‹ Philosophes contemporainsChapitre 2 sur 78 · PARIS FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR

LIBRAIRIES FÉLIX ALCAN ET GUILLAUMIN RÉUNIES 108, BODLIVABD SAINT-GERMAIN, 108

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Mon exposé de l'histoire de la philosophie moderne s'arrête

aux environs de 1880. Plusieurs raisons me firent choisir cette

^ année pour limite. D'abord, à cette époque, on était arrivé en

^h> quelque sorte à clore provisoirement les débats qu'avaient

^t motivés les deux grands courants de pensée du xix e siècle, le

romantisme et le positivisme, et l'influence réciproque qu'ils

avaient exercée l'un sur l'autre avait pris fin pour le moment.

Ils avaient tous les deux développé leurs conséquences et

H* trouvé partiellement leurs correctifs. Les points de vue carac-

f^ téristiques de Lotze et de Spencer et la philosophie critique

«^ regagnant du terrain avaient fourni des haltes provisoires. Et

à côté s'étaient tait jour des tendances incontestablement nou-

fP velles, mais qui n'avaient pas encore revêtu la forme de courants

^- clairs et caractéristiques . En second lieu, pour exposer et pour

* apprécier des courants de pensée immédiatement contempo-

* rains, on est soumis à de tout autres conditions que pour traiter .3 d'œuvres philosophiques qui sont historiquement achevées.

5 On ne peut pas aussi facilement avoir recours à des éclaircis-

sements psychologiques ou biographiques, et cependant, dans les choses philosophiques, à cause de l'intime influence que la pensée et la personnalité exercent l'une sur l'autre, des éclaircissements de ce genre sont bien quelquefois nécessaires. La méthode d'exposition doit par conséquent différer de celle qu'on emploie quand il s'agit de courants appartenant plus décidément au passé. En dernier lieu, mes propres travaux philosophiques plus indépendants commencèrent à peu près

Hôffdikg. — Philosophes. 1

vers cette année 4880; cela aussi contribue à faire qu'il me semble moins facile de prendre vis-à-vis des travaux des autres, parus depuis lors, une position objective.

Si donc j'essaie de caractériser les tendances philosophique* du dernier quart de siècle qui me paraissent les plus importantes, je me rends parfaitement compte qu'ici le facteur personnel se fera plus sentir que dans l'ouvrage précédent. 11 s'affirmera aussi bien dans le choix des auteurs que dans l'exposé et dans l'appréciation des systèmes . C'est pour cette raison que je fais paraître ce livre sous une forme indépendante au lieu de le donner tout simplement comme la troisième partie de Y Histoire de la philosophie moderne.

Pour indiquer de prime abord une particularité des essais philosophiques les plus récents, je dois dire qu'ils sont encore plus difficiles à classifier que la philosophie dés époques antérieures. Plus on approfondit l'étude de la philosophie et plus on voit à quel point sont insuffisantes les rubriques habituelles, les nombreuses étiquettes en isme. La pensée, comme l'existence, a une trop grande complexité de nature et d'effets pour que soit possible une telle classification extérieure. Ce que l'on voit surtout à chaque instant, c'est que tout mouvement philosophique est aussi bien un travail de pensée qu'un signe du temps. La philosophie est tout autant discussion de problème que symptôme, et de nos jours elle présente sous une forme bien marquée ce double caractère. D'une part la vie s'offre à nous sous des aspects toujours plus variés, avec une profondeur et une multiplicité toujours plus grandes, et d'un autre côté on remarque de plus en plus que toute pensée subit l'influence et le retentissement de facteurs subjectifs. Sous ces deux points de vue — qu'on pourrait appeler le côté objectif et le côté subjectif de la philosophie — la pensée philosophique du temps présent prend une attitude plus fortement accentuée que celle des époques antérieures. Avec plus de force qu'auparavant on insiste sur la nécessité de l'observation, de l'analyse, de la critique, de l'enchaînement objectif, et plus fortement qu'autrefois on appuie sur le choix subjectif des points de vue et des points de départ ainsi que des idées terminales. Pourtant (et c'est peut-être là ce qu'il y a de plus

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caractéristique) on ne croit pas, à proprement parler, qu'on se trouve ici en présence d'une opposition inconciliable ; on est plutôt intimement persuadé que les deux courants de pensée, le courant objectif et le mouvement subjectif, finiront un jour par coïncider.

