XVI AVERTISSEMENT
compté sur l'utilité de notre tentative que sur nos forces.
Nous croyons n'avoir rien négligé pour rendre cette publication digne de l'attention du public et de Testime des savants ; nous avons consulté et mis à profit pour notre traduction non-seulement les manuscrits, les meilleures éditions grecques, et surtout celle de Thomas Mangey, mais encore les versions latines de Gelenius, de Morel et de Guillaume Budé, et l'unique traduction française du seizième siècle, dont nous avons déjà parlé. Nous avons eu rapidement épuisé tout ce qui a été écrit d'exact ou d'erroné en France sur Philon ; enfin nous avons cherché une moisson plus ample dans les travaux récents de l'Allemagne.
Notre but serait atteint si nous parvenions à mettre chez nous à l'ordre du jour ce que de l'autre côté du Rhin on appelle les Questions philoniennes. Le génie littéraire de la France trouverait là une vaste carrière et un nouveau lustre; nous prouverions une fois de plus que si les autres peuples commencent et ébauchent, c'est à nous que revient la gloire de mener à perfection les entreprises de la pensée, de dégager les principes, de faire la lumière et de vulgariser.
-Paris, {«'juillet 1867.
La dispersion des Juifs vers l'Occident date de» conquêtes d'Alexandre ; elle était consommée au siècle d'Auguste. La guerre d'extermination, faite par Titus en Palestine, changea fort peu de chose à la situation générale du monde juif *.
Le conquérant macédonien , encore tout enorgueilli de la victoire qu'il venait de remporter sur Tyr, traversa la Judée. Il y fut reçu avec des démonstrations enthousiastes, qui le rendirent favorable aux Hébreux. Il fut touché sans doute de la beauté et de l'antiquité de leurs doctrines, ignoréesjusque-là des Grecs;
' Nous insisterons plus loin sur ce point capilal de rhistoire, qui corrige un préjugé.
d l'HlLON 1) ALEXANDRIE ,
il fut séduit par les pompes de leur culte et la majesté de leur temple ; il fut prévenu surtout par les complaisances du souverain pontife, Jaddus, qui le proclama l'élu de Dieu, le héros annoncé par les prophètes: pour subjuguer le monde. Alexandre devint le protecteur du peuple que les rois de la Haute-Asie avaienl asservi; ce peuple vit dans le guerrier triomphant le futur vengeur de sa captivité , l'instrument providentiel du châtiment de Babylone , la grande prostituée; il le servit de toute sa haine, l'accompagna de ses vœux et lui fournit des renforts *.
Soit qu'Alexandre ait deviné l'intelligence commerciale des Juifs et les ait portés au trafic, soit, ce qui nous paraît plus probable , qu'il ait accéléré un mouvement d'émigration antérieur à ses conquêtes et déjà produit par l'oppression des Babyloniens , il est hors de doute qu'il les attira en grand nombre dans les murs de la ville qu'il fonda en Egypte, et dont l'admirable situation au fond du bassin méditerranéen, sur un grand fleuve, devait, en faire la première des cités de l'Orient.
Ce fut vers la même époque que les Israélites se répandirent dans l'Asie-Mineure et fondèrent dans les
* Lorsque Alexandre voulut à Babylone, dit Quinte-Curce, réparer un ancien monument consacré à Béliis, il se trouva des soldats, que l'on reconnut pour être juifs, qui se refusèrent obstinément à mettre les mains à cette construction idolâtre.
SA VIE ET SES tELVRES.
principales villes de cette contrée, Antioche, Éphèse, Tarse, Séleucie, Pergame, Laodicée, Apamée, Hadruraète, etc., des comptoirs pour le négoce. Grâce à la ténacité rare, à l'habileté mercantile, au caractère souple des fils d'Abraham, grâce aux immunités et à la protection accordées par le roi de Macédoine et ses successeurs, ces comptoirs devinrent des colonies populeuses et florissantes.
Les faveurs d'Alexandre sont'attestées, au rapport de Josèphe ', par des lettres du conquérant et par le témoignage d'un illustre biographe du roi, le Grec Hécatée, qui raconte que, pour reconnaître la fidélité pleine d'honneur avec laquelle les Juifs l'avaient servi, ce prince voulut leur donner la Samarie, libre de tout tribut. Séleucus avait accordé aux Juifs, à Antioche et à Séleucie, le droit de cité ^ Après la mort d'Alexandre, la Judée ayant été comprise dans le royaume de Ptolérnée Lagus, les rapports entre l'Egypte et la Palestine se multiplièrent, et le courant d'émigration, parti de ce dernier pays \ers Alexandrie, s'accrut encore.
La cité gréco-égyptienne devint, après Jérusalem, le centre le plus important du judaïsme. Les Juifs servirent fidèlement les Ptolémées, qui leur donnèrent
* Contre Âpîon, liv. II.
- Ibidem.
le monopole de la navigation du Nil *, l'entreprise des blés et l'approvisionnement d'Alexandrie '. Ptolémée Philadelphe enrichit et affranchit un grand nombre de Juifs "; il lit traduire en grec leurs livres saints par soixante - douze docteurs qu'il envoya chercher en grande pompe à Jérusalem et auxquels il offrit des présents splendides et une hospitalité magnifique *. Il confia sa vie à deux Juifs, Andréas et Aristée, qui commandaient ses gardes du corps.
Les Juifs furent bientôt mêlés au gouvernement et à l'administration de l'Egypte ; plusieurs y gagnèrent de hautes dignités et de grandes richesses. Sous Ptolémée Évergète, un jeune Israélite, nommé Joseph, renouvela l'étonnante fortune que l'un des fils de Jacoh avait faite jadis sous la dynastie des Pharaons. Envoyé à la cour d'Egypte par son oncle, le grand prêtre Onias, pour dissiper le mécontentement survenu contre lui de quelque relard dansle payement du tribut, Joseph
* Contre Jpion, liv. II.
2 Germanicus, ayant été appelé en Egypte (Tacit.,v^nna/., Il, 59 et Suétone, 111, 52) par une famine subite et cruelle, trouva, dil Jbsèphe {Contre Jpion, 11), les greniers vides et le peuple violemment irrité contre les Juifs qu'on accusait d'avoir, par leui incurie, leur rapacité et leur mauvais vouloir, causé cette disette-
3 Josèphe, Contre Apion^ liv. II.
* C'est l'histoire de la traduction dite des Septante.
proposa au roi pour la ferme des impôts un prix beaucoup plus élevé que celui qu'il en avait tiré jusquelà. Cette exploitation, qui lui fut accordée, valut à Joseph la faveur du roi, des richesses énormes et sans doute les malédictions des Égyptiens pressurés. Hyrcan, son fils, qui lui succéda, lors de la naissance d'un prince étala dans les présents qu'il était d'usage de faire une magnificence royale. Il est inutile d'ajouter que les Juifs, ainsi favorisés et enrichis, protégeaient efficacement leurs frères partout où leur crédit pouvait s'étendre.
Après ses conquêtes en Syrie, Évergète, dédaignant les grossières divinités de l'Egypte, adressa ses hommages au Jéhovah hébreu ; il sacrifia dans le temple de Jérusalem et y laissa des marques de sa magnificence et de sa piété '. Cela n'a rien d'étrange quand on sait que les Juifs fondaient alors à Alexandrie une école religieuse et philosophique qui commençait à exercer une haute influence, et que le roi avait été imbu dès son enfance des doctrines hébraïques : car il avait reçu les leçons d'un docteur juif éminent, Aristobule le Péripatéticien, sur le rôle duquel nous reviendrons *.
^ Josèphe, Contre Àpion, liv. 11.
2 Dans l'étude sur l'école religieuse des Juifs alexandrins qui occupera la plus grande partie de notre 111^ volume.
Ptolémée Philopator, fils et successeur d'iîvergète, revint d'une expédition dans la Palestine Irès-irrité contre les Juifs, qu'il persécuta à Alexandrie, à cause derattachement que ceux de Jérusalem avaient montré aux rois de Syrie.
Aristobule reprit, sous le règne suivant de Ptolémée Philométor, son crédit; ce fut à ce prince qu'il dédia le livre, malheureusement perdu, où il avait entrepris de prouver que la science et la philosophie grecques découlent des livres de Moïse '. Ce monument est d'autant plus regrettable que les anciens en font les plus grands éloges, et qu'il jetterait une vive lumière sur Técole religieuse des Juifs alexandrins. Onias et Dosithée, deux Juifs, furent à la tête des armées de Philométor. Israël atteignit à cette époque, en Egypte, l'apogée de sa faveur, et eut dans les mains, selon l'expression de Josèphe, la royauté tout entière '.
Depuis bien des siècles un vieux levain de haine' fermentait entre l'Egypte et la Judée; Moïse avait fait de cette rancune une sorte d'obligation devant Dieu, c'était un article de foi, une prescription légale. Au
< Il avait, dit-on, mis dans ce livre des fragments prétendus d'anciens auteurs grecs, qui plus tard furent crus authentiques par les Pères chrétiens.
* Tw PaatXtîav oXtiv ttiv iauTÛv 'lou^aîct; èiTÎ<rrfuoav. [Contre Àpion, liv. II.)
SA VIE ET SES ŒUVRES. ï
souvenir de l'antique oppression qu'ils avaient subie sur les bords du Nil, se joignaient chez les Juifs une rivalité très-prononcée de mœurs et de croyances, une jalousie de métier qui les mettait continuellement aux prises avec les Égyptiens dans le trafic méditerranéen. La faveur des Plolémées offrit à Israël l'occasion d'une vengeance : après les témoignages précédents il n'y a pas d'exagération à dire que sous la dynastie des Lagides, les Juifs, à leur tour, gouvernèrent et opprimèrent l'Egypte. Redoutés et impopulaires, ils contribuèrent sans doute par leurs excès, leur attitude provocante, leurs exactions fiscales, à la chute de leurs protecteurs.
La réaction qui suivit fut parfois sanglante; les Juifs, comme il arrive dans les changements politiques, expièrent durement la faveur passée. Maltraités sous le règne de la fameuse Cléopâtre, ils se jetèrent avec ardeur dans le parti de Jules César qui paya leurs services par des éloges solennels, une protection constante et la reconnaissance de tous leurs droits et privilèges antérieurs. Le sénat confirma cette protection, Auguste la continua; il fut permis aux Juifs d'avoir un magistrat national ou ethnarque ; ce magistrat, assisté d'un conseil ou sénat d'environ quarante membres, servait plutôt d'intermédiaire que de lieutenant à l'autorité romaine. Il avait le titre d'à labarque, peut-être à cause d'une de ses fonctions qui
consistait à percevoir l'impôt frappé sur chaque tête de bétail *.
