DES VERTUS
Pour ce qui regardait son cousin et cohéritier, on disait que, selon le droit immuable de la nature, le pouvoir n'admettait point de partage. La mort du jeune Tibère avait prévenu l'assassinat de Caïus, qu'il aurait commis s'il eiit été le plus fort. C'était moins un meurtre que l'exécution d'un dessein de la Providence qui avait supprimé ce jeune prince pour le bien du genre humain tout entier; sans cela des partis se seraient formés autour des deux rivaux et auraient provoqué des guerrres intestines et extérieures. La paix n'était-elle pas le plus grand des biens? Or elle résultait d'un bon gouvernement, et il n'y avait de bon gouvernement que celui qui, supprimant les contestations et les querelles des princes, maintenait tout dans l'ordre.
On disait de Macron que l'excès de son orgueil l'avait perdu, qu'il avait méconnu le précepte de l'oracle de Delphes : Connais-toi. La connaissance de soimême, ajoutait-on, procure le bonheur, comme au contraire Tignorance de soi-même cause l'infortune. Dans quel but voulait-il changer les rôles, se substituer, lui sujet, au prince, et mettre Caïus, l'Empereur, dans la situation d'un sujet? Il n'appartenait qu'au prince de commander, et Macron s'arrogeait ce privilège; c'ét^iit au sujet d'obéir, et il voulait soumettre Caïus à ses volontés.
Insensés ! qui appelaient commandement une simple remontrance, qui confondaient le conseiller avec le souverain; gens aveugles, flatteurs détestables, accou-
tumés à tout défigurer, même à changer le nom des choses ' .
On se moquait de Silànus : il avait été ridicule de s'imaginer que l'autorité d'un beau-père sur son gendre égalait celle d'un père sur son propre fils. Cependant, chez les simples particuliers, quand un père voit son fils arriver aux grandes charges et à la puissance, il abandonne son autorité sur lui et consent volontiers à se mettre après lui. C'était àSilanus, qui n'était plus même le beau -père de l'Empereur, trop de naïveté que de prendre souci de choses qui ne le regardaient pas. Ne comprenait-il point que les liens de parenté étaient rompus par la mort de sa fille? Entre deux familles, étrangères jusque-là l'une à l'autre, le lien établi par le mariage se brise en même temps que l'union, surtout lorsque , par un malheur irrémédiable, la femme qui a passé dans une autre famille vient à mourir.
Tel était le sens de tous les entretiens ; car chacun repoussait l'idée que l'Empereur piit être aussi cruel ; on pensait que la bonté d'âme, l'humanité, étaient plus grandes chez Caïus que chez aucun de ses prédécesseurs ; on ne pouvait s'imaginer qu'en si peu de temps il fût survenu en lui un tel changement.
' Nos vera rerum vocabula amisimus, avait dit, dans les mêmes termes et avec la même énergie, Caton, dans le discours que lui fait prononcer Salluste, lors de la conjuration de Catilina.
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Quand il eut terminé contre les trois ordres de l'État les luttes que nous venons de raconter, après avoir remporté deux victoires sur Tordre des chevaliers et celui du sénat, qui étaient les premiers de l'Empire, et une troisième sur un membre de sa famille, il pensa qu'ayant abattu les plus nobles têtes, il serait désormais redoutable à tous, aux sénateurs, parmi lesquels Silanus jouissait d'une haute considération, aux chevaliers, parmi lesquels Macron avait acquis une dignité et des honneurs qui le plaçaient au premier rang , enfin à toute sa famille, par le meurtre de son cousin et cohéritier.
Alors il ne se contint plus dans les bornes de la nature et aspira à se faire passer pour un dieu. Voici, dit-on, le raisonnement dont il usa au début de cette folle entreprise : « Si les bergers d'un troupeau, si les chevriers et les bouviers ne sont point des brebis, des béliers, des bœufs, mais des hommes d'une nature et d'une condition supérieures, il faut penser de même que moi, pasteur du premier des troupeaux, c'est-à-dire du genre humain, je ne ressemble pas au reste des mortels , mais que je suis d'une condition supérieure et plus divine *. »
* Dion Cassius (liv. LV) accuse Anliochus de Comagène et Agrippa de Judée d'avoir suggéré à Caïus ce raisonnement insolent. Suétone confirme ce témoignage : « Caïus entendit plusieurs rois, que leurs affaires amenaient à Rome, disputer entre eux de la prééminence. Il s'écria : Il n'y a qu'un mattre, il n'y a qu'un roi, et fut sur le point de prendre le