‹ Philon d'AlexandrieChapitre 24 sur 32 · DES VERTUS · texte numérisé non relu

DES VERTUS

Jusqu'à quand nous autres vieillards serons-nous enfants ? En vain l'âge a blanchi notre tête ; le corps a vieilli, l'âme est restée naïve, abandonnée à l'inexpérience de la jeunesse ; la fortune, qui est de toutes les choses la plus inconstante, nous paraît stable ; la nature au contraire, qui est immuable, nous semble inconstante. Comme au jeu des osselets, nous renversons les objets et bouleversons la réalité, en nous persuadant que ce qui vient de la fortune dure plus que ce qui vient de la nature, et que l'ordre de la nature est moins assuré que le cours de la fortune.

La cause de cet aveuglement, c'est que nousjugeons seulement d'après le présent, que nous ne portons pas

nos regards sur l'avenir, que nous.nous arrêtons plus à un sensabusé qu'à la raison cachée des choses. Les yeux, en effet, perçoivent ce qui est en évidence ou à notre portée, tandis que la raison, montant plushaut, passe au travers des choses invisibles et découvre l'avenir. Mais cette vue de l'âme, plus perçante que celle du corps, nous l'offusquons ou par la chère ou par le vin, ou par l'ignorance, qui est le plus grand des maux.

Notre époque cependant et les événements qui l'ont marquée nous font assez connaître que Dieu veille sur les affaires humaines *, et surtout sur la nation pieuse';

* On reconnaît dans ce début la pensée du livre contre F/accus, qui plus tard se formulera éloquemment sous la plume de Bossuet : L'homme s'agite, et Dieu le mène. Philon ne se maintient pas longtemps à la hauteur où le place la philosophie, il en descend presque aussitôt pour s'enfermer dans le cercle du judaïsme. La conception de l'évèque chrétien est plus humanitaire, et en ce sens plus large et plus haute ; mais si le théâtre s'est agrandi, au fond le système n'a pas changé : le catholicisme rapporte, comme le judaïsme, le plan providentiel à son existence propre et à son développement. C'est une nécessité de toute religion révélée. Nous sommes loin, comme on voit, de celle philosophie de l'histoire, œuvre du dix-huitième siècle, honneur du nôtre, qui fera taire tous les fanatismes (t s'élancera sur les ailes de la Raison vers une Providence nouvelle, Justice absolue, Amour sans préférence, Puissance infinie, agissant non par le caprice et le miracle, mais par l'Ordre et la Loi.

2 Philon appelle ici la nation juive Utrutôv •yivoç, le peuple qui prie, le peuple dévot. Les Hébreux, considérant comme une abomination le culte polythéiste, se déclaraient les seuls de tous les hommes qui eussent pour Dieu du respect et de la piété.

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le roi suprême, l'auteur de tout bien et le père de l'univers la traite comme son propre héritage et la reconnaît pour son peuple. Cette nation, en chaldéen \ se nomme /sraèV, c'est-à-dire (^ui voit Dieu. Ce privilège me paraît au-dessus de n'importe quel avantage public ou privé.

Si la présence des vieillards, des maîtres, des magistrats, de nos parents, nous porte au respect, à la modestie, à l'amour de la sagesse, quel mobile de vertu et d'honnêteté ne devons-nous pa% nous attendre à trouver dans les âmes qui, dédaignant les créatures* ont appris à contempler Dieu, l'Être iucréé, le souverain bien, la beauté, la félicité suprêmes, et, s'il faut dire la vérité. Celui qui surpasse toute bonté, toute beauté, tout bonheur, toute félicité,* enfin toutes les perfections que la parole peut exprimer?

Le langage en effet ne peut s'élever jusqu'à Dieu : pour lui Dieu est inaccessible, insaisissable; il recule et fuit. Les mots nous manquent pour atteindre à Dieu, comme par des degrés, et arriver à l'expression, non pas de Celui qui est (car le ciel entier fût-il transformé en une parole immense n'aurait pas de termes convenables et adéquats), mais seulement pour atteindre à l'expression des Puissances qui l'entourent *,

* Le syriaque était l'idiome parlé à cette époque en Palestine, c'est celui auquel il est fait ici allusion. On pourrait inférer de ce passage que Philon le connaissait avec le même droit qu'on a cru avoir de conclure qu'il ne le connaissait pas, sur le passage que nous avons vu du lifre Contre Flaccus.

- Cette théorie a son analogue dans les conceptions de la

telles que la Puissance créatrice, la Puissance royale*, la Puissance providentielle, et enfin de toutes celles qui dispensent la récompense ou le châtiment. Il faut ranger en effet les Puissances vengeresses parmi les bienfaitrices, non-seulement parce qu'elles font partie du Droit et de la Loi (car la loi est fondée sur une double sanction, l'honneur rendu aux bons, la peine infligée aux méchants), mais encore parce que le châtiment redresse et corrige les coupables, ou du moins ceux qui sont sur le point de le devenir. Il y en a beaucoup que la punition d'autrui rend meilleurs, par la crainte d'en subir une pareille*.

