‹ Philosophes contemporainsChapitre 25 sur 78 · Appréciation et critique · texte numérisé non relu

Appréciation et critique

La philosophie de Bradley est un approfondissement du problème dont se sont approchés Wundt et Ardigô, mais qu'ils n'ont pas entrepris de traiter expressément, problème que Kant avait soulevé par sa théorie des « idées » comme concept de la totalité, et qui a sa source dans l'essence de la pensée comme activité qui relie (synthèse). Bradley lui-même croit qu'il doit beaucoup à Hegel et, comme plusieurs philosophes anglais contemporains, il est plein d'admiration pour la hardie dialectique de cet auteur. Kn certains points il rappelle William Hamilton. D'une main ferme il tire, à la limite de la pensée, la conséquence de ses lois propres. 11 prend son appui surtout sur deux lois : la loi de relation (the relationdl way of thought) et le critérium de la réalité (complète expérience as standard of reality). Toutes les deux le mènent au même résultat : l'impossibilité de s'arrêter à aucun point, bien que nous puissions nous approcher pas à pas d'une détermination plus précise de la réalité.

Un certain scepticisme caractérise Bradley, puisqu'il insiste davantage sur l'impossibilité d'arriver à un terme que sur les déterminations plus précises possibles de la réalité. G'estpour cela qu'il attribue aux sciences spéciales et empiriques une valeur positive trop faible pour la conception philosophique. Les points de vue dont on se sert pour travailler dans les domaines

empiriques spéciaux, sont écartés par Bradley comme des « fictions inutiles », de « simples compromis pratiques », sans qu'il remarque qu'ils ne rendraient aucun « service », si en un certain sens ils ne nous rapprochaient de la réalité. Il oublie ce mot de Gœthe que la nature n'a ni noyau ni écorce.

Il est également sceptique ence sens qu'il déclare insolubles plusieurs problèmes spéciaux. Nous ne pouvons pas dériver d'un principe unique la diversité de l'être, les multiples centres finis d'où nous partons pour faire des expériences, tout le fragmentaire auquel nous devons nous heurter, même si le fait de la diversité ne s'oppose pas à ce qu'il y ak une vaste unité. Pourquoi devrait-il y avoir des « phénomènes » [appearences) et non pas seulement de la « réalité » ? Nous ne pouvons pas le dire, mais cela ne nous empêche pas de rester attachés auconceptde la réalité. L'organique satisfait d'une manière très approchante notre concept de la vraie réalité comme harmonie et perfection, bien que dans le règne organique nous rencontrions aussi divisibilité et désaccord ; quant à l'inorganique il est beaucoup plus éloigné de ce concept de la réalité. Bradley est disposé à croire que c'est uniquement par ignorance que nous admettons de Pabsolument inorganique dans la nature. 11 concède que la science spéciale doit distinguer, pour des motifs pratiques, entre l'organique et l'inorganique, mais il n'ose pas attribuer à cette distinction un sens absolu. On peut voir ici clairement combien il s'écarte de Hegel; en effet la philosophie romantique de la nature travaillait hardiment avec l'idée que la nature entière est un grand organisme. 11 regarde même comme insoluble le problème des rapports de l'âme et du corps. Il est impossible de se faire une idée de la manière dont ces deux formes de l'existence se comportent entre elles. Mais il trouve en cela une confirmation de sa théorie générale de la réalité ; car la difficulté provient de ce que nous réalisons des abstractions en posant le corps et l'âme comme deux objets qui s'opposent, et qu'ainsi nous traitons des « phénomènes » comme des réalités.

Mais scepticisme ne serait pas le terme juste pour caractériser le point de vue de Bradley. Il ne s'arrête pas devant un abîme qui se trouverait entre le travail et le but, entre le phénomène

Page 1