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chaiuait coutre notre nation. Quel plus grand malheur peut survenir à un esclave que l'inimitié de son maître? Or, les sujets de l'Empereur sont ses esclaves; s'il en avait été autrement jusque-là sous le gouvernement paternel des empereurs précédents, telle était du moins notre condition sous Caïus, qui avait banni de son cœur tout sentiment de clémence, et foulait aux pieds tous les droits. La loi, pensait-il, c'était lui-même ' ; il bravait, comme de vaines paroles, tout ce que la législation avait consacré. Nous fûmes donc mis moins au rang des esclaves qu'au rang des valets les plus infimes ; au lieu d'un prince nous eûmes un maître.
Lorsque la populace désordonnée et séditieuse d'Alexandrie s'en aperçut, elle crut avoir tfoiité une bonne occasion de donner cours à la haine qu'elle nous portait depuis longtemps; elle remplit la ville d'épouvante et de trouble. Comme si l'Empereur nous eût abandonnés à sa barbarie pour souffrir les plus grandes misères, comme si le sort des afrmes nous eût livrés entre ses mains, elle se jeta sur nous avec une fureur sauvage. Nos maisons furent pillées ; on en chassa les maîtres avec leurs femmes et leurs enfants, au point qu'elles restèrent désertes ; on en arracha les meubles et ce qu'il y avait de plus précieux, non pas comme le font les voleurs, qui,
' Roaov T.-ycûtMvo; iajT(Sv. C'est presque le mot de Louis XFV : L'État, c'est mol/
dans la crainte d'être pris, cherchent l'obscurité de la nuit, mais en plein jour et publiquement. Chacun montrait son butin aux passants, comme une chose acquise par héritage ou à prix d'argent. Quelques-uns, qui s'étaient associés pour le pillage, partageaient leur prise dans la place publique, souvent sous les yeux des malheureux qu'ils avaient dépouillés et qu'ils insultaient de leurs railleries, ce qui était plus dur que tout le reste.
Tout cela était bien assez triste sans y rien ajouter. Qui n'eût trouvé affreux en effet de voir ces infortunés tomber de la richesse dans la pauvreté, de l'opulence dans la misère, sans avoir commis le moindre mal ; de les voir chassés de leurs foyers déserts, errants à travers les rues, exposés à succomber aux ardeurs d'un soleil torride, aux rigueurs de nuits glaciales? C'était cependant moins affreux que ce qui suivit.
On chassa les Juifs de la ville entière; des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, acculés dans un quartier étroit, pareil à une caverne, furent entassés comme de vils troupeaux, dans l'espoir qu'en peu de jours ils ne seraient plus qu'un monceau de cadavres. On comptait qu'ils périraient de faim, faute de provisions dont ils n'avaient pu se munir dans cette attaque imprévue et soudaine, ou bien que, resserrés dans un espace étroit et brûlant, ils succomberaient à la corruption de l'air environnant et à l'épuisement des principes vitaux que cet air contenait. Il faut
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ajouter que l'haleine aussi de ces malheureux était corrompue, car elle sortait par la bouche et les narines d'un corps chaud et fiévreux, et, selon l'expression proverbiale, ajoutait du feu à l'incendie. En effet la nature des viscères intérieurs est très-chaude, et, quand ils sont doucement rafraîchis par l'air extérieur, les organes de la respiration se trouvent bien de cette fraîcheur; mais, si l'atmosphère dépasse le degré voulu de température, cet excès produit nécessairement un malaise : le feu s'ajoute au feu*. Quand il leur fut devenu impossible de supporter plus longtemps les souffrances de cet entassement, ils se répandirent dans les solitudes au bord de la mer et jusque dans les tombeaux, cherchant du moins à respirer un air pur et inoffensif.
Ceux qui étaient surpris dans les autres quartiers de la ville, ceux qui arrivaient de la campagne, ignorant le malheur de leurs frères, étaient en butte à
* Il est intéressant de voir quel était, pour les savants de cette époque, l'état du problème que la chimie et la physiologie modernes ont si complètement résolu, depuis la découverte de Lavoisier. L'insalubrité des lieux où la population était agglomérée était alors un fait constaté, on l'attribuait d'une manière exacte à la viciation de l'atmosphère; la cause de celte viciation était bien placée dans la respiration trop prolongée d'une quantité restreinte d'air; c'est justement qu'on supposait dansTair l'existence d'éléments particuliers propres à la vie. Tout le reste de la théorie du philosophe alexandrin est faux : ce n'est pas l'élévation de la température qui corrompt l'air res|)irable; le rôle de cet air ne consiste pas à rafraîchir les organes, mais au contraire à opérer une combustion.
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toutes sortes de mauvais traitements : ou les blessait à coups de pierres, de briques ou de fragments de vases; on les frappait avec des bâtons à la tête et partout où les blessures peuvent être mortelles, jusqu'à ce qu'on les eût tués.
La partie oisive de la populace d'Alexandrie s'était postée tout autour de l'étroit quartier dans lequel on avait refoulé les Juifs ; elle les tenait assiégés comme dans les murs d'une ville et veillait à ce qu'aucun ne pût furtivement s'évader.. On prévoyait que beaucoup, pressés par la famine, braveraient la mort pour ne pas voir périr d'inanition leur famille, et se résoudraient à sortir. Leurs ennemis leur fermaient rigoureusement toute issue; ceux qu'on arrêtait s'échappant étaient tués après d'affreux supplices.
Une autre troupe, sur les quais du fleuve *, avait tendu une embuscade pour piller les Juifs qui abordaient, et s'emparer des marchandises qu'ils apportaient. On montait sur leurs vaisseaux, on s'emparait du chargement sous les yeux du maître, on le garrottait, puis on le brûlait vif ; les rames, les vergues, les planches et le pont du vaisseau servaient à lui construire un bûcher '.
* V. la note i de la page 166.
' Ce détail n'existe pas dans le Contre flacùus; tnais jusqu'ici c'est le seul qui soit nouveau pour nous, et il n'y a aucune raison d'en conclure avet Thomas Mangey qu'il s'agit d'une persécution noutelle contre les Juifs; la ressemblance générale des deux récits prouve suffisamment le contraire.
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D'autres furent brûlés dans la ville avec un raffinement de cruauté épouvantable : comme le gros bois manquait, on entassa sur eux des branchages auxquels on mit le feu ; ils furent plutôt étouffés par la fumée que consumés; car c'était une flamme de peu de durée qui s'élevait de ces matériaux trop légers pour pouvoir se réduire en charbons.
[1 y en eut aussi que l'on prit vivants ; on leur mit aux talons des lanières et des courroies ; ils furent ainsi traînés à travers les places et foulés aux pieds par la plèbe qui ne respecta pas môme leurs cadavTes. Leurs corps, mis en pièces comme l'eussent pu faire des bêtes féroces transportées de rage, perdirent toute forme, au point qu'il n'en resta pas même des débris pour la sépulture.
Le gouverneur de la contrée, qui à lui seul, s'il l'avait voulu, pouvait en un moment dompter cette foule déchaînée, feignait de ne rien voir et de ne rien entendre ' ; il nous laissait avec indifférence en butte aux vexations et aux outrages, et permettait ainsi que l'ordre et la paix fussent troublés. Alors Jes séditieux enhardis se portèrent à des forfaits plus atroces. Ils se réunirent en bandes nombreuses et dévastèrent nos proseuques (il y en a plusieurs dans chaque quartier de la ville), soit en abattant les arbres qui les entouraient,
* Ces expressions, que Philon a déjà employées dans le Contre Flaccus pour peindre l'attitude du gouverneur, ne sont-elles pas une nouvelle preuve qu^'il s'agit des événements de l'an 38?
soit en ren\ersant de fond en comble les constructions. Il y en eut où l'on mit le feu * avec tant de furie et d'aveuglement, qu'on ne songea point à préserver les maisons voisines, et on sait que rien n'est plus rapide que l'incendie, quand il s'est emparé d'une matière.
Je ne parle pas des objets dédiés aux empereurs, boucliers, couronnes d'or, colonnes avec leurs inscriptions qui furent détruits dans cet incendie * ; et pourtant le respect dû aux princes n'eùt-il pas dû arrêter cette fureur? Si l'on porta aussi loin l'audace, c'est qu'on n'avait à redouter de Caïus aucun châtiment : on savait qu'il était très- hostile aux Juifs, et qu'on ne pouvait rien lui faire de plus agréable que de nous affliger de toutes sortes de maux.
Pour consommer notre ruine en se mettant euxmêmes à l'abri, pour se concilier sa faveur par une
• Ce détail n'existe pas dans le Contre Flaccus.
2 Les synagogues contenaient donc, à l'exception des statues, tous les objets que l'on consacrait d'ordinaire aux em|iereurs. On verra plus loin que les Juifs de Jérusalem étaient plus rigoureux que ceux d'Alexandrie; loin d'admettre ces offrandes profanes dans le temple, ils ne les souffraient même pas dans les édifices de la ville sainte. Pilate, comme on sait, fut obligé de retirer les boucliers d'or qu'il avait consacrés à Tibère dans l'ancien palais d'Hérode. La Judée se considérait comme le berceau et le sanctuaire des traditions ; les Juifs de ce pays avaient pour leurs coreligionnaires grecs une certaine défiance, ils les soupçonnaient d'un peu d'idolâtrie et faisaient retomber sur eux une partie du mépris qu'ils tenaient de leurs rabbins pour la science et la littérature de la Grèce. — V. la Kabbale, 111* partie.
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fUitterie nouvelle, que firent-ils? Toutes les proseuques qu'ils n'avaient pu incendier ou détruire, à cause de la multitude des Juifs qui habitaient autour, furent souillées et déshonorées d'une autre façon, au mépris de nos institutions et de nos lois. Ils placèrent dans toutes des statues de Caïus.
Dans la plus grande et la plus apparente, ils mirent une statue de l'Empereur sur un quadrige d'airain. Ils y apportèrent un tel empressement, une telle précipitation que, n'ayant pas de quadrige neuf, ils en tirèrent du gymnase un qui était vieux et rouillé, et dont les chevaux avaient les oreilles, la queue et les pieds mutilés. Il avait été dédié autrefois , dit-on, à Cléopâtre, bisaïeule de la dernière reine de ce nom. Ce fut là une grande et criminelle irrévérence, la chose est pour tous évidente. Convenait-il de consacrer à l'Empereur un quadrige qui avait été dédié aune femme, eiit-il été neuf? et eût-il appartenu précédemment à un homme, n'était-il pas souillé par sa vétusté? Ce quadrige enfin, quel qu'il fût, appartenait et avait été dédié à un autre. Ne craignaient-ils point d'offenser, par de tels présents, un empereur qui voulait les honneurs les plus éclatants? Bien au contraire, ils attendaient un surcroît d'éloges et de faveur pour avoir fait de nos proseuques de nouveaux temples de Caïus. Ils cherchaient moins du reste à honorer le prince qu'à assouvir leur haine en nous accablant de toutes sortes de maux. En voici des preuves irrécusables.
Durant les trois cents ans qu'ont régné les Ptolé-
mées au nombre de plus de dix, les Égyptiens ne leur ont érigé ni statues ni images dans nos proseuques ; et cependant ils appartenaient à la dynastie du pays, ils passaient pour dieux; les inscriptions leur en donnaient le titre; ils le portaient constamment. Ils étaient hommes après tout, et comment leurs sujets leur auraient-ils refusé un tel honneur, quand ils mettent au rang des dieux les chiens, les loups, les lions, les crocodiles et la plupart des bêtes terrestres, aquatiques ou volatiles, dont les temples, les autels, les bois sacrés remplissent la contrée ?
Ils allégueront peut-être ce qu'autrefois ils n'auraient pas osé dire (car c'est plutôt à la fortune des princes qu'à leur personne qu'ils rendent hommage), ils diront que la puissance des Césars Jes élève bien au-dessus des Ptolémées et qu'on leur doit par conséquent de plus grands honneurs.
Mais alors vous êtes, pour me servir d'un terme radouci, les plus insensés des hommes. Pourquoi, avant Gaïus, p'avez-vous pas décerné les mêmes honneurs à Tibèrp, qui lui a transmis le pouvoir, qui, pendant les vingt-trois années qu'il fut souverain des terres et des mers, ne laissa subsister dans la Grèce et dans la Barbarie aucun principe de guerre, en étouffa la moindre étincelle et maintint avec tant de constance et d'énergie la paix et toutes les prospérités dont elle est la source? Était-il d'une moins noble race? Il sortait des deux familles les plus illustres. Lui était-il inférieur en savoir? Et qui, de son temps, le surpassa en sagesse
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eleiiBlûqueuce?Lui était-il iuférieur par l'âge? Aucmi roi, aucun empereur n'est parvenu si heureusement à la vieillesse ; même pendant qu'il était jeuae, on le disait vieux, tant était grande la modestie qu'il portait dans la sagesse. Voilà l'homme, le grand homme * que vous avez oublié et dédaigné !
Que dire de celui qui, dans toutes les vertus, surpassa la nature humaine, à qui l'éclat de sa fortune et la grandeur de sa puissance méritèrent le premier le nom d'Auguste? Car il ne le reçut pas de l'héritage de ses apcêtres, il l'inaugura dans sa famille et le transmit à ses descendants. Il prit le gouvernail de l'Eltat au milieu des troubles et des discordes, dans un moment où les îles et les continents, sous la conduite de ce que Rome avait de plus illustre, se disputaient l'empire. L'Asie et l'Europe alors soulevées entre-choquaieut, dans une mêlée immense, furieuse, sjLir terre et sur mer, les peuples arrachés des frontières les plus reculées. Cette lutte menaçait d'anéantir tout le genre humain, n'eût été l'intervention d'un seul homme, le chef de la f^piille des Augustes qui mérita
* On a le droit de trouver étrange, dans la bouche d'un historien aussi grave, ce panégyrique enthousiaste d'un tyran impur et sans entrailles. Philon se laisse ici entraîner par le parallèle qu'il veut établir entre Caïus et son prédécesseur, à l'avantage de ce dernier. L'assassin de Germanicus, le meurtrier d'Agrippine, le bourreau de ses petits- fils, l'infâme voluptueux de Caprée, disparaissent à ses yeux, pour faire place au généreux protecteur du peuple juif.
ainsi le titre' de Génie tutélaire. Ce César illustre, conjurant les tempêtes amoncelées de tous les points de l'horizon, ramena la sérénité, remédia aux calamités publiques qui, chez les Grecs et les Barbares, de l'orient à l'occident, du nord au midi, avaient désolé , rempli de maux , les terres et les mers. Il n'a pas seulement relâché , mais brisé les liens qui enserraient le monde. Il a mis un terme aux guerres ouvertes et cachées du brigandage, il a purgé les mers des pirates et les a couvertes de vaisseaux de transport, il a donné la liberté à toutes les villes, fait régner l'ordre à la place de l'anarchie. C'est lui qui a façonné aux douceurs de la civilisation les nations sauvages qui vivaient dans l'isolement, qui a reculé les limites de la Grèce et fait une nouvelle Grèce des plus belles contrées du monde barbare. Il fut le gardien de la paix, l'équitable dispensateur des lois, et, tant qu'il vécut, la source et le canal de toutes les prospérités.