Quel est l'homme qui, voyant Caïus, après la mort de Tibère César, en possession de Tempire de la terre et des mers, maître d'un pouvoir tranquille, bien organisé, tendant de toutes parts à la concorde, associant le Nord au Midi, l'Orient à l'Occident, les Grecs aux Barbares et les Barbares aux Grecs, unissant les sol- Kabbale; les kabbalistes placent autour de Dieu dix Verbes ou Puissances qu'ils nomment Sephiroth. (V. la Kabbale, par M. Franck, ll|e partie.)

* La Puissance royale (iô paatXtJCTÎ) maintient par son action l'effet de la Puissance créatrice; elle conserve au sein de l'univers l'ordre et l'harmonie.

2 La transition est ici peu indiquée : l'auteur se propose de raconter l'histoire de Caïus pour servir de démonstration à tous les principes qu'il vient de poser; il veut montrer dans le châtiment du coupable, quelque puissant qu'il soit, et dans la protection accordée aux Juifs l'action irrécusable de la Providence divine. Ne serait-ce pas une raison de croire que la Légation racontait la fin de Caïus et la conspiration de Cbœreas?

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dats et les citoyens dans les liens d'une heureuse paix, n'aurait été frappé d'admiration et de stupeur en songeant à cette immense fortune que lui mettait tout à coup aux mains l'héritage de Tibère : trésors remplis de richesses, d'or et d'argent, soit en lingots, soit en monnaies, soit en coupes, et autres objets fabriqués pour la montre? Ajoutez à cela les troupes de pied, la cavalerie, les forces de mer, des tributs affluant comme d'une source intarissable. Son pouvoir s'étendait aux principales contrées de la partie du globe qu'on appelle habitable, depuis l'Euphrate jusqu'au Rhin, celui-ci qui borne la Germanie et d'autres peuples sauvages, celui-là qui sépare les Parthes des Sarmates et des Scythes aussi féroces que les Germains ; il comprenait tous les pays situés en-deçà et au-delà de l'Océan, toute la terre de l'Orient à l'Occident.

Le peuple romain, l'Italie entière, les nations d'Europe et les nations d'Asie étaient dans l'allégresse. Jamais sous aucun autre empereur on n'avait ressenti une joie si universelle; ce n'était pas la possession et l'usage des biens publics et privés qu'on espérait : on s'imaginait tenir , par la faveur du Ciel, la plénitude de toutes les prospérités. Dans chaque ville on ne voyait que des autels, des victimes, des sacrifices, des hommes vêtus de blanc portant des couronnes sur la tête et montrant le bonheur peint sur leurs traits ; on ne voyait que fêtes, réjouissances, concours de musique,jeux du cirque, banquets;

ce n'étaient partout que concerts de flûtes et de cithares, amusements, chômages, plaisirs de toute sorte. Riches et pauvres, grands et petits, créanciers et débiteurs, maîtres et esclaves, étaient confondus ; cet événement semblait avoir effacé toutes les distinctions. Le règne de Saturne, chanté par les poètes, ne paraissait plus une fiction de la fable : telles étaient la félicité et la prospérité publiques, telles étaient jour et nuit l'allégresse etla sécurité au sein des familles et des peuples *.

♦ Les historiens romains confirment pleinement le témoignage de Philon. Il est difficile de peindre en traits plus vifs l'enthousiasme qui accueillit l'avènement du fils de Germanicus. Tacite nous le montre {Annal., IV, 50) entouré d'une foule de grands qui le félicitent au premier bruit de la mort de Tibère. Suétone ( /'ie de Caïus , xiii, xiv, xv, xvi) raconte « qu'il fut porté sur le trône par les vœux de tout le peuple romain, ou, pour mieux dire, de tout l'univers. Il était cher aux provinces et aux armées qui l'avaient vu enfant (il avait suivi son père en Germanie et en Orient), et cher aux habitants de Rome qui aimaient en lui le fils de Germanicus, le dernier rejeton d'une famille détruite. Dès qu'il sortit de Misène (c'est là que son aïeul mourut), quoiqu'il fût encore en habit de deuil à la suite des funérailles de Tibère, il se trouva escorté d'une foule immense, remplie d'allégresse, qui portait des flambeaux et offrait des victimes. Tous l'appelaient leur astre, leur nourrisson, et lui donnaient les noms les plus flatteurs. » Le peuple, dans sa joie, envahit le sénat, et, malgré le testament de Tibère, Caïus est reconnu, aux acclamations deja foule et des Pères conscrits, seul maître de l'Empire. « La joie publique fut si grande, ajoute Suétone, qu'en moins de trois mois on égorgea plus de cent soixante mille victimes. Quelques jours après, Caïus étant allé faire un voyage dans les îles de la Campanie, on fit des vœux pour son retour, tant on cherchait les occasions de lui té-

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Tout d'abord ce bonheur dura sept mois sans interruption.

