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BRADLEY ET LA PHILOSOPHIE

voir l'origine des représentations, fut une arme puissante contre le dogmatisme.

Le penchant moral porte l'homme, selon Bradley, à réaliser son moi sous la forme d'une totalité, d'un tout harmonieux et fermé. En effet l'essence du moi est d'être une totalité à la fois close et riche. De même, le penchant théorique nous porte à tenir l'existence pour un tout bien lié et clos [a consistent wholé). Si nous ne pouvons pas nous-mêmes devenir un tout, nous devons faire de nous une partie d'un tout plus vaste, de même que dans le cas où une totalité trop petite présente des contradictions, nous devons concevoir la pensée d'une totalité plus grande. Il y a donc accord entre notre nature pratique et notre nature théorique. Nous possédons dans notre propre nature une mesure pour savoir ce qu'il laut appeler plus haut et plus bas : tout dépend du degré de la réalisation personnelle, par conséquent de l'harmonie et de l'indépendance qui se trouvent dans notre pensée et dans notre vie. L'homme ne pourrait pas éprouver la douleur de la contradiction s'il n'était pas lui-même un tout et s'il ne se doutait pas qu'il l'est. La contradiction provient d'une part du manque d'harmonie interne, d'autre part du manque d'accord avec lès rapports extérieurs.

La mesure de la perfection théorique et pratique, que Bradley établit ici, nous donne la pensée fondamentale de toute sa philosophie. Cette pensée contient le germe de toute une conception de la vie et du monde, telle qu'il la développa plus lard (en l893)dans&oncheî-d'œu\re«AppearanceandRealîty», après avoir donné dans les « Principles of Logic » un exposé des principes de la connaissance 20 .

Bradley déclare que son livre « Apparence et Réalité » est un traité métaphysique, et il explique ce qu'il entend par là en indiquant qu'il a voulu faire l'étude des principes qui sont le fond de la reconnaissance de la réalité comme le contraire de l'apparence ; il veut donner la mesure au moyen de laquelle il sera possible de distinguer entre des degrés supérieurs et des degrés inférieurs de la réalité. Ce n'est pas un système qu'il veut donner.

Bradley se soumet à lui-même diverses objections contre

l'essai qu'il entreprend ici. Peut-être croira-t-on que cet essai est sans espoir. Mais on ne peut pas le savoir d'avance, à moins que ce ne soit en vertu même d'une connaissance métaphysique, c'est-à-dire d'une'connaissance à laquelle doit être appliquée la mesure pour distinguer la réalité de l'apparence. Ou bien on est d'avis que le résultat serait sans valeur. Mais même si le résultat est imparfait, il aura pourtant sa valeur s'il sert à éclairer ce qu'est la réalité. Bien plus, même si nous aboutissions au complet scepticisme, nous aurions atteint de cette manière un contrepoids utile contre les courants dogmatiques : contre l'orthodoxie théologique d'une part, et d'autre part contre le matérialisme vulgaire, qui sanscelase partageraientles esprits. Après avoir fait ces remarques, Bradley ajoute : « Il y a une autre raison qui, en ce qui me concerne, a peut-être le plus grand poids. Je crois que tous nous nous sentons plus ou moins attirés au delà du domaine des faits ordinaires. Chacun de nous à sa manière croit qu'il est en contact et en relations avec quelque chose qui réside au delà du monde visible. De façon différente nous trouvons tous quelque chose qui nous dépasse, qui à la fois nous élève et nous décourage, qui tour à tour nous punit et nous inspire. Pour certaines natures la tendance intellectuelle à comprendre l'existence estla voie la plus importante qui fasse éprouver la divinité. Ceux qui n'ont pas senti cela,' quelle que soit leur manière de l'exprimer, ne sont guère préoccupés de métaphysique. Mais partout où il se présente avec force, ce sentiment est à lui-même sa propre justification ». Pour faire mieux comprendre cette déclaration, qui nous permet de plonger un regard dans sa vie intérieure, et pour éviter les malentendus, Bradley ajoute : « J'ai été obligé de parler de la philosophie comme d'une satisfaction de ce qu'on pourrait appeler le côté mystique de notre nature, salisfaction que quelques individualités ne peuvent pas atteindre d'une autre manière. Il pourrait peut-être sembler qu'à mon avis les métaphysiciens seraient initiés à quelque chose qui serait bien trop haut pour que la grande masse pût le posséder. Une pareille théorie reposerait pourtant sur une regrettable erreur, je veux dire sur la superstition qui fait voir dans l'entendement le côté le plus élevé de notre nature, et sur la fausse

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