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L'EVOLUTION DES IDÉES D'ARDIGO

raison, le doute à un moment donné resta seul sans contraste, et un beau jour il apparut à mon esprit frappé d'étonnement comme une conviction définitive et une certitude inexpugnable. Chose étrange! Jusqu'à ce jour je m'étais donné tout entier à la volonté de persévérer dans ma vieille foi religieuse, et au lieu de cela, en moi, à mon insu, par dessous le système des idées religieuses, fruit de tant de fatigues et de tant d'années, s'était développé et complété le système positiviste. Et ce système, à mon très grand étonnement, je le trouvais déjà complet et inébranlablement installé dans mon esprit, au moment même où un dernier raisonnement — j'étais assis sur une pierre, derrière un buisson, dans le petit jardin que je m'étais fait près de la maison de chanoine où j'habitais — rompit le dernier fil qui me tenait attaché à la foi. Alors il me sembla soudain que je n'avais jamais cru de toute ma vie et que je n'avais jamais fait autre chose que m'appliquer à cultiver en moi la pure tendance scientifique. Et cela provenait, je crois, du zèle même avec lequel, du commencement à la fin, j'ai toujours cherché à connaître autant que possible toutes les raisons qui militent contre la religion, pour être en état de croire avec une conscience droite et de protéger ma foi contre leurs attaques. » — Ardigb ajoute que le pas qu'il fit après celte découverte fut accompagné de douleur et de mélancolie au souvenir de sa mère et à cause de ses rapports avec son bienfaiteur. Mais sa volonté se trempa dans cette lutte au sortir de laquelle la religion lui apparut comme un souvenir poétique. Et il sentit que l'idéalité morale n'avait pas été affaiblie; au contraire, à partir de ce moment il fut encore plus fortement persuadé que les vrais biens sont ceux que l'on acquiert en suivant la loi de la conscience, dans une activité utile, et en se dévouant à la tâche de la pensée.

Alors commencèrent pour Ardigô quelques années pénibles. Il dut gagner sa vie en donnant des leçons, et ce ne fut qu'après plusieurs années qu'un ministre de l'Instruction publique libéral le nomma professeur de philosophie à Padoue (1881). Son courant de doctrine était non seulement en lutte avec la théologie, mais encore avec le courant qui, sous l'influence de Mamiani, régnait dans les universités italiennes. Son enseigne-

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ment a produit une impression durable et suscité un grand enthousiasme qui a reçu une expression publique dans un livre d'or publié à l'occasion de son soixante-dixième anniversaire (1898).

Le problème essentiel d'Ardigô est étroitement lié à son évolution personnelle. Déjà dans un discours sur Pietro Pomponazzi, en qui il voit un précurseur, discours qu'il prononça en 1869, il dépeint la pensée comme une force qui naît sans qu'on s'en aperçoive et qui, arrivée à maturité, se manifeste irrésistiblement. C'était cela qu'il avait lui-même éprouvé, et cela était pour lui un exemple de la manière dont procède toute évolution. Dans son discours inaugural (Padoue, 1881) il fait allusion à la marche de sa propre évolution qui lui a posé un problème qui reparaît en des circonstances plus grandes, de même que le mouvement d'une molécule peut rappeler à la mémoire la rotation d'un globe terrestre. Toute évolution consiste à passer de l'indéterminé au déterminé, mais cela de telle manière que la continuité reste intacte : la totalité qui se fait jour d'une façon plus imprécise au premier stade doit subsister toujours comme une base qui supporte les différenciations qui se produisent peu à peu. La première tâche scientifique qu'il s'imposa fut de poursuivre l'évolution naturelle de la pensée humaine (la formazione nalurale del pensiero) . Ce plan n'a pas été complètement exécuté; les matériaux qu'il a recueillis ont trouvé pourtant un peu partout une application dans ses divers écrits. Mais le point de départ eut une importance décisive pour son point de vue.

Ardigb soutient qu'il est arrivé à son résultat sans le secours ,des positivismes français et anglais, qu'il n'a connus que plus tard. Si sa conception de l'idée de l'évolution rappelle celle de Spencer, il reste pourtant cette différence que Spencer s'appuie essentiellement sur l'analogie de l'évolution biologique, tandis qu'Ardigô s'appuie au contraire sur l'analogie de l'évolution de la pensée, la plus merveilleuse des formations naturelles (la piii miragliosa délie formazione nalurale). Ardigô se donne à lui-même le titre de positiviste. Mais pour lui l'essentiel du positivisme est de prendre dans l'expérience le point de départ et non le point d'arrivée. Le positiviste

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