Le huitième mois une grave maladie saisit Caïus, qui avait subitement changé en un genre de vie somptueux le régime frugal et, par conséquent, plus sain, qu'il suivait du vivant de Tibère'. Il s'abandonna sans mesure au vin et à la gloutonnerie ; il avait beau se gorger, ses appétits restaient inassouvis; il prenait des bains à contre-temps ; les vomissements qui survenaient étaient suivis de nouvelles orgies où le vin et la chère s'offraient de mutuels excitants ; puis venaient les débauches où il se vautrait parmi les femmes et les jeunes garçons, enfin tous les excès nuisibles au corps et à l'âme et capables de briser leurs liens *. Le prix de la sobriété, c'est la santé et la force ;

moigner rintérêt qu'on prenait à ses jours. On lui décerna, outre beaucoup d'autres honneurs, un bouclier d'or que tous les ans le collège des pontifes devait porter au Capitole, suivi du sénat et de la noblesse, chantant des vers à sa louange. On statua que le jour de son avènement serait appelé Palilia, comme si c'eiit été une nouvelle fondation de Rome. » Il était d'usage d'allumer ce jour-là dans les campagnes un grand feu autour duquel on faisait tourner les troupeaux. Nous avons des réjouissances analogues dans les feux de la Saint-Jean.

' Suétone ( Fie de Caïus, xrv ) mentionne cette maladie sans en indiquer les honteuses causes et sans en préciser la date. L'avènement de Caïus eut lieu vers le milieu du mois de mars de l'an 37 (Suétone , Fie de Tibère , lxxiii ; — Tacite , Annales, VI, bO). Ce serait donc en octobre qu'il faudrait placer le huitième mois de son principat. La supputation de Philon s'accorde, comme on voit, avec les indications de Suétone et de Tacite.

^ C'est la définition de la mort telle que nous la trouvons

le châtiment de l'intempérance, c'est l'infirmité et la maladie qui conduisent à la mort.

La nouvelle de cette maladie se répandit bientôt : la mer était alors propice à la navigation, car l'automne commençait ; c'était le dernier voyage des trafiquants qui des différents marchés reviennent dans leurs ports, surtout de ceux qui ne veulent point passer l'hiver en pays étranger. Aussitôt l'allégresse se changea en deuil; les maisons et les villes prirent un aspect de tristesse, la douleur égala la joie qui venait de s'évanouir. Les provinces de la terre entière souffrirent du mal de Gaïus et en souffrirent plus gravement que lui \ car, chez l'Empereur, c'était le corps seul qui était malade, chez les peuples c'était l'âme. Plus d'espérance ! C'en était fait, pensait-on^ de la

dans le catéchisme : La mort est la séparation de l'âme et du corps.

* « Il tomba malade, dit Suétone ( Pie de CaXus, xiv) ; le peuple passait la nuit autour de son palais, et plusieurs faisaient vœu de combattre ou de s'immoler pour son rétablissement. » On croirait lire le récit de ce qui se passa lors de la maladie de Louis XV, dit le Bien-aimé.

Le sort a de cruelles ironies : la Providence, qui permit que tant d'amour chez le peuple fût payé par une si monstrueuse ingratitude et par tant de cruauté, permet aussi quelquefois que les princes innocents expient les crimesdes coupables. Si le despotisme a ses rigueurs, l'anarchie a ses saturnales : elles sont sanglantes et abominables toutes deux. Ce fut lors de cette maladie qu'il fit un testament, dans lequel il instituait Drusilla, sa sœur favorite, héritière de tous ses biens et de l'empire. Cet acte nous semble le premier de cette longue série d'extravagances qui allait épouvanter le genre humain.

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paix, de la liberté, de la prospérité publiques ; l'image des calamités qui naissent de l'anarchie se présentait à tous, la famine, la guerre, les champs ravagés, les villes saccagées, les pays dévastés, les biens mis au pillage, la terreur, la captivité, la mort. Il n'y avait qu'un remède à tous ces maux, c'était la guérison de Caïus.

Aussitôt que la maladie commença à décroître, le bruit s'en ré pan dit en peu de temps jusqu'aux frontières les plus reculées, cai* rien n'est plus rapide que la renommée : toutes les villes étaient, pour ainsi dire, debout, prêtant une oreille avide aux nouvelles rassurantes. Enfin, quand les courriers annoncèrent le complet rétablissement de l'Empereur, on revint à l'allégresse première ; les habitants des continents et des îles s'imaginaient avoir recouvré la santé. Jamais, de mémoire d'homme, chez aucun peuple, en aucun pays, la guérison d'un prince n'avait causé une joie pareille à celle qui éclata dans le monde entier lorsque Caïus revint à la santé. Il sembla qu'on échangeait les rigtieurs d'une vie grossière et sauvage contre les douceurs de la vie civilisée, qu'on abandonnait les solitudes et les cavernes pour émigrer dans les murs des villes ; on se réjouissait de passer d'une vie errante et vagabonde sous les lois d'un bon pasteur auquel il serait doux d'obéir. On ignorait la vérité. L'esprit humain s'aveugle et ne discerne pas ce qui est réellement utile, car, au lieu d'user des lumières de la raison, il s attache aux apparences et aux conjectures.

Bientôt après, celui que toutes les espérances avaient accueilli comme un sauveur et un protecteur \ qui devait répandre sur l'Europe et sur l'Asie des torrents de félicité nouvelle, et leur prodiguer tous les biens publics et privés, se changea en un tyran cruel * ou plutôt montra ouvertement des penchants qu'il avait jusqu'alors couverts du voile de l'hypocrisie '.

