement. Le roi de Judée déclare que dans ce péril il est prêt à suivre aveuglément la politique du sénat et à mourir pour la république. Mais, avant de prendre un parti, il faut sérieusement réfléchir. Claude est entouré de vétérans, l'élite de l'armée; le sénat n'a pour lui que trois légions peu disciplinées, mal aguerries ; le succès est douteux, le malheur d'une guerre civile est à redouter par-dessus tout. Ne serait-il pas sage, avant d'en venir aux armes, de persuader à Claude d'abandonner ses prétentions ?
Agrippa s'offre à être le député du sénat. Son offre est acceptée avec reconnaissance,
Claude apprend par lui que le sénat ébranlé défendra mollement la cause de la liberté ; il répond, sur les conseils d'Agrippa, qu'il ne veut pas d'un pouvoir tyrannique, qu'il déteste la conduite de Caïus, qu'il ne fera rien que par les lois et prendra toujours l'avis du sénat. Pendant que l'assemblée s'apprête à délibérer sur le message de Claude, les soldats se rangent du côté du frère de Germanicus : dès ce moment toute résistance devient folie, et l'on se précipite de nouveau, avec un empressement mêlé d'effroi,* dans la servitude.
La faveur d'Agrippa fut alors au comble; il obtint tout ce qu'il voulut. Un décret fut proposé au sénat qui lui donnait le royaume de son grand-père, Hérode ; une alliance solennelle, suivant les usages anciens*, fut conclue avec lui dans le Forum. Alexandre Lysimaque, l'alabarque alexandrin, qui avait des droits à la reconnaissance d'Agrippa et à la protection de Claude, car il avait été l'intendant de sa mère Antonia, fut tiré de prison. Son fils Marc us eut la main de la fameuse Bérénice, l'une des filles d'Agrippa.
Cependant les Juifs d'Alexandrie, jugeant l'occasion favorable, secouaient le joug écrasant que Caïus
• En sacrifiant une truie.
avait laissé peser sur eux et remplissaient la ville de sanglantes représailles. Un édit impérial, rendu à la sollicitation d' Agrippa, termina cette querelle. Cet édit rappelait que la colonie juive d'Alexandrie remontait à la fondation de cette cité; que cette colonie avait reçu du fondateur des droits politiques égaux à ceux des autres habitants , constatés par les actes et les décrets des Ptolémées, reconnus depuis par Auguste, maintenus par les gouverneurs romains.
«Pourvu qu'ils se soumettent aux lois de l'Empire, ajoutait l'édit, il faut les laisser libres de pratiquer leurs usages, il faut respecter leurs institutions. Les prétentions de Caïus étaient folles et ne doivent point servir de prétexte à violer le droit des Juifs. » Telle fut l'issue de la lutte engagée depuis trois ans : Israël sortait victorieux d'une épreuve où tout autre peuple eût sans doute succombé.
Un second édit analogue, destiné à établir nettement la situation des Juifs dans l'Empire, portait que l'Empereur, suivant les traditions d'Auguste, accordait aux Juifs en tous lieux les droits reconnus à ceux d'Alexandrie, c'est-à-dire le libre exercice de leur culte et la pratique de leurs institutions. Les Juifs étaient invités à user de cette protection avec gratitude et modestie, à ne pas affecter de mépris pour les autres religions. Cette exhortation à la tolérance prouve que les Juifs
justifiaient quelquefois par leur attitude provoeante les vexations dont ils étaient l'objet.
Une tentative qui eut lieu quelque temps après à Dora ' montra par son insuccès combien la protection d'Agrippa était efficace. Il vint à la connaissance du roi qu'une proseuque de Dora avait été profanée par une troupe de jeunes gens qui y avaient érigé une statue à Claude. Agrippa s'en plaignit à Petronius; sur-le-champ le général expédia un centurion avec les troupes nécessaires pour saisir et châtier les coupables. Il écrivit en même temps aux magistrats pour les blâmer sévèrement de n'avoir pas prévenu ou d'avoir toléré un pareil méfait, qui violait l'équité et bravait les édits de l'Empereur. Parvenu au comble de la félicité et de la grandeur, Agrippa, glorifié par les gouverneurs romains qui s'empressaient à lui plaire, adulé par ses peuples, en était venu, comme les Césars *, à souffrir qu'on le proclamât dieu. Il ne jouit pas longtemps de cette éclatante fortune qui lui avait tant coûté ; à peine touchait-il le but suprême de son ambition et de ses efforts qu'il mourut subitement à Césarée.
