Phénomène et réalité
11 s'agit d'une étude critique des représentations au moyen desquelles on a essayé de comprendre l'existence.
Des concepts tels que la « matière », 1' « espace », le « temps », F « énergie », avec lesquels travaille la physique, se prêtent parfaitement bien à la détermination réciproque de phénomènes limités, mais ils conduisent à des contradictions quand ils doivent exprimer l'essence vraie des choses (des Daseins). Ce
sont des concepts relatifs qui caractérisent les choses par comparaison, par rapport les unes aux autres, mais qui en revanche ne disent rien sur les choses particulières qui sont ainsi en relation. Ils conduisent à des séries infinies, puisqu'on peut toujours demander quelle est la relation des membres par rapport aux relations dans lesquelles ils se trouvent et puisque en étudiant les membres on voit qu'ils peuvent se placer dans chacune de ces relations. Des concepts de ce genre sont des constructions intellectuelles qui peuvent être utiles et nécessaires dans la science particulière, mais qui n'expliquent pas l'essence la plus intime des choses. Ce sont des idées de travail (working ideas), qui n'ont qu'un sens technique, et aucun sens purement théorique. C'est pourquoi la physique ne peut pas être une métaphysique, mais c'est aussi pourquoi il ne peut pas y avoir de combat entre la physique et la métaphysique. Si Ton fonde exclusivement une métaphysique sur des concepts fondamentaux physiques, cette métaphysique reçoit l'empreinte du matérialisme.
Si l'on recourt au concept fondamental de la science de l'esprit, au concept de l'âme, on y trouve cet avantage que sur ce terrain on rencontre une liaison plus intime de l'unité et de la variété que dans le domaine où sont appliqués les concepts physiques fondamentaux. La relation qui, dans la vie psychique, existe entre l'unité et la variété n'est pas aussi extérieure que dans la nature physique. C'est pour cette raison que l'expérience psychologique est la plus haute expérience que nous possédions. Mais elle ne se prête pas non plus à exprimer la réalité absolue. Dans notre propre moi l'expérience et l'analyse nous montrent des oppositions, des diversités et des relations et le moi comme ensemble subit des variations. Et par suite il est impossible de saisir l'essence du moi dans une seule intuition, de s'en faire un concept définitif fermé. Aussi ne pouvons-nous pas plus fonder une métaphysique sur la seule psychologie que sur la physique seule. L'idéalisme est tout aussi peu en état que le matérialisme d'exprimer la vérité complète. La psychologie est une science particulière et toute science particulière ne trouve que des demi-vérités et opère avec des fictions Appropriées à son but. Le concept de l'âme est une abstraction
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aussi bien que le, concept du corps. La réalité ne peut être ni « âme » ni « corps ». Il ne nous est jamais donné que des événements qui offrent deux côtés à l'observation.
Toute cette suite d'idées qui aboutit au rejet de l'idéalisme aussi bien que du matérialisme suppose cependant que nous avons une mesure (standard) de ce qui est réalité et vérité. Une mesure de ce genre se trouve dans le concept de V expérience. Dans ce concept il est deux choses qui sont étroitement, intimement unies : une extension et une harmonie. L'expérience suppose une diversité donnée et un accord intime, une relation conséquente et harmonieuse des éléments divers entre eux. L'expérience parfaite consisterait en un contenu très vaste réuni, avec une conséquence et une harmonie complètes, de manière à former un tout. Chacune des expériences que nous avons réellement contient une approximation de cet idéal.
La mesure de la réalité et de la valeur est la même. Dans notre idéal pratique il faut que chaque côté de notre nature soit satisfait enharmonie avec les autres. Tout penchant non satisfait est une idée non achevée; toute douleur exprime un désaccord et il y a en elle un aiguillon qui pousse à écarter ce désaccord.
Cette mesure nous montre dans quelle étroite union nous sommes avec la réalité. Nous ne sommes pas capables de nous former une représentation de quelque chose qui satisfasse pleinement la mesure. « We can not construe ihe one absorbing expérience to ourselves ». Le suprême doit tout comprendre en soi et être absolument harmonieux. Mais pour nous il y a une opposition continuelle entre l'extension, l'harmonie ou l'accord avec soi-même (self-consistency), parce que notre extension est trop peu de chose et notre harmonie trop incomplète. Nos désaccords viennent de la limitation, et ils ne peuvent être écartés que par un contenu plus vaste qui supprime la dépendance de rapports extérieurs et rend ainsi possible l'arrivée à un accord interne. Ce sont les troubles extérieurs qui causent le désordre interne. C'est pourquoi un être infini peut seul être complètement harmonieux. Les deux éléments de notre mesure de la réalité (et de la valeur) sont par conséquent étroitement liés entre eux. Dans le domaine théorique
cela se constate par ce que c'est seulement par l'extension de notre expérience que nous pouvons supprimer les contradictions qui s'offrent dans l'expérience. Le rapport de temps notamment nous empêche d'atteindre la totalité harmonieuse. Ce rapport est par suite en lutte avec le critérium de la réalité et ne peut donc avoir qu'un sens absolument phénoménal. Il ne peut être question de progrès et de recul, qu'en des réalités bornées et imparfaites; l'absolu ne peut pas avoir d'histoire, bien qu'il contienne des processus historiques innombrables : il n'y a pas de saisons pour lui. Rien de parfait, rien de vraiment réel ne change.
C'est pour cela que notre idée tend constamment vers quelque chose qui est plus que l'idée, notre personnalité vers quelque chose qui est plus que la personnalité, notre moralité vers quelque chose qui est supérieur à toute morale. Il n'y a pas de contradiction pour un être à considérer une perfection dans laquelle il se perd lui-même. Le fleuve se jette dans la mer, et le moi se perd lui-même dans l'amour. Ce qui est supérieur doit toujours être plus vaste que ce qui est inférieur, mais le plus grand doit contenir le plus petit ou être ce dernier et davantage encore.
La philosophie mène, suivant Bradley, à un scepticisme de bon aloi pour lequel la science est peu de chose en comparaison de la richesse de l'existence. Même la plus haute vérité que nous sommes capables de trouver est conditionnée par un quelque chose inconnu de nous. Nous ne savons pas quelles autres sortes d'expériences peuvent exister en dehors de notre expérience propre. Nous sommes seulement capables d'arriver à fonder notre droit de caractériser une chose comme plus haute ou plus basse qu'une autre.
Il en est des énigmes de la religion comme de la philosophie. La religion elle aussi est forcée d'exprimer le suprême par des représentations que nous empruntons à l'expérience, et elle n'essaie même pas de faire, comme la philosophie, une étude précise de l'essence et de la valeur de ces représentations. A considérer les choses sous cet aspect, en tant que connaissance, la philosophie est placée plus haut que la religion. Sous un autre rapport, — considérée comme l'effort tendant à faire