* Notre auteur emploie ici les titres d'É vergeté et de Soter qui étaient des appellations usitées à l'égard des Séleucides et des Ptolémées.

2 « J'ai, parlé jusqu'ici d'un prince, je vais parler maintenant d'un monstre. » (Suétone, Fie de Caïns, xxn.)

3 Caïus passa les premières années de son enfance dans les camps en Germanie; les soldats lui donnèrent par affection le surnom de Caligula, c'est le nom d'une chaussure militaire. 11 accompagna son père Germanicus en Syrie, vécut ensuite chez sa bisaïeule Livie, femme d'Auguste, puis chez son aïeule Antonia, femme du premier Drusus. A dix-neuf ans, Tibère le fit venir à Caprée : là il sut échapper à tous les pièges qu'on lui tendait. On cherchait en vain à lui arracher des murmures, il ne donnait aucun prétexte à la malignité ; il ne parut pas s'apercevoir de la mort malheureuse de ses frères (Néron et Drusus), et dévorait ses propres affronts avec une dissimulation incroyable. Sa complaisance pour Tibère et pour ceux qui l'approchaient était telle, que l'orateur Passiénus a dit de lui avec raison (Suétone, Fie de Caïus, x; Tacite, annales, VI, 20) qu'il n'y avait point eu de meilleur valet et de plus méchant maître. C'est donc justement que Philon accuse ici Caïus d'hypocrisie. Suétone, en effet, ajoute que, même du vivant de Tibère, il n'avait pu cacher complètement ses inclinations basses et cruelles; la nuit, il courait les mauvais lieux, enveloppé d'un grand manteau, la tète couverte de faux cheveux. Le pénétrant vieillard le connaissait bien : « Je laisse vivre, disait-il, Caïus pour son malheur et celui des autres ! »

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Son cousin, héritier comme lui de l'empire, le plus proche successeur de Tibère, puisqu'il était son petitfils par le sang, tandis que Caïus ne l'était que par adoption, fut sa première victime*.

II prétendit qu'il conspirait contre lui*: son âge ne permettait pas cette accusation : l'infortuné sortait à peine de l'enfance pour entrer dans l'adolescence. Il y en a qui disent que si Tibère eût vécu quelque temps encore, il aurait écarté Caïus, qui lui était devenu suspect, et que son petit-fils légitime aurait été déclaré seul successeur de l'empire. Mais la mort le surprit et l'enleva avant qu'il pût accomplir son dessein '.

Caïus, voulant exclure son parent de la participation au pouvoir, participation à laquelle il avait droit, et prévenir les accusations, imagina cette ruse. Il réu-

* Le jeune Tibère était fils du second Drusus, fils de l'Empereur; Caïus était fils de Germanicus^ qui n'était fils de Tibère que par adoption.

2 Dion Cassius rapporte que Caïus accusait son cousin de lui avoir souhaité la mort (liv. LV ). D'après Suétone, il allégua que son cousin avait refusé de le suivre sur mer par un temps d'orage et était resté dans Rome pour attendre les événements et s'emparer de la ville {f^ie de Caïus, xxra).

3 Tout cela est parfaitement conforme au récit de Suétone (Fie de Caïus, xix) et au témoignage de Tacite ( Annales, \U 46) qui nous parle de la préférence de Tibère pour son petit-fils, de Tintention où il fut de lui donner l'empire, et de l'obstacle qu'il trouva dans son extrême jeunesse, enfin de l'affaiblissement du corps et de l'àme qui le surprit au milieu de ces incertitudes.

nit les grands : « Je voudrais, leur dit-il, suivant la dernière volonté de Tibère, associer à l'empire celui dont la nature m'a fait le cousin et dont l'amitié m'a fait le frère; mais vous voyez qu'il est encore bien jeune, il lui faut des gouverneurs, des précepteurs, desmaîtres. Rie ne peut m'arriver de plus heureux que d'être soulagé de l'énorme fardeau de l'empire, trop pesant pour les épaules et la tête d'un seul. Eh bien, ajouta-t-il, je déclare que je prétends être désormais pour cet enfant plus qu'un précepteur, plus qu'un gouverneur, plus qu'un maître; je veux qu'on m'appelle son père et qu'on le nomme mon fils. * » Quand il eut trompé par

* « Il adopta son cousin Tibère le jour où il prit la robe virile, et lui donna le titre de prince de la jeunesse. » (Suétone, fie de Caïusy xv.)

Aucun autre historien que Phiïon ne mentionne ce discours et cette machination odieuse, si conformes du reste au caractère tortueux et fourbe de Caligula. Partout où Philon ajoute au récit de Tacite, de Suétone et de Dion Cassius, il y a lieu de le croire exact et bien informé, car il parle d'événements contemporains sur lesquels il a dû recueillir des indications de témoins oculaires; sa bonne foi, sa sagacité sont d'ailleurs audessus du soupçon. Enfin ce qui donne du prix aux détails qui lui appartiennent en propre, c'est qu'il est rare, quand il raconte les mêmes faits que les auteurs latins, que son témoignage ne soit pas pleinement confirmé par le leur.