La colonie juive d'Alexandrie était à ce point populeuse, que sur cinq quartiers de la ville, elle en tenait deux complètement et se trouvait éparse dans les autres '. Sous Tibère, le nombre des Juifs en Egypte montait, suivant un calcul digne de foi ', à un million, ce qui nous permet d'évaluer à plus de deux cent mille âmes la juiverie d'Alexandrie. Un tel développement explique l'importance des Juifs comme corps politique dans la cité et comme centre d'un mouvement philosophique et religieux admirablement situé pour rayonner sur le reste du monde. Le judaïsme alexandrin, au contact des doctrines grecques et sous Tinfluence des systèmes panthéistes de l'Egypte, prit un caractère particulier, qui le sépare nettement du judaïsme de Palestine ; il eut ses institutions propres, un développement spécial, des tendances originales, et réagit bientôt sur le mosaïsme pur, ou du moins sur le mosaïsme tel que l'avait conservé la Judée. Nous réservons une large placé à l'étude de cette graude école peu connue en France.
■ V. la Préface de Thomas Mangey en tète de sa magnifique édition de Philon. 2 vol. in-fol. Londres, 1742.
2 Philon , Contre Flaccus.
3 C'est le chiffre donné par Philon, frère de l'alabarque Alexandrin, et qui a dû le puiser à une source certaine.
T/alabarque était choisi par les Juifs : cette fonction importante s'accordait, non-seulement à une réputation intacte de piété et de dévouement aux traditions nationales, mais surtout à une naissance illustre ; or on sait que parmi les Juifs la tribu de Lévi constituait une sorte de caste aristocratique ; nul doute que la généalogie des alabarques ne les rattachât à la tribu sacerdotale. Nous savons du moins que l'alabarque alexandrin, aux temps de Tibère et de Caligula, Alexandre Lysimaque, appartenait à une famille sacerdotale ; nous savons aussi que les immenses richesses d'Alexandre n'avaient pas été étrangères à son élévation * ces richesses, acquises apparemment par le trafic ou des opérations financières, donnaient à leur possesseur une haute influence: à l'occasion cette influence s'exerçait en faveur de la communauté qui lui conférait la défense de ses droits politiques. Alexandre Lysimaque est peut-être le personnage nommé par les Actes des Apôtres *, et qui fît couvrir de lames d'or les portes du temple ^ Pour donner une juste idée de son crédit, nous ajouterons qu'il s'était concilié l'affection et la reconnaissance d'Antonia, femme du premier Drusus, mère de Germanicus et de Claude, aïeule de Caligula ; il avait, dit-on, ad-
' Josèphe, antiquités judaïques, liv. XX, c. m.
^ ^ctes des Afiôtres. V. mon édition, p. 69. Dentu, <865.
•^ [Yéface de Tliomas Mangey.
ministre sa fortune et avait pu lui rendre d'importants services. Alexandre, à la suite des désordres d'Alexandrie, fut emprisonné par Caïus : Claude, se souvenant des liens qui rattachaient sa mère à l'alàbarque, le délivra à son avènement et le combla d'égards.
Alexandre Lysimaque était dans tout l'éclat de sa fortune sous Tibère ; il vit alors venir à lui, en suppliant, un petit-fils d'Hérode le Grand; il consentit, par un prêt considérable *, à le tirer de l'embarras où l'avaient plongé ses désordres et son luxe ; il contribua de la sorte, plus efficacement que personne, à le remettre sur le trône de son aïeul. Plus tard Agrippa, parvenu au comble de la faveur, se montra reconnaissant; non-seulement il prêta à Talabarque son crédit près de l'empereur dans un moment de détresse, mais, après laraort deCaligula, il donna en mariage sa fille, la fameuse Bérénice », à l'un des fils d'Alexandre Lysimaque, Marcus. Un autre de ses fils, Tibère Alexandre , succéda à Cuspius Fadus dans le gouvernement de la Judée '.
La famille d'Alexandre Lysimaque eut donc la gloire de compter des amis jusque dans la maison des Césars, de protéger un prince illustre, de fopmer une alliance
' iosephe, ^ntiquifés judaïques, liv. XVIII. 2 C'est la reine que les vers de Racine ont illustrée et qui conquit le cœur de Titus.
» Josèphe, ibid., liv. XX, c. m.
royale, de donner un gouverneur à la Judée; mais, ce qui dépasse tous ces titres, c'est de compter parmi ses membres le plus grand génie de l'école juive d'Alexandrie ; Philon était frère de l'alabarque.
Nous ne connaissons pas précisément l'année de sa naissance ; cette date est pourtant d'un grand intérêt dans la question de savoir si Philon a pu vraisemblablement connaître les événements qui ont signalé la vie et la mort de Jésus et la prédication de ses apôtres. Pour ce qui est d'admettre qu'il s'est converti à la foi nouvelle, la chose est difficile, d'autant que nous n'avons là-dessus aucun témoignage authentique'; d'ailleurs les écrits du philosophe n'offrent nulle trace de cette conversion, elle leur serait alors postérieure et n'aurait, au cas où on la reconnaîtrait comme rigoureusement possible, aucune portée à nos yeux.
Nous n'avons, pour fixer la naissance de Philon, que des inductions qui nous font flotter dans un intervalle d'une dizaine d'années. En l'année 40, il fut choisi par les Juifs alexandrins pour être le chef d'uoe députation qu'ils envoyaient à Rome défendre leurs droits et le libre exercice de leur culte, devant le tribunal de César. Selon toute vraisemblance, le chef de la légation composée, d'après l'usage, de vieillards,
' Le seul que nous ayons à ce sujet, celui d'Eusèbe, est, ainsi qu]on le verra plus loin, dénué de tout ce qui inspire la confiance.
était lui-même aYancé en âge. En effet, dans un passage du livre où Philon raconte les événements dont il fut témoin à la cour, il fait allusion à son âge, à ses études, qui l'ont conduit à la sagesse *. Au début du même livre, qui a été probablement écrit sous le principat de Claude ', il parle de ses cheveux blancs et de sa vieillesse '. Or, chez les Hébreux, on ne pouvait se dire vieux qu'à soixante-dix ans * ; Philon avait donc au moins cet âge en l'année 40, ce qui met au plus tôt sa naissance trente ans avant notre ère. Cette conjecture se fortifie quand on réfléchit qu'en l'année 40, la réputation littéraire de Philon, qui suppose nécessairement une longue carrière, était déjà établie, puisque l'historien Josèphe le proclame trèsillustre *, puisque Philon lui-même parle modestement de son expérience et de sa science acquise par l'étude *.
* 'E-yû ^à çpoviïv Ti ^cxâv iwfirroTipGv xal Ji' rXixîav xal tt;v aX^Yiv iratJeîav. « Mais moi auquel l'âge et l'étude donnent peutêtre plus de pénétration. » {Légation à Caïus.)
2 Nous y trouvons la mention d'événements accomplis sous Claude.
' "Ay^pi Ttvôj Ti|xïTî •ytpcvTtç Iri iraîJiç £op.iv; — rà |xtv atôpLarx
xpo'vcu (i.T.x.ci lïoXic.î.. « Jusqu'à quard, nous autres vieillards, serons-nous enfants? En vain l'âge a blanchi notre tète. » ^ Pirke-Avolh. V. Préface de Thomas Mangey.
5 'AvT)p Ta râvTtt i'vS'oÇo;,' 'AXe^otv^pcu 8i t&O 'AXx6oîpx.&u àîiX^ç wv, xai oiXoaoçîaç où* àffEipo;. {ios. ,^ntiq.juclaîqueSf\iy. XVIII, c. ii.)
* Al' àX/riv irai^tîav.
L'opinion que nous adoptons est d'ailleurs la plus commune; c'est celle de Basnage, c'est celle de Mangey, de Scaliger et de la plupart des érudits. Quelques-uns pourtant fixent la naissance de Philon à l'an 21 avant notre ère, en l'an de Rome 733. Notre auteur aurait eu soixante ans, lors de l'ambassade dont il a fait l'histoire. Les passages et les témoignages que nous avons allégués ne s'opposent pas trop rigoureusement à cette hypothèse, qui n'a d'ailleurs d'autre avantage que de rendre matériellement possible la conversion de Philon au christianisme. D'après ce que nous en venons de dire, cet avantage nous semble illusoire : il est inutile en effet de rapprocher la date de la naissance de Philon; quand même on la mettrait, contre toute probabilité, en forçant les textes, dix ans avant notre ère, quand même on irait, comme le P. Bernard de Montfaucon *, jusqu'à donner quarante ans à Philon, lors de l'ambassade, on ne prouverait point sa conversion ; enfin cette conversion, je le répète, fût-elle un fait démontré, resterait un fait insignifiant pour l'œuvre de Philon qui n'en porte aucune trace , et à qui elle ne peut être que postérieure '.
' Dans la dissertation qui suit la traduction qu'il a donnée du traité de Philon, intitulé : la Fie contemplative.
2 On trouve dans \di Bibliothèque Rabbinique deBartoloccius, pag. 345, au mot Philon, ce passage : « Je t'apprends qu'environ cent ans avant la destruction du temple , il exista un Juif
Philon naquit donc vers l'an 722 de Rome, trente ans avant notre ère, d'une famille juive établie à Alexandrie, noble, puisqu'elle était de race sacerdotale, influente, à cause de ses richesses immenses et de ses hautes relations, et jouissant déjà d'une illustration qui allait bientôt grandir encore.
Il se livra avec ardeur à l'étude des lettres grecques; il professait pour les poètes une vive admiration ; il cite fréquemment Homère et Euripide ; il nous a même conservé des fragments de pièces perdues de ce dernier *. Aristote et Platon furent l'objet de ses constantes méditations; il goûtait particulièrement, pour la morale, la doctrine des stoïciens. Il approfondit les écrits de l'école pythagoricienne et y apprit la géométrie, la musique et l'astronomie. Mais il revint toujours avec une prédilection marquée aux sublimes traités de Platon ; c'est dans un contact prolongé avec ce beau génie qu'il prit cette élégance
qui fut un grand sage et un philosophe admirable dans les choses du judaïsme. Il s'appelait Philon : c'était un Juif égyptien tie la colonie d'AUxandrie. Il a écrit en grec un grand nombre de livres qui concernent toutes les sciences et surtout l'exposition de la loi. C'est l'auteur du livre de la Sagesse. » Ce passage attribue faussement à Philon le livre de \z. Sagesse^ qui appartient probablement à un autre membre de l'école juive d'Alexandrie; mais,s'il entend parler de sa naissance, il la fixe bien cent ans avant la destruction du temple, c'est-à-dire trente ans avant notre ère. ' Dans le traité intitulé : Tout homme de bien est libre.
SA VIE ET SES ŒirS'RES. 15
simple et parfaite de langage, cette lucidité d'expression, cette éloquence douce et forte à la fois qui lui valurent de ses contemporains le surnom mérité et ratifié par la postérité de Platon juif.