Voilà le bienfaiteur illustre que vous avez négligé d'honorer pendant les quarante-trois années qu'il a tenu l'Egypte sous son pouvoir, car vous ne lui avez consacré ni statues, ni images, ni inscriptions dans les proseuques. Si des honneurs nouveaux et extraordinaires étaient dus à quelqu'un, n'était-ce pas à lui, non-seulement parce qu'il était le chef et le fondateur de la maison des Augustes, mais encore parce qu'il avait été le premier et le plus grand bienfaiteur de l'humanité, en réunissant dans ses mains tous les
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pouvoirs, en prenant à lui seul le gouvernail du vaisseau de l'État? Cet homme admirable était d'ailleurs un profond politique; on l'a dit avec raison : «Il n'est paè bon que le pouvoir appartienne à plusieurs ', car la diversité des vues est la source de tous maux. » S'il fallait imaginer des honneurs nouveaux, n'était-ce pas ' pour celui à qui le monde entier avait décerné les honneurs de l'Olympe, consacré des temples, des sanctuaires, des bocages, des portiques, qui, dans toutes les villes et surtout à Alexandrie, surpassent par leur beauté et leur grandeur tous les édifices anciennement ou récemment dédiés aux Césars? Rien, en effet, de comparable au temple appelé Sébastien, érigé dans cette cité à Auguste, protecteur de la navigation. Ce monument est situé en face du port, sur une élevation ' ; il est immense, magnifique, sans rival ; il est,
* Celte opinion, favorable au pouvoir absolu, ne paraît pas bien solidement établie dans l'esprit de notre philosophe, quand on lit ce passage du livre de la Création du prince : a. L'Égalité, comme l'affirment tous ceux qui étudient la « nature (les philosophes), est mère de la Justice : c'est la « lumière la plus resplendissante qui soit au monde, un se- « cond soleil. L'Inégalité est au contraire, autant par défaut « que par excès, la source et l'origine des ténèbres. C'est « l'Égalité qui, au ciel et sur la terre, a tout réglé et posé les « bases éternelles du droit divin et humain.... Tout ce qui sort « de la règle pèche contre l'Égalité, tout ce qui y demeure sou- « mis obéit à l'Égalité. On peut dire d'elle qu'elle est, au sein de K l'unjvers, l'ordre, dans les États, la forme la meilleure et la « plus légitime de gouvernement, c'est-à-dire la démocratie; « dans le corps c'est la santé, dans l'âme c'est la vertu. »
2 Y. la carte d'Alexandrie de M. E. Desjardins.
plus qu'aucun autre, rempli d'offrandes, de tableaux, de statues, et orné tout autour d'or et d'argent; il est spacieux, embelli de portiques, de bibliothèques, de parvis, de plantations, de vestibules, de péristyles, de galeries; tout y est d'une somptuosité admirable. C'est là que repose l'espoir des voyageurs qui partent; c'est là qu'est la protection de ceux qui débarquent.
l)ien qu'on eût tant d'occasions d'honorer Auguste, au sein de cet accord éclatant manifesté par les peuples, on respecta nosproseuques. Est-ce à dire qu'on ait manqué de rendre à César les honneurs qu'il méritait? Nul homme sensé ne le pourra prétendre. Et pourquoi nos proseuques furent-elles alors respectées ? Je le dirai sans rien cacher.
X)tt connaissait le bon gouvernement de l'Empereur, on savait qu'il n'était pas moins attentif à maintenir les institutions particulières aux provinces que les institutions romaines. Il pensait avec raison que les honneurs excessifs qu'il recevait des flatteurs, au lieu d'être un prétexte pour abolir les institutions des peuples, devaient uniquement servir à rehausser l'éclat de son pouvoir, qui semblait tirer de là quelque lustre. Jamais il ne se laissa enivrer par les louanges : la preuve la plus claire en est qu'il ne souffrit point qu'on l'appelât dieu ou seigneur. Ces titres lui répugnaient. En agissant ainsi, il approuvait implicitement les Juifs qui ont de telles abominations en horreur.
Sans cela, leur eût-il permis d'occuper une bonne partie de Rome, au-delà du Tibre ? La plupart des
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prisonniers de guerre amenés en Italie ', ayant été affranchis, étaient devenus citoyens romains; ils avaient reçu de leurs maîtres la liberté, sans qu'on les forçât de renoncer à aucun des usages de leur pays. L'Empereur savait qu'ils avaient des proseuques où ils se réunissaient, surtout les saints jours de sabbat, et faisaient publiquement profession de la religion de leurs pères ; il savait qu'ils recueillaient des prémices et envoyaient des sommes d'argent à Jérusalem, par des députés qui les offraient pour les sacrifices. Cependant il ne les chassa pas de Rome, il ne les dépouilla pas du droit de citoyens ; il voulut que leurs institutions fussent maintenues, aussi bien dans ce pays qu'en Judée ; il ne fit aucune innovation contre nos proseuques, il n'empêcha pas les assemblées oii s'enseignent nos lois, il ne s'opposa pas à ce qu'on recueillît les prémices. Enfin, il montra tant de déférence pour nos usages religieux que notre temple fut non-seulement enrichi des dons de" tous les gens de sa maison, mais encore qu'il leur enjoignit d'y faire sacrifier chaque jour, à ses frais, des victimes entières et des holocaustes au Dieu Très- Haut. Ces sacrifices se font maintenant encore et resteront comme un monument éternel des vertus de l'Empereur*. A Rome, chaque fois que le peuple reçut des
* Après les guerres de Pompée. Nous avons vu que plus tard une seule campagne avait mis entre les mains de Gabinius trente mille prisonniers juifs.
* Nous avons déjà fait remarquer qu'il nous paraissait trèsdifficile d'admettre entièrement, comme de nier tout à fait, ce
distributions mensuelles d'argent et de blé, il voulut qu'on n'oubliât point les Juifs; si cette largesse tombait un jour de sabbat, jour où nos coreligionnaires ne peuvent ni donner, ni recevoir, ni faire quoi que ce soit qui concerne la vie, rien surtout en vue du gain, les distributeurs avaient l'ordre de remettre, pour les Juifs^ le don public au lendemain. Aussi, tous les peuples de l'Empire, même ceux qui nous étaient naturellement hostiles*, se gardaient de toucher à la moindre de nos lois.
témoignage de Philon, qui n'est point conlirnié par Joscphc, et que les historiens grecs et latins semblent démentir.
' Comment douter, après cet aveu, de l'espèce de réprobation qui pcsùt déjà sur le peuple hébreu? En retournant contre les Israélites le système de châtiment providentiel que nous avons vu appliqué avec tant d'emportement et de rigueur dans le livre Contre Flaccus, on a pu voir en eux des victimes de la colère céleste, expiant à travers les siècles le crime commis par leurs pères sur le Golgolha. Cette interprétation des faits est-elle suffisamment digue de la clémence et de la majesté divines? Nous ne le pensons pas. S'accorde-t-elle avec la chronologie et la véritable philosophie de l'histoire? Nous ne le pensons pas davantage. Qu'on nous montre un peuple dans l'antiquité dont les annales ne nous offrent pas des actes nombreux de fanatisme. Pourquoi les Juifs seraient-ils les seuls à subir une peine que tous ont plus ou moins méritée? Voici d'ailleurs quelque chose de plus irréfutable : la haine dont le Juif est l'objet de la part du reste du genre humain est bien antérieure à la mort de Jésus, dont on veut que cette haine soit le résultat et le châtiment. La dispersion, qu'on nous montre comme une autre punition du déicide, était consommée avant qu'il fût commis. Israël aurait donc élé châtié avant d'avoir péché; où serait en cela la justice de Dieu? Sachons élever Dieu au-dessus de nos petitesses et do nos passions.
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lien fut de même sous Tibère, malgré la persécution provoquée contre nous dans toute l'Italie par Séjan. L'Empereur, après la chute de celui-ci, reconnut que les accusations portées par lui contre les Juifs de Rome étaient mensongères, que c'étaient des calomnies inventées pour détruire notre nation; car cet ambitieux savait que nous serions les seuls ou certainement les plus dévoués à combattre les criminelles tentatives qui mettraient l'Empereur en danger *. Tibère manda à tous les gouverneurs des provinces d'épargner dans chaque ville notre nation, de ne rechercher que les coupables, qui étaient en petit nombre, de ne faire aucune innovation dans nos usages, d'avoir pour nous les égards dus à des gens d'humeur pacifique, de respecter nos lois, comme contribuant à l'ordre public *.
La situation difficile du peuple hébreu dans le monde graecororaain s'explique, selon nous, d'une manière plus rationnelle, plus équitable, plus vraie, par les causes que nous avons déjà indiquées {Introduction) ^^dx son fanatisme, ses mœurs bizarres, son isolement, sa cupidité. Nous ne voulons ni amoindrir ni contester le rôle de la Providence qui se manifeste, par la punition ou la récompense, aussi bien dans la destinée des nations que dans celle des individus; mais nous protestons contre ce qui nous paraît injuste et superstitieux, que cela vienne de Philon ou d'un père de l'Église.
* Cette phrase est de nature à nous faire penser que les délations des Juifs ne furent peut-être pas étrangères à la chute de Séjan.
2 11 y a ici, croyons-nous, une lacune. L'histoire des Juifs sous Tibère nous paraît tronquée; Philon a dû vraisemblablement résumer à cet endroit l'histoire de la persécution de Séjan
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Caïus s'enorgueillit au point de ne pas
seulement se proclamer dieu, mais de se croire tel '. Il ne trouva point chez les Grecs et les Barbares d'hommes plus portés que les Alexandrins à encourager cette prétention monstrueuse qui dépassait les bornes de la nature humaine. Les Alexandrins sont en effet de grands artisans de flatteries, de jongleries et de mensonges , prodigues de discours séducteurs, habitués à tout bouleverser avec leur langue effrénée. En hommes très-religieux ils ont voué au rtom de Dieii le plus grand respect; ils jugent les ibis, les serpents venimeux de leur pays et beaucoup d'autres bêtes, dignes de le porter. Comme ils prodiguent ce nom, ils peuvent bien tromper les gens simples et ceux qui ne connaissent pas l'impiété égyptienne *, mais n'en imposent point à ceux qui savent leur démence ou plutôt leur criminelle effronterie.
Caïus, ignorant cela, s'imaginait que les Alexandrins le croyaient dieu sérieusement, puisqu'ils lui prodi-
comme il a résumé plus haut la persécution de Flaccus. Celte lacune nous semble d'autant plus vraisemblable que nous allons tout à Theurc nous trouver à Rome avec les députés juifs, sans savoir comment et pourquoi nous y sommes. H est donc à peu près certain que notre auteur racontait ici les événements qui motivèrent ladéputation des Alexandrins. C'est làquecommencf, à proprement parler, Thistoire de la légation.
^ «Caïus abusa insolemment de sa foriuneau point de se croire dieu. » (Josèphe, Guer. jud., Il, 10.)
2 Le grec dit plus énergiquement : L'athéisme égyjillcn,
AÎ"jT>»Tl3t>4XÎ àôsôxriT&ç.
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giiaient sans détour les titres dont ils honorent leurs autres divinités. Il pensait d'ailleurs que la profanation des prose uques leur avait été inspirée sans arrière-pensée, par un zèle ardent pour sa personne. 11 en était amvé là, soit en lisant les récits journaliers qu'on lui envoyait d'Alexandrie et auxquels il s'intéressait tellement qu'il ne trouvait plus de goût aux écrits des historiens et des poètes, soit en écoutant des esclaves qui renchérissaient sur ses plaisanteries et sur ses critiques.
La plupart étaient des Egyptiens, race méchante, dont l'âme est pénétrée du venin des serpents et des crocodiles de leur pays. Le chef de la bande égyptienne était un certain Hélicon, esclave scélérat, qui s'était glissé dans le palais par d'infâmes moyens. L'aflection de son premier maître, qui l'avait donné à Tibère, lui avait valu d'être initié aux arts libéraux ; mais il était resté sans crédit, car Tibère haïssait les flatteries puériles, et dès sa jeunesse avait montré du penchant à la gravité et à la sévérité.
Tibère mort et remplacé au pouvoir par Caïus, Hélicon s'accommoda aux goûts de son nouveau maître, qu'il voyait avide de voluptés et de jouissances. Il se dit : « Yoici une occasion pour toi, Hélicon : debout ! Tu as, pour te produire, l'auditeur et le spectateur le meilleur qui se puisse trouver. Tu as l'esprit souple, tu n'as pas ton égal pour les bons mots et les lazzi ; tu connais les passe temps et les amusements folâtres de la jeunesse; tu n'es pas étranger aux arts libéraux ; tu es expert dans
les plus vils métiers et possèdes quelque agrément de langage ; tes plaisanteries ont un aiguillon dont tu piques malicieusement, en sorte que tu ne fais pas seulement rire, mais que tu irrites parle soupçon. Tu as tout entier en ton pouvoir un maître qui se plaît à écouter ses sarcasmes bouffons; il tient, tu le sais, ses oreilles toujours ouvertes et attentives pour ceux qui s'étudient aux délations, aux injures, aux médisances ! Ne va pas plus loin chercher matière à t'exercer : les Juifs et leurs usages t'offrent de quoi incriminer. N'as-tu pas appris à le faire dès ton enfance, non d'un seul homme, mais de la partie la plus bavarde du peuple d'Alexandrie? Montre ce qu'on t'a appris. »
Cédant à ces pensées, aussi insensées que coupables, il s'attacha à l'Empereur, ne le quittant ni jour ni nuit. Il profitait même, pour noircir les Juifs, de ses moments de solitude et de loisir. Afin de nous frapper plus sûrement, il déployait toute son adresse à l'amuser de ses quolibets. Il ne se déclarait pas ouvertement notre accusateur ; il ne le pouvait pas, d'après son plan qui était d'user de détours et de ruse, mais il nous faisait ainsi beaucoup plus de mal que ceux qui manifestaient ouvertement leur hostilité.
Les députés d'Alexandrie qui, dit-on, savaient cela, lui firent secrètement des présents considérables; nonseulement il reçut d'eux des sommes d'argent, mais on lui fit espérer que des honneurs lui seraient décernés dans un avenir prochain , lors du voyage de Caïus à Alexandrie. Hélicon, rêvant à ce moment for-
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tuné où il serait comblé d'honneurs, sous les yeux de son maître, à la face du monde entier (car on ne pouvait douter que tout ce .qu'il y avait de plus illustre dans l'Empire ne vînt des frontières les plus lointaines, autant pour faire cortège à l'Empereur que pour visiter cette grande et fameuse cité), Hélicon promit tout ce qu'on demandait.
Nous ignorâmes quelque temps cet ennemi secret, car nous ne prenions garde qu'à ceux du dehors. Quand nous l'eûmes découvert, nous cherchâmes par tous les moyens à adoucir, à apaiser cet homme dont les traits assurés nous frappaient de toutes parts et de toutes les façons. Il était avec l'Empereur à la paume, à la palestre, au bain, à table; il assistait même à son coucher, car il était chambellan. Cette charge, qu'il ne partageait avec personne, tenait toujours ouvertes pour lui seul les oreilles de l'Empereur. Caïus négligeait les affaires pour accueillir les bouffonneries d'Hélicon, qui le réjouissaient beaucoup. Les délations contre nous se trouvaient adroitement mêlées à ces bouffonneries, afin d'amuser le prince et de nous nuire en même temps. Les plaisanteries, qui paraissaient sa principale préoccupation, n'étaient qu'un prétexte, tandis que les accusations, qui semblaient survenir par incident, étaient son unique préoccupation. Pareil au vaisseau délivré de ses amarres, poussé par un vent favorable qui le prend en poupe et gonfle ses voiles déployées, il voguait à son aise, accumulant contre nous les accusations : elles s'enracinèrent
si bien dans l'esprit de l'Empereur qu'il n'en put désormais chasser le souvenir.
Dans cet embarras, ne sachant quel parti prendre, nous remuons tout * pour apaiser Hélicon. Nous ne pouvons obtenir accès auprès de lui : telle était l'arrogance dont il usait envers tout le monde qu'on n'osait ni l'approcher ni l'entretenir. Enfin, comme nous ignorions s'il avait contre les Juifs quelque motif de haine personnelle, pour exciter ainsi sans relâche son maître contre eux, nous cessâmes de diriger de ce côté nos efforts ; nous les tournâmes vers une nécessité plus pressante.