D'après Suétone, ce fut le sénat qui annula le testament de Tibère en ce qui concernait la participation du jeune fils de Drusus au pouvoir. Philon semble indiquer que Caïus obtint l'exclusion de son cousin par un détour, qui consistait à l'adopter. Quoi qu'il en soit, il demeure certain que Tibère avait institué Caïus et son cousin ses héritiers par moitié, que les dernières

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ces paroles le sénat et le jeune prince (car cette adoption, loin de l'appeler au pouvoir, l'en éloignait), se trouvant à couvert, et libre désormais de tout obstacle, il se mita dresser des embûches à son collègue, à son cohéritier. La loi romaine met le fils sous la toutepuissance du père ; d'ailleurs la dignité impériale confère tous les droits et donne un pouvoir absolu que personne n'ose et ne peut contrôler.

Caïus traita cet enfant comme un adversaire que l'on terrasse dans une lutte, sans égard pour le souvenir d'une éducation commune, sans pitié pour sa tendre jeunesse, sans respect pour les droits qu'il avait comme lui à l'héritage de Tibère, dont il était le plus proche descendant et auquel on avait espéré le voir seul succéder; en effet, le petit-fils, après la mort du père, est toujours réputé fils par son aïeule

Caïus exigea, dit-on, que l'enfant se tuât de ses propres mains, en présence des centurions et des tribuns, auxquels on avait défendu de faciliter ce crime ; car il eût été sacrilège qu'une main étrangère se portât sur un fils des Césars. Ainsi il attestait le droit en consommant l'iniquité, il attestait le respect des choses saintes en commettant cet attentat, il bafouait la vérité !

volontés de l'Empereur ne furent pas suivies, et que radoption du jeune Tibère par Caïus couvrait la jalousie haineuse de ce dernier.

' Suivant Tacite { Annales, Yl, 46), la jeunesse de Tibère et rimbécillité de Claude empêchèrent TEmpereiir de faire périr Caïus qu'il délestait, et dont il redoutait la popularité.

Le pauvre enfant, ne sachant ce qu'on voulait de lui, car il n'avait jamais vu de meurtre ni manié d'armes, et ne s'amusait pas comme les jeunes princes, en temps de paix, à des simulacres de combats, tendit le cou à ceux qui venaient vers lui. Voyant qu'on le repoussait, il prit un poignard, et, dans son innocence, demanda quel endroit il fallait frapper pour faire une blessure mortelle et terminer des jours infortunés. Il obtint qu'on lui rendît ce triste service : le suicide, auquel on le força, fut la première et la dernière leçon qu'il reçut de ses maîtres * !

Lorsque Caïus eut terminé cette première et redoutable lutte, quand il ne resta plus personne de la famille impériale autour duquel pussent se rallier ses ennemis et ceux qu'il tenait en défiance, il entama une seconde lutte contre Macron, qui lui avait nonseulement rendu des services après son élévation (car c'est le propre d'un flatteur de ne servir que les heu-* reux), mais aussi avant qu'il fût parvenu à l'empire.

Tibère était doué d'une pénétration profonde, et l'homme, de tous ceux qui l'entouraient, le plus habile

' Suétone ( Vie de Caïus, xxiii) raconte ceci différemment : ce fut, selon cet auteur, un tribun envoyé par l'Empereur, qui tua Tibère, au moment qu'il s'y "attendait le moins. La version de Philon nous paraît trop assurée et trop circonstanciée pour ne pas lui accorder la préférence; d'ailleurs elle nous offre un trait nouveau et très-vraisemblable du raffinement que Caïus portait dans la barbarie.

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à percer les secrètes pensées * : sa finesse n'avait d'égale que sa puissance. Souvent il soupçonna Caïus d'être hostile à toute la famille Claudia et favorable exclusivement à sa famille maternelle; il craignait que son petit-fils, qu'il laissait en bas âge, ne lui survécût pas longtemps ; d'ailleurs il jugeait incapable de gouverner un si grand empire, un homme de mœurs sauvages, insociable et d'un caractère inconstant. Ses manières s'écartaient parfois des convenances et trahissaient un germe de folie'; son langage et sa conduite semblaient se contredire.

Macron employait tous ses efforts à pallier tout cela; il combattait les soupçons de Tibère, les inquiétudes quelui inspirait son petit-fils adoptif et qui le tenaient sans cesse en émoi. « Caïus, disait-il, serait

' On attribuait généralement à Tibère, dans l'antiquité, la connaissance de Tavenir. Tacite {Annales, VI, 20, rapporte que durant son séjour à Rhodes, il avait été initié aux secrets de l'art magique des Chaldéens, et qu'il avait eu pour maître un certain Thrasylle. La magie des Chaldéens, qui tenait au culte des astres, était repoussée comme une science fausse et coupable par les Juifs; ceci pourrait expliquer pourquoi Philon attribue la pénétration de Tibère à une qualité d'esprit naturelle et non à la science astrologique de la Chaldée.