Philon voyagea sans doute, comme tous les philosophes de l'antiquité; il visita l'Italie, la Grèce et l'Asie. Nous n'avons toutefois sur ses voyages aucune autre attestation certaine que celle qui concerne l'ambassade à l'empereur Caligula. On a prétendu qu'il ignorait le syriaque, l'idiome de la Palestine, et l'hébreu, la langue sacrée des Juifs ; il serait difficile de l'établir, dit M. Franck '. Il nous paraît aussi que les raisons alléguées pour prouver que Philon ignorait le syriaque et de l'hébreu sont faibles; cette accusation repose en effet uniquement sur certaines explications étymologiques, données parle philosophe alexandrin, et sur un motdu YviTQContre Flaccus^à' o\\ on a pu conclure que Philon savait par ouï-dire que le terme syriaque Marin signifie roi '. Il nous paraît prodigieux d'admettre que l'éducation d'un jeune Juif, appartenant à une des meilleures familles d'Alexandrie, ait exclu l'étude et la connaissance de l'hébreu ; il nous paraît de la dernière invraisemblance que cette étude, eût-elle été négligée d'abord par le jeune
* Dict. des sciences philosophiques, tome V, article Philon. 3 Liv. Cont. Flaccus.
homme, n'ait pas été entreprise plus tard par un esprit aussi curieux, aussi avide de s'instruire, aussi attaché à la loi et aux traditions nationales. Les rabbins n'ont pas peu contribué à discréditer la science et la valeur de Philon ; son génie souple et élevé répugne à certaines conceptions étroites etroides du judaïsme ; l'illustre maître alexandrin n'a pas trouvé de détracteurs plus tenaces et plus convaincus que parmi ceux de sa race. Il est temps de revenir sur ces accusations passionnées.
En^ lisant dans notre auteur l'éloge de la pauvreté, de la tempérance, de la modestie, on serait tenté de croire qu'il se livre à un exercice de rhéteur, qu'il vécut dans les douceurs que procure la richesse, qu'il aima le luxe et ambitionna les honneurs ; on songe à Sénèque qui plaide pour les esclaves et n'affranchit pas les siens, qui médit de l'or, sans vouloir en répudier les commodités. Philon est convaincu ; il pratiqua ses théories, il fut vertueux dans sa vie comme dans ses écrits ; il méprisa les splendeurs de la richesse pour les secrètes jouissances de l'étude ; laissant à son frère les soins matériels et les plaisirs mondains, il s'abandonna à son goût pour la solitude et la méditation.
Il est peu probable qu'il ait môme accepté de faire partie du sénat des Juifs alexandrins institué par Auguste : car il ne paraît point avoir été atteint par
les rigueurs de Flaccus * ; son silence toutefois peut avoir été inspiré par un sentiment de modestie et d'abnégation dont il donna depuis de grandes preuves. La réputation philosophique de Philon le signalait à l'attention et au respect de tous ; mais l'amour de la science et le dégoût des honneurs, qui s'accusent chez lui avec tant d'énergie ', l'emportèrent sans doute sur les instances de ses compatriotes ; il aima mieux se donner tout entier à l'étude, non par égoïsme, mais avec la persuasion qu'il servait plus utilement son peuple, sa foi, son Dieu. En effet, l'heure du danger venue, il quitta ses livres et sa retraite pour le bruit du monde et les dangers de la lutte ; il porta dans cette lutte le courage et l'enthousiasme d'une grande âme, les ressources et le dévouement qui convenaient à un esprit élevé et à un noble cœur.
Eu attendant,, il s'entoura de calme, de simplicité, de cette médiocrité plus précieuse que l'or, parce qu'elle peut mieux que lui donner le bonheur. On admirait sa modération au sein de l'opulence; on s'étonnait même qu'il sût l'inspirer à ceux de sa maison. Sa femme , à qui l'on demandait ' pourquoi elle ne portait pas de bijoux d'or, répondit fièrement qu'elle ne
* V. le livre Contre Flaccus.
2 De congressu quserendae eruditionis gratiâ. — Ella Préface de Thomas Mangey.
' Fragment d'Antonius à la fin de l'édit. de Thomas Mangey.
voulait avoir d'autre ornement que la vertu de son mari .
Nous devons à un fragment d'Antonius ' de savoir que Philon se maria; mais nous ne possédons que ce renseignement, et nulle part il n'est fait mention des enfants qui purent provenir de ce mariage.
Nous savons plus certainement que l'amour de l'étude l'emporta en lui sur le souci des choses extérieures, qu'il couvrit d'un nouveau lustre l'école juive d'Alexandrie, qu'il se montra le rival et le digne continuateur d'Aristobule. Il eut sur son devancier l'avantage d'une initiation plus complc'te à la philosophie grecque et d'un style admirable. Philon porta dans la lutte engagée déjà avec l'hellénisme des armes puissantes : une bonne foi incontestable, une érudition profonde, une largeur de vues inusitée. Loin (le décrier systématiquement les adversaires du dogme monothéiste et des institutions judaïques, il se plaît, en avocat habile et convaincu, comme nous le verrons plus loin, à leur reconnaître toutes sortes d'avantages, à louer leur science, la perfection de leur art, à leur emprunter môme certaines doctrines, pour leur porter des coups plus décisifs. L'école juive, en effet, dut garder à cette époque l'attitude de défensive et le caractère militant qu'elle avait depuis deux siècles en présence du monde polythéiste. Calomniés
* V. le fragment précité
par les Egyptiens, qui voyaient en eux des concurrents redoutables pour le trafic, méprisés des Grecs qui les trouvaient misanthropes, farouches, hostiles à leurs conceptions mythologiques, conspués par les Romains qui leur reprochaient comme un signe d'impuissance et de réprobation leur servitude * , les Juifs, pour obtenir et garder leur place au soleil de la civilisation, durent mettre en œuvre l'habileté et la persévérance. Il leur fallut opposer aux calomnies une résignation, une énergie extrordinaires , se faire petits d'abord pour se faire tolérer, pour prendre partout racine, et grandir à l'ombre de leur discrète humilité.
Lorsque' plus tard ces calomnies eurent pris de la consistance et se furent produites chez les écrivains, le judaïsme avait enlacé le monde grec d'un réseau aux fils multipliés et invisibles ; il avait en tous lieux des ramifications vigoureuses, des soutiens dévoués, des prosélytes ardents ; Alexandrie était devenue le centre d'un mouvement philosophique considérable, qui mettait au service de la religion et des institutions du peuple hébreu la science grecque et ses formes admirables. Apion pouvait, dans ses écrits historiques, recueillir toutes les rumeurs odieuses, tous les bruits
' Gentes ad servîtutem natas. Nations nées pour la servitude ! s'écrie Cicéron, en parlant du Syrien et du Juif.
20 PHrLON D ALEXANDRIE,
mensongers qui pesaient sur les Juifs; ceux-ci avaient des avocats dont l'habileté et l'éloquence allaient, sinon gagner leur cause, du moins la plaider d'une manière si brillante, qu'Apion succomberait aux attaques de ses adversaires Israélites ; sa réputation était ternie de l'accusation de charlatanisme. Tibère l'appelait le Tambour du monde. Philon avait écrit \ Apologie des Juifs dans un livre qui ne nous est point parvenu.
Alexandrie possédait à cette époque une pléiade d'illustres philosophes dont l'influence rayonna bientôt, par leurs disciples, sur le monde entier. Outre Philon, dont l'immense érudition, les talents et la vertu jetaient sur l'école juive un vif éclat,- il y avait Potamon ^, le fondateur de la secte des Eclectiques, Ammonius, le maître de Plutarque, Sotion, le maître de Sénèque. La cité d'Alexandre était devenue le rendez-vous des doctrines comme des nations ; les idées et les hommes s'y heurtaient, pareils aux métaux qui bouillonnent avant de s'allier et de se foudre dans la fournaise. De cette grande ébuUition il ne sortit pas cependant de système puissant et défini; elle produisit des tendances multiples, vagues, accusant par leur incohérence la diversité de leur origine. Mais ce fut
* Suidas. J— Diog. Laërce. Préface de la Vie des philosophes illustres.
là une expérience profitable ; on eût dit que l'humanité, se préparant à l'enfantement du christianisme, s'occupait de convoquer toutes les traditions, tous les systèmes, pour ne rien laisser de vrai et de beau en dehors de la philosophie de la religion future. Les premiersdocteurs chrétiens, Clément, Origène, Pantœnus, Héraclas, saint Grégoire le Thaumaturge, se rattachent sans détour à ces savants éclectiques que nous venons de nommer. « La philosophie que je suis, dit Clément ' , n'est pas celle des Stoïciens ni des Platoniciens, ni des Épicuriens, ni des Péripatéticiens ; elle se compose de tout ce que les sectes les plus diverses ont enseigné de plus juste, de plus vrai, de plus beau ; elle est entièrement éclectique*. »
Si l'école juive d'Alexandrie empruntait à la philosophie grecque son langage et la plupart de ses lumineuses conceptions, elle réagissait à son tour sur les écoles grecques, qui prirent un caractère nouveau sous le ciel de l'antique Egypte et au contact des systèmes mystiques et panthéistes de l'Orient. La philosophie alexandrine eut des allures ascétiques, qui, trois siècles plus tard, s'exagérèrent avec Jamblique, Proclus, Porphyre et Plotin ; l'élément du surnaturalisme, qu'elle reçut des doctrines des Juifs et des autres peu-
* Stromates, liv. 11.
f^^ Préf. deSigismond Gelenius. Édition de Genève.
22 i»uiLON d'Alexandrie,
pies de l'Orient, fut entre elle et le christianisme un point de ressemblance, et en quelque sorte le terrain neutre où s'engagea leur lutte.
C'est à Alexandrie, où il avait séjourné quelque temps avec sou père alors préfet d'Egypte, sous le principat de Tibère, que Sénèque s'initia aux doctrines des diverses écoles qui y florissaient. Il reçut les leçons de Sotion. L'âme ardente et tendre du jeune Romain s'éprit au contact de ces spéculations brillantes, de ces aspirations vers l'infini et l'inelfable. Les termes dont il se sert dans la lettre où il fait brièvement mention de cette partie de sa vie, nous permettent de croire qu'il céda aux sollicitations du prosélytisme juif, s'abstint des viandes défendues et observa les jeunes prescrits '. Mais sur les instances de son père, qui craignait pour la santé de son fils, qui redoutait de heurter l'opinion, et ne voulait pas qu'on l'accusât à Rome de souffrir dans sa maison de pareilles étrangetés et de tels écarts, le futur philosophe revint à un régime plus fortifiant et à d'autres mœurs. Cela n'empêche pas qu'il déclare nettement les sympathie»
* Lettre 108. « In Tiberii Cîcsaris principalu juventaB tenipus inciderat, alienaque tum sacra inovebanlur; sed intor argumenta supcrstilionis aniraalium quorumdaiu abstinentia ponebatur. Paire itaque meo rogantc,, qui calumniam titnebat, non philosophiam odcrat, ad pristinam consuetudinem redii, nec difficuller mihi, ut inciperem nielius cœnare, persuasit. »
^A Mh ET SES ŒUVRES. 23
secrètes de son père et probablement les siennes pour la philosophie juive. Il est vraisemblable que Sénèque connut Phiion en même temps que Sotion ; c'est à l'impression profonde que firent sur le jeune homme ces deux grands esprits que nous attribuons la teinte prononcée de surnaturalisme mystique répandue dans les écrits du philosophe romain. Cette explication, qui repose sur des données historiques certaines, nous semble préférable à celle qui, sans témoignage, imagine entre Sénèque et les apôtres du christianisme naissant des rapports peu probables , en tout cas non démontrés.