Nous résolûmes de présenter à Caïus un mémoire qui contiendrait le récit sommaire des maux que nous avions endurés, et où nous le supplierions de les faire cesser. . C'était à peu près l'abrégé de la requête détaillée que peu auparavant nous lui avions envoyée par le roi Agrippa, qui, s'en allant en Syrie prendre possession du royaume que l'Empereurlui avait donné, passa par hasard à Alexandrie *.
' L'expression grecque est plus vive : Nous remuons foute pierre.
* V. la note 1 de la page 236, où nous avons discuté la question de chronologie que ce passage fait naître, et qui nous paraît très-difficile à résoudre.
Toutefois il n'est pas impossible de supposer qu'il s'agit dans ce passage des provinces données à Agrippa après la disgrâce de son oncle Hérode, le létrarquc de Galilée ; on peut donc en conclure à la rigueur que notre philosophe fait allusion à un nouveau voyage d'Agrippa. Les mots peu auparavant
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Nous ignorions alors combien nous nous faisions illusion : depuis le moment oii nous avions pris la mer, nous nous étions flattés de trouver un juge qui nous rendrait justice; au contraire, nous trouvâmes un ennemi mortel. Cependant il nous caressait et nous abusait pffr un air gracieux et des paroles bienveillantes. En effet, la première fois qu'il nous rencontra (ce fut au Champ de Mars, au sortir des jardins de sa mère) , il nous rendit notre salut, et nous fit de la main un signe favorable * ; il nous envoya Homilus, introducteur des ambassades, nous dire : « J'entendrai votre cause à la première occasion. » Tous ceux qui nous entouraient se réjouirent de ces paroles comme si nous eussions déjà remporté la victoire, et avec eux tous les nôtres qui jugeaient des choses sur l'aspect et la contenance de Caîus.
semblent confirmer cette supposition ; en effet ce fut au commencement de Tannée 38 que le prince juif se rendit pour la première fois en Syrie par Alexandrie, et nous sommes ici à la fin de l'année 40, c'est-à-dire à une distance d'environ trois ans de ce premier voyage. Cet intervalle, relativement considérable, s'accorde mal avec l'expression peu auparavant, qui conviendrait mieux aux événements survenus après la chute du tétrarque, et qui augmentèrent de deux provinces le royaume d'Agrippa, l'an 39, quelques mois seulement avant le départ de la légation des Juifs alexandrins.
' On croirait qu'il s'agit ici d'une première audience et que celle qui termine le récit de la Légation fut la seconde , puisque le témoignage de Josèphe, comparé à celui de Philon, autorise à croire qu'il y en eut deux ; mais ou ne peut s'arrêter à cette interprétation, car on lit quelques lignes plus bas que les députés juifs attendaient toujours que l'Empereur les reçut.
Quant à moi, que l'étude et les ans ont peut-être rendu plus sage ', je trouvais des motifs d'inquiétude dans ce qui réjouissait les autres. « D'où vient, me disais-je, que, dans un moment où affluent les ambassadeurs de toutes les parties du globe ', il dit qu'il n'entendra que nous? Ignore-t-il que nous sommes Juifs, et que nous nous contenterions d'être traités comme tout le monde ? Espérer un privilège d'un jeune homme qui n'est pas de notre nation, et qui dispose d'un pouvoir absolu, ne serait-ce pas folie? Il n'y a pas de doute qu'il est favorable aux Alexandrins, et qu'il a déjà préjugé la cause à leur avantage. Plaise au ciel qu'il se conduise en juge envers les parties et ne se montre point l'avocat de nos adversaires ! »
Je roulais ces pensées au sein de l'angoisse, ne goûtant plus, ni jour ni nuit, aucun repos. Toutefois je cachais ma tristesse, j'étouffais mes gémissements : la prudence l'ordonnait !
Soudain un malheur nouveau et imprévu ', qui me-
* Le P. Bernard de Montfaucon a cru pouvoir inférer de ce passage, contre toute vraisemblance, que Philon se dit simplement plus âgé que les autres députés ses collègues, et qu'il devait avoir à cette époque environ quarante ans. On trouvera celle opinion réfutée dans le deuxième volume de notre publication.
- Caïus en effet revenait des Gaules : son absence avait duré près d'un an.
^ Ici commence un long épisode qui suspend le récit des faits relatifs à la légation.
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naçait non pas seulement une fraction des Juifs, mais la nation entière, vint m'assaillir. Nous étions allés de Rome à Putéoli à la suite de Caïus ; l'Empereur était descendu vers la mer et visitait l'une après l'autre les villas nombreuses et splendides du golfe * . Nous songions à notre défense (car nous attendions toujours qu'on nous appelât), lorsque survint l'un des nôtres, tout éploré, le regard plein d'épouvante, la poitrine haletante. Gomme nous étions au milieu de la foule, il nous tira un peu à l'écart :
« Savez-vous, nous dit-il, la nouvelle?... » Il voulut parler, mais il resta muet, suffoqué par les larmes qu'il versait en abondance. Trois fois il voulut commencer son récit sans y parvenir.
L'épouvante nousgagnait. Nous le supplions de nous raconter l'affaire pour laquelle il était ainsi accouru : car ce n'était pas sans doute pour nous rendre témoins de ses gémissements qu'il venait; si la chose était déplorable, nous demandions à partager sa douleur ; nous étions d'ailleurs endurcis à l'infortune.
Enfin, avec effort et d'une voix entrecoupée par les sanglots, il s'écria : « C'en est fait du temple ! Caïus ordonne qu'on lui élève une statue colossale au plus profond du sanctuaire et qu'on la lui dédie sous le nom de Jupiter. » Stupéfaits de ce qu'on nous rap-
< Il s'agit du golfe de Naples, où se trouvent les sites les plus enchanteurs, et dont les bords, dès cette époque, étaient couverts de splendides habitations.
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portait, nous restons cloués sur place par le saisissement, muets, sentant le cœur nous manquer et les forces nous échapper. D'autres survinrent, qui nous confirmèrent ces tristes nouvelles.
Alors nous nous enfermons tous ensemble pour déplorer, par les plaintes que l'angoisse nous suggérait, notre infortune et celle de la nation. Rien n'inspire plus le besoin de s'épancher que la douleur. Quel ennui, quel regret d'avoir, en plein hiver \ traversé la mer avec l'espoir de mettre un terme aux maux dont on nous accablait, sans nous douter qu'une tempête plus terrible que les coups de la mer nous attendait sur terre I C'est d'ailleurs l'ordre de la nature qui veut les mauvais temps et distingue les saisons, et cet ordre est salutaire, tandis que cette autre tempête était soulevée par un homme dont le cœur n'avait aucun sentiment humain, par un jeune fou avide d'innovations, abandonné à tous les dérèglements de la tyrannie, à toute la fougue de la jeunesse, exalté de plus par la toute-puissance. C'était là un mal sans remède possible. Qui oserait l'aborder pour lui ouvrir la bouche de nos proseuques, quand il profanait le plus "vénéré des temples? Il était évident qu'il se souciait peu des lieux saints ordinaires, puisqu'il ne respectait pas le
^ Celte expression nous donne à entendre que les Alexandrins avaient mis à la voile au plus tard vers le mois de mars, et qu'ils attendaient en Italie depuis plus de quatre mois le retour de Caïus.
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saiictuaife illustre que, du couchant à l'aurore, on vénère religieusement comme l'astre du jour? Si l'on obtenait audience, il fallait s'attendre à une mort certaine. Eh bien ! mourons; c'est vivre que de mourir glorieusement pour les lois de son pays. Mais cette mort inutile, quand même nous la chercherions pour remplir notre mission, ne serait-ce pas de la démence? Notre perte ne serait-elle pas plus fatale encore à ceux qui nous ont envoyés qu'à nous-mêmes? Il ne manquera pas, même parmi les nôtres, de gens malicieux qui nous accuseront d'impiété pour avoir, au fort de la tempête, abandonné l'intérêt général menacé et prêté l'oreille aux suggestions de Tégoïsme. Les petites choses doivent le céder aux grandes; l'intérêt privé passe après l'intérêt public : car de la défense de ce dernier dépendent tous nos droits; si on l'abandonne, ces droits périssent. C'était le seul parti qu'il fût convenable et possible de prendre dans cette lutte, car nous étions Alexandrins, et sur nous seuls pesait le danger qui menaçait les droits de la nation juive entière'. Il était à craindre en effet que ce terrible et méchant novateur, après avoir détruit le temple, ne voulût effacer jusqu'au nom de notre peuple. — Mais,
* L'auteur, dont la pensée aiirait pu se formuler d'une façon plus claire, cherche à établir que l'intérêt particulier des Alexandrins, eût-il été différent de celui du peuple juif, devait le céder à ce dernier, mais qu'en réalité ces intérêts se confondaient.
puisqu'il ne s'agissait plus des deux choses* -qui concernaient votre députation, ne pouviez-vous, dira-t-on peut-être, songer au retour et vous mettre en sûreté? A celui qui tiendrait ce langage je dirais : Ou tu n'es pas un homme de cœur, ou tu n'as pas été élevé et instruit dans la connaissance des saintes Écritures. L'espoir n'abandonne jamais les gens de cœur, l'espoir habite toujours en ceux qui ne se contentent pas d'effleurer du bout des lèvres nos lois sacrées. Qui sait si Dieu ne frappe pas ainsi notre génération pour éprouver sa vertu et voir si nous avons appris, par une raison assurée, à supporter l'adversité ? Toutes les ressources humaines nous manquent; disons leur adieu; affermissons dans nos âmes une confiance inébranlable en Dieu, notre sauveur, qui souvent a délivré notre nation des crises les plus terribles.
C'est ainsi que nous déplorions les coups imprévus*
* La défense des droits politiques des Alexandrins et le libre exercice de leur culte auquel on portait atteinte par la violation des proseuques.
* Tout d'abord on s'étonne que les événements de Judée et les ordres donnés par Caïus, le rassemblement des troupes, la marche de Petronius, ne viennent à la connaissance des députés alexandrins que vers le mois de septembre ; l'affaire d'iamnia devait remonter à plus de sept ou huit mois. Mais il faut faire attention que Philon et ses collègues ignoraient sans doute les suites possibles ou probables de cette affaire, les plaintes de Capiton et la vengeance que méditait Caïus; enfin il ne faut pas oublier qu'ils avaient quitté l'Orient avant le commence-
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qui nous accablaient et que nous nous encouragions mutuellement à espérer quelque revirement favorable. Après un moment de silence, nous dîmes aux messagers : « Pourquoi restez-vous ainsi tranquillement assis? Vous n'avez fait que jeter dans nos oreilles le charbon qui nous brûle; il faut nous découvrir les motifs qui ont poussé Caïus. — Le premier et le plus puissant de ces motifs, vous le savez, nous dirent-ils, aussibien que le reste du genre humain, c'est qu'il veut se faire passer pour dieu. Il est convaincu que les Juifs seuls lui résisteront, et qu'on ne peut leur faire de plus grand mal que de profaner la majesté de leur temple. On lui a raconté que c'était le plus beau du monde et qu'à travers les âges il a été successivement et sans relâche embelli à grands frais. Caïus, qui est opiniâtre et querelleur, prétend se l'approprier.
« Il a d'ailleurs été récemment irrité par une lettre du questeur Capiton, qui est en Judée chargé de la rentrée des impôts et déteste les Juifs. Capiton est parti pauvre, ses rapines l'ont enrichi ; il craint d'être mis en accusation, et il a imaginé un moyen perfide de prévenir les plaintes de ceux qu'il a pressurés. Voici le fait qui lui en a fourni l'occasion^ : lamnia est une des villes les plus peuplées de la Judée ; sa po-
ment du printemps, par conséquent avant l'époque où Petronius avait dû se mettre en campagne, après avoir appelé la moitié de l'armée d'Euphrate, * Voyez sur ce personnage la page 141 de l'introduction.
pulation est mélangée de Juifs, qui y sont en majorité, et d'étrangers en moins grand nombre qui, pour notre malheur, sont venus des contrées voisines. Ces étrangers suscitent toujours des embarras aux indigènes et s'attaquent continuellemeut aux usages des Juifs. Ils ont appris parles voyageurs avec quelle passion Caïus poursuit l'œuvre de sa divinisation, et combien il hait toute la nation juive ; il leur a paru que c'était une bonne occasion de nous nuire. Aussitôt ils érigent un autel avec les plus vils matériaux , avec de la boue dont ils font des briques, dans Tunique butde molester leurs concitoyens. Ils s'attendaient bien que les Juifs ne pourraient souffrir cette violation de leurs usages. C'est ce qui est arrivé.
« A cette vue, en effet, les Juifs indignés qu'on foule ainsi aux pieds les coutumes vénérables de la Terre Sainte, accourent et renversent l'autel. Leurs ennemis vont aussitôt trouver Capiton qui avait arrangé toute cette comédie. Le questeur, pensant avoir trouvé l'occasion qu'il cherchait depuis longtemps, écrit à Caïus en exagérant et amplifiant ce qui s'est passé. L'Empereur, à cette nouvelle, veut en place de l'autel de briques violemment renversé à lamnia quelque chose de plus riche et de plus magnifique; il ordonne qu'on lui dresse une statue colossale en or dans le temple de la métropole.
« Les sages et honnêtes conseillers qu'il a écoutés sont Hélicon, l'illustre llélicon, cet esclave bavard et scélérat; Apelle, un comédien qui jadis trafiqua, dit-
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on, de la beauté de sa jeunesse et qui, après l'avoir perdue, se mit à la scène. Les gens qui font ce métier et se donnent en spectacle sur les théâtres ne gardent aucune pudeur et s'adonnent h toutes les débauches, à toutes les turpitudes*. Voilà les talents qui ont mis Apelle au rang des conseillers de l'Empereur. Caïus peut de la sorte, sans souci de rendre à ses sujets la justice qu'il leur doit, sans souci de maintenir la paix, apprendre de l'un à chanter, de l'autre à plaisanter. C'est ainsi qu'un valet, Hélicon , pareil au scorpion, a lancé contre les Juifs son venin d'Egypte, et Apelle son venin d'Ascalon : car il est né dans cette ville ; or les Ascalonites, et les Juifs de la Terre Sainte, leurs voisins, ont entre eux une haine ancienne, indestructible. »
.Nous écoutions ce récit dont chaque détail, chaque mot nous frappait au cœur. Quelque temps après, ces habiles donneurs de bons conseils reçurent le prix de leur impiété. Apelle fut chargé par Caïus de chaînes de fer, à cause de ses autres crimes, et mis à la torture de la roue avec des suspensions fréquentes pour imiter ces maladies qui reviennent à jour fixe ^ Quant
* Que ce soit ou non un préjugé, on voit que la réprobation qui pèse sur la profession des gens de théâtre n'est pas nouvelle. Ce qui nous paraît ici le plus curieux à constater, c'est que Philon s'exprime sur eux dans les termes qui serviront aux Pères de l'Église pour les flétrir et les excommunier. Il fallut, au xvn« siècle, l'intervention du grand roi pour obtenir que Molière fût inhumé enterre sainte.
' « Étant devant une statue de Jupiter, Caïus demanda à un ac- « teur tragique nommé Apelle qui, de Jupiter ou de lui, parais-
à Hélicon, il fut mis à mort par Claudius César Germanicus, aussi pour d'autres fautes que sa frénésie lui avait fait commettre '. Mais ces événements furent postérieurs.
La lettre qui ordonnait la dédicace de la statue fut écrite non simplement, mais avec toutes les précautions qui devaient en assurer l'exécution *. Caïus commandait à Petronius ', gouverneur de toute la Syrie, auquel cette lettre était adressée, de prendre la moitié de l'armée cantonnée près de l'Euphrate et chargée d'ar-
« sait le plus grand. Comme l'acteur hésitait à répondre, il le fit « fouetter; il trouva qu'il avait la voix belle dans les gémisse- « ments. w (Suétone, Vie de Caïus, xxxiii.) Nous ne pouvons dire s'il s'agit ici du dernier supplice du comédien; mais il nous paraît certain que son hésitation n'était autre chose qu'un gearc de flatterie qui ne fut pas goûté du maître.