' Nous avons examiné déjà si Caligula fut réellement fou, et quel fut son genre de folie. Constatons encore une fois que Philon et Suétone ( Vie de Caïus» l) s'accordent à dire qu'il n'était sain ni de corps ni d'esprit; cependant il y a dans ses actes dé la suite, une préoccupation de politique et d'ambition, un raffinement de cruauté très-réflechi , toutes choses qui nous le montrent comme un fou lucide.

bienveillant et docile ; il était entièrement dévoué à son cousin au point de lui abandonner volontiers tout l'empire ; mais il était retenu par la crainte de paraître chercher la popularité ; c'était pourquoi , malgré la suite et la sincérité de sa conduite, on l'accusait de mobilité et d'incohérence. » Quand Macron sentait qu'on ne se laissait pas prendre à la vraisemblance de ses raisons, il mettait en avant sa garantie personnelle : a Je réponds de lui , je promets qu'il sera tel que je le montre : j'ai précédemment donné assez de preuves de mon dévouement aux Césars et en particulier à Tibère, lors de la conspiration de Séjan, que j'ai découverte et étouffée*. » Ainsi Macron faisait l'éloge de Caïus, si toutefois c'était faire son éloge que le défendre contre des motifs vagues de soupçon et des accusations secrètes. Tout le zèle qu'on peut employer pour un frère ou un fils, et même davantage peut-être, il le mettait en œuvre pour Caïus auprès de Tibère.

Il faut, selon l'opinion générale, attribuer ce dévouement d'abord aux égards de Caïus pour Macron, dont l'influence fut à ce moment prépondérante et même souveraine dans le gouvernement, et aussi à la femme de Macron, pour un motif que le silence doit couvrir. Chaque jour elle excitait son mari à ne perdre aucune occasion de servir le jeune prince. Rien

• Philon nous révèle ici un fait nouveau; ni Suétone ni Tacite ne parlent du rôle de Macron dans la ruine de Séjan.

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n'est habile à conduire et maîtriser la volonté d'un homme comme la femme, et surtout la femme impudique, qui se rend d'autant plus séduisante qu'elle se sent coupable. Macron ignorait* la honte de sa femme et le déshonneur de sa maison ; il croyait inspirées par l'affection les caresses qu'il recevait; ces manœuvres le séduisirent et le trompèrent; il se dévoua à des ennemis acharnés qu'il prenait pour ses meilleurs amis.

Enhardi par la conscience qu'il avait d'avoir mille fois sauvé la vie à l'Empereur, il l'avertissait librement, sans feinte, comme tout bon ouvrier qui met sa gloire dans la durée de son œuvre, et craint de la laisser périr d'elle-même ou détruire par autrui.

' Suétone ( Fie rfe Caîus, xn) prétend qu'Ennia Naevia, femme de Macron, fut séduite par Caïus,qui lui proraitde l'épouser, s'il parvenait à l'empire, etque par ce moyen Caîus gagna Macron dont ii se servit pour empoisonner Tibère. Ce témoignage, conforme à celui de Philon, infirme les allégations de Tacite, qui { Annales, VI, 4o), en constatant la toute-puissance de Macron [nimiapoteniia Macronis), rapporte que le chef des prétoriens connaissait les intrigues de sa femme et de Caîus, qu'il en avait été luimême le premier instigateur, et que, loin de recevoir les caresses du futur empereur, il lui faisait une cour assidue. Nous préférons à cette version celle de Suétone et de Philon, qui a le double avantage de réunir deux témoignages et d'offrir plus de vraisemblance. En effet, Macron tout-puissant et ambitieux, s'il n'avait pas été le jouet d'une femme rusée et d'un habile hypocrite, ne devait-il pas de préférence s'attacher au fils de Drusus, dont l'inexpérience et la jeunesse assuraient pour l'avenir son crédit, le rendaient nécessaire dans le gouvernement et lui permettaient de tout espérer?

Voyait-il Caïus dormir à table, il l'éveillait, dans la pensée que ce n'était ni honnête ni sûr : s'abandonner dans cette situation au sommeil, c'est se livrer aux embûches. Quand il le voyait se passionner à la vue des danseurs, au point de se mettre à danser ; quand, au lieu de sourire décemment aux bouffonneries des mimes, il les accueillait par des éclats puérils ; quand il se laissait entraîner à la mélodie des joueurs de flûte et des chœurs au point de les accompagner de son chant, Macron le poussait du coude (car il se tenait toujours à ses côtés) et s'eiForçait de le contenir*.

Souvent, se penchant vers lui, il lui parlait doucement à l'oreille, de façon à n'être entendu de personne : « Il ne faut, disait-il, ni écouter, ni regarder, ni rien faire comme les assistants et le commun des hommes ; ta manière de vivre doit les surpasser autant que ta dignité et ta fortune t'élèvent au-dessus d'eux. Il n'est pas séant que le souverain de la terre et des mers^oit mis hors de lui par des chants, des danses, des boufTonneries et autres futilités de ce genre. 11 doit partout et toujours se souvenir qu'il porte la majesté du commandement; il ressemble à un pasteur chargé d'un troupeau : toutes ses paroles, toutes ses actions, doivent avoir un but utile. Chaque fois, ajoutait Macron, que tu assisteras à des représenta-

' La passion outrée de Caïus pour la danse théâtrale et pour la musique est attestée également par Suétone ( Fie de Caïus ^ xi); Tibère espérait en vain que ces goûts pourraient adoucir son caractère féroce.