Vers cette époque, un événement accompli en Judée, l'année 33, agitait de proche en proche
* Ville maritime de Phénicie.
* V. Jetés des apôtres, p. m, 123.
les colonies juives d'Asie Mineure, de Grèce et de Syrie. Le prophète galiléen, dont Pilate avait été forcé à regret de ratifier la condamnation, avait laissé des disciples remplis d'enthousiasme et d'amour. Quelques-uns de ces disciples, animés d'un zèle extraordinaire, allaient de synagogue en synagogue proclamer que le Messie promis à Israël était Jésus de Nazareth, mis en croix à Jérusalem, et qui avait inauguré la résurrection des morts. En effet, on avait trouvé vide le tombeau du prophète trois jours après sa mort ; ses amis l'avaient revu souvent depuis et avaient conversé avec lui; comme Élie, il avait été ravi au ciel et devait en redescendre bientôt environné de gloire et de majesté, pour établir le règne de Dieu sur la terre, et accomplir toutes les promesses faites au peuple saint par la bouche des voyants. Des débats violents sur ces choses troublaient les synagogues, et avaient plus d'une fois provoqué des tumultes dans les villes de Grèce et d'Asie. L'autorité romaine intervint souvent pour châtier ceux que la rumeur publique lui désignait comme perturbateurs et que l'histoire devait honorer du nom d'apôtres. Au sein du judaïsme et dans l'ombre, se préparait la révolution morale appelée à transformer le monde.
Le schisme fécond, qui travaillait les Juifs, gagna la colonie de Rome ; des scènes tumultueuses, pareilles à celles dont les Actes nous ont conservé le récit, se
produisirent dans la capitale. Suétone, mal informé, les attribue à un certain Christ. Ces désordres furent cause, selon le même auteur^, que les Juifs furent chassés de Rome ; Dion Cassius affirme * que Claude se borna à interdire les réunions du sabbat, devenues des occasions de trouble. Cette mesure de police, qui paraît plus conforme aux bonnes dispositions de Claude envers les Juifs, en fît sortir un grand nombre de la ville, ce qui donna lieu sans doute de considérer l'ordre de l'Empereur comme un acte d'expulsion.
« Suétone, Vie de Claude ^ XXV.
'^ « Les Juifs, dit cet auteur (liv. lv), étant de nouveau en si grand nombre à Rome qu'on ne pouvait, à cause de leur multitude, les chasser de la ville sans exciter du désordre, Claude ne les chassa point, mais il ne permit pas les réunions que leur loi commande. » Suétone et les Jetés des Apdtres rapportent différemment ce fait et prétendent que les Juifs furent expulsés de Rome. Cette expulsion n'aurait d'ailleurs rien d'inconciliable avec les édits de l'Empereur, favorables aux Juifs, que nous venons de signaler. Dans le temps où, sous le consulat de Popilius Laenas, les Israélites étaient chassés de Rome pour leur prosélytisme, les Romains n'en faisaient pas moins alliance avec eux pour les besoins de leur politique en Orient; Auguste, qui louait publiquement son petit-fils de n'avoir pas sacrifié dans le temple de Jérusalem, Xut le protecteur le plus constant des Hébreux ; Tibère, qui les abandonna pour un temps à la haine de Séjan, maintenait leurs droits en Palestine; Claude a pu de même, par mesure de police, les chasser de Rome et les favoriser dans le reste de l'Empire. — V. mon édition des Actes des apôtres, p. 151.
Quoi qu'il en soit, ce coup ne fut pas fatal à la colonie juive de Rome, que nous retrouvons sous Néron ' florissante et en possession de tous les droits obtenus par Agrippa.
' Bulletin archéologique, de M. de Rossi (en italien), décembre 1865.
ou