* Ce passage prouve que la Légation a été écrite sous Claude.
* Philon remonte, sans nous en avertir, plus haut dans l'ordre du temps. Quand on cherche à se rendre compte des faits et de l'intervalle qui leur a été nécessaire pour se produire, on arrive à placer l'affaire d'Iarania vers la fin de l'an 39. (V. l'y^rt de vérifier les dates, lom.l, Chronologie du Nouveau Testament.) La lettre dont ilest question en cet endroit fut donc écrite un mois ou deux après, et alors que Caïus était dans les Gaules.
' Tacite parle de ce Publius Petronius. [Annales, VI, 45.) — « C'est pourquoi il envoya Petronius avec une armée à Jérusalem, « pour placer ses statues dans le temple, avec ordre de mettre à « mort ceux qui voudraient s'opposer à cette dédicace, et d'em- « mener le reste de la nation en captivité... Petronius prit trois « légions, un grand nombre de troupes auxiliaires en Syrie, et « partit d'Antioche pour pénétrer en Judée... 11 arriva à Ptolé- « maïs. » Josèphe, Guerre judaïque, liv. 11, 10.)
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reter les invasions des rois et des nations de l'Orient, et de la conduire en Judée. Elle devait accompagner la statue , non pour en rendre la dédicace plus solennelle, mais pour mettre à mort quiconque oserait résister.
Qu'est-ce à dire, seigneur? Tu prévois que les Juifs ne souffriront pas cette profanation, qu'ils combattront jusqu'à la mort pour leurs lois, pour la patrie, et tu leur déclares la guerre ? On ne dira pas que tu ignorais le soulèvement qui devait avoir lieu si on tentait de souiller le temple : tu prévois exactement ce qui doit se passer, comme si c'était présent; tu ordonnes d'amener l'armée ; tu veux qu'au lieu des saints sacrifices qui s'offraient dans le lieu sacré, ta statue y soit arrosée du sang d'une foule de malheureux, du sang des hommes et même de celui des femmes !
Quand Petronius eut pris connaissance de la lettre de l'Empereur, il ne sut à quoi se résoudre. Il n'osait désobéir; il savait qu'on ne lui pardonnelait pas l'hésitation ou même le retard dans l'exécution des ordres reçus. D'un autre côté l'entreprise était difficile : Petronius savait que les Juifs souffriraient non pas une fois, mais mille fois, s'il était possible, la mort plutôt que de permettre une infraction à leurs lois. Toutes les nations sont attachées aux usages de leur pays, mais les Juifs plus qu'aucune autre. Ils croient que leurs lois ont été révélées de Dieu, ils les étudient dès l'enfance, ils en impriment, en quelque sorte, dans leur âme l'image qu'ils contemplent sans
cesse, et dont ils s'appliquent à pénétrer le sens profond ; ils traitent avec les mêmes égards que leurs compatriotes ceux des étrangers qui observent ces lois, tandis qu'ils regardent comme ennemis ceux qui les abolissent ou les critiquent. Telle est l'horreur qu'ils ressentent pour les choses défendues que toutes les grandeurs, toutes les voluptés du monde ne les amèneraient pas à la transgression '. Rien n'est plus sacré pour eux que leur temple, et à ce point qu'on punit de mort impitoyablement ceux qui franchissent l'enceinte intérieure : car c'est dans l'enceinte extérieure qu'on reçoit les membres de la nation qui viennent de toutes les parties du monde.
Petronius réfléchissait à cela et ne se hâtait point d'agir, pensant combien l'aventure était grande et dangereuse. Après avoir évoqué dans son esprit, comme dans une assemblée, toutes les réflexions que suggérait la circonstance, après avoir consulté chacune d'elles, il les trouva toutes d'accord pour ne rien innover dans l'ordre antique de la religion; d'abord parce que la piété et la justice le voulaient ainsi, ensuite parce que c'était assumer un péril non-seule-
' « Celui d'entre nous que vous interrogerez sur les lois vous « lis citera toutes aussi facilement qu'il vous dira son nom. « Dopuis l'âge où nous commençons à penser, nous les avons « imprimées, pour ainsi dire, en caractères de feu, dans Tàme « Il est bien rare que ces lois soient transgressées : le coupable, u (lu reste, est certain de ne pas rester impuni. » (Josèpbe, Contre Apion, liv. II.)
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ment de la part de Dieu, mais aussi de la part des hommes, que cette innovation offenserait et irriterait.
Petronius songeait aussi combien cette nation est nombreuse, qu'elle n'est pas comme les autres renfermée dans les limites d'une seule contrée, mais répandue dans le monde presque entier. Elle est, en effet, disséminée dans toutes les îles, dans toutes les provinces du continent, et n'est pas loin d'égaler en nombre les indigènes. N'était-ce pas, affronter un terrible danger que de soulever tant de milliers d'hommes? S'ils conspiraient par toute la terre, si, pour repousser la violence, ils accouraient en foule, n'en résulterait-il pas une guerre insurmontable? D'ailleurs la Judée était remplie d'une multitude immense d'hommes au corps robuste, à l'âme vaillante, tous prêts à chercher une mort glorieuse plutôt que d'abandonner les usages de la patrie, tous remplis de ce fier courage qui les fait traiter de barbares par nos calomniateurs et qui cependant est le signe d'une nature noble et généreuse \
Petronius redoutait aussi les troupes d'au-delà de l'Euphrate ; Babylone et beaucoup d'autres satrapies ont des colonies de Juifs. Il le savait aussi bien par le témoignage de ses yeux que de ses oreilles : chaque
* La puissance même matérielle des Juifs dans l'empire romain était donc immense. Un soulèvement en Judée était chose plus redoutable que n'importe quelle guerre avec les barbares, car ce soulèvement mettait en danger la paix dans tout l'Empire.
année les Hébreux de ces pays envoyaient des messagers porter au temple des sommes considérables en or et en argent, provenant des prémices et des offrandes qu'ils recueillaient. Loin d'être arrêtés par des routes longues et impraticables, ils les trouvaient courtes et commodes, car elles conduisaient au service de Dieu Petronius craignait avec raison que la nouvelle de cette dédicace inouïe ne les poussât à une expédition soudaine * et que, se soulevant de toutes parts, ils n'enfermassent, comme dans un cercle, les troupes romaines, pour les tailler en pièces.
•Telles étaient les réflexions qui arrêtaient Petronius. D'autres pensées l'entraînaient en sens opposé. « L'ordre, se disait-il, vient d'un maître jeune, jugeant utile tout ce qui lui sourit, prétendant accomplir coûte que coûte sa volonté, dont l'orgueil et l'audace l'ont jeté hors des bornes de la nature humaine, puisqu'il se met au rang des dieux. Il y va pour moi de la vie à désobéir aussi bien qu'à obéir. L'obéissance avec la guerre me ménage les ressources et les chances de la lutte, tandis que la résistance me vaut, de la part de Gaïus, la mort la plus certaine. » La plupart des Romains qui se partageaient sous lui le gouvernement de la Syrie, sachant qu'ils seraient victimes
' Quelques mois auparavant, le létrarque Hérode avait perdu son gou\ernement (la ïrachonitide et la Galilée) pour avoir été accusé de connivence avec les Parlhes, dont les invasions fréquentes ne laissaient guère de repos aux armées romaines. — V. notre Introduction, p. 176 et \11
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les premiers de la colère de l'Empereur, qu'oti les accuserait de complicité dans la désobéissance, se ralliaient à l'avis qu'il fallait faire la guerre.
Le délai nécessaire à préparer la statue donnait le temps de réfléchir plus mûrement : car elle n'avait pas été envoyée d'Italie, et cela, je pense, par une secrète faveur de Dieu dont le bras s'étendait sur les opprimés. On n'avait pas non plus ordonné à Petronius de prendre la plus belle statue de toute la Syrie ; dans ce cas la profanation eût été consommée de suite et aurait provoqué un soulèvement soudain , avant qu'on pût mettre en œuvre les utiles suggestions de la prudence ; car les événements précipités paralysent les efforts de la raison. Caïus avait commandé qu'on préparât la statue dans quelque pays voisin. Petronius fit donc venir de Phénicie les meilleurs ouvriers et leur donna la matière. Ces ouvriers travaillaient à Sidon.
Cela fait, il convoquales principaux d'entre les Juifs, les prêtres et les magistrats, pour leur annoncer les ordres de Caïus, les exhorter à en souffrir patiemment l'exécution et leur mettre sous les yeux le danger qui les menaçait : la Syrie était remplie de forces immenses qui allaient couvrir la Judée de cadavres. Il pensait qu'il parviendrait à les faire fléchir, et pourrait par eux amener le peuple à la soumission. Mais il se trompait bien.
Aux premiers mots qu'il prononça, ils témoignèrent, dit-on, de l'étonnement, puis quand ils connu-
rent la réalité de leur malheur, ils restèrent muets ; enfin leurs larmes jaillirent en abondance, ils s'arrachèrent les cheveux et la barbe en s'écriant : « Nous étions trop heureux! Hélas ! n'avons-nous tant souffert avant d'atteindre cette heureuse vieillesse que pour voir un spectacle épargné à tous nos ancêtres ! Nous nous arracherons les yeux, et avec eux une vie misérable et douloureuse, plutôt que de supporter la vue d'un forfait qu'on ne peut ni entendre ni concevoir ! » C'est ainsi qu'ils se lamentèrent.
Cependant ceux de Jérusalem et du reste du pays ayant appris ce qu'on voulait tenter, comme s'ils eussent obéi à un mot d'ordre que la douleur publique avait donné, partirent en une troupe immense, abandonnant les villes, les bourgades, les maisons, et sans s'arrêter allèrent jusqu'en Phénicie, où se trouvait alors Petronius. Les Romains, ayant aperçu au loin cette foule qui se précipitait avec une sorte de furie, accoururent prévenir leur général de se mettre sur ses ses gardes, car ils pensaient qu'il faudrait livrer bataille.
Pendant qu'ils parlaient encore et avant que Petronius pût prendre ses précautions, tout à coup la multitude des Juifs, pareille à une nuée, survint et envahit la Phénicie entière'. Ceux qui ne savaient pas combien notre nation est nombreuse furent saisis
' Ce n'est [)as le seul exemple que nous ayons de l'exagération patriotique de Philon.
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d'effroi. D'abord une clameur mêlée de gémissements et du bruit qu'ils faisaient en se frappant la poitrine s'éleva, si immense qu'elle assourdit les assistants : elle avait cessé qu'on l'entendait encore. Elle fut suivie de prières et de supplications telles que cette malheureuse circonstance pouvait les inspirer.
Les Juifs étaient groupés en six ordres : d'un côté, ceux des vieillards, des hommes et des enfants*, de l'autre, ceux des vieilles femmes, des femmes et des jeunes filles. Quand Petronius fut aperçu sur Téminence où il se tenait, tous les ordres, comme s'ils eussent obéi au même commandement, se prosternèrent à' terre, suppliants et poussant des cris lamentables. On leur dit de se lever et d'approcher. Ils se relevèrent enfin couverts de poussière, baignés de larmes et s'approchèrent comme des criminels condamnés, les mains liées derrière le dos. n^ ^
Alors les anciens, debout, parlèrent ainsi r « Nous nous présentons, tu le vois, sans armes ; personne ne pourra nous accuser d'être venus en ennemis. Les mains même, dont la nature nous a armés, nous les avons ramenées en arrière ; là où elles sont elles ne peuvent rien faire et liweni nos corps sans défense aux coups assurés de ceux qui voudraient nous tuer.
«Nous avons amené avec nous nos femmes, nos enfants, nos familles, pour nous mettre à tes genoux et à ceux de Caïus que tu représentes. Nous n'avons laissé personne au pays, afin que vous nous épargniez tous ouque vousnous fassiez périr tous ensemble. Noussom-
mes, Pelronius , pacifiques de notre nature ; notre passé le prouve ; le soin que nous mettons à élever nos enfants nous fait aimer la paix.
« Lorsque Caïus est parvenu à l'empire, nous avons été les premiers de toute la Syrie à nous en réjouir. Ce fut dans notre ville que Yitellius, ton prédécesseur, reçut la lettre qui lui annonçait cet événemei^t ; ce fut de chez nous que la renommée porta cette bonne nouvelle aux autres villes. Notre temple fut le premier où on immola des victimes pour l'empire de Caïus; est ce une raison pour qu'il soit le premier ou le seul que l'on dépouille de la religion du pays?
« Nous vous abandonnons nos villes et tous les biens que nos maisons renferment ; nos trésors, nos richesses et ce que nous avons de plus précieux, nous vous l'offrons, et de si bon cœur qu'il nous semble recevoir et non donner. Nous vous demandons en retour une seule grâce, c'est de ne pas faire d'innovation dans le temple, de le conserver tel que nos pères nous l'ont laissé. Si cette grâce nous est refusée, nous voulons mourir; nous ne verrons pas un spectacle plus affreux pour nous que la mort.
« On nous a dit qu'on rassemblait contre nous de la cavalerie, et de l'infanterie au cas oii nous voudrions empêcher qu'on place la statue dans le temple. Nous ne sommes pas assez insensés pour imiter l'esclave qui résiste à son maître : nous nous laisserons égorger. Qu'on nous tue, qu'on nous coupe par morceaux, il
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n'y aura ni lutte ni péril pour nos bourreaux. Qu'on nous fasse tout ce qu'on peut faire à des ennemis vaincus, qu'est-il besoin pour cela d'armée? Nousmêmes donnerons l'exemple et serons les premiers prêtres de ce beau sacrifice. Nous amènerons au temple nos épouses pour les immoler, nous y conduirons de même nos frères et nos sœurs, nous y égorgerons enfin nos fils et nos filles, de pauvres innocents ! Nous deviendrons assassins de nos femmes, de nos frères et de' nos enfants; il faut dans des calamités tragiques se servir de mots tragiques. Puis, debout, au milieu de cet holocauste, arrosés du sang de nos proches (c'est la purification qui convient à ceux qui vont mourir), nous mêlerons notre sang à celui de nos victimes, nous nous immolerons sur leurs cadavres. Dieu nous pardonnera, car nous aurons acconapli un double devoir, en accordant à TEmpereur l'obéissance qu'on lui doit, en respectant nos lois sacrées, pour lesquelles nous devons sans regret sacrifier notre vie.
« Nous savons une ancienne fable tirée des livres grecs, et suivant laquelle la puissance de la tête de la Gorgone aurait été telle que sa vue changeait les hommes en pierre. Bien que la chose soit une fiction, on ne peut nier cependant que les coups terribles et imprévus n'opèrent quelque chose d'analogue '. La
' On reconnaît à cette allusion que Philon se substitue aux personnages qu'il fait parler. Cette connaissance de la mythologie grecque n'est pas vraisemblable chez les Juifs de la Terre
colère du Seigneur ^ donne la mort, ou peu s'en faut. Crois-tu, Petronius, que si tu envoyais (ce dont Dieu nous préserve!) quelqu'un de nous dans le temple pour y trouver une statue, crois-tu que cette vue ne le changerait pas en pierre ; que le saisissement et l'effroi ne le cloueraient pas surplace et ne paralyseraient pas tous ses mouvements?