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lions scéniques, à des luttes d'athlètes, à des courses de chevaux, oublie le plaisir, songea l'art, fais-toi ces réflexions : Voilà des choses qui ne servent en rien à la vie, qui ne tendent qu'à l'agrément et à l'amusement des spectateurs; ily a pourtant des gens qui s'y appliquent afin d'obtenir les éloges et l'admiration de la foui e , afin de se voir décerner, au son des trompettes, des prix , des honneurs, des couronnes. Que ne doit donc pas faire celui qui pratique un art beaucoup plus élevé, le plus grand de tous, l'art de régner? C'est par lui que le sol fertile et profond est cultivé dans les plaines et sur les montagnes, c'est par lui que la mer entière est sillonnée avec sécurité de grands vaisseaux par lesquels s'échangent les productions des diverses contrées, car chacune reçoit ce qui lui manque et donne en retour ce dont elle a abondance. La haine, grâce à lui, ne saurait envahir le monde entier ou même ses plus grandes parties, l'Asie et l'Europe; pareille aux serpents venimeux, elle se tient tapie dans son trou; son action, resserrée dans d'étroites limites, s'exerce sur un homme, sur une maison, et, dans ses plus grandes fureurs, peut au plus s'étendre à une ville; elle ne désole jamais de grandes contrées, de grands peuples, surtout depuis que ton auguste famille a établi son pouvoir en tous lieux. Les maux qui s'étaient établis et allaient s'aggravant au sein des États, ont été relégués aux abîmes du Tartare les plus éloignés ; les biens, qui étaient bannis, ont été ramenés des extrémités du monde dans nos pays. Telle est la situation qu'on t'a laissée à main-

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tenir. La nature t'a placé au sommet de la poupe et ta donné le gouvernail; conduis, de manière à le préserver du péril, le vaisseau du genre humain ; mets ton premier plaisir à faire du bien à tes sujets. Les tributs que dans les villes on retire des particuliers sont de différente sorte; ce que, en retour, les sujets attendent d'un prince, ce qui lui est propre, ce sont de sages desseins, bien exécutés : on aime à le voir prodiguer généreusement ses richesses, réservant seulement ce que la prévoyance lui ordonne de ménager, pour parer aux coups incertains du sort '. »

C'est en lui répétant ces avis que l'infortuné tâchait de rendre Caïus meilleur; mais la pétulance de celui-ci et sa méchanceté l'entraînaient sur une pente opposée; il repoussait brutalement ce sage conseiller. Quand il le

* Notre auteur traite l'histoire à la manière des anciens; chez lui, comme chez Tite-Live, Xénophon, Thucydide, les discours renferment, sous une forme dramatisée, les développements qui ont trait à la morale ou à la politique. D'ailleurs rien de plus juste et de plus élevé que cette morale ; Philon nous donne ici un avant-goût de ses beaux traités politiques : « Le prince se doit à la dignité dont il est revêtu; cette dignité, avant d'être un honneur, est une charge, la plus noble, mais aussi la plus difficile de toutes> dont l'exercice suppose une science profonde, exige application, génie, force d'àme, dévouement, persévérance» Le prince est le père de l'agriculture, l'âme du commerce, le prolecteur de la paix ; ce qu'il reçoit en respects, il le paye en bienfaits ; ce qu'on lui donne en impôts, il le rend en bon gouvernement. » Banalités, niaiseries qui feront sans doute sourire les disciples de Machiavel et de Robespierre, mais que les esprits modérés et honnêtes accueilleront comme l'expression d'un idéal dont il ne faut pas désespérer;

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Voyait veùîf" de loin, il disait à Ceiix qui rerttouraieni : « Voici le maître de celui qtii n'a plus besoin de leçons, le pédagogue dé celui qui n'est plus tin enfant, le conseiller d'un horiime plus avisé que lui. Il prétend soumettre à l'un de ses sujets un empereur versé dans l'art du gouvernement. Il se proclame maître dans cet art; je ne sais qui l'a initié à ses secrets. Mais moi, n'ai-je pas eu pour éducateurs depuis mon berceau cette illustre et nombreuse lignée de pères, de frères, d'oticles, de cousins, d'aïeux, d'ancêtres, aussi bien du côté de ma famille paternelle que de ma famille maternelle, qui ont eu le maniement de l'empire? Je ne parle pas des vertus royales * qui doivent, dès le principe, exister dans les races de princes ; mais puisque les descendants rappellent leurs ancêtres par les formes du corps comme par le caractère, l'aspect, le geste, les desseins, les actes, n'est-il pas vraisemblable qu'il y a dans la semence elle-même les propriétés qui forment le prince? Et un ignorant me viendra, à moi qui dans le sein de ma mère et par les mains de la nature fus fait empereur avant de voir le jour, enseigner l'art du commandement, que certes je connais mieux que lui'! N'est-ce pas une honte que celui qui

* Eli grec : Aavâ{«i« ^âù.MOL(, c'est-à-dire puissances, qualités naturelles propres au gouvernement.