Ceux qui s'adonnent à la philosophie sont dirigés dans leurs recherches tantôt par des raisons plus objectives, tantôt par des motifs plus subjectifs. Wilhelm "Wundt et Ernst Mach sont allés des sciences de la nature à la philosophie, et même des physiciens comme Clerk Maxwell et Heinrich Hertz, qui veulent demeurer dans les limites de leur domaine, sentent cependant le besoin d'analyser les premiers axiomes qu'ils se donnent pour base et entrent par là en contact avec la philosophie. Roberto Ardigô est parti de la théologie catholique pour arriver à la philosophie critique des positivistes, et cela sans rupture aiguë, mais de telle façon qu'un travail intellectuel de longue durée Ta conduit, sans qu'il le remarquât, à une position positiviste qui lui est propre. Friedrich Nietzsche débute comme philosophe et comme historien de la civilisation ; mais le problème de la civilisation, tel qu'il se posait déjà devant lui dans un cadre historique étroit, suscite en lui un travail intellectuel passionné qui le conduit, par une critique et par une polémique violentes, aune construction idéale où l'imagination et le sentiment collaborent avec la pensée.Pour William James, dontles premières études furent tournées du côté de la médecine, c'est l'intérêt psychologique qui forme le point de départ de sa philosophie, notamment l'intérêt pour les phénomènes psychiques qui sont en relation avec la volonté, la foi et l'espérance, et c'est pour cela que la psychologie de la religion devait surtout l'intéresser. Chez des hommes tels que F.-H. Bradley, Richard Avenarius, Jean-Marie Guyau et Rudoph Euckenle penchant à philosopher semble s'être éveillé d'une manière plus directe, bien qu'il revête chez eux des formes individuellement diverses. — A dire vrai, nous philosophons tous, quoiqu'en raison des différentes conditions internes et externes, il n'y ait qu'un petit nombre d'individus chez qui se réalise un travail intellectuel bien enchaîné. « Sur cent rêveurs, un seul devient penseur. »

On peut faire une division des plus importants ouvrages

philosophiques parus dans ces derniers vingt-cinq ans, en distinguant trois groupes ou trois courants.

Le courant systématique est représenté par un groupe de penseurs qui visent surtout à donner une explication du problème de l'existence et qui par conséquent travaillent au développement d'un système bien cohérent de l'univers. Tels sont Wundt, ArcHgô, Bradley et Fouillée. — Dans le courant biologique, celui qui se fait jour dans la théorie de la connaissance, le problème de la connaissance se place au premier rang et tout l'effort vise à trouver les plus simples moyens de satisfaire aux exigences de la vie intellectuelle, cette vie elle-même étant considérée comme un mode de vie particulier qui obéit aux lois générales de la vie. A ce courant appartiennent des hommes comme les physiciens Maxwell, Hertz et Ernst Mach ; cette tendance est réalisée de là façon la plus caractéristique dans l'essai qu'a fait Avenarius pour donner une histoire naturelle des problèmes. — Un troisième courant s'occupe essentiellement du problème des valeurs. Cette philosophie des valeurs s'attache aux problèmes fondamentaux éthiques et religieux et cherche à les écl&ircir ou à les résoudre en se plaçant à do nouveaux points de vue. Chez Guyau et chez Nietzsche, le facteur subjectif est prédominant. Chez Rudolph Eucken cet intérêt s'allie à une spéculation qui cherche à prouver la nécessité de pouvoirs objectifs pour que la subjectivité ne flotte pas complètement dans l'air. William James traite le problème des valeurs dans une étude de psychologie religieuse, qui cherche h donner par la description des différents types religieux une orientation complète sur la nature de la vie religieuse. — Dans ces trois groupes l'observation et l'analyse jouent un rôle important, de sorte que la quaternité des problèmes, que j'ai trouvée par la voie historique dans F « Histoire de la philosophie moderne » et que j'ai essayé de déterminer de plus près dans mes « Problèmes philosophiques » , trouve encore ici sa confirmation .

En caractérisant ces trois groupes de penseurs contemporains, j'espère pouvoir indiquer le moyen de s'orienter dans le monde de la pensée du temps présent.

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