« Nous te ferons, Petronius, une dernière prière : elle est équitable. Nous ne prétendons pas t'empêcher d'exécuter tes ordres, nous demandons seulement un délai. Qu'il nous soit permis, nous t'en conjurons, d'envoyer une ambassade au seigneur. Peut-être l'amènerons-nous ainsi, soit à respecter Dieu , soit à maintenir nos lois, et à ne pas nous mettre au-dessous des nations les plus lointaines, dont on conserve les usages. Peut-être, en nous écoutant, s'adoucira-t-il : les volontés des grands ne sont pas immuables, leur colère s'évanouit à la longue. On nous calomnie, permets-nous dé nous défendre ; il nous serait dur d'être condamnés sans avoir été entendus. Si nous échouons, rien ne t'empêchera d'exécuter tes ordres. Jusqu'à ce que nous ayons envoyé une députation, ne détruis pas l'espoir de tant de milliers d'hommes. Ce n'est pas l'intérêt, c'est la piété qu'ils ont à cœur. Mais non.
Sainte: le mépris qu'ils professaient pour la littérature et la philosophie du paganisme ne s'accordent pas arec le commentaire complaisant que notre historien met dans leur bouche.
' Le titre de Seigneur est ici attribué à Dieu ; quelques lignes i)lus loin il est doimé à Caïus.
ou DES VERTUS. 351
c'est l'intérêt qui les pousse, le plus puissant, le plus noble de tous, le respect des choses saintes * ! »
' Le récit de Josèphe ne s'accorde pas avec celui de Philon. Sous le rapport de la vraisemblance, et malgré la pompe du style, nous préférons celui-ci.
Nous avons laissé Petronius à Ptolémaïs. Là, suivant Josèphe, les Juifs avec leurs femmes et leurs enfants s'assemblent autour de la ville et supplient le général romain de respecter leurs lois, d'épargner leur vie. Effrayé de leur nombre ou touché de leurs prières, Petronius laisse l'armée et les statues à Ptolémaïs et pénètre dans la Galilée jusqu'à Tibériade, Notons déjà deux points sur lesquels les deux écrivains ne sont#pas d'accord : selon Josèphe, il s'agit de plusieurs statues, et ces statues sont prêtes; selon Philon, il n'est question que d'une statue, et elle n'est point encore préparée. D'après l'historien, la scène que nous venons de lire eut lieu à Ptolémaïs, avant que Petronius eût essayé de fléchir les grands ; d'après le philosophe,"qui a dû être plus exactement renseigné, et qui nous présente un enchaînement de faits plus logique, cette scène populaire se passa en Phénicie, près du camp des Romains, et seulement après qu'on eut appris en Judée la tentative faite auprès des grands et la marche de Petronius.
Après les événements de Ptolémaïs, Josèphe raconte que le légat impérial laisse l'armé»; et les statues dans cette ville, s'avance en Judée et convoque le peuple et les grands à Tibériade. Il épuise auprès d'eux les instances et les menaces. La multitude s'écrie : o Nous sommes prêts à tout souffrir pour la loi. — Étesvous prêts à porter les armes contre César? répond Petronius. — En l'honneur de Gésar et du peuple romain, disent les Juifs, nous avons deux fois chaque jour immolé des victimes ; mais, si l'Empereur s'obsline dans sa résolution, il lui faudra immoler la nation entière. » L'admiration et la pitié s'emparent de Petronius et le laissent incertain du parti qu'il doit prendre.
Les motifs qui arrêtentlelégat nous semblent plussérieuxdans Philon : c'est la crainte d'un soulèvement en Judée, l'inquiétude
Ainsi parlèrent, d'une voix entrecoupée par les sanglots, ces vénérables vieillards baignés de larmes et souillés de sueur. Petronius et les assistants en furent touchés de compassion ; car le gouverneur était d'un naturel doux et bon. Ce discours et ce spectacle l'avaient ému ; ce qu'ils avaient dit lui paraissait trèsjuste, et c'était grande pitié que de les voir.
Il se leva pour délibérer avec ceux qui l'entouraient sur le parti qu'il fallait prendre ; il vit que les uns, qui peu auparavant s'étaient avec rigueur prononcés contre les Juifs, hésitaient; que les autres, qui étaient pour la justice et la pitié, ralliaient le plus grand nombre à leur avis ; il s'en réjouit. Il connaissait pourtant le caractère de l'Empereur et savait que sa colère était implacable; mais il semblait avoir en lui quelque étincelle de la sagesse et de larehgion des Juifs, soitqu'il eût autrefois puisé quelque chose de cette sagesse dans nos livres, soit qu'il les eût étudiés depuis qu'il avait le gouvernement de Syrie et d'Asie où les Juifs habitent en grand nombre les villes *, soit enfin qu'il fût porté
d'une attaque du côté de TOrient, la conscience du fanatisme et du désespoir d'un peuple entier.
Philon, il est vrai, insinue plus loin que Petronius selaissa toucher par des sentiments de compassion et de justice, qu'il connaissait probablement la religion juive et avait pour elle du respect; mais notre philosophe ne néglige pas d'ajouter que le gouverneur consulta avant tout son conseil sur la conduite qu'il fallait tenir.
« Ce qui est dit ici de la conversion possible ou incomplète de Petronius au Judaïsme peut paraître suspect; cepen-
ou DES VERTUS. 353
à étudier et à comprendre de lui-même les choses dignes d'attention. Dieu, d'ailleurs, inspire aux gens de bien des desseins excellents, salutaires autant aux autres qu'à eux-mêmes. C'est ce qui arriva.
Il fut résolu qu'on ne presserait pas les ouvriers, mais qu'on les exhorterait à donner au travail de la statue, qui devait reproduire les formes des plus beaux modèles, tout leur soin, afin qu'elle fût plus durable; car les œuvres hâtives périssent tôt, tandis que les ouvrages soignés bravent le temps.Toutefois on n'accorda pas aux Juifs l'ambassade qu'ils demandaient : il eût été dangereux pour eux-mêmes de s'en remettre de leurs affaires à la décision du souverain. On ne voulut ni repousser ni accueillir complètement leur requête, ce qui eût été également périlleux. On convint d'écrire à Caïus, sans mettre les Juifs en cause, sans découvrir la réalité, c'est-à-dire leurs supplications et leur ré-
dant l'allégation n'est pas dépourvue de vraisemblance. Nous savons que, depuis plus d'un siècle, les relations des Romains avec la Judée étaient fort suivies. En rapprochant de ce passage l'histoire du centurion Cornélius, que les y/c/c* nous présentent comme un prosélyte de la porte^ nous nous trouvons autorisés à croire que, parmi beaucoup d'ofticiers des armées romaines, les livres juifs étaient connus, étudiés, goiàtés, et qu'ils faisaient entre leurs mains le tour du monde. A la manière précise dont s'exprime Philon , on acquiert la certitude que les doctrines juives étaient alors très-répandues dans toute l'Asie, que leur étude faisait partie de toute éducation soignée, même chez les Romains. M. Bonnetty {annales de Philosophie chrétienne, 5* série, tom. IX et suivants) a développé cette opinion avec un grand talent d'érudition.
sistance; on devait rejeter les causes du retard sur les délais nécessaires aux ouvriers pour préparer la statue. La saison, du reste, fournissait de bonnes occasions d'obliger Caïus, sans l'irriter, à traîner l'affaire en longueur. Les moissons et les autres récoltes étaient mûres, et il était à craindre que, voyant leur religion anéantie, les Juifs n'en vinssent à mépriser la vie, ne dévastassent les champs et ne livrassent leurs récoltes aux flammes, dans les plaines et sur les montagnes. Or, il fallait prendre soin de ces récoltes, aussi bien des moissons que des fruits des arbres, car on disait que l'Empereur avait dessein d'aller à Alexandrie, en Egypte; et il no paraissait pas probable qu'un si grand prince s'exposât en pleine mer aux périls d'une longue traversée, soit à cause de la grandeur de la flotte qui devrait l'accompagner, soit à cause du soin que réclamait sa personne. C'était une route plus facile de suivre le littoral d'Asie et de Syrie ; Caïus aurait ainsi cTiaque jourlapossibilitéde débarquer et de s'embarquer, surtout s'il avait à sa suite des vaisseaux longs et non des vaisseaux de transport : les premiers, en effet, suivent les côtes avec plus d'avantage que les vaisseaux de transport qui ont de leur côté, en pleine mer, la supériorité. Il était donc nécessaire de préparer dans toutes les villes de Syrie, principalement dans les villes maritimes, une abondance de provisions pour les hommes et de fourrages pour les bétes. On s'attendait qu'une grande multitude viendrait par terre et par mer, non-seulement de Rome et de l'Italie, mais
ou DES VERTUS. 353
des autres provinces, sans compter la foule des officiers du palais, des chefs militaires, des troupes de pied, des cavaliers, des forces navales, des valets dont le nombre serait égal à celui des soldats. Ce n'était pas assez qu'on trouvât partout l'abondance, Caïus voulait tout à profusion.
« Lorsque l'Empereur aura lu cette lettre, il approuvera, pensait Petronius, ma prévoyance , car il croira que je me suis résolu à ce retard, non par intérêt pour les Juifs *, mais afin de laisser recueillir les fruits et les moissons. »
' Le récit de Josèphe présente ici des différences plus graves, el les motifs si détaillés, déduits avec tant de prudence et de logique, que Philon prête à Petronius, font ressortir l'invraisemblance de la narration de l'historien juif.
D'après Josèphe, Petronius, ébranlé déjà par les prières des Juifs, insiste pour les amener à la soumission; il allègue la colère de Caïus, et la nécessité où lui-même se trouve placé; il exagère les forces romaines : les Juifs persistent dans leur obstination. Il cède enfin à leur désespoir et embrasse ouvertement le parti de la nation rebelle. « Ou bien, s'écrie-t-il, j'apaiserai l'Empereur et je me sauverai avec vous, ou bien j'affronterai son courroux et donnerai ma vie avec joie pour cette mullitude ! » Ce dénoùment d'abord est incroyable; puis, en relisant le texte de la Légation, on se convaincra qu'un tel parti, au lieu de conjurer le péril, n'eût fait qu'aggraver et précipiter la vengeance de Caïus. Les détours habiles dii gouverneur pouvaient seuls la retarder.
La différence des deux récits soulève une question de chronologie qui, d'après l'ensemble des faits, doit se résoudre en faveur de Philon. Selon Josèphe, Petronius eut peur que les Juifs ne fissent point leui's semailles cette année-là, car l'époque en était arrivée, et depuis cinquante jours ils avaient abandonné les travaux de toute sorte ; c'est en partie pour
Ceux qui l'entouraient ayant accueilli ce plan, Per tronius fît écrire la lettre, qui fut remise à des messagers accoutumés à franchir rapidement de grandes distances.
A leur arrivée, les messagers remirent la lettre à Caïus. En la lisant il s'emporta ; sa colère se mani-
conjurer le danger de cette famine qu'il recule diîvant la profanation du temple. Philon place les événements à l'époque de la moisson, ce qui est plus facile à admettre. En effet, ce serait vers les mois de juin et de juillet que Petronius aurait pénétré on Phénicie. Les nouvelles de son expédition durent parvenir environ deux mois après, c'est-à-dire en septembre, à Rome. Ceci concorde très-exactement avec le témoignage de Suétone {Vie de Caïus, xux), qui fait revenir Caïus à Rome à la fin du mois d'août, et les indications de Philon, qui nous apprend que, depuis plusieurs semaines sans doute, les députés d'Alexandrie sollicitaient une audience, quand survint la lettre de Petronius. Si, au contraire, on place les événements de Syrie, avec Josèphe, ù l'époque des semailles, c'est-à-dire en novembre, on devra s'étonner d'abord que cette expédition fût commencée au moment où toutes les expéditions finissent; puis on verra que la nouvelle ne put en arriver à Rome avant le mois de janvier, dans lequel Caïus mourut; car l'historien juif ramène Petronius avec l'armée à Antioche, et c'est de cette ville que le légat écrit à Rome.
Quelle que soit d'ailleurs la date précise de la fin de cette campagne, on conviendra que le motif du général, qui se fait de la moisson, suivant notre philosophe, une excuse sérieuse devant l'Empereur, est plus admissible que le motif humanitaire dont Josèphe lui fait honneur, et qui place l'intércl des Juifs avant le soin de sa propre justification.
Nous insistons sur ces détails, moins pour rabaisser Josèphe et relever la supériorité incontestable de notre auteur que pour montrer l'exactitude de Philon et son autorité en matière historique.
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festait à chaque mot. Quand il eut achevé de la lire, il frappa ses mains l'une contre l'autre : « C'est bien, Petronius! s'écria-t-il : tu n'as pas appris à obéir à l'Empereur; tu t'enorgueillis des charges que l'on t'a jusqu'ici continuées '; tu ne connais pas même de réputation Caïus, à ce qu'il paraît; tu le connaîtras bientôt. Tu t'intéresses aux lois des Juifs, d'une nation qui m'abhorre et que je hais, tu méprises les ordres souverains de ton prince ! Tu as eu peur de la multitude; n'avais-tu pas dans les mains des troupes redoutées de l'Orient, des rois parthes eux-mêmes? Tu t'es laissé aller à la pitié; Caïus a donc eu moins de pouvoir sur toi que la pitié ! Tu prétextes la moisson I Bientôt le fer moissonnera ta tête sans merci. Tu allègues la nécessité de faire des approvisionnements pour notre arrivée ! Est-ce à dire que si la famine envahissait la Judée, les provinces voisines manqueraient à me fournir des vivres, et ne suppléeraient point par leurs produits à la disette d'une seule contrée? Mais pourquoi retarder le châtiment? Pourquoi révéler aux autres ma volonté ? Petronius recevra son salaire, et sera le premier à sentir sa ruine : cessons nos menaces, poursuivons notre vengeance. »
Peu de temps après, il dicte à l'un de ses secrétaires une réponse à Petronius, approuve en apparence sa sagesse, sa prudence, sa sagacité à prévoir Tavenir. Caïus craignait beaucoup les gouverneurs ; car il leur
Tacite, Annales. VI, 45.
était facile de provoquer des séditions, surtout dans les provinces importantes, où il y avait de grandes armées, comme dans la Syrie, qui touche au pays de l'Euphrate. Il le caressa donc dans cette lettre, couvrant de termes flatteurs son ressentiment implacable, jusqu'au moment propice pour le faire éclater.
Quelques jours étaient à peines écoulés que l'Empereur écrivit de nouveau à Petronius d'abandonner tout pour la dédicace de sa statue ; que la moisson devait être faite, que les grains devaient être rentrés, et que son excuse, vraie ou feinte, n'existait plus.
Peu après entra le roi Agrippa *, qui venait, comme à l'ordinaire, saluer Caius. Il ne savait rien, ni de ce que Petronius avait écrit, ni de la première et de la seconde réponse de César; cependant, au désordre de ses mouvements, à l'égarement de ses yeux, il devina qu'il couvait une sourde colère. Il se mit à réfléchir en lui-même, et à repasser les plus petites circonstances, pour savoir s'il avait dit ou fait quelque chose qui pût offenser Caïus, et, ne trouvant rien de tel, il songea naturellement que sa colère s'adressait à d'autres.
Toutefois, remarquant que c'était sur lui seul que se dirigeaient les regards courroucés de Caïus, il fut saisi de crainte. Plusieurs fois il voulut l'interroger et s'arrêta pour ne pas attirer sur soi , par une
* Agrippa vivait donc à la cour, puisqu'il ignorait les événements de Syrie. Ce passage confirme la supposition que nous avons faite plus haut du secret qui devait couvrir les dessoins et les ordres de l'Empereur.
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curiosité téméraire, des menaces dont il n'était] pas assuré d'être l'objet. Caïus, qui était habile à lire sur le visage de ceux qui l'approchaient leurs pensées secrètes et leurs sentiments, l'ayant vu dans cette hésitation et cette crainte : « Agrippa, lui dit-il, je \ais te tirer d'embarras. Toi qui as vécu dans ma familiarité si longtemps, ignores-tu que je m'exprime aussi bien par les yeux que par la voix? Tes bons, tes honnêtes compatriotes, qui, seuls de tout le genre humain, refusent de considérer Caïus comme un dieu, veulent assurément s'attirer la mort par leur insolence. Sur l'ordre que j'ai donné de consacrer dans leur temple une statue à Jupiter, ils sont accourus en foule de la ville et du reste du pays, sous l'aspect de suppliants , mais en réalité pour braver ma volonté *.))
Il allait en dire davantage, mais le saisissement fit changer le roi de couleur; il devint successivement rouge, pâle, livide ; un frisson le parcourut des pieds à la tête, accompagné d'un tremblement qui agitait tous ses membres. Les forces l'abandonnaient; il était sur le point de s'évanouir, et serait tombé si quelques-uns des assistants ne l'eussent soutenu. Suivant l'ordre
^ On est étonné de voir que Caïus connaît la démarche des Juifs auprès de Petronius, quand on a lu plus haut que ie légat voulait surtout éviter de les mettre en cause, et se garantir du soupçon d'avoir cédé à leurs sollicitations. Peut-être cependant la lettre qu'il avait écrite contenait-elle quelque allusion à la scène de Phénicie et avait-elle éveillé la défiance de l'Empereur.
qu'ils reçurent, ils le rapportèrent chez lui, privé de sentiment, plongé par ce coup terrible et soudain dans un assoupissement léthargique. j
L'irritation de Caïus contre les Juifs ne fit que s'accroître : (c Si Agrippa, se dit-il, l'un de mes familiers et de mes meilleurs amis, que des bienfaits sans nombre m'ont attaché, se montre si soumis aux usages de son pays, qu'en entendant parler contre eux il tombe dans un anéantissement voisin de la mort, que faut-il attendre de ses compatriotes, qui n'ont aucune des raisons du roi pour céder à mes volontés?»
Agrippa resta tout ce premier jour et la plus grande partie du jour suivant plongé dans un engourdissement profond, sans avoir conscience de ce qui se passait. Enfin, vers le soir, il souleva la tête, entr'ouvrit à peine les paupières, et, promenant autour de lui des regards obscurcis, ne reconnut qu'imparfaitement ceux qui l'entouraient. Il retomba dans sa torpeur, mais parut soulagé, car le repos qu'il prit était plus salutaire que le précédent, comme on put le juger à sa respiration et à son aspect.
Quelque temps après il s'éveilla, et dit : a Où suisje? N'est-ce pas en présence de Caïus? L'Empereur n'est-il pas là? — Rassure-toi, lui répondit-on, tu es chez toi. Caïus n'est pas là. Tu as asseîs dormi ; accoude-toi sur ton lit; reconnais ceux qui t'entourent; ce sont tous des gens de ta maison, des amis, des affranchis, des serviteurs, des personnes qui te chérissent et que tu aimes. »
ou DES VEKTUS. 361
Il commença à revenir à lui, et aperçut sur le visage des assistants la douleur qu'il leur inspirait. Les médecins firent retirer la foule afin de réparer les forces du roi par des onctions * et la nourriture dont il avait besoin. « Pourquoi, dit-il, vous occuper de me préparer des mets raffinés ? Ne suffit-il pas à un malheureux de chasser la faim par l'usage des aliments les plus vils? Je refuserais même ceux-ci, si je ne songeais à tenter un effort suprême en faveur de cette nation infortunée. » Et il versa des larmes. Il prit quelque nourriture sans assaisonnement, refusa le vin, même trempé, et ne but que de l'eau. « Maintenant, ajouta-t-il, que ce misérable ventre a ce qu'il demandait, que me reste-t-il à faire, sinon à adresser d'humbles supplications à Caïus sur les affaires présentes ? »
Il prit des tablettes et écrivit ce qui suit : « Si je ne m'adresse pas à toi de vive voix, seigneur, c'est que la crainte et le respect m'arrêtent; je fuis la menace, je suis ébloui de tant de majesté. Cette lettre te fera donc mieux connaître les prières que je t'offre, suppliant, en place de rameau d'olivier ^
' a Quelqu'un de vous est-il malade, qu'il appelle les anciens « de l'Assemblée; ils prieront sur lui et le frotteront d'huile au « nom du Seigneur. Et la prière de la foi sauvera le malade, et « le Seigneur le soulagera, et, s'il a commis des fautes, elles lui « seront remises. » (Épître de S. Jacques,V, 14, 15.) Ces onctions, qui ont donné naissance à l'usage sacramentel de l'Église, étaient pratiquées en Orient, surtout chez les Juifs et les Égyptiens.
^ Les verveines (verbenae, l«Tripîai), les branches d'olivier, de
« Tous les hommes, ô Empereur, ont imprimés au cœur par la nature l'amour de leur pays et le respect des lois de leur patrie. Je n'ai pas besoin d'insister là-dessus : tu aimes ton pays, tu vénères religieusement ses institutions. Chacun, pour sa part, a ces choses à cœur et les considère, quand il n'en serait rien, comme ce qu'il y a de plus parfait et de meilleur au monde. C'est plutôt l'affection que la raison qui nous inspire de tels sentiments.
« Comme tu le sais, je suis Juif d'origine ; ma patrie, c'est Jérusalem, oii est situé le temple vénéré du Dieu Très-Haut. J'ai eu pour aïeux et pour bisaïeux des rois dont la plupart exercèrent le souverain pontificat. Ils mettaient cette dignité au-dessus de celle du roi, dans la pensée qu'autant Dieu l'emporte sur l'homme, autant le pontificat l'emporte sur la royauté; l'un en effet regarde le service de Dieu, l'autre le gouvernement des hommes. A cette nation, à cette patrie, à ce temple, pour lesquels je t'implore, des liens étroits me rattachent.
« Je t'implore pour la nation : ne la force pas d'abandonner ses sentiments sincères de dévouement pour des dispositions contraires. Elle a dès le commencement affectionné très-fidèlement toute votre famille. Autant que cela a été compatible avec le respect de nos lois, elle ne l'a cédé à aucune nation
laurier ou de myrte étaient des rameaux sacrés que porlai(.'iit les féciaux et les prêtres suppliants.
ou DES VERTUS. 363
d'Europe ou d'Asie en empressement à offrir des prières et des dons, à immoler de nombreuses victimes, non-seulement dans les fêtes publiques, mais encore chaque jour. Ce n'est pas des lèvres et de la langue que les Juifs témoignent leur vénération , ils produisent les sentiments les plus sincères et les plus profonds de leur cœur ; ils ne disent pas qu'ils sont les amis des Césars; ils se montrent tels en réalité.
«Il faut maintenant que je te parle delà ville sainte. C'est, comme je l'ai dit, ma patrie ; elle est la métropole non pas d'une seule contrée, la Judée , mais de beaucoup d'autres , car elle a envoyé des colonies dans les pays environnants, l'Egypte, la Phénicie, la Syrie, la Cœlé-Syrie, ou des pays plus éloignés, la Pamphylie, la Cilicie et la plupart des autres provinces de l'Asie, jusque dans la Bithynie et les parties les plus reculées du Pont. Elle en a même envoyé en Europe, dans la Thessalie, la Béotie, la Macédoine, l'Etolie, l'Attique, Corinthe et les principales contrées du Péloponnèse. Et ce n'est pas seulement les provinces du continent qui sont semées de nombreuses colonies juives, mais aussi les îles les plus célèbres, l'Eubée, Chypre, la Crète. Je ne parle pas de celles qui sont au-delà de FEuphrate : à part une légère fraction de la Babylonie et de quelques autres satrapies, toutes les villes de ces contrées, qui ont un sol fertile, sont habitées par des Juifs \ C'est pourquoi, si ma patrie
* Rapprochez cette énumération de celle des ^ctes des Apôtres '
364 LÉGATION A CAILS
peut obtenir ta grâce , tu auras acquis, en même temps que sa reconnaissance, des droits à celle d'un grand nombre de -villes situées par tous pays, en Asie, en Afrique, en Europe, dans les îles, sur les côtes, dans les terres. Il convient à la grandeur de ta fortune de t'attacher une foule de villes par les bienfaits que tu répandras sur une seule, de faire célébrer ta gloire dans toutes les parties du monde, de faire tout retentir des actions de grâces et des louanges que l'on te décernera*.
« Tu as accordé aux compatriotes de quelquesuns de tes amis le droit de cité ; les esclaves d'hier sont devenus aujourd'hui maîtres ; ceux qui ont conféré ce bienfait s'en réjouissent autant que ceux à qui il a été accordé. Moi aussi, je sais que j'ai un maître et seigneur, qui me compte au nombre de ses amis ; pour la digîiité, je ne le cède pas à beaucoup; pour l'affection que je lui porte, si je ne suis pas au premier rang, je ne sais pas à qui je pourrais le céder, et cette affection est autant le résultat de la nature que des bienfaits dont tu m'as comblé. Cependant je ne pousse pas l'audace jusqu'à demander pour ma patrie le droit de cité, la
(p. 42 et 43 de mon édition) ; elles se complètent et se confirment. Philon n'exagère rien, on peut même dire qu'il est modeste en cet endroit; il oublie les établissements de la Cyrénaïque et de l'Italie.
' H y a là une extrême habileté : sous la supplication on sent la menace; l'humilité des termes laisse deviner le désespoir et fait craindre la révolte d'un peuple puissant.
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liberté, l'exemption des impôts ou rien d'analogue. Ce que j'implore pour elle, ta bienveillance, te sera facile à donner et lui rendra le plus inappréciable des services. Quel plus grand bonheur peut-il survenir à des sujets que d'obtenir la faveur de leur prince?
« C'est à Jérusalem que d'abord on apprit, 6 Empereur, ton avènement tant souhaité. De la ville sainte la nouvelle se répandit aux provinces voisines. Jérusalem mérite d'obtenir ta faveur : de même que, dans les familles, les aînés jouissent d'un privilège pour avoir les premiers donné à leurs parents les doux noms de père et de mère, de même aussi, puisque c'est la première des villes d'Orient qui te salua empereur, il est équitable de la traiter avec plus de bonté, ou du moins de ne pas la maltraiter plus que les autres.
« Après t'avoir adressé des supplications que je crois légitimes pour ma patrie, j'arrive en dernier lieu à t'implorer pour le temple. Ce temple, seigneur Caius, n'a jamais, depuis qu'il existe, admis une image fabriquée de main d'homme, car c'est la maison de Dieu. Les œuvres des peintres et des statuaires présentent les images de dieux qui tombent sous les sens*, mais nos ancêtres ont cru qu'il ne devait pas être permis de peindre ou de figurer l'Être invisible. '
* Flatterie adroite : Agrippa insinue qu'il y a deux catégories de dieux, le dieu suprême, invisible, le Jéhovah des Hébreux, et lesdieux sensibles, tels que Jupiter et Caïus.
« Agrippa, ton aïeul, a visité le temple et l'a honoré ; Auguste a ordonné dans une lettre d'y laisser envoyer les prémices de toutes parts, il y a institué un sacrifice quotidien. Julie, ta bisaïeule, l'a honoré également*. Ni Grec, ni Barbare, ni satrape, ni roi, aucun ennemi, quelle qu'ait été sa rage, nulle sédition, nulle guerre, nulle captivité, nulle dévastation, nulle calamité, rien n'a pu, en violation de l'usage antique, faire entrer dans le temple une image fabriquée de main d'homme. Nos voisins pourtant nous haïssent, mais le respect et la crainte ont toujours empêché qu'on ait violé une seule des anciennes coutumes qui intéressent l'honneur du Dieu, père et créateur de l'univers. On savait, d'ailleurs, qu'une telle violation ne pouvait attirer du ciel que des malheurs et d'affreux désastres ; on redoutait, en semant l'impiété, de récolter la ruine.
« Qu'ai-je besoin d'alléguer des témoignages étrangers lorsque j'en trouve dans ta propre famille ?Marcus Agrippa , ton aïeul maternel *, vint en Judée , sous le règne d'Hérode, mon grand-père. Il ne dédai-
* Thomas Mangey croit devoir, à cause de la suspension qu'il trouve dans cette phrase, signaler ici une lacune; nous ne partageons point cette opinion. Philon reprend quelques lignes plus loin et développe les trois exemples qu'il indique seulement dans ce passage.
' Caïus ne trouvait pas que M. Agrippa fût d'assez noble extraction, il ne souffrait pas qu'on lui rappelât, dit Suétone, qu'il descendait de ce personnage.
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gna pas de quitter le littoral pour se rendre dans notre ville, située dans l'intérieur des terres. Quand il eut vu le temple, les belles cérémonies sacerdotales, la sainteté des habitants, il trouva que c'était un spectacle merveilleux et supérieur à tout ce qu'on en poU' vait dire. Dans ses entretiens avec ses familiers, il ne faisait que louer le temple et ce qui le concernait. Aussi longtemps qu'Agrippa resta pour plaire à Hérode, il alla chaque jour au temple et se plut à contempler les pompes et l'ordonnance des sacrifices, la majesté du grand pontife, lorsque, revêtu de la robe sacrée, il marche à la tête des prêtres. Après qu'il eut honoré le temple de tous les dons qu'il pouvait faire, après qu'il eut répandu sur les habitants les bien' faits que l'intérêt public permettait, il dit adieu à Hérode, lui adressa des félicitations et en fut comblé à son tour. Il fut reconduit à la mer par les populations, non pas de Jérusalem seulement, mais de toute la contrée, qui le couvraient de feuillage et de fleurs et célébraient sa piété.
« Tibère César, ton autre aïeul, manifesta à notre égard les mêmes dispositions. On ne peut contester que, pendant les vingt-trois années de son règne, il maintint l'antique religion du temple sans changement, sans la moindre innovation. Je dois le rappeler à sa louange , bien que sous son règne j'aie eu à souffrir mille maux; mais j'aime la vérité et je sais qu'elle t'est chère.
« Pilate, qui était procurateur de Judée, consacra
à l'intérieur de Jérusalem, dans le palais d'Hérode, des boucliers d'or, moins pour honorer Tibère que pour déplaire au peuple. Ils ne portaient aucune image, ni rien qui fût expressément interdit, mais seulement une inscription contenant les noms de celui qui les avait dédiés et de celui auquel ils étaient consacrés. La nouvelle s'en étant répandue, le peuple se rassembla et députa au procurateur les quatre fils du Roi qui, pour la dignité et le rang, ne le cédaient en rien aux rois * ; on leur adjoignit les autres membres de la famille royale et tout ce qu'il y avait de hauts personnages pour le prier de renoncer à cette innovation et d'enlever les boucliers, de ne pas violer les usages de nos ancêtres, jusqu'alors respectés par les rois ^ et les empereurs. Pilate opposa à ces prières un refus plein deroideur, car il était d'un caractère dur et opiniâtre.
« Alors on s'écria : « Ne nous provoque pas à la « révolte et à la guerre ; ne cherche pas à troubler la « paix; ce n'est pas honorer l'Empereur que de violer « des lois depuis longtemps établies ; que ce ne soit « pas un prétexte pour toi de persé&uter la nation. « Tibère ne veut rien changer à nos usages. Si tu le « prétends, montre-nous de lui un édit, une lettre « ou quelque chose de pareil. Dans ce cas nous he
' Les fils d'Hérode eurent, du vlvairt'deleur père, des gouvernements en Judée.
' Les Lasides et les Séleucides.
ou DES VERTUS. 369
a nous adresserons pas à toi, nous enverrons des détt pûtes porter une supplique au seigneur. »
« Cette dernière parole accrut son irritation plus que tout le reste. H craignit que, si on envoyait des députés, on ne vînt à découvrir les autres méfaits de son gouvernement, ses vexations, ses rapines, ses injustices, ses outrages, les citoyens qu'il avait fait périr sans jiTgement, enfin son insupportable cruauté. Blessé au vif, Pilate ne savait que résoudre ; il connaissait la fermeté de Tibère en de telles circonstances ; il n'osait enlever les objets consacrés, et ne voulait pas d'ailleurs se rendre agréable à ses sujets.