' Il est impossible de mieux définir et réfuter tout enseiiible la théorie du droit divin. Les princes qui régnent en vertu d'un droit acquis, et non en vertu d'un principe supérieur d'ordre et de progrès, en seront toujours réduits, comme Caligula, à pré-

n'était tout à l'heure qu'un simple particulier veuille se mêler aux pensées d'une âme royale? 11 y en a cependant d'assez impudents et audacieux pour profaner ces mystères et enseigner l'art sublime du gouvernement, dont ils possèdent à peine les premières notions ! »

De la sorte il cherchait à s'éloigner peu à peu de Macron, inventant contre lui des prétextes d'accusation mensongers, mais toutefois vraisemblables, car il y a des gens habiles à forger des mensonges qui paraissent l'expression de la vérité. Macron fut accusé de tenir ces propos : « Caïus est mon ouvrage; il m'appartient sinon plus, au moins tout autant qu'à son père; trois fois mes instances l'ont arraché aux soupçons de Tibère qui voulait le faire périr. Après la mort de Tibère, je lui ai livré les prétoriens que j'avais sous mes ordres, en faisant entendre qu'on n'avait besoin que d'un prince, que c'était le moyen d'assurer l'intégrité et la paix de l'Empire. »

Il y en eut qui crurent ces fausses accusations : on ne connaissait pas encore la fourberie de celui qui les portait ; son caractère faux et mobile ne s'était point révélé. Peu de jours après le malheureux périssait avec sa femme, expiant ainsi cruellement l'excès de son zèle. C'est la récompense que les ingrats accordent aux services qu'on leur rend : ils les font tourner

tendrcqu'ils sont d'une autre espèce que le reste du genre humain, ou bien qu'ils ont un contrat passé avec le Ciel, et enfin, suivant le mot profond de Molière, qu'en gens de qualité ils savent tout sans jamais avoir rien appris.

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à la ruine de leurs bienfaiteurs. C'est ainsi que Macron, qui avait certainement tout fait, qui n'avait épargné ni les soins les plus persévérants, ni l'amitié la plus dévouée d'abord pour sauver Caïus, ensuite pour lui assurer le pouvoir sans partage, fut payé de ses services. On rapporte que l'infortuné fut contraint de se tuer de ses propres mains, et que sa femme eut le même sort^, malgré les relations qu'elle avait, dit-on, avec César. Il n'y a dans l'amour aucun motif d'affection solide ; la passion satisfaite amène le dégoût * et le besoin de changement.

Lorsque Macron eut été immolé avec toute sa maison, Caïus entama une troisième lutte, où il déploya plus de ruse encore. Il avait eu pour beau-père Marcus Silanus % homme d'un grand cœur et d'une illustre race. Bien que celui-ci eût perdu sa fille *, enlevée par une mort prématurée, il ne cessa d'entourer son gendre d'une affection de père; il espérait en recevoir les égards qu'il méritait, pourl'avoir traité non engendre, mais en fils. Vain espoir! trompeuse attente! Il l'entretenait sans cesse avec franchise de ce qui pouvait l'améliorer, corriger son caractère, régler sa vie, lui

♦ Tous ces détails sont précieux. Suétone {Fie de Caïus, xxvr) s'est contenté de déclarer en deux lignes qu'Ennia et Macron, qui avaient été les instruments de rélévation de Caïus, périrent malgré leurs titres à sa reconnaissance.

2 Trace évidente de mysticisme.

3 Quelques manuscrits portent à tort Silvanus.

* Elle s'appelait Claudia. (Tacite, Ânnales,y\, 20.)

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apprendre à gouverner. Il ne'roanquait pas d'occasions sérieuses qui l'autorisaient à cette liberté; n'avait-il pas d'ailleurs son haut rang et des liens de famille? Sa fille n'était pas morte depuis assez longtemps pour que les droits de parenté fu&sent éteints : à peine avait-elle rendu le dernier soupir, son corps devait conserver des restes de vie, quelques-uns des tressaillements suprêmes.

Les conseils de Silanus parurent à Caïus un outrage : il se trouvait plus magnanime, plus sage, plus courageux, plus juste que personne; il haïssait moins ses ennemis déclarés que ceux qui essayaient de le diriger. Il sentit que Silanus serait aussi un obstacle à la violence de ses passions ; il Le chargea de saluer les mânes de la défunte *, il fit tuer le père de sa femme, son beau-père.

Ce criminel coup d'audace fut publié avec le meurtre des autres principaux personnages de l'Empire ; le bruit de ces forfaits était dans toutes les bouches : il se colporta d'abord timidement, à voix basse, puis on changea d'attitude avec la mobilité que* le vulgaire porte pn toute chose, dans ses opinions, dans son langage, dans ses actions. On ne pouvait croire que Caïus, qui avait, peu auparavant, la réputation d'un prince affable, humain, juste et doux, eût sitôt changé. On lui chercha des excuses; à force de lui en chercher on en trouva.

* Chez Caïu^s h cruauté esH toujours aiguigée dç quelque atroce plaisanterie.

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