Comme la lettre de Sénèque nous l'apprend, les Juifs, malgré leurs efforts, en dépit de l'illustration qu'ils obtenaient dans les lettres et la philosophie, étaient restés sous le coup de la réprobation générale ; les esprits élevés qu'attiraient la grandeur de leur dogme monothéiste et la beauté de leur morale n'osaient pas toujours braver le ridicule et l'odieux qui s'attachaient à la pratique du judaïsme.
Nulle part les Juifs n'étaient plus détestés qu'à Alexandrie, où le souvenir de l'oppression politique exercée sous les Ptolémées, joint à la jalousie causée par la protection des deux premiers Césars, ravivait l'ancienne haine de l'Egypte contre la Judée. La faiblesse d'un gouverneur fournit aux Alexandrins l'occasion d'exercer contre les Juifs toutes sortes de vexa-
lions. La plèbe oisive et turbulente de cette grande ville, obéissant à une rancune séculaire, assurée de l'impunité, excitée eu secret par le président, qui reportait sur les Juifs l'inimitié qu'il avait vouée au roi de Judée, Agrippa, se jeta sur les proseuques et y érigea des statues à l'empereur*. Des rixes sanglantes s'engagèrent dans les rues ; les Juifs furent égorgés, brûlés vifs, pillés, enfin assiégés dans un de leurs quartiers oii l'entassement et la famine en firent périr un grand nombre. Les membres de leur sénat furent flagellés avec ignominie en pleine place publique. En présence de passions ainsi débordées, tout effort, toute résistance n'eussent fait qu'aggraver cette situation déjà si terrible. Les Juifs attendirent patiemment qu'un nouveau président vînt remplacer Flaccus, et, les tentatives de profanation contre les proseuques ayant été renouvelées, demandèrent à porter leur cause au tribunal de César. C'était vers la fin de l'an 39. On convint de part et d'autre d'envoyer une députation de cinq membres.
Philon était alors parvenu à la vieillesse ; la gloire qu'il s'était acquise dans les lettres, la vertu qui avait constamment honoré ses mœurs, sa douceur, sa modestie, l'estime de tous, le désignaient au choix dps Juifs alexandrins. Leur suffrage le mit au-dessus de
• C'était en 38.
l'alabarque son frère , et fit du philosophe le chef de la légation *. Cet honneur plut à Philon parce qu'il était périlleux; il avait jusque-là refusé les distinctions où il ne voyait qu'une pâture pour la vanité, un trouble pour ses chères études ; mais il s'agissait de défendre la plus belle et la plus noble des causes, celle de Dieu, celle de ses frères menacés dans leur vie, leurs droits, leurs biens, leurs sentiments les plus sacrés : notre philosophe sortit de la retraite « pour affronter les tempêtes de la mer et la fureur de César*. »
Après un jeûne solennel' les députés juifs mirent à la voile probablement vers le mois de janvier de Tan 40. Caius était alors dans les Gaules; il venait de terminer les folles expéditions de Germanie et de l'Océan ; tout l'Empire retentissait des chants d'allégresse et des vœux que provoquaient les prétendues victoires de l'empereur dont on annonçait le prochain retour. Caius se fît attendre jusque vers la fin du mois d'août \
Cependant les Juifs avaient trouvé à Rome, parmi leurs frères, une hospitalité empressée et tous les égards que m'éritaient les généreux défenseurs de la
* Josèphe, ^nt. Jud., liv. XVIII, c. x. - Légat, à Caïus.
' R. Azarias.
* Suétone, f^ie de Caïus, ch. XLIX.
26 pjiiLON d'alexandkië,
nation et le philosophe qui illustrait le judaïsme. Les loisirs de l'attente ne furent pas perdus pour Philon : il y avait en lui l'enthousiasme et l'ardeur d'un apôtre; il employait sans doute les jours de sabbat, dans les synagogues, à exhorter ses frères à persévérer dans les voies du vrai Dieu ; son âme, comme celle de Paul à Athènes , soulevée par l'indignation que faisaient naître en lui le spectacle du vice et les pompes de l'idolâtrie, trouvait des accents sublimes pour flétrir le culte des idoles et exalter la pureté et la beauté du mosaïsme. Nous n'accusons pas toutefois le philosophe d'avoir porté au polythéisme la haine aveugle qui parut plus tard chez quelques apologistes chrétiens ; Philon , comme on le verra par la lecture de la Légation , trouvait dans le polythéisme des personnifications grossières de certaines vertus, des images affaiblies de certains attributs divins, qui impliquaient de Dieu une conception bien inférieure au dogme du judaïsme. Au reste le culte des demidieux lui paraissait une dette de reconnaissance que les hommes payaient d'une manière superstitieuse aux . héros et aux génies des siècles passés.
La juiverie de Rome était dans une" situation tout autre que celle d'Alexandrie ; dans cette dernière ville les Juifs étaient nombreux, riches, organisés; ils formaient les deux cinquièmes de la population ; leurs privilèges politiques, le libre exercice de leur
culte étaient établis depuis des siècles; ils pouvaient parler haut, au besoin résister. A Rome, au contraire, ils n'existaient que par une sorte de tolérance des Césars ; ils avaient été, après un scandale dont on lira plus, loin le récit*, chassés de la ville par un sénatus-consulte que l'indignation publique provoqua et que Séjan exécuta avec toutes sortes de rigueurs.* Séjan tombé , ils affluèrent de nouveau dans la capitale; Tibère suspendit les vexations dont ils étaient l'objet, et Caïus, au début de son principat, les favorisa indirectement en autorisant les confréries [sodalitia) ' ; la loi, en effet, comprenait l'exercice du culte juif souè ce terme général. Bien que l'empereur fut hostile aux Israélites, bien que sa haine donnât un libre cours aux entreprises des Alexandrins contre eux, ils restaient en repos à Rome autant à cause de la bonne police qui y régnait, qu'à cause de leur discrétion et de leur humilité; les proseuques n'attiraient pas là, comme à Alexandrie, les regards par leur magnificence et l'affluence du peuple qui les fréquentait; leur profanation eût été un fait de violence sans portée, car il n'aurait soulevé de la part des Juifs ni lutte ni réclamation.
Cependant la nouvelle du retour prochain de Caïus
< Dans l'Introduction aux écrits historiques. 2 Dion Cassius, liv. LV.
s'était répandue ; la terreur le précédait ; il revenait prêt à tout massacrer, furieux surtout contre le sénat. Les Juifs de Rome avaient tout à redouter de la colère de l'empereur ; il voulait exterminer la Judée et placer sa statue dans le sanctuaire du temple de Jérusalem. Au sein de la désolation et de l'épouvante jie ses frères, Philon fit entendre des paroles éloquentes : Dieu veillait sur ses fils ; n'avait-il pas puni l'ancien gouverneur d'Alexandrie , Flaccus, le bourreau de la nation? Son bras vengeur allait se lever sur le monstre qui osait prétendre à la divinité. Il fallait attendre, se résigner, espérer; peut-être Jéhovah amollirait le cœur de Caïus. Combien de fois sa toute-puissante protection avait-elle sauvé Israël au moment où tout espoir semblait perdu ! D'ailleurs l'appui du roi Agrippa ne manquerait pas à ses frères ; on comptait intéresser à la cause du peuple persécuté bon nombre de citoyens influents qui avaient avec la famille de l'alabarque des liens d'affection et d'hospitalité.
Caïus revint et montra aux Juifs un visage bienveillant, soit qu'il craignît un soulèvement en Judée, soit qu'il voulût s'amuser de leur espérance ; il leur fit même promettre un tour de faveur pour l'audience qu'ils sollicitaient. Philon, accoutumé à relever le courage des siens dans les instants de consternation et d'angoisse, fut le seul que ces bonnes disposition-
apparentes ne trompèrent point. Il s'aperçut que l'empereur était entouré de gens gagnés à la cause de leurs ennemis : Hélicon, le chambellan, Appelle d'Ascalon le comédien favori de Calus, refusèrent d'écouter les propositions des Juifs.
L l'ut résolu que les délais fournis par Tafiluence des ambassades seraient employés à rédiger une sorte de mémoire justificatif, qui renseignerait l'empereur sur les désordres d'Alexandrie , les droits des Juifs , leur modération, leur patience, la haine et la cruauté de la plèbe égyptienne. Ce mémoire fut remis sans doute par le roi Agrippa avec des paroles favorables.
Les événements de Judée \inrent soudain étouffer en Caîus tout sentiment d'équité, tout désir de bienveillance, ou peut-être toute préoccupation de feinte; les Juifs furent appelés. Ils savaient l'exaspération de l'empereur et crurent leur dernier jour arrivé. Ils étaient sous l'empire d'un enthousiasme intérieur produit par l'héroïque Philon, qui leur montrait dans la mort un glorieux martyre : « Mourons, s'était écrié le sublime vieillard; c'est vivre que de mourir noblement pour les lois de son pays*.» Néanmoins, à la réflexion, cette première effervescence s'était calmée ; le chef de la députation avait ajouté qu'une mort inutile était presque une désertion; qu'il fallait
' Légat, à Caïus.
-vivre pour combattre, pour sauver ce peuple infortuné, dont le? destinées étaient entre leurs mains. Ils abordèrent Gaïus le sourire aux lèvres, et, comme les gladiateurs dans l'arène, en l'honorant des noms d'Empereur et d'Auguste, en se prosternant humblement à ses pieds, ils purent répéter tout bas : « César, ceux qui vont mourir te saluent, César, morituri te salutant!... »
Ils sortirent de cette première audience bafoués, consternés, pliant sous le poids de l'angoisse et respirant à peine.
Une seconde audience leur fut accordée ; Gains, suivant son habitude, trouvait que le supplice infligé n'avait de charme qu'autant qu'on le prolongeait pour en savourer les jouissances. Apion parla longtemps et avec animosité contre les Juifs*. Philon ouvrait la bouche pour lui répondre, quand le juge déclara la cause entendue, fit taire le philosophe et chassa les Juifs de sa présence. Ordre fut donné de saisir l'alabarque et de le jeter en prison. Obligé de quitter précipitamment la ville, Philon laissa à ses frères cette belle parole, pleine de foi, d'espérance et de fière menace : « Caïus a mis Dieu contre lui. » Quelques jours après' le poignard de Chœréas vengeait la justice et l'humanité outragées.