« Les grands le devinèrent, et s'aperçurent qu'il se repentait de sa conduite, sans vouloir le témoigner. Ils écrivirent à Tibère une lettre remplie d'humbles prières. L'Empereur, ayant appris la réponse de Pilate et ses menaces, bien qu'il fût peu enclin à la colère, s'irrita si violemment qu'il est à peine utile de le dire, tant l'événement le prouva. Sur-le-champ, sans vouloir remettre l'affaire au lendemain, il lui écrivit pour blâmer énergiquement son audace et lui ordonner de faire aussitôt enlever les boucliers. De la métropole on les transporta à Césarée, à laquelle ton bisaïeul Auguste avait donné son nom*, et on les lui consacra dans son temple. De la sorte on accorda le respect dû au prince avec l'observance des mœurs an tiquesdupays'.
' En grec iiQaaTàTza'/.ii, Sérastopol.
* Ces détails sur le gouvernement de Pilate se rapportent,
370 LEGATION A CAÏUS
« C'était alors de boucliers sur lesquels il n'y avait aucune effigie qu'il s'agissait , aujourd'hui il s'agit d'une statue colossale ; on avait placé ces boucliers dans la maison du procurateur, et l'on dit que la statue sera érigée au fond du sanctuaire, où le grand prêtre ne pénètre qu'une fois l'an, au temps du jeûne, uniquement pour brûler des parfums et faire, selon l'usage, des vœux afin que l'année soit bonne, qu'il y ait abondance de biens et que la paix règne sur toute la terre '. Si quelque Juif, je ne dis pas du peuple, mais de la tribu sacerdotale, fût-il même proche du rang suprême, y entrait avec ou après le pontife, si le pontife lui-même une seconde fois dans l'année ou bien trois ou quatre fois dans ce jour solennel, franchissait l'enceinte sacrée, il serait impitoyablement puni de mort. Le législateur a voulu entourer le sanctuaire d'un profond respect en le conservant intact, en le rendant inaccessible.
« Combien donc ne dois -tu pas penser que tu trouveras de gens qui , par respect pour le saint lieu, braveront volontairement la mort s'ils voient apporter dans le temple une statue? Je suis persuadé qu'après avoir égorgé leurs femmes et leurs enfants
croyons-noys, à l'année 32 de notre ère; ils sont précieux, car on ne les trouve point dans Josèphe, et ils peuvent nous expliquer, ainsi que je l'ai dit, Tallilude du procurateur dens le procès de Jésus.
' C'est ainsi que chaque année le pape souhaite paix et prospérité Urbi et Orbi.
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ils s'immoleront eux-mêmes sur les cadavres de leurs victimes.
« Je t'ai parlé des décrets de Tibère, mais que diraije de ceux de ton bisaïeul, le meilleur des empereurs, le premier qui, par ses veftus autant que par sa for^ tune, a mérité et obtenu le surnom d'Auguste, lui qu fit régner la paix sur terre et sur mer jusqu'aux extrémités du monde ? Ayant ouï dire de ce temple qu'il ne contenait aucun simulacre fabriqué de main d'homme, image visible de l'Être invisible, il conçut pour lui une religieuse admiration. C'est qu'il n'avait pas effleuré du bout des lèvres la philosophie ; il ne se passait point de jour qu'il ne nourrît son esprit de quelques-uns de ses préceptes, soit en se remémorant ce qu'il avait autrefois appris dans les écrits des phi-^ losophes, sqit par la conversation des hommes gavants avec lesquels il vivait, La plus grande partie du temps du repas était consacrée par lui à des conversations de cette sorte, afin de donner en même temps au corps et à l'âme leur nourriture propre. Je pourrais rapporter plusieurs exemples qui témoignent de la bienveillance d'Auguste, ton bisaïeul, envers nous : je me contenterai d'en citer deux.
c( Yoici le premier : il apprit qu'on ne respectait pas les prémices sacrées. Il écrivit aux gouverneurs de la province d'Asie de laisser les Juifs, par exception, se rassembler dans leurs proseuques, car ces réunions n'avaientpas pour but l'ivrognerie, l'orgie; ce n'étaient pas non plus des rassemblements séditieux faits pour
troubler la paix, mais au contraire des écoles de sagesse et de justice oii les hommes s'exercent à la vertu, recueillent chaque année des prémices destinées à offrir des sacrifices et les envoient à Jérusalem par l'intermédiaire d'une sainte députation. Il voulut donc qu'on n'empêchât point les Juifs de pratiquer ces réunions, de faire ces collectes et de les envoyer, selon l'usage de leurs pères, à Jérusalem.
« Si ce ne sont pas les propres termes de la lettre, telle en est du moins la pensée. Je transcris le texte d'une seule lettre qui te donnera, seigneur, foi en mes paroles; elle est de Caïus Norbanus Flaccus, et rapporte les recommandations d'Auguste :
« C. Norbanus Flaccus, proconsul, aux magistrats « d'Éphèse, salut.
« César m'a écrit de laisser les Juifs, en quelque « lieu que ce soit, pratiquer leurs réunions suivant « leurs anciens usages, et ramasser des sommes d'arec gent, pour les envoyer à Jérusalem. Il veut qu'on « ne les entrave point. Je vous fais savoir que j 'orée donne que cela soit exécuté. »
« N'est-ce pas là, ô Empereur, la preuve manifeste de la bienveillance de César envers nous et des sentiments pieux qu'il avait pour le temple, puisqu'il autorise les Juifs à célébrer publiquement leurs réunions pour la collecte des prémices et les autres devoirs de la dévotion ?
«Voici le second témoignage, non moins important, de la pensée d'Auguste. Il voulut que sur ses propres
ou DES VERTUS. 373
revenus on offrît chaque jour en holocauste et suivant les rites des victimes au Dieu Très -Haut. On les offre encore aujourd'hui : ces victimes sont un taureau et deux agneaux que César destina à notre autel; il savait bien pourtant qu'il n'y avait là aucun simulacre, ni apparent, ni caché. Ce grand prince, que personne ne surpassa en science et en sagesse, avait compris la nécessité qu'il existât sur la terre un temple dédié au Dieu invisible, ne contenant aucune image, où les hommes viendraient chercher l'espérance et la jouissance des plus grands biens.
« Ta bisaïeule, Julia Augusta, suivit cet exemple de piété et orna le temple de vases, de coupes d'or et d'autres présents sans nombre et très-précieux. Pourquoi cela? 11 n'y avait cependant en ce lieu nul simulacre, et les esprits relativement faibles des femmes ne peuvent rien concevoir que ce qui tombe sous les sens. C'est que, si elle surpassait son sexe en tout, elle le surpassait surtout en sagesse * et avait acquis par l'étude et la contemplation ce que la nature semblait lui refuser ; c'est qu'elle s'était formé une raison virile et en était arrivée à ce point de lucidité qu'elle
■ Arnauld d'Andilly {Histoire des Juifs, lom.V, p. 538) veut qu'on lise Livie et non Julie. Des deux dames romaines qui ont porté ce dernier nom, la première était sœur de Jules César, c'est d'elle qu'il s'agit ici ; la seconde était fille d'Auguste et mère d'Agrippine, épouse deGerraanicus : celle-ci était donc aïeule et non bisaïeule de Caïus. Les déportements des deux Julies empoisonnèrent la vieillesse d'Auguste. L'éloge de l'auteur juif est empreintde la partialité que nous lui avons déjà reprochée à l'égard de Tibère.
percevait plutôt les choses de l'intelligence que les choses des sens, considérant celles-ci comme les om^ bres des premières.
« Puisque tu as, seigneur, dans ta famille tant d'exemples des bonnes dispositions de tes ancêtres à notre égard, toi leur descendant, l'héritier de leur souveraine puissance, tu maintiendras ce qu'ils ont tous sans exception maintenu. Ceux qui intercèdent pour nos lois, ce sont des Empereurs auprès d'un Empereur, des Augustes auprès d'un Auguste, des aïeux et des bisaïeux auprès d'un petit-fils. Les voici tous devant toi pour te dire : « N'abolis pas les usages a des Juifs que nous avons maintenus jusqu'à présent tt dans nos édits; il se peut que rien de funeste ne suive « la violation de leurs lois, néanmoins l'incertitude de « l'avenir doit enlever l'assurance aux plus hardis, « s'ils n'ont pas renoncé à toute crainte de Dieu ! »
c( Si je voulais énumérer les bienfaits dont tu m'as comblé, le reste du jour ne me suffirait pas ; d'ailleurs il ne serait pas convenable qu'un incident prît la place du sujet principal Je me tairai donc là-dessus : les faits parlent assez haut d'eux-mêmes. Tu m'as arraché des fers ; qui l'ignore ? Ne me charge pas, ô Empereur, de chaînes plus lourdes encore : les premières n'accablaient qu'une partie de mon corps, mais celles que je redoute s'appesantiraient sur mon âme tout entière. Tu m'as délivré de l'appréhension de la mort que j'avais sans cesse sous les yeux; la crainte m'avait mis, pour ainsi dire, au tombeau; tu
ou DES VERTUS. 37o
m'as rendu à la vie et tiré du sépulcre. 0 Empereur, continue-moi ta faveur si tu veux que ton Agrippa ne renonce pas à la vie. Autrement il semblera que j'aurai été sauvé, non pour vivre, mais pour arriver à travers de cruelles infortunes à une ruine plus éclatante. Tu m'as donné un trône et porté au faîte des grandeurs humaines; mon royaume n'excédait pas d'abord les limites d'une seule contrée ; tu m'en as donné bientôt une seconde plus grande, la Trachonitide et la Galilée. Seigneur, tu as accru mon royaume d'une domination superflue, ne m'enlève pas ce qui m'est nécessaire ; tu m'as rendu à l'éclat éblouissant du jour, ne me replonge pas au plus profond des ténèbres.
« J'abandonne ces splendeurs, je reprends mon ancienne condition, je consens à tout et ne demande en retour qu'une seule chose, c'est qu'on respecte les institutions de ma patrie.
« Et que diront de moi ceux de ma nation et tous les autres hommes ? Il arrivera de deux choses l'une, ou que je trahirai les miens, ou que je ne serai plus compté au nombre de tes amis. Quel malheur plus grand que l'une ou l'autre de ces deux extrémités peut me survenir?
« Si je reste au nombre de tes amis, on m'accusera de trahison, pour n'avoir pas défendu mon pays et préservé le temple de la profanation : car, vous autres puissants, vous servez d'ordinaire les intérêts de vos amis qui ont recours à votre souveraine influence.
« Si tu te courrouces en ton cœur contre moi, ne m'enchaîne pas comme l'a fait Tibère, délivre-moi pour toujours de la crainte de porter de nouveau des fers, fais-moi tuer tout de suite. Quel charme trouverai-je désormais à la vie? Je n'ai plus qu'un espoir de salut, c'est ton amitié*. »
Cette lettre fut scellée et envoyée à Caïus. Agrippa, renfermé chez lui, attendait dans les transes de l'angoisse, l'issue de sa tentative. Le danger était immense : il y allait de la vie, de la destruction, de l'anéantissement, non-seulement des Juifs qui habitent la Terre Sainte, mais encore de tous ceux qui sont dispersés dans le monde entier.
Caîus, ayant reçu la lettre, se mit à la lire, et, à chaque passage, tantôt il s'irritait de la résistance qu'il rencontrait, tantôt se laissait fléchir au bon droit de la cause et aux supplications. Il louait et blâmait tour à
' Quand on considère l'art parfait qui se révèle dan-s cette lettre, quand on réfléchit que Philon écrit l'histoire comme tous les anciens, et renferme dans les discours,sous une forme dramatisée, les développements propres à expliquer les faits et à dessiner les situations, on arrive à douter de l'authenticité absolue de la lettre d' Agrippa. Toutefois il n'est pas douteux que le roi ait écrit à Caïus pour le supplier d'épargner le temple; on peut supposer même que Philon a aidé le prince de ses conseils et de ses talents pour la rédaction de cette importante suppliquej en tout cas, il est à peu près certain que notre auteur l'a connue. Ceci nous amène à conclure que si les termes de ce curieux d cument ne sont pas fidèlement rapportés par Philon, il en a du moins exprimé avec exactitude la pensée.
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tour Agrippa; il le blâmait d'aimer à l'excès ses compatriotes qui étaient de tous les hommes les seuls à lui refuser les honneurs divins; il le louait d'exprimer librement sa pensée et tcrouvait là, disait-il, l'indice d'un caractère généreux.
Il parut s'apaiser et donna une réponse favorable. Il accorda à Agrippa (c'était la plus grande faveur qu'il pût attendre) qu'on ne ferait pas la dédicace de la statue. Il donna ordre d'écrire à Publius Petronius, gouverneur de Syrie, de ne faire aucune innovation dans le temple des Juifs. Sa grâce toutefois ne fut pas complète, il la mélangea de terreur en ajoutant à la lettre : « Si dans les villes de la contrée, à l'exception de la métropole, quelqu'un empêchait ceux qui voudraient élever à moi et aux miens des autels, des temples, des statues, qu'il soit sur-le-champ puni ou envoyé à mon tribunal. »
Ce n'était rien moins qu'un brandon de révolte et de guerre civile; c'était détruire, par une voie détournée, la faveur qu'ouvertement on affectait de nous accorder. On calculait en effet que nos ennemis, bien plus en haine des Juifs qu'en l'honneur de Caïus, rempliraient tout le pays de dédicaces, que les Juifs de leur côté, de quelque patience qu'ils fussent armés, ne souffriraient point qu'on violât sous leurs yeux les usages de leur patrie, et qu'enfin un acte de résistance attirerait un sévère châtiment de l'Empereur et ferait renouveler l'ordre de lui dédier une statue dans le temple.
Mais , grâce à la Providence , à la protection de Celui qui veille à tout et gouverne avec justice, aucun de nos voisins ne fit contre nous de tentative, en sorte que les Juifs purent se rassurer sur les terribles calamités qui semblaient, à la première dénonciation, prêtes à fondre sur eux pour les accabler.
« Mais en quoi, dira-t-on, cette tranquillité de vos voisins vous fut-elle profitable ? Caïus, lui, ne s'apaisa point !» — Il se repentit en effet d'avoir cédé, et revint à son premier désir. Il fit faire à Rome * une autre statue colossale d'airain doré et abandonna celle de Sidon, dans la crainte d'un mouvement populaire. Il voulait profiter du moment où les Juifs seraient paisibles, sans défiance, dans le plus grand calme, pour la transporter en secret sur des vaisseaux et la placer soudain dans le temple, avant qu'on se doutât de rien. Il devait mettre ce plan à exécution dans le voyage qu'il ferait en Egypte , car il était pris d'une vive passion pour Alexandrie, il avait le plus grand désir de la visiter et d'y faire un long séjour. Il se persuadait qu'il suffisait de cette grande cité, si heureusement située, pour consacrer et affermir la divinisation qu'il rêvait; que le culte qu'elle ne manquerait pas de lui rendre passerait de là dans les autres cités moins importantes , les petites villes d'ordinaire se modelant sur les grandes, comme il arrive chez les hommes.
* Ce revirement ne nous est connu que par ce passage de I4 Légation; Josèphe n'en dit rien.
ou DES VERTUS. 379
Telles étaient, en toute chose, sa fourberie et sa trahison que, quand il avait fait une grâce, il s'en repentait toujours, et cherchait à la détruire de manière à rendre le mal pire qu'auparavant. Ainsi il lui arriva de donner la liberté à des prisonniers, puis, bientôt après, sans le moindre prétexte, de les replonger dans les fers, les affligeant d'un malheur plus affreux que le premier, puisqu'il leur ôtait l'espérance.
B y en eut qu'il condamna à l'exil tandis qu'ils s'attendaient à mourir, non qu'ils eussent commis un crime capital, ou môme rien qui méritât la peine la plus légère, mais parce que la cruauté de leur juge leur avait enlevé tout espoir. Infortunés, qui considéraient l'exil comme un adoucissement imprévu à leurs maux, et s'en réjouissaient autant que s'ils fussent rentrés dans leur patrie, pensant avoir échappé à la mort qu'ils avaient redoutée! Mais peu de temps après , sans qu'ils songeassent à conspirer, Caïus envoya secrètement des soldats pour tuer les plus nobles et les plus illustres dans les îles où ils vivaient comme dans leur pays, portant courageusement leur misère. Ce fut à Rome un deuil inattendu au sein des plus grandes familles ^
Il y en eut aux quels il fit présent de sommes d'argent qu'il leur réclama ensuite, non point seulement comme les ayant prêtées, et avec tous les profits de l'usure, mais comme un vol, dont ils étaient punis sévère-
* Voyez plus haut la note 1 de la page 267.
ment*. Il ne lui suffisait pas de faire rendre aux malheureux ce qu'il leur avait donné, il les obligeait, en outre, à se dépouiller de tous les biens acquis par leur propre industrie ou que leurs parents, leurs proches, leurs amis, leur avaient légués. Quant à ceux qui se croyaient le plus avant dans ses bonnes grâces, ils avaient à supporter d'agréables vexations d'une autre sorte : sous prétexte d'amitié on leur imposait des-frais énormes pour subvenir à des voyages sans motif, insensés, soudains, ou à des banquets. Telle était la somptuosité exigée qu'un seul souper dévorait une fortune et qu'il fallait recourir à des prêts usuraires. Aussi arriva-t-il que bien des gens redoutaient sa faveur non-seulement comme inutile, mais comme un appât dangereux , une embûclie qui couvrait les plus grands malheurs.
L'inconstance dont il usa envers notre nation ne fut donc pas exceptionnelle. Mais il est vrai de dire qu'il détestait les Juifs par-dessus tout. Pour satisfaire cette haine, il s'appropria les proseuques qu'ils avaient dans les villes, en commençant par celles d'Alexandrie *, et les remplit d'images et de statues à son
' 11 faut lire dans Suétone et Dion Cassius les manœuvres indignes dont il usa pour remplir le trésor épuisé par ses prodigalités : il confisqua, il assassina, il détroussa les passants, il hérita. L'héritage était son moyen favori : celui qui le portait sur son testament devait mourir tôt, de gré ou de force; celui qui négligeait de le faire, courait risque d'être accusé de manquer de zèle.
• Il nous semble que ce passage est une répétition assez lourde
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effigie. Nui n'osant lui résister, ii s'abandonna sans frein à l'entraînement de sa puissance. Un seul temple, entouré du plus profond respect, était resté jusque-là sans profanation, le temple de la ville sainte ; il voulut se l'approprier également et qu'on le lui dédiât avec cette inscription : A CAIUS, LE NOUVEAU JUPITER ÉPIPHANE '.
Qu'est-ce à dire? toi qui n'es qu'un homme il te faut l'espace éthéré, le ciel? Tu n'as pas assez d'un empire qui s'étend sur tant de provinces, tant d'îles, tant de peuples? Ne daigneras-tu pas laisser à Dieu le moindre endroit ici-bas ? Si tu lui refuses une contrée, une ville, accorde-lui du moins le modeste sanctuaire qu'il a consacré et sanctifié par sa propre parole. Il ne restera donc sur le globe aucun vestige, aucun monument de la piété et du respect qui sont dus au Dieu véritable? Quelle belle espérance tu fais concevoir de toi au genre liumain ! Ne sais-tu pas que tu ouvres la source de tous les maux, en voulant accomplir ce qu'il est criminel de faire et même d'imaginer?
-.11 nous semble à propos de raconter
ce que nous avons vu et entendu lors de l'ambassade
de ce qui a déjà été dit; ce désordre ne serait-il pas lesigne d'une lacune?
* Épiphane, en grec, signifie illustre.
* Ici se termine l'épisode où se trouvent consignés les événements de Syrie ; le récit des faits qui concernent la députalion
dont nous fûmes chargés pour défendre nos droits politiques.
En l'abordant, à son regard, à ses mouvements, nous reconnûmes que nous étions en présence non pas d'un juge, mais d'un accusateur et d'un ennemi plus acharné que tous les autres. Le devoir d'un juge, en effet, eût été de siéger au milieu des grands formant son conseil, afin d'y examiner le débat solennel qui, pour la première fois depuis un intervalle de quatre cents ans, s'élevait sur nos droits jusque-là incontestés et intéressait tant de milliers de Juifs alexandrins; le devoir eût été d'appeler les deux parties, d'entendre successivement l'accusation et la défense, en leur mesurant également le temps à la clepsydre, puis de se lever, de prendre l'avis du conseil pour arrêter la sentence équitable qu'il fallait publiquement prononcer. Loin de là, Gaïus se conduisit avec une insolence tyrannique et une arrogance outrageante ; il dédaigna toutes les mesures dont je viens de parler.
Gaïus fit venir les deux intendants des jardins de Mécène et de Lamia, qui sont voisins l'un de l'autre et proches de la ville. Il demeura trois ou quatre jours en ce lieu. G'était là que, nous présents, devait se jouer le drame qui allait décider du sort de toute la nation* L'Empereur avait donné l'ordre qu'on lui ouvrît toutes
des Alexandrins est repris sans transition, sans que nous soyons avertis que l'audience sollicitée est accordée* La lacune ici nous semble certaine.
ou DES VERTUS. 383
les villas ; il avait Tintention de les visiter soigneusement l'une après l'autre.
On nous mena vers lui. Aussitôt que nous fûmes en sa présence, nous nous prosternâmes à terre avec les marques du plus grand respect; nous le saluâmes des noms d'empereur et d'Auguste. Il nous rendit notre salut avec tant d'aménité que ce ne fut pas de notre cause, mais bien de notre vie elle-même, qu'il nous fallut désespérer. Ce fut en grinçant des dents du ton de l'insulte qu'il nous dit :
« N'êtes-Yous pas ces gens, ennemis des dieux, qui, seuls, quand tous les hommes reconnaissent ma divinité, me méprisez et préférez à mon culte celui de votre Dieu sans nom? » En même temps il leva les mains au ciel et proféra un blasphème qu'il n'est pas permis d'entendre, à plus forte raison de répéter.
Ce fut une grande joie pour les députés, nos adversaires, qui, sur ce premier mot de Caïus, pressentirent leur triomphe. Transportés de joie, ils lui prodiguent tous les noms des dieux. Isidore , âpre calomniateur, le voyant enivré de ces titres qui rélevaient au-dessus de l'humanité : « Seigneur, lui ditil, tu les détesterais encore davantage, eux et leurs pareils, si tu connaissais toute leur haine et leur irrévérence envers toi. Lorsque tout le genre humain offrait des victimes pour ta guérison, eux seuls ont refusé de faire des sacrifices. Je ne dis point cela seulement de ceux-ci, je parle de tous les Juifs. »
Tous d'une voix nous nous écriâmes : « Seigneur
Caïus, on nous calomnie 1 nous avons sacrifié et immolé des hécatombes dont le sang a été répandu autour de l'autel, bien que nous n'ayons pas, selon la coutume de certaines gens', rapporté les chairs dans nos maisons pour les faire servira nos repas, et que nous ayons abandonné entièrement les victimes au feu sacré, et cela non pas une fois, mais à trois reprises : d'abord à ton avènement, ensuite lorsque tu as échappé à cette grave maladie qui répandit le deuil sur toute la terre , enfin pour obtenir que tu revinsses triomphant des Germains. — Soit, répondit-il, la chose est vraie ; vous avez fait des sacrifices, mais à un autre, et ce n'était pas pour moi. Que m'importent vos sacrifices, s'ils ne s'adressaient pas à moi ? » Un frisson, parti du fond du cœur, nous monta par tout le corps en entendant pour la première fois un tel langage.
En parlant ainsi il parcourait les villas, visitant les appartements destinés aux hommes, les pièces réservées aux femmes, examinant les planchera, les plafonds, critiquant les défauts de certaines constructions, demandant qu'on refît avec plus de splendeur ce qui n'était point à son gré. Nous le suivions en haut, nous le suivions en bas, en butte aux plaisanteries et aux outrages de nos adversaires, comme dans une
' Les Juifs considéraient comme une impiété que les chairs employées aux sacrifices fussent emportées par les assistants pour les manger dans leurs maisons, ou par les prêtres afin d'en trafiquer, ainsi que cela avait lieu chez les Grecs et les Romains.
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farce de théâtre. N'était-ce pas là, d'ailleurs, une sorte de comédie où le juge avait pris le rôle d'accusateur, où les accusateurs jouaient le rôle d'un mauvais juge, qui oublie l'équité pour ne songer qu'à sa rancune ? Or, quand c'est le juge, et un juge tout-puissant qui accuse, le silence est une nécessité; il devient même un système de défense. C'était le seul praticable pour nous; car nous n'avions rien à répondre aux accusations dont il cherchait à nous charger, la crainte de voir nos lois et notre peuple anéantis enchaînait notre langue et nous fermait la bouche.
Quand il eut donné les ordres relatifs aux constructions, il nous fit une grande et grave question : « Pourquoi ne mangez-vous pas de porc? » Cela souleva un grand éclat de rire chez nos adversaires, dont les uns se réjouissaient, dont les autres, mendiant la faveur du maître, applaudissaient comme à un mot spirituel et piquant. Ce fut au point que des officiers du palais se montrèrent fâchés de cette attitude irrespectueuse auprès de l'Empereur, devant lequel il était à peine permis de sourire, même aux familiers les plus intimes. Nous répondîmes que les usages variaient avec les pays, et qu'à nos adversaires comme à nous l'usage de certaines choses était interdit. Quelqu'un ajouta que beaucoup de personnes ne mangent pas de la viande d'agneau, qui est pourtant si commune. « C'est avec raison, dit Caïus en riant, car elle ne vaut rien. » En nous voyant ainsi le jouet du sarcasme et de l'outrage, nous demeurâmes interdits.
A la fin sa colère éclate : « Nous voulons, nous dit-il, connaître vos droits et savoir quelle est votre organisation politique. » Nous commençons à lui donner l'explication qu'il demande; mais, sentant la justice de nos raisons et qu'il lui en faudrait tenir compte, sans nous laisser le temps de lui en alléguer de plus graves encore, il nous interrompt pour se précipiter dans une vaste maison. Il en fait le tour et ordonne d'en fermer de tous côtés les baies avec du verre blanc, semblable aux pierres spéculaires * qui laissent passer la lumière et arrêtent le vent et l'ardeur du soleil. Puis il revient à nous plus calme, et d'un ton radouci nous demande : « Que disiezvous ? »
Pour la seconde fois nous nous mettons à lui exposer l'affaire en la résumant, pour la seconde fois il nous quitte et s'élance dans une maison où il commande de placer d'anciennes peintures. Voyant notre plaidoyer ainsi traîné en longueur, interrompu, morcelé, nous fûmes gagnés par la lassitude et le désespoir; nous nous attendions à la mort, nous étions hors de nous-mêmes. L'angoisse alors monta de notre cœur comme un appel suprême vers le vrai Dieu pour le supplier d'apaiser la colère de ce faux dieu. Le Sei* gneur eut pitié de nous et tourna son âme à la clé-
' Les pierres spéculaires étaient des lames de sel gemme, pareilles à celles dont on se sert aujourd'hui dans la construction des vaisseaux de guerre pour remplacer le verrci
ou DES VERTUS. 387
mence. Caïus se radoucit et dit : « Ces imbéciles me semblent plus à plaindre qu'à blâmer, de ne vouloir pas croire que je participe à la nature divine. » Là-dessus il nous quitta et ordonna de nous laisser aller.
Nous sortons de ce lieu où nous avions trouvé en place d'un tribunal un théâtre et une prison ; car, comme sur un théâtre, nous avions été en proie au persiflage, au sarcasme, aux plaisanteries outrageantes, comme dans une prison nous avions reçu des coups qui nous avaient traversé les entrailles,' nous avions subi des tortures dont toute notre âme était meurtrie en entendant l'Empereur proférer contre Dieu des blasphèmes, et contre nous de terribles menaces. Il fût aisément revenu à d'autres sentiments, si l'unique motif de sa haine contre nous n'avait été la persuasion où il était que les Juifs seuls n'applaudiraient point à son désir de divinisation et ne pouvaient y souscrire.
Nous respirions à peine !
Ce n'était pas que, par amour de la vie, il nous eût répugné de mourir. Au contraire, nous eussions accueilli avec joie la mort comme une immortalité s? nous avions pensé qu'elle profitât en quelque chose à nos lois. Mais nous savions que notre perte eût été inutile, et plus qu'inutile, -ignominieuse au judaïsme ; car l'échec des ambassadeurs retombe toujoui-s sur ceux qui les envoient. Nous pûmes donc voir là un allégement à nos maux.
Pour le reste nous demeurions sous le coup de la frayeur et de l'inquiétude; nous nous disions : « Prendra-t-il connaissance de l'affaire ? Quel sera son avis? Quelle sentence prononcera-t-il? Loin d'avoir entendu la cause entière, il a même refusé d'en écouter un petit nombre de détails. Quel souci de songer que sur nous seuls, les cinq députés d'Alexandrie, pèse d'un poids immense le danger qui menace tous les Juifs en tous lieux! S'il se déclare pour nos ennemis, aucune ville ne sera sans troubles; il n'y en aura pasune seule où l'on ne persécute les colonies juives, où l'on ne souille les proseuques. C'est la ruine des droits qui protègent quiconque vit selon les lois juives *, c'est la destruction, le naufrage, l'anéantissement des privilèges que notre nation possède dans chaque cité. » Telles étaient les tristes pensées dont nous étions, pour ainsi dire, submergés.
Ceux qui jusque-là avaient paru se mêler de nos affaires nous avaient abandonnés, et n'avaient pas attendu la fin de l'audience pour sortir*, dans la crainte
' L'auteur semble distinguer les Juifs des prosélytes, c'est-àdire de ceux qui suivaient leur loi religieuse, sans être de leur race. Suétone et Tacite parlent aussi de ces prosélytes qui tombaient sous le coup des vexations dont les Hébreux étaient l'objet
2 Nous ignorons à quels personnages ces mots font allusion. Il est vraisemblable que les députés alexandrins avaient réussi à se créer un petit parti à Rome. Peut-être cette réticence cache-telle le nom d'Agrippa, qui jugeait prudent de ne pas mettre à de trop fréquentes épreuves l'affection de Caïus.
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que faisait naître en eux la certitude que Caïus se déclarerait en faveur de ceux qui confessaient sa divinité.
Nous avons exposé brièvement la cause de la haine que Caïus portait à toute la nation juive ; il nous reste à dire la défense que* nous employâmes auprès de lui ♦
' Ceci nous permet de supposer qu'il y eut une seconde audience, celle dont Josèphe parle, où Apion se déchaîna contre les Israélites, qui furent chassés de la présence de l'Empereur sans avoir été entendus, sans que le vénérable Philon pût répondre.
La Palinodie, que notre auteur mentionne dans la dernière ligne, faisait suite à la Légation et contenait le récit de ce qu se passa dans la seconde audience et du dénoijment malheureux qu'elle eut pour les Juifs. Alexandre Lysimaque, l'alabarque, fut jeté en prison; les députés furent obligés de quitter Rome précipitamment. C'est dans la Palinodie que Josèphe a pris sans doute cette belle parole de Philon qui semble un pressentiment prophétique de la catastrophe prochaine : « Caïus a mis Dieu contre lui ! »
Pendant qu'on imprimait ce volume, nous avons trouvé, à la suite de la traduction qu'Arnauld d'Andilly adonnée de la Guerre Judaïque de Josèphe, une traduction de la Légation à Caïus. Elle est élégante, mais peu exacte ; l'auteur, du reste, avoue qu'il a cru pouvoir abréger Philon.