* Josèphe, Ânt. Jud., li?. XVIII, c. x.
* 24 janvier 4i.
De retour à Alexandrie, Philon y fut témoin des représailles sanglantes que les Juifs exercèrent à l'avénement de Claude; nous voulons croire, pour l'honneur du philosophe, qu'il les déplora, mais nous n'osons affirmer qu'il ne les proclama point un châ- •liment mérité du ciel, un témoignage irrécusable de la protection dont le Très-Haut couvrait Israël.
Ce fut peut-être à cette époque où le judaïsme, grâce aux édits favorables de Claude, triomphait dans tout l'empire, que Philon conçut la pensée d'une plus noble vengeance : il voulut dénoncer à la postérité les crimes et l'infamie de Caïus, célébrer le courage et les vertus que les Juifs avaient déployés dans les persécutions qui depuis vingt ans les assaillaient. Dans des pages éloquentes, perdues malheureusement en grande partie, il retraça les souffrances des Juifs sous Séjan *. Il écrivit contre Flaccus un livre oîi il montre, dans le châtiment du gouverneur déchu, le doigt de la Providence divine qui veille aux destinées du peuple juif; il raconta l'ambassade à Caïus, et reproduisit non-seulement la défense dont on s'était servi devant l'empereur', joaais encore il rédigea , dans un but plus général , X Apologie du Judaïsme '.
' Livre perdu et dont nous n'avons plus même le titre.
2 Palinodie à Caïus. Livre perdu.
* Livre perdu ; un fragment curieux sur les Epséniens
Eusèbe * rapporte que Philon revint à Rome sous Claude, dans une extrême vieillesse, et lut en plein sénat, aux applaudissements des auditeurs, la Légation à Caïus. Nous examinerons ailleurs avec soin ' cette assertion, que nous nous bornerons ici à déclarer suspecte et improbable, et que le savant Mangey, se refusant à honorer du nom de tradition, appelle fama mendax, rumeur mensongère '.
A vrai dire, nous n'avons sur Philon, à partir des événements qui concernent l'ambassade et se placent vers la fin de Tan 40, aucun renseignement authentique. Il ne paraît un instant à nos regards que pour disparaître presque aussitôt et rentrer dans la retraite au sein de laquelle il avait vécu ; sa longue carrière demeure voilée aux regards curieux du biographe, réduit, comme on le voit, aux inductions et aux témoignages extérieurs. Au reste faut-il sérieusement regretter le mystère qui plane sur la vie de notre philosophe? N'est- il pas tout entier dans son œuvre si magistrale, si imposante, et ne nous suffit-il pas pour sa gloire de savoir qu'il conforma ses actes à ses doctrines, qu'il pratiqua l'humilité et le renoncement
nous en a été conservé par Eusèbe [Préparation évangélique, viii).-
< Hist. ecclésiastique, liv. ii.
2 Introduction aux écrits historiques. — Introduction h la rie contemplative, tome II.
* V. Préface de son édition de Philon.
aux vanités du monde; qu'il n'abandonna enfin sa vie cachée et modeste qu'à l'heure du danger et quand il fallut défendre au tribunal de César le Judaïsme qu'il avait jusqu'alors justifié devant la philosophie ?
S'il nous était permis de former une conjecture sur les dernières années de Philon, loin de le faire voyager presque centenaire, comme Eusèbe, loin de lui faire donner un démenti à toute une vie de retraite et de modestie , en le montrant avide d'applaudissements comme un histrion, il nous plairait de le voir doucement s'éteindre dans le calme du cloître et le silence de la méditation. Non loin d'Alexandrie, probablement à l'endroit que les solitaires chrétiens habitèrent plus tard, et qui est connu sous le nom de mont de Nltrie \ florissait alors un établissement monastique dont Philon nous a révélé la discipline, la doctrine et les rites dans le livre curieux intitulé la Vie contemplative. La parfaite connaissance que le philosophe montre de la. règle des thérapeutes^ l'éloge éloquent qu'il fait de leurs macérations, de leurs saintes mœurs, de leur isolement , l'enthousiasme qu'il témoigne pour les enivrements de la contemplation, nous portent à croire que le
* V. le livre de la Vie contemplative du Père Bernard de Montfaucon. Paris, 1709.
livre dont nous parlons a été écrit après un séjour parmi les moines juifs d'Egypte ; ce serait une des dernières compositions de Philon ; c'est certainement celle oii il célèbre en termes les plus brûlants l'ascétisme et l'extase.
Là, sous un ciel béni, au sein d'une nature riante, sur les bords d'un lac aux brises embaumées, aux perspectives grandioses, s'ouvrant sur l'horizon bleu de la Méditerranée \ Philon termina peut-être sa longue et belle carrière, tout entier aux grandes pensées que le fracas du monde avait parfois interrompues. Il mourut l'œil tourné vers les splendeurs célestes, se détachant de la terre avant de l'avoir quittée, dans la joie que lui causaient les récents triomphes du Judaïsme, avec la conscience d'avoir passé en faisant le bien. C'est ainsi qu'il nous apparaît portant au front la triple auréole de la philosophie, de la vieillesse et de la vertu.
Quand on se place de haut pour juger l'ensemble des travaux de Philon, on y aperçoit deux faces qui nous le présentent tour à tour comme dogmatiste et comme polémiste. Le dogmatiste est large et profond, ses allures sont graves, ses vues élevées ; le polémiste n'a pas autant d'autorité; on le sent pas-
' Ce sont les termes de la description de Philon [Fie contemplative) .
sioiiné, on le suit avec inquiétude, on résiste à son éloquence parce qu'on craint ses exagérations, et bien qu'on soit convaincu de sa sincérité.
II y a peu de traités dans lesquels ces deux caractères du génie de Philon ne soient confondus; aussi le rôle du critique est-il capital dans une étude comme la nôtre ; le philosophe est presque toujours avocat, mais l'avocat n'oublie jamais qu'il est philosophe.
On a prétendu que Philon a été converti au christianisme naissant. Nous n'en savons absolument rien : Ici fable d'Eusèbe sur ce point n'a pas le moindre trait de vraisemblance. Ce que nous savons d'une manière certaine, c'est qu'il ne fait dans ses écrits nulle mention des événements qui concernent Jésus, que nulle part il n'a annoncé l'arrivée du Messie, ni identifié, selon la doctrine chrétienne, le Verbe et le Messie. Ainsi l'œuvre de Philon, seule chose sur laquelle doivent reposer nos appréciations et nos jugements, n'offre aucune trace directe ou indirecte de christianisme. L'étude de la chronologie nous conduit aussi à des doutes invincibles sûr la possibilité ou la probabilité de cette conversion. Nous le démontrerons dans l'introduction au traité de la Vie contemplative.
On a dit encore qu'il était Juif schismatique, appartenant à la synagogue non orthodoxe d'Alexan-
36 pniLON d'alexandrie ,
drie : nous rejetons cette opinion qui nous paraît contraire à de nombreux passages où Philon témoigne de son attachement à la tradition, de son respect pour Jérusalem, la ville sainte, le lieu de prédilection du Très-Haut '.
Quelques-uns ont \oulu faire du philosophe un essénien ou un thérapeute : il est certain qu'il manifesta pour les doctrines et le genre de vie des Esséniens et des Thérapeutes l'admiration la plus grande ; mais si rien ne s'oppose à conjecturer qu'il termina ses jours parmi les solitaires du lac Maria, le rôle qu'il joua, lors de l'ambassade à Caïus, et les quelques renseignements qui nous sont parvenus sur la période antérieure de sa vie, ne nous permettent point de voir en lui un sectateur des moines juifs de Judée ni d'Egypte.
Philon n'était pas sadducéen ; sa doctrine sur los âmes en fait foi ; il appartenait donc à la secte des pharisiens ; et en effet il expose la théorie de la grâce en termes tels qu'on croirait lire saint Paul. « Tout vient de Dieu, tout retourne à Dieu : » c'est la thèse qu'il développe dans les i4//e«/o/'2es des lois^ sans néanmoins perdre de vue qu'il faut, en face de l'influence souveraine, poser nettement et affirmer la liberté de l'homme. Ce n*était pas d'ailleui-s' un phari-
' Légat, à Caïus.
sien ordinaire ; notre philosophe avait trop de lumières pour se renfermer dans le cercle étroit que la dévotion traçait autour du pharisien ; eu le rattachant à celte secte, qui se montra souvent d'une roideur fanatique, nous avons voulu seulement signaler quelques points de sa doctrine et affirmer, ce que l'on a parfois contesté, l'orthodoxie de Philon au point de vue du Judaïsme et son attachement à toutes les traditions de son peuple.
On a dit qu'il était platonicien, et grâce au dicton qui passa en proverbe, ou bien Platon philoiiise^ ou bien Philon plalojiise^ on en est venu à croire que l'auteur juif est un disciple qui copie servilement les idées et le langage du maître. Il est à propos de s'expliquer sur ce point et de dissiper un préjugé. Philon est platonicien, si l'on entend par là qu'il adopte une partie des doctrines de l'Académie. En effet il définit la vertu ' comme Platon : « C'est la route de la perfection, c'est l'effort qui nous rapproche de Dieu. » La vertu suffit au bonheur, ajoute le philosophe grec; Philon le répète après lui *. Philon professe l'opinion exposée dans le Timée, que ce monde a été formé par des puissances inférieures sur les modèles d'idées invisibles, qui sont les types et les archétypes
' Création du mondei-^ Migration d'Abraham, — Tout homme de bien est libre.
2 Sur Abraham.
des choses visibles; il croit à la préexistence des âmes; il trouve dans l'âme .trois parties; il compte quatre vertus cardinales ; le monde est un être animé, les étoiles sont des êtres vivants. Ce sont là des doctrines purement grecques, étrangères aux livres de Moïse, et si Philon n'en avait que de telles, on pourrait le déclarer copiste timide de Platon.
Il n'en est pas ainsi : cet assentiment donné à des théories de l'Académie n'exclut pas en Philon la liberté des appréciations et le goût des autres philosophies : s'il fut platonicien, on peut dire qu'il fut au même titre pythagoricien, stoïcien, péripatéticien ; les anciens lui donnent parfois le titre de disciple de Pythagore*; la doctrine empreinte d'ascétisme de ce philosophe allait bien au génie et à l'éducation de l'illustre Juif; il la proclame* lui-même sainte et vénérable; il célèbre avec enthousiasme les louanges de l'unité et la vertu des nombres \ On trouvera dans le livre sur la Création du monde un curieux passage où il est traité des propriétés et des différentes combinaisons du nombre sept : c'est un véritable fragment de Philolaûs ou de Pythagore.
Philon , sur certaines questions , suit Aristote ; quand il s'agit de morale, il est franchement stoïcien :
< Clément d'Alex., Siromat., liv. l.
^ Tout homme de bien est libre.
" Création du monde.
SA VIE El SES ŒUVRES. 39
ce L'homme vertueux est prince et roi quand même on le réduirait a la misère. Rien n'est bon que ce qui est honnête. Seul le sage peut se vanter d'être libre. » Deux maximes stoïciennes avaient fourni au philosophe alexandrin la matière de deux traités, dont un seul nous a été conservé ' ; on croirait, en le lisant, tenir un livre de Sénèque ou plutôt des pages perdues de Zenon. Philon n'est donc exclusivement ni platonicien, ni stoïcien , ni pythagoricien , ni péripatéticien, et toutefois il est cela tour à tour, mais dans une certaine mesure. Nous conclurions qu'il se rattache à la secte des éclectiques, dont Potamon, son compatriote, fut le chef, si toute sa philosophie n'était dominée par une préoccupation plus forte, plus incessante, plus efficace que le souci de l'éclectisme : celle d'accorder ses doctrines, d'où qu'elles viennent, avec les livres de Moïse et les traditions hébraïques. Philon ne s'écarte des Écritures que là oh elles l'abandonnent ; il n'est donc pas éclectique dans le sens rigoureux du mot. Sur le terrain de la philosophie grecque il ne subit, il est vrai, nulle servitude, n'accepte aucune doctrine complètement, n'en repousse aucune d'une manière absolue ; mais cette méthode , loin d'être son but, lui sert de moyen; il veut mettre la
' Les titres des deux traités étaient : Tout méchant est esclave, — Tout homme de bien est libre. Le premier traité est perdu.
science grecque au service de la théologie juive, et appliquer tout ce que les philosophes ont formulé de beau, de juste et de vrai, à l'interprétation des livres saints ', dans lesquels il voit l'expression la plus pure de la science et de la morale.
Il y a dans l'étude de Philon une question capitale, celle, qui concerne la théorie du Verbe ou Logos. Nous ne voulons que l'efileurer ici ; elle appartient à l'étude philosophique et historique qui terminera notre publication. Entre Dieu et l'univers qu'il a créé Philon place un être intellectuel, c'est le Logos. Ce terme, en grec, ne signifie pas seulement Parole ou Verbe^ mais Intelligence et Raison. Cet être est la première et la plus haute manifestation de la puissance suprême ; c'est par le Logos que Dieu a créé le monde, car il est la plus universelle des idées, il est l'archétype primordial, source des types spéciaux et des idées particulières qui ont servi de modèles aux êtres sensibles. De là les expressions figurées qui dans notre philosophe désignent le Verbe : c'est le fils premier-né de Dieiij car il a précédé toute créature, c'esl r image et le reflet de l'être suprême, c'est Dieu U second, c'est le créateur de l'univers^ c'est le premiei et le plus puissant dans la hiérarchie des êtres qui en-
' V. la dissertation de Fabricius : De platonUmo P/iilonis in-4". Leipzig, 1693.
vironneiit le Tout-Puissant, c'est l'ang-e par excellence ou Archange *. Suivant cette doctrine, Dieu, retiré au sein des profondeurs insondables de l'infini, demeure dans un repos absolu ; le Verbe exprime son action ; c'est le rapport qui l'unit à la créature : tel est le sens profond et rigoureux du terme Logos et de la conception qu'il renferme.
Cette phraséologie nous est parfaitement connue par le quatrième évangile, postérieur de plus d'un demi-siècle aux écrits de Phiion. « Au commencement, dit cet évangile, le Logos existait; le Logos existait en Dieu; et le Logos était Dieu. Tout a été fait par le Logos ; rien de ce qui existe n'a été fait en dehors de lui. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. »
Suivant Phiion, le Verbe ou Logos a tous les attributs de la divinité ; il a Y Omniscience, il a la Toute- Puissance^ il a la Perfection. Bien qu'il soit l'Idée des idées, la forme universelle, il n'en existe pas moins comme être distinct et agissant. C'est une personne.
De même qu'il est, dans le grand Tout, le rapport qui unit Dieu à l'univers, il est aussi le lien entre Dieu et l'humanité. Ce caractère du Logos est un des plus re-
• Le mot Aoifcç, dont le sens est, comme nous l'avons vu, parole et raison, désigne, par extension, tout être intellectuel ; aussi Phiion appelle-t-il les anges de Dieu des Ao'-voi. Chez certains hérétiques très-anciens ce mot désigne des substances célestes.
marquables et mérite la plus sérieuse attention. Il faut surtout noter les passages où Philon développe ces attributs du Verbe et le proclame le Souveraiii-Pontife, le Légat du Très-Haul, le Médiateur^ et où il définit son rôle en termes exprès : « C'est le médiateur suppliant de l'être périssable qui aspire à des destinées immortelles; c'est l'intermédiaire entre l'être suprême et ses sujets; iln'estpas, comme Dieu, sans principe; il n'a pas, comme nous, de génération '. »
En transportant au Messie cette théorie parfaitement nette du Verbe, en identifiant le Messie à Jésus, on faisait du fils de Marie le souverain pontife, le médiateur de l'humanité ; en développant cette doctrine et en l'appliquant à la vie humble, à la mort et aux souffrances du prophète galiléen , on le déclarait, comme il arriva, l'holocauste, la victime expiatoire qui réhabilitait la race humaine déchue.
Il faut le reconnaître, avec le savant Mangey * ot la plupart de ceux qui ont étudié les œuvres de Philon, la théorie du Verbe que nous trouvons dans le philosophe alexandrin est bien celle du quatrième évangile et de l'orthodoxie chrétienne. L'exposition de saint Jean est plus simple et plus brève, comme il convient à un écrit destiné au vulgaire; le système
' Quel est l'héritier des choses célestes? 2 V. sa belle préface des œuvres de Philon.
Sa VIE ET SES ŒUVRES. 43
de Philon est savamment développé et recouvert du voile.de rallégorie: c'est la seule différence que nous ayons constatée entre l'évangéliste et le philosophe.
C'est par le Logos que Dieu, depuis la création, se manifeste dans le monde, intervient dans la nature et se produit dans l'humanité. C'est le Logos qui apparaît aux âmes pieuses, aux saints personnages; il était dans le buisson ardent d'où partit la voix qui ordonna à Moïse d'aller délivrer ses frères opprimés, dans la vision qui promit à Abraham une postérité innombrable, dans le songe mystérieux de Jacob. Bientôt 4es docteurs chrétiens développeront cette idée et nous montreront à chaque pas dans l'histoire du peuple juif la figure du Christ promis.
Où Philon a-t-il pris cette doctrine du Verbe? Problème important, mais que nous réservons. Il nous suffira ici de le poser et d'y répondre par quelques indications provisoires et sommaires. Cette doctrine ne nous paraît pas, comme on l'a dit, procéder de Platon ; elle se retrouve, soit en germe, soit en développement, dans des auteurs juifs auxquels le philosophe grec eut été odieux, s'il fl^ leur avait été étranger. Elle existe en effet dans les Targums*, notamment dans celui d'Onkelos , contemporain de Philon. Onkelos appelle Memra ce que le Platon juif nomme
' Les Targums sont des traductions en langue vulgaire (syriaque) des livres saints.
Logos; le Memra est médiateur entre l'humanité et Dieu, c'est le fils et l'image de Dieu; il a enfin tous les caractères principaux du Verbe \ Il est vrai que le Verbe de Philon touche par certains côtés à la théorie platonicienne des Idées, à cause du rôle d'archétype qu'on lui fait jouer dans la création ; mais"" n'est-ce pas là un accident dans l'ensemble de la doctrine, produit chez notre auteur par la tendance bien naturelle qui pousse l'esprit humain à relier ensemble, quelle que soit leur diversité, les conceptions qu'il a adoptées ? Oq pourrait soutenir avec plus d'avantage, peutêtre, que la doctrine hébraïque du Verbe est la source* de la théorie grecque des Idées *. C'est un jeu d'érudition auquel nous croyons inutile de nous livrer, autant pour ménager l'intérêt du lecteur que pour ne pas nous égarer dans les nuages de l'hypothèse. Ce
* V. Etienne Rittangel, son commentaire et sa traduction du Sejiher ietzirah] — Ch. Allix, dans son traité : Judicia Ecclesix Judaïcœ contra Vnitarios ; — V. La Kabbale, par M. Francis. Paris, 1843, p. 67, 68, 69, 70. M. Franck, après avoir constaté dans la paraphrase d'Onkelos le rôle de la Parole divine ou Verbe, définit la science Kabbalisle, à laquelle il fait honneur de cette conception, « une science mystérieuse, distincte de la Mischna, du Talmud, des livres saints, mystique, enfantée par le besoin d'indépendance et de philosophie, et qui se répandit chez les Juifs avant la fin du premier siècle de l'ère chrétienne. » (Th. Mangey, Préface des (t.urr. de Philon.)
* V. Th. Mangey, ibid.
qui nous paraît le plus vraisemblable et le plus sérieux, c'est que Philon a pris les éléments de cette doctrine, qui se soude du reste aisément à celle des Idées, dans des traditions d'école et dans les écrits de ses prédécesseurs. De ces prédécesseurs qui ont certainement existé, puisque notre auteur y fait allusion, nous n'en connaissons qu'un et seulement de nom, Aristobule *.
Nous étudierons ailleurs les sources et les progrès de cette doctrine chez les Hébreux ; nous signalerons plusieurs passages de leurs livres sacrés ' où elle se produit d'une manière de plus en plus nette ; nous verrons enfin qu'elle est probablement née au contact des conceptions cosmogoniques de la Perse et offre plus d'un rapport avec le médiateur démiurge, Miihra^ dont plus tard le culte ' rivalisa avec celui du Christ. Ainsi les premiers doc-
' Deux cents ans avant Philon, Aristobule écrivait, dans un passage qu'Eusèbe nous a conservé {Préparât, évangéliq., 1, 4), que \à Sagesse, identifiée plus tard au Logos, est antérieure au monde, et faisait remonter cette doctrine jusqu'au roi Salomon :
Saç£<7Té;ov Jà /.tX xiXXiov tùv xuiTÉpwv •rrpi-j'Cvtjv zii t'.TTi 2o>.oatt»v, ttÙTTiv (2c<pî(xv) TCfô cùpavwv y-zl ^n? û.Taf-/£iv. Tô ^i oûfxfcivov tan tm irpcEipififAîvw.
* On trouve des traces de cette doctrine principalement dans le livre de la Sagesse, attribué à un Juif Alexandrin ; quelques savants en signalent même dans les Psaumes et les Prophètes. La version des Septante en offre des indices curieux.
* E. de Pressensé, Histoire des trois premiers siècles.
teurs chrétiens et Philon ont puisé à une source commune et qui ne pouvait exister que dans le judaïsme; c'est un fait certain qui ressort des considérations que nous venons d'indiquer rapidement et de la parfaite concordance entre les théories du christianisme et celles du philosophe alexandrin.
La conception divine chez Philon se produit toujours avec une richesse d'expression tout orientale, mais n'est pas exempte de certaines contradictions. « Tantôt Dieu est représenté comme la raison des choses, comme la cause active et efficiente de l'univers, comme l'idéal de l'humanité. Alors il réunit toutes les facultés de l'âme humaine élevée jusqu'à la perfection : la liberté, la science, la bonté, la paix, le bonheur... Dieu, c'est le principe intelligent et l'architecte du monde; alors le Verbe est la pensée divine , siège de toutes les idées, à l'imitation desquelles ont été formés les êtres. Tantôt on le montre audessus de la perfection même et de tous les attributs possibles : ni la vertu, ni la science, ni le beau, ni le bien, ni même l'unité, ne sauraient nous en donner une idée ; tout ce que nous pouvons dire de lui, c'est qu'il est; il est pour nous l'être sans nom, l'être ineffable... C'est la raison qui abdique devant une faculté prétendue supérieure, la philosophie qui se retire devant' le mysticisme ' . »
M. Franck. Article Philon {Die t. des se. phil., tome V).
On ne. peut contester que Philon oscille entre deux systèmes, dont l'un est inspiré de Platon et de la philosophie grecque, l'autre du mysticisme panthéiste de rOrient. S'il a, en plus d'un passage, proclamé Dieu comme une intelligence, comme un être moral, distinct de l'univers qu'il a créé, il n'a pas craint cependant d'écrire la formule la plus absolue du panthéisme : « Dieu est Un, Dieu est Tout : et; xal to icav
OUTOÇ effTiv
. Une idée apparaît toutefois dominante dans son esprit ; elle consiste à nous représenter l'Etre immuable et absolu entouré de Puissances (Suvâixetç) ou d'émanations qui pénètrent la terre, l'eau, l'air et le ciel, remplissent les moindres parties de l'univers en les liant les unes aux autres par des liens invisibles *. La première Puissance, c'est la Sagesse, c'est le Verbe '. Ce Logos, nous le répétons, n'est pas, dans la pensée du philosophe alexandrin et comme on pourrait le croire, une abstraction, mais un être réel, une hypostase. Cette émanation primordiale, universelle, intérieure *, a pour effet de produire le Logos extérieur ou Verbe prononcé % qui est la raison active ^et l'é-
' Allégories des lois, liv. I.
2 De la confusion des langues.
^ Sur les Chérubins. — Sur les songes.
* Ao"]fo; èvS'iâÔETo;.
nergie efficace. Le Logos extérieur produit à son tour rUnivers, au sein duquel se manifestent des Puissances diverses et spéciales ; ce sont : la Puissance Directrice ou Boyale *, qui gouverne tous les êtres par la Justice ; la Puissance Rémunératrice, la Puissance Vengeresse, servent cette dernière, et forment avec elle la Providence *. Les Puissances descendent et procèdent de Dieu par un obscurcissement graduel de sa lumière, pour être la lumière et la vie de l'Univers '. « Quant aux Anges, qui sont des Verbes inférieurs, il, faut les concevoir comme des êtres animés qui pfésident aux diverses parties de la nature : ce sont des âmes nageant dans l'éther et qui viennent quelquefois s'unir à celles des hommes *. »
On le voit, la mythologie païenne n'est pas étrangère aux détails de cette conception ; si le dogme de l'unité divine la domine, l'influence des philosophies de la Grèce, de la Perse, de l'Egypte, s'y manifeste par le rôle de cette légion d'êtres intermédiaires, Anges, Démons, Génies, Puissances, Verbes, qui constituent comme une grande échelle unissant le monde à Dieu, l'être fini à l'Infini, la création sensible au monde idéal, le monde idéal à l'Être incréé.
2 npo'vota.
^ allégories des lois, liv. 111.
* M. Franck, article préciié.
S'il fallait soumettre Philon à certaines rigueurs de la critique moderne, on pourrait dire que sa métaphysique est incohérente, que ses affirmations se contredisent ; qu'il est dualiste comme Platon, qu'il est panthéiste comme les philosophes de l'école naturaliste nos contemporains, qu'il est mystique comme Jamblique, et quiétiste comme Molinos, que sa théodicée est un chaos.
Un tel jugement, qui ne tient compte ni du milieu ni de l'époque, qui néglige surtout d'apprécier le but et la haute portée de sa tentative, nous paraîtrait injuste. En rapprochant le dogme monothéiste de la mythologie païenne et de la philosophie grecque, en les juxtaposant de la sorte, Philon préludait à l'œuvre laborieuse et longufe de la théologie chrétienne qui parvint à efTacer ou bien à atténuer certaines contradictions, sans détruire l'antagonisme profond qui séparait ces conceptions différentes. Pour dire toute notre pensée, cet antagonisme nous semble invincible, parce qu'il résulte des perspectives diverses de l'esprit humain et du jeu naturel de facultés opposées; malgré les efforts persévérants de vingt siècles, en dépit des tentatives des plus grands génies, il n'a pas disparu de la philosophie chrétienne.
Nul ne nous contredira quand nous affirmerons que la théodicée, à moins qu'on ne l'aborde avec un esprit prévenu et exclusif, est le terrain le plus glis-
50 PHTLON 1> ALïlXANDRIE ,
sant pour la logique, le plus facile aux contradictions, et le plus ouvert à l'hypothèse. Je le demande aux esprits sincères et éclairés, faut-il juger exclusivement de la valeur d'un philosophe par l'accord parfait de toutes les parties de sa théodicée? Il n'est pas de génie en qui sur ce point la critique ne puisse signaler des défaillances; est-il étonnant que l'homme bégaye, que l'intelligence s'éblouisse, que la pensée se trouble , que l'imagination s'égare devant -les mystèi^ insondables de l'infini?
On a accusé Philon d'incohérence : nous ne pensons point à contester ce que cette accusation a de fondé, mais nous sommes plus frappé de ses efforts, de la grandeur de sa tentative et de l'influence qu'il a exercée, que de la sûreté de ses aperçus ou de l'enchaînement rigoureux de ses affirmations; nous trouvons plus profitable d'étudier sa philosophie et d'y chercher le pressentiment de l'idée chrétienne, que de la soumettre à une épreuve méticuleuse d'où les plus grands esprits ne sortiraient pas triomphants.
Nous irons même plus loin que les détracteurs de Philon, sans croire rabaisser son génie et amoindrir son importance, sans songer d'ailleurs à accepter comme nôtres ses théories. Nous sommes prêt à convenir qu'il pourrait être plus original, qu'il accouple des idées qui se repoussent ; mais nous ajouterons que, si l'on pénètre davantage sa pensée, on découvrira
SOUS ce mélange superficiel et cette incohérence, qu'il faut peut-être attribuer au progrès ordinaire de l'esprit chez tout penseur, une prédilection marquée pour la philosophie mystique de TOrient. La date précise des écrits du philosophe, si elle était connue, nous permettrait de faire passer cette conjecture à l'état de chose très-probable ; nous avons plus d'un exemple, chez nos savants modernes *, de contradictions qui s'expliquent de la sorte. Dans l'absence d'indications chronologiques certaines, nous nous fondons sur l'insistance avec laquelle Philon revient au système de l'émanation et aux conséquences qui en découlent, nous nous fondons sur les idées du traité de la Vie contemplative, qui nous paraît un écrit de sa vieillesse et l'un de ceux qui supposent le plus de méditation et de conviction, pour déclarer que nous le rangeons parmi les mystiques.
La prédominance des idées mystiques apparaît surtout en morale. Il arrive bien à notre philosophe de déclarer que l'expérience est la source de toute connaissance, que sans le secours des sens nous ne pourrions nous élever à la science ; il recommande la culture de l'esprit, ce que les Grecs nom-
' M. Isid. Geoffroy Saint -Hilaire a prouvé que, sur une question de philosophie naturelle, la permanence des espèces, la pensée de l'illustre Buffon s'était profondément modifiée durant le cours de sa carrière scientifique.
maient la science encyclique \ et ce que nous appelons Yinstruction ; mais combien plus souvent il méprise cette science vaine! Il veut que l'âme s'élance avidement par-dessus ce vulgaire obstacle vers la sainte vérité, sur les ailes de la contemplation et de l'extase ; par-delà la révélation de la raison, il aperçoit et célèbre une noble inspiration qui vient de Dieu, comme une grâce, et nous inonde de la plus pure lumière. Cette inspiration procède d'une vertu spéciale, la reine des vertus, le plus parfait des biens, le ciment qui nous lie à Dieu, la Foi *.
Philon proclame l'homme libre et soustrait aux lois de la nécessité qui régissent les autres êtres; mais il n'en rapporte pas moins à Dieu seul tout bien, expliquant le mal par la coopération dans l'œuvre créatrice des Puissances inférieures \ Ici encore il puise, selon toute vraisemblaiice, à une source qui lui est commune avec saint Paul ; l'analogie des deux docteurs est parfaite, te Se regarder soi-même comme l'auteur d'une bonne action, dit Philon, c'est se rendre coupable d'orgueil et d'impiété, c'est se mettre à la place de Dieu, qui seul a déposé dans nos âmes la semence du bien, et seul a la vertu de la féconder.
' 'E^xÔTcXioç iraiîeîa. — V. le traité : Tout homme de bien est libre.
2 nîaTiç.
3 De la Création du monde.
La grâce est cette vierge céleste qui sert de médiatrice entre Dieu et l'âme, entre Dieu qui offre et l'âme qui reçoit. Toute la loi écrite n'est pas autre chose qu'un symbole de la grâce *. » Sur cette doctrine capitale, également formulée par l'apôtre des nations et plus tard développée par tous les Pères, Philon nous offre, comme sur la conception du Verbe, des indications précieuses et soulève un coin du voile qui recouvre les origines de la théologie chrétienne.
Ce n'est pas tout : il indique en termes précis la théorie de la réversibilité, sur laquelle est fondé le dogme le plus important de la religion du Christ, celui de la Rédemption; Tinfluence de la grâce n'agit pas toujours directement; elle emprunte quelquefois un intermédiaire, elle se personnifie dans un homme : « Ce juste devient la victime expiatrice du méchant; c'est à cause des justes que Dieu vei*se sur les méchants ses inépuisables trésors *. »
En signalant brièvement ces analogies frappantes entre un écrivain juif, certainement antérieur à Jésus, à la prédication de ses apôtres, à la formation du dogme chrétien, et les points essentiels de ce dogme, nous voulons montrer combien est curieuse et importante r^tudè de Philon pour ceux qui désirent appro-
* Sur le changement des noms.
2 Sur les sacrifices de Cafti et d' Abel.
fondir les origines du christianisme et remonter à la source de sa philosophie.
Malheureusement, nous savons fort peu de chose, et seulement par voie indirecte, des sources où Philon a puisé. Nous savons toutefois, par l'aveu qu'il en a fait en plus d'un passage ', que le philosophe avait sous les yeux des écrits nombreux sur les livres saints, ceux d'Aristobule sans doute et d'autres Juifs alexandrins. Quoi qu'il en soit Philon parle de ses prédécesseurs et des emprunts qu'il leur fait ; il allègue des traditions d'école, expose des opinions diverses sur une même question. Il est vrai que ces allusions se formulent d'une manière vague ; elles nous semblent cependant de nature à ne pas autoriser le reproche qu'on a adressé à notre auteur : « de n'avoir pas soupçonné l'existence de cette chaîne de docteurs et de ces ardentes discussions qui ont préparé le Talmud *. » Il nous paraît probable au contraire que ces allusions concernent les écoles juives et leurs doctrines.
Philon continue une œuvre depuis longtemps commencée; près de deux siècles le séparent d'Aristobule ; .comment veut -on qu'il ait ignoré ce que cet intervalle a produit d'iatéressant et de oouveau
' Sur la Création du monde. — Fie de Vhomme •pol'itique. — Fie contemplative^ etc.
2 M, Franck, art. précité, loc.\itat.
dans le Judaïsme? Mais il n'en dit rien. Qu'importe? Il n'a pas cité Aristobule , est-ce une raison pour affirmer qu'il ne connaît point ses ouvrages? La méthode que Philon emploie à l'interprétation des livres saints était pratiquée depuis des siècles par les Thérapeutes ', les Esséniens -, les Kabbalistes '; c'est la méthode allégorique qui apparaît dans saint Paul et qui se développera chez Origène et les Gnostiques. Les Thérapeutes et les Esséniens avaient, sur l'interprétation des Ecritures par l'allégorie, des traditions orales soigneusement gardées, des commentaires nombreux qui allaient se grossissant du travail de chaque âge ; Philon a connu ces commentaires, et nous ne mettons point en doute qu'il en ait tiré un grand parti. Il est donc inexact de dire qu'il est le premier qui ait introduit l'allégorie dans l'explication des livres saints; ce qui est vrai, c'est qu'il est le premier dont nous connaissions sur ce point les écrits. Il nous semble encore hasardé d'affirmer, avec quelques auteurs ecclésiastiques*, que c'est par Philon que la méthode allégorique a pénétré dans.
' De la J'ie contemplative.
- Tout homme de bien est libre. — Fragment de Philon cité par Eusèbe, Préparât, érangéliq., 8. — Josèphe, Guerre jud.^ liv. II, c. vin.
^ V. la Kabbale, par M. Franck, 111* partie.
< Pbotius, Biblioth.^ cod. cm, civ, cv.
l'Église ; que c'est de lui^, de lui seul que les Pères tiennent toute la tradition. Les Évangélistes, les Apôtres, les premiers Pères ont puisé, nous le répétons, aux mêmes sources que Philon ; ce qui le prouve, c'est que les uns, ceux qui ont ignoré le philosophe, se rencontrent fréquemment avec lui ; c'est que les autres, ceux qui l'ont étudié, ont soutenu, sur bon nombre de questions, des sentiments opposés aux siens, l'ont développé et modifié de mille manières. L'allégorie répond à un besoin rationnel ; elle exprime dans l'histoire des doctrines juives une tendance philosophique ; elle est née de l'indépendance d'esprit , elle tend à concilier le progrès de la pensée avec l'immutabilité et l'inertie de la lettre. Elle est fondée sur un usage constamment pratiqué en Orient et qui consiste à envelopper toutes les conceptions de la philosophie et de la poésie des voiles du symbole. En admettant ce principe, que dans un livre il y a derrière le sens littéral un ou même plusieurs sens allégoriques, il est aisé, on le pressent, d'en tirer beaucoup de choses qui n'y sont pas, et d'y ajouter, avec la prétention de n'y rien changer, tout ce que l'esprit de parti est capable d'imposer, tout ce que le changement de milieu et le progrès des lumières nécessitent. Les Thérapeutes avaient ainsi fait sortir des livres de Moïse tout un système d'ascétisme qui n'y était assurément point renfermé : on
peut dire que Philon s'est montré leur disciple. La Kabbale, pour élargir le cercle devenu trop étroit des interprétations, avait consacré des puérilités qu'il ne faut pas relever ; le même passage, selon le besoin et la préoccupation des esprits, pouvait s'expliquer de manières différentes, quelquefois contraires.
Au théologien, au philosophe, Philon offre donc un champ d'étude vaste et fertile ; ce sont les résultats de cette étude que nous cherchons sur quelques points à vulgariser. Sous peine de se condamner à l'impuissance, h philosophie doit agir au-delà du cercle de ses initiés ; il faut qu'elle parle un langage accessible, sinon à tous sans exception, au moins à la masse de ceux qui, possédant déjà quelques connaissances, sont poussés par le désir d'apprendre et de s'élever dans le monde intellectuel. Nous croyons fermement qu'il n'est pas, dans le domaine de la science, de question si ardue, quand elle est utile, qui ne soit susceptible d'intéresser le public et de lui être présentée sous une forme simple. La doctrine du Verbe, la théorie de la réversibilité et de la grâce, par exemple, qui sont communes à Philon et au christianisme, peuvent, malgré leur abstraction, redevenir comme au moyen âge, mais sous une autre forme, des questions actuelles et vives. Pourquoi? C'est qu'elles touchent à des points d'ardente controverse.
S8 PHILON d' ALEXANDRIE ,
et aux plus graves problèmes de morale et de foi. Nous laissons cette part à ceux qui viendront après nous : la carrière que nous ouvrons est large ; tous les talents y trouveront matière à s'exercer.
A l'historien, Philon fournit des documents précieux et, pour ainsi dire, inédits. Des erreurs capitales ont cours sur des faits que l'esprit de système ou de parti a altérés. On croit que la dispersion des Juifs dans le monde date de la prise de Jérusalem par Titus; il faudra revenir de ce préjugé quand on trouvera dans notre auteur les preuves évidentes, confirmées du reste par des témoignages extérieurs et unanimes, que cette dispersion était consommée au siècle d'Auguste. On ignore généralement l'état du monde juif dans l'empire romain, au moment oii naquit le christianisme; Philon nous fournira sur ce point des renseignements nombreux et d'une grande importance, qui nous révéleront, au sein du Judaïsme, une organisation puissante et souterraine, mise au service d'un prosélytisme ardent, qui prépare les voies à la religion du Christ. Notre auteur nous a laissé encore sur les événements contemporains des détails qui contrôlent ou complètent Josèphe, Suétone, Tacite et Dion Cassius.
Étrange et singulière destinée que celle de Philon ! 11 n'est pas d'accusation, de calomnie, que ce grand homme n'ait souffertes ; c'est à peine si le mystère
qui recouvre sa vie l'a protégé contre les attaques de ses détracteurs, et pourtant ce mystère n'est pas si impénétrable qu'il nous empêche de deviner les vertus les plus nobles et les plus simples. Philona, pour son peuple, affronté les supplices et bravé la mort ; nul n'a porté aussi haut dans les lettres la gloire du nom juif, et par une ingratitude regrettable les Juifs l^ont renié, l'ont taxé d'ignorance, et accusé de paganisme! Les rabbins méconnaissent en lui un de leurs plus illustres maîtres. Les Pères de l'Église le copient, l'imitent, l'exploitent, et finissent par le repousser ; puis, de nos jours, on le revendique pour le christianisme. Enfin, après iivoir, pendant plusieurs siècles, joui de la plus brillante renommée, après avoir soulevé tant de problèmes, provoqué tant de querelles, Philon s'est vu, chez le peuple qui paraît avoir pris le rôle de consacrer le génie , de combattre dans le domaine de la pensée l'usurpation, et de réhabiliter les gloires déchues, Philon s'est vu environné d'oubli ! Tout cela est injuste sans doute, mais la raison de ces injustices est telle que l'illustration du Platon juif en reçoit un nouvel éclat aux yeux des gens non prévenus. Si les Juifs renient Philon, c'est qu'il a brisé les liens d'une mesquine orthodoxie pour planer dans des régions plus sereines et plus hautes ; si saint Augustin le chasse de l'Église du Christ, c'est pour avoir oublié qu'on l'y avait fait entrer à tort et que, si la chrono-
60 PHJLON d' ALEXANDRIE ,
logie dément sa conversion, la philosophie exige qu'on l'honore comme le précursem' le plus illustre du christianisme , car il l'a pressenti. Philon est quelque chose de plus qu'un croyant : le croyant applique sa foi à des faits présents ou passés; Philon a deviné, il a prévu ; sa foi n'a pas attendu le fait matériel pour se produire. Quant à l'indifférence à laquelle nous l'avons coudamné en France, si elle devait se prolonger, ce serait l'indice malheureux d'un abaissement intellectuel auquel nous ne voulons point croire.
Il est difficile de soumettre à la classification l'œuvre considérable et multiple de Philon, qui prend tour à tour la forme du traité dogmatique, du livre d'histoire et les allures de l'apologie ou du pamphlet. La plupart des éditeurs ont rattaché les compositions de notre philosophe, selon le plan qui paraît indiqué dans le livre sur Abraham *, à trois catégories, en distinguant les écrits sur la création, les écrits sur la loi, les écrits sur l'histoire du peuple juif. Dans l'impossibilité où nous sommes de substituer à cette classification reçue une autre plus simple ou plus logique, nous l'adopterons en constatant son imperfection.
Le caractère des deux premières catégories est sur-
' Philon, dans ce livre, annonce qu'après avoir commenté la Genèse, il passe à l'élude des lois naturelles, générales, spéciales.
SA VIE ET SES ŒUVRES. 6l
tout exégétique. Philon applique au Pentateuque une interprétation large et savante, rehaussée par un langage magnifique, par une érudition immense, qui met à profit non-seulement les doctrines philosophiques et les systèmes religieux de rEg)T)te, de la Grèce, de la Perse, mais encore les traditions des écoles juives. Les traités que nous appelons historiques ont pour la plupart des traits nombreux d'exégèse ; quelques-uns même concernent d'une manière plus spéciale la morale. On peut, d'ailleurs, les subdiviser en deux classes selon qu'ils regardent l'histoire intérieure ou l'histoire extérieure des Hébreux et leurs relations avec le monde gréco-romain. Cette dernière subdivision, la plus intéressante pour nous, a fourni la matière de notre premier volume.
Nous avons jugé qu'on pourrait prendre une idée exacte de l'œuvre et de l'importance de Philon sur l'indication sommaire de ses traités : c'est le premier catalogue complet qui en